‹ Dictionnaire de pédagogie et d'instruction primaire, publié sous la direction de F. BuissonChapitre 262 sur 573 · PERSONNALITE CIVILE · texte numérisé non relu

PERSONNALITE CIVILE

sa voix (personare). Du cirque le mot est passé au forum, et il a désigné le rôle et la fonction du citoyen dans la société. La personne, c'est donc liiomme, l'individu, considéré parla loi dans ses rapports avec les autres hommes, avec la place qu'il occupe dans la société, dans la famille, avec ses droits et ses obligations. Mais l'homme n'existe pas seulement à l'état individuel; pour subsister et se délendre, il a dû s'associer avec d'autres hommes, qui lui ont garanti des droits et envers lesquels il a contracté des obligations.

Cette association d'hommes, agissant dans un but commun, a été, de tous temps et chez tous les peuples, considérée comme constituant un être particulier, ayant des droits et des devoirs, une personne, en un mot, qui a été et est encore connue sous les noms de tribu et de nation. Il y a donc deux sortes de personnes : l'une effective et réelle : l'individu; l'autre imaginée et morale; l'Éiat (nation ou tribu).

Avec les progrès de la civilisation, la fiction légale, se développant en même temps, a successivement, et chaque fois que des hommes fondaient une association dans un but déterminé, reconnu la nécessité de lui donner une existence distincte de celle des individus qui la formaient, une personnalité juridique enfin. Les anciens juristes exprimaient cette idée en disant : universitas distat a singulis. De là sont nées les personnes civiles de la société civile ou commerciale, de la commune, etc.

Mais s'il y a nécessité de donner aux associations formées par des individus une personnalité juridique séparée de celle des individus, cette personnalité n'est qu'une fiction légale : et la loi qui peut la faire reconnaître peut aussi établir les conditions essentielles de son existence, en édictant les formalités qui doivent présider à sa création ; régler son état, en fixant son rôle social et l'ensemble de droits et d'obligations qui s'attachent à elle ; mesurer sa capacité, en délimitant son habilité et son idonéité à avoir la jouissance et l'exercice de tels ou tels droits. Enfin de ce que la personnalité civile ou morale est une fiction légale, il résulte qu'il n'y a de personnes civiles que celles auxquelles la loi a formellement reconnu ce caractère. Le personnage peut être imaginaire, mais encore faut-il que tous les caractères d'un être vivant lui aient été nettement attribués par le législateur qui en est l'auteur.

iJne personne civile n'existe donc qu'à la condition d'avoir été formellement reconnue par la loi, et ses droits sont bornés à ceux que la loi lui permet d'exercer. C'est ce que les jurisconsultes entendent quand ils disent : 1" que la personnalité d'une institution n'existe que lorsqu'elle a été constituée ; 2° qu'elle est limitée à l'objet à raison tiuquel elle a été instituée. Ces principes, admis par le droit romain, ont fait la règle du vieux droit français, et ils ont été consacrés par l'art. 537 du Code civil.

Il y a trois sortes de personnes civiles : celles qui ont pour objet un intérêt privé, qui ont été créées par des particuliers dans un intérêt de lucre, de bien-être ou de satisfactions individuelles, comme, les sociétés civiles ou commerciales, les cercles, etc.; celles qui ont pour objet un intérêt général, et qui ont été créées, soit par l'Etat, soit par des particuliers, comme les communes, les hospices, les bureaux de bienfaisance; et enfin celles qui ont pour objet tout à la fois un intérêt général et un intérêt particulier, et qui ont été instituées pour créer, soutenir ou développer un service public et procurer en même temps à certains individus un avantage pariiculier et dctcrniiié, comme les sociétés de secours niututîls et le-< caisses d'épargne.

Les personnes civiles d'ordre privé sont régies,

quanta leurs devoirs et leurs droits, par les règles du droit privé; les autres le sont par les dispositions du droit public ou administratif.

Les personnes civiles d'intérêt général ou mixte forment ce que l'on appelle des établissements publics ou d'utilité publique; établissements publics, si, créées et organisées par la loi, la personnalité civile leur a été attribuée pour la gestion d'un service public, au moyen de ressources propres; établissements d'utilité publique si, institutions privées à l'origine, la personnalité civile leur a été attribuée à cause de l'utilité qu'elles présentaient pour le public.

Nous n'avons pas à établir la liste de toutes les institutions auxquelles la personnalité civile a été accordée : cette liste, assez facile à faire pour les établissements publics, parce que ceux-ci, ainsi qu'il vient d'être dit, sont toujours créés et organisés par la loi, est, au contraire, fort difficile à arrêter pour les établissements d'utilité publique, parce que ces derniers, nés en des temps différents et sous des régimes politiques divers, ont vu leur existence légale consacrée par des autorités multiples et variées.

Nous n'avons à nous préoccuper ici que des établissements qui, à raison de leur caractère, touchent à l'enseignement public ou privé.

En tête de ces établissements figurait jadis Y Université. Investie par le décret d'organisation de 1808 de tous les caractères de la personnalité civile, un riche patrimoine lui avait été attribué. Mais si l'Université subsiste toujours avec la grandeur et l'importance que lui assurent et son histoire et ses services de chaque jour, elle ne doit plus être considérée aujourd'hui que comme l'ensemble hiérarchique du corps enseignant au nom de l'Etat. L'art. 14 de la loi de finances du 14 août 1860, conséquence de la loi du 15 mars 1850, et rédigé dans le même esprit, lui a ravi son existence propre en l'absorbant dans celle de l'Etat.

Mais la loi du 14 août 1850 (art. 15) a respecté la vie indépendante des établissements qui autrefois n'étaient pas détachés de l'Université ; les facultés, les lycées, les collèges communaux, l'école normale supérieure, les écoles normales primaires, les écoles secondaires ecclésiastiques (petits séminaires), en un mot les divers établissements universitaires organisés par les décrets du 17 mars 1808 et du 15 novembre 1811, qui pouvaient recevoir des dons et legs, s'obliger et posséder, ester en justice sous la surveillance de divers conseils, peuvent encore aujourdhui accomplir ces différents actes.

Parmi ces institutions dont la personnalité civile a été reconnue ne figurent pas les écoles primaires. Service municipal, l'école primaire appartient à la vie communale ; elle n'en est pas indépendante ; elle n'a pas de biens propres et son administration relève de celle de la commune.

A côté des établissements publics créés par la loi, dont nous venons de parler, figurent un assez grand nombre d'établissements universitaires reconnus d'utilité publique, mais d'ordre privé. Certains de ces établissements ont pour objet l'enseignement, d'autres, l'assistance publi(jue. Le nombre de ceux qui existent est trop nombreux pour que nous en fassions ici l'énumération; mais leur existence légale est subordonnée à l'une des conditions suivantes. :

S'agit-il de congrégations d'enseignement composées d'hommes, il faut que leur association, si elle est antérieure à la loi du 2 janvier 1817, ait été expressément reconnue par un décret ou une loi ; si elle est postérieure, qu'elle ait été admise par une loi.

S'agit-il de congrégations d'enseignement composées de femmes, il faut que leur existence ait été autorisée par un décret rendu en Conseil d'Etai

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suivant les formos proscrites par la loi du 24 ruai I8'25 et par le décret du 31 janvier 18'>2.

S'agit-il d'institutions d'enseignement libres, il faut que leur existence ait éié consacrée, et l'utilité pul)ii<iue proclamée par un décret rendu en Conseil d'Ktat après enquête administrative.

Ni la tolérance administrative, ni les autorisalions préfectorales ou ministérielles dont pourraient ôlre nantis certains établissements ne leur donnent la vie civile et le droit de posséder et d'ester en justice. Cette tolérance et cette autorisation ont pour unique effet de mettre les membres des associations qui les ont formées à l'abri des poursuites qui pourraient ôlre exercés contre eux, pour association illicite, en vertu de l'art. 2î)l du Code pénal et de la loi de 1834.

Quels sont les droits dont jouissent les établissements publics et d'utilité publique et quels sont leurs devoirs? — Les établissements qui ont la personnalité civile peuvent exercer tous les droits des personnes naturelles, mais, ainsi que nous l'avons dit plus haut, dans le cercle limité des attributions qui leur ont été données; leur devoir est également de se borner à l'exercice de ces attributions. La personnalité civile leur a été concédée, en effet, non dans leur intérêt, mais à raison de l'utilité qu'ils présentent pour le public. Expliquons-nous. Supposons un établissement d'assistance constitué pour recevoir des malades, un hôpital. Cet établissement, reconnu d'utilité publique, pourra agir comme le ferait une personne naturelle pour tout ce qui concerne l'objet de son institution, c'est-à-dire pour tout ce qui se rapporte à l'intérêt, au bien-être, à la guérison des malades qu'il s'est chargé de recevoir. Dans cette limite il pourra acheter, vendre, louer, s'engager, recevoir des engagements, donner, recevoir, plaider en justice. Mais s'il ne s'agit plus de traitement de malades, il ne pourra plus rien et ne sera plus rien, parce que la vie civile ne lui a été conférée que dans le but déterminé de secourir des gens dont la santé est atteinte. Il ne pourra ni créer une école, ni établir une caisse d'épargne, ni fonder une caisse de retraite.

Ce que nous disons d'un hôpital, nous le disons d'une fabrique, d'une cure, d'un bureau de bienfaisance, d'une école^de tout établissement public ou d'utilité publique; chacun peut agir comme une personne naturelle pour tout ce qui fait l'objet de son institution, aucun ne peut rien faire au-delà.

Ces principes sont aujourd'hui consacrés par une jurisprudence très ferme de l'administration. Et c'est ainsi que l'on a vu successivement le Conseil d'Etat refuser son approbation à des dispositions testamentaires qui chargeaientune fabrique ou un consistoire de la création d'une école ou d'un hospice, une chambre de notaires de la distribution de secours à des pauvres, un consistoire de la création d'un orphelinat agricole, etc., etc.

La personnalité accordée à un établissement peut-elle lui être retirée ? Incontestablement. Nous avons vu plus haut que l'Université qui, en 1808, avait reçu la vie civile, avait cessé de la posséder depuis la loi de ISôO. Il en est de même pour les autres établissements publics ou d'utilité publique. « La loi, disait Thournt en 1789, a pu communiquer aux corps la jouissance de tous les droits civils, mais elle peut examiner s'il est bon qu'ils la conservent. » Et il a été fait plusieurs fois application de celte règle à des institutions qui avaient dévié de leur but ou dont l'utilité publique avait cessé d'être admise. — V. Do7is et legsj Etablissements ecclésiastiques, Fabriques. [Léon Béquet.]

PESTALOZZl. — Henri Pestalozzi tient le premier rang parmi ceux qui ont contribué à fonder la pédagogie moderne. Il est naturel que ce Dictionnaire consacre un article d'une certaine

étendue à l'homme au nom duquel on rattache, à tort ou à raison, presquetout ce qui a été fait dans le domaine dfi l'éducation depuis trois quarts de siècle.

Des livres nombreux ont été publiés, dans toutes les langues, mais surtout en allemand et en français, sur Pestalozzi, sa vie et sa doctrine. Toutefois, jusqu'à ces dernières années, des périodes entières^ de la vie du philanthrope de Neuhof étaient restées mal connues; plusieurs de ses écrits les plus importants avaient été défigurés dans des éditions remaniées, ou étaient demeurés inédits. C'est grâce aux travaux récents de quelques compatriotes de Pestalozzi. et tout particulièrement de M. Morf, de M^c Zehnder-Stadlin, de M. le D' 0. Hunziker, que la lumière a été faite sur bien des points restés longtemps obscurs, en même temps que le texte authentique des écrits de Pestalozzi était de nouveau rendu accessible par les éditions, complètea ou partielles, de Seyffarth, de Mann et du comité du musée pestalozzien de Zurich. Nous avons utilisé le résultat de ces consciencieuses recherches ; et l'esquisse que nous offrons à nos lecteurs leur présentera, d'une façon plus exacte qu'il n'avait été possible de le faire jusqu'ici en France, la figure du vrai Pestalozzi.

Enfance et leunesse de Pestalozzi (1746-1768)-

La famille Pestalozzi. — Naissance d'Henri Pestalozzi (1746). — SoM ENFANCE. Moft dc son père. La servante Babeli. Le pasteur de Hoii^g. Pestalozzi écolier. — Pestalozzi ÉTUDIANT. Il étudie la théologie, puis le droit, lufluence de Rousseau. Idées de réforme en Suisse : la Société helvétique de Schinznach ; les « patriotes » à Zurich. Le bailli Grebel, le pasteur de Datiiikon, le dialogue sur les aflaires de Genève. L'Erinnerer. Agis, premier écrit de Pestalozzi. Bluntschli, sa mort. Pestalozzi renonce à l'étude du droit. — Ses fiançailles avec Anna

SCBULTHESS. Il SB FAIT AGRICULTEUR.

La famille Pestalozzi est originaire de Chiavenna, ville italienne qui dépendait autrefois des Grisons. Dans la seconde moitié du xvi* siècle, un membre de cette famille, Antonio Pestalozzi, qui appartenait à la religion réformée, s'établit à Zurich où il acquit le droit de bourgeoisie : il fut la souche de la branche zuricoise des Pestalozzi.

Le cinquième descendant de l'ancien émigré de Chiavenna, Jean-Baptiste Pestalozzi, né en 1718, exerçait à Zurich la profession de chirurgien. Il épousa, en 1742, Suzanne Hotze, de Wàdenschvvyl, de la même famille que le général Hotze, qui se distingua au service de l'Autriche et fut tué en 1799 (ce n'était pas sa sœur, comme le dit Pompée, ni sa nièce, comme le dit Morf, mais probablement sa cousine). De ce mariage naquirent trois enfants, deux fils et une fille. L'aîné des fils, Jean-Baptiste, né en 1745, n'a rien fait de remarquable; il n'a point été mêlé aux entreprises de son frère, sauf dans une seule circonstance, en 1779 et 1780, lors de laliquidation de l'institut de Neuhof. Le second est Henri Pestalozzi, né le 12 janvier 174G. La fille, Barbara, née en 1751, épousa en 1777 un négociant de Leipzig, M. Gross ; elle fut toujours, pour son frère Henri, une amie dévouée, et resta en correspondance suivie avec lui après son mariage.

Les détails que l'on possède sur l'enfance d'Henri Pestalozzi se réduisent à ceux qu'il a donnés lui-même dans ses ouvrages. Il n'avait que six ans lorsque son père mourut. « Ma nière, raconte-t-il {Schwanengesanef, se sacrifia à Icducation de ses trois enfants, avec la plus entière abnégation et un renoncement complet à tout ce qui eiJt pu avoir de l'attrait pour elle, à son âge et dans son entourage; elle fut aidée dans cette tâche de dévouement par une personne dont le souvenir ne s'effacera jamais de ma mémoire.

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Pendant le peu de mois qui s'étaient écoulés depuis qu'elle était entrée à notre service, mon père avait été frappé de la rare énergie et de la fidélité de cette servante ; saisi d'angoisse à la pensée des suites que sa mort prochaine devait avoir pour une famille qu'il allait laisser orpheline et sans ressources, il fit venir cette fille près de son lit de mort et lui dit : « Babeli, au nom de Dieu « et par charité, n'abandonne pas ma femme ; après H ma mort, elle est perdue, et mes enfants seront « remis à des mains étrangères et dures. Sans ton « appui, elle n'est pas en état de garder mes enfants « réunis auprès d'elle. » Touchée, et avec une grandeur d'âme qui atteignait au subhme dans son innocence et sa simplicité, elle répondit à mon père mourant : « Je n'abandonnerai pas votre « femme, si vous mourez. Je resterai auprès d'elle « jusqu'à la mort, si elle a besoin de moi. » Cette promesse tranquillisa mon père mourant; son regard reprit sa sérénité, et il expira le cœur consolé. Elle tint sa parole, et elle resta auprès de ma mère jusqu'à sa mort. »

L'enfance et la jeunesse de Pestalozzi s'écoulèrent entre ces deux femmes : sa mère et la fidèle servante. Les dépenses du ménage étaient réglées avec la plus sévère économie, sans quoi le modeste revenu de la veuve se fût trouvé insuffisant. Quand le jeune Henri fut écolier, il alla chaque année passer quelques semaines, pendant les vacances, chez son grand-père, qui était pasteur dans un village. (Ce n'était pas son grandpèie maternel, comme l'ont cru quelques biographes, entre autres von Raumer, mais son grandpère paternel, André Pestalozzi, pasteur à Hôngg, près de Zurich.) Sur les bancs de l'école, Henri se montra un élève de capacité ordinaire, mais d'un caractère bizarre, distrait et rêveur; sa bonté d'âme et sa crédulité naïve faisaient de lui le jouet de ses petits camarades. « Le maître d'école disait que jamais ce garçon-là ne deviendrait quelque chose ; et tous ses compagnons se moquaient de lui à cause de sa laideur, de sa négligence et de sa malpropreté. » Tel est le témoignage rendu par l'un de ses anciens compagnons d'études, qui resta son ami et se trouva plus tard mêlé à plusieurs reprises à ses affaires, le pasteur Schinz. La citation ci-dessus est extraite d'une lettre écrite par Schinz le 12 avril 1783, dans laquelle il raconte à un ami ce qu'il sait de la biographie de Pestalozzi ; cette lettre a été imprimée dans les Actes de la Société helvétique, année 1827 ; on la trouve reproduite dans les Pestalozzi- Blàtter, 1881, p. 42-47. C'est un document précieux, auquel nous ferons plus d'un emprunt.

Après avoir achevé ses premières classes, le jeune Pestalozzi entra, à l'âge de dix-huit ans, en 1764, au collège d'humanités de sa ville natale. « Comme étudiant, dit Schinz, Pestalozzi se fit la réputation d'un original, qui, malgré les défauts dont il ne s'était pas corrigé, une insupportable négligence de sa personne et une distraction poussée à l'excès, pouvait néanmoins, s'il le fallait et quand il réussissait à s'arracher à son état habituel de rêverie, être amené à penser juste. » Il se destinait d'abord à la carrière ecclésiastique, probablement pour obéir au vœu de sa famille. Mais au bout de quelque temps, il renonça à la théologie. Un de ses biographes (Henning) prétend que dans un sermon d'épreuve il était resté court, et que cette mésaventure le dégoiita de la chaire. La raison prépondérante de ce changen^ent dans les projets d'avenir de Pestalozzi fut bien plutôt la modification que la lecture des écrits do Rousseau produisit dans ses idées. VEmile et le CoJitrat social^ qui venaient de paraître, avaient trouvé à Zurich de fervents admirateurs; les déclamations éloquentes du rhéteur genevois remplissaient d'enthousiasme les jcuiies esprits, nourris de

Thistoire de l'antiquité grecque et romaine et des souvenirs héroïques des luttes des cantons suisses pour la liberté. Le contraste entre l'idéal que se formait leur imagination et la triste réalité, entre le spectacle de l'assujettissement où était tenu le peuple des campagnes et les idées de liberté républicaine qu'ils nuisaient dans leurs lectures et dans l'enseignement de quelques-uns de leurs maîtres, le poète Bodmer entre autres, excitait chez les étudiants zuricois de cette époque des colères généreuses, des velléités de révolte contre le mal et l'injustice. Pestalozzi fut certainement, de tous les jeunes hommes de sa génération, celui dans le cœur duquel ce levain révolutionnaire fer^ menta le plus vivement ; les sentiments qu'il y fit naître ont décidé de toute la carrière de l'auteur de Léonard et Gertrude.

« Les principes de liberté, a écrit Pestalozzi (Schwanengesnng), ravivés par Rousseau et présentés sous une forme idéale, fortifièrent en mon cœur le désir de trouver un champ d'action plus vaste où je pusse être utile au peuple. Les idées d'adolescent que je me faisais sur ce qu'il était nécessaire et possible d'exécuter sous ce rapport dans ma ville natale, me portèrent à abandonner l'état ecclésiastique, auquel je m'étais d'abord destiné, et firent naître en moi la pensée que l'étude de la jurisprudence m'ouvrirait unecarrière propre à me donner tôt ou tard l'occasion et le moyen d'exercer une action sur les aff'aires politiques de la ville de Zurich et même de mon pays tout entier. »

Les hommes les plus distingués de la Suisse s'associaient alors à ces aspirations vers un meilleur ordre de choses ; un peu partout on faisait de beaux plans de réforme, on rêvait d'une régénération nationale. Sur l'initiative du chancelier bâlois Iselin, homme à l'esprit élevé et au cœur généreux, s'était fondée, en 1761, une association aux visées philanthropiques et patriotiques, la Société helvétique {Helveiische Gesellschaft) ; elle comptait parmi ses membres, avec Iselin, les Bernois Haller, Fellenberg (père d'Emmanuel de Fellenberg), Tscharner, les Zuricois Bodmer, Breitinger, Gessner, Hir^el, l'Appenzellois Zellv^reger, etc.; chaque année elle se réunissait à Schinznach. A Zurich même, une société locale, sous le nom de Helveiische Gesellschaft. zur GerwCy fondée par Bodmer à la même époque, groupait les jeunes patriotes; à ce cénacle appartenaient entre autres Lavater,le futur peintre Henri Fùssli, Jean-Gaspard Escher, les aînés de Pestalozzi de quelques années, ainsi que ses camarades d'études Biuntschii, Gaspard Schulthess, Vogel, Schinz.

En 1762, un écrit anonyme, émanant de deux membres de ce petit cercle, dénonça à l'opinion publi(]ue les méfaits d'un bailli nommé Grebel, qui depuis six ans se livrait à de scandaleuses malversations dans le district dont l'administration lui avait été confiée par les magistrats zuricois. Cette dénonciation fit beaucoup de bruit; le gouvernement de Zurich se vit obligé de punir le prévaricateur et de le forcer à restitution ; mais les auteurs de l'écrit anonyme, Lavater etFûssli, qui s'étaient fait connaître sur la sommation de l'autorité, furent aussi traites en coupables: on les contraignit de faire amende honorable pour s'être mêlés de ce qui ne les regardait pas. Les jeunes patriotes ne se laissèrent pas intimider par cette sévérité. En I76i, l'un d'eux, Vôgeli, démasqua un autre administrateur infidèle, l'échevin Brunner. L'année suivante, deux habitants du village de Dattlikon, à l'instigation de Lavater et de Schinz, dénoncèrent la conduite scandaleuse de leur pasteur, Hottinger; et comme l'autorité semblait faire la sourde oreille, une lettre anonyme menaçante fut déposée dans la chaire de l'antistès Wirz, réclamant justice. Le gouvernement zuricois s'exécuta.

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mais de mauvaise grâce : le pasteur Ilottinger fut suspendu de ses fonctions pour deux ans ; en même temps on fit une en(| uôtc sévère pour savoir de qui émanait la lettre de menaces : Lavater, Schinz, Pestalozzi, IJluntschli et d'autres furent interrogés, une récompense de 200 florins fut promise au révélateur ; toutefois rien ne put être découvert. Une autre affaire vint accroître encore le mécontentement qu'on ressentait dans les régions officielles à l'égard des « patriotes ». A l'occasion des troubles de Genève en 1766, le gouvernement zuricois songeait à intervenir en envoyant des troupes pour imposer au peuple genevois l'acte de médiation que celui-ci venait de rejeter à une grande majorité. L'opinion s'émut; un étudiant en théologie, Millier, écrivit et lut à quelques amis un dialogue entre un paysan, un bailli et un bourgeois, où la mesure projetée était critiquée en termes très vifs; bientôt des copies de ce dialogue circulèrent dans le public, contre la volonté de l'auteur. Le gouvernement, transformant la lecture et la transcription de cette satire en un complot contre la sûreté de l'Etat, fit procéder à plusieurs arrestations : Pestalozzi, Vogel, Dàlliker et quelques autres jeunes gens furent emprisonnés; Miiller luimême réussit à s'enfuir et se réfugia à Berlin. Les copies du dialogue séditieux furent brûlées par la main du bourreau (février 1767); la peine du bannissement fut prononcée contre Muller ; on voulut bien remettre en liberté les « patriotes » arrêtés, mais en les menaçant de la perte de leurs droits civiques s'ils venaient à recommencer; et il -fut interdit à la Société zur Gerwe de continuer la publication du journal hebdomadaire qu'elle faisait paraître depuis le commencement de 1765 sous le litre û' Ermnerer (le Mémorial).

Ce Journal était un recueil d'articles sur des sujets de morale, dans le genre du Spectateur d'Addison ; Fussli et Lavater en étaient les principaux rédacteurs ; Pestalozzi y a écrit quelquefois. Un des articles de celui-ci se trouve reproduit dans l'ouvrage de Morf (t. I, p. 86-88) ; nous en traduisons quelques lignes caractéristiques :

« Un jeune homme qui fait dans sa patrie une aussi petite figure que moi n'ose essayer ni de blâmer, ni de corriger; car cela est en dehors de sa sphère. C'est lace qu'on me dit presque chaque jour. Mais me sera-t-il au moins permis de souhaiter? Qui pourrait me l'interdire ou m'en savoir mauvais gré? Jo vais donc souhaiter, et placer mes souhaits imprimés sous les yeux du lecteur. — Je souhaiterais que nul grand esprit ne jugeât indigne de lui de travailler avec courage et persévérance au bien public; que nul ne regardât avec dédain ses inférieurs, sils sont laborieux et honnêtes... Que chaque honnête homme, au lieu de se contenter d'être honnête pour son compte, se donnât la tâche d'en former un autre, ne fût-ce qu'un seul, par son exemple et ses avis; comme cela nous aurions bientôt doublé le nombre des honnêtes gens!... Qu'il se trouvât quelqu'un pour faire imprimer quelques pages de bonnes et simples maximes d'éducation à la portée du dernier de nos citoyens 011 de nos paysans ; que, grâce à quelques personnes généreuses, ces pages pussent être livrées au public gratuitement ou pour un prix ne dépassant pas un schilling (à peu près l'équivalent du sou français) ; que ces pages fussent ensuite distribuées par tous les pasteurs; et que les. pères et mères qui les auraient reçues se conformassent à ces règles d'éducation sensées et chrétietmes, — mais c'est là souhaiter bien des choses à la fois... Je souhaiterais que l'on témoignât plus de respect et de considération à ceux de nos artisans qui mènent une vie sévère, retirée, économe, libre et républicaine, comme aux véritables piliers de notre liberté. »

Le premier écrit de quelque étendue qu'ait com-

r« Pautik.

posé Pestalozzi fut publié en 1766 dans une levue littéraire qui paraissait à Lindau, le» Kri' tische Nac/iri:/if.en, dofii les rédacteurs étaient en relations amicales avec Zurich. C'était un récit de la tentative d'Agis pour rétablir à Sparte les luis de Lycurgue. Ce morceau, dans le goût de lîousseau, traite des affainis coirteniporaines sous des noms antiques : Pestalozzi y fait la satire de ses compatriotes, en célébrant les vertus Spartiates, la simplicité, la frugalité, en flétrissant l'amour des richesses, les enrôlements mercenaires au service des princes étrangers. Une traduction d'un passage de la troisième Olynthienne de Démosthènes, qui sert de préface à cet essai, est pleine aussi d'allusions politiques : l'administration oppressive des magistrats zuricois, leur avidité, leur haine pour quiconque osait élever la voix en citoyen libre, y sont indirectement flagellées.

L'attitude prise par le jeune Pestalozzi n'était pas faite pour lui concilier les bonnes grâces des familles dominantes. Il fut mis à l'index, ot bientôt il dut comprendre que toute perspective avait disparu pour lui d'obtenir jamais quelque fonction où il pût servir la patrie. Un conseil qu'il reçut de son ami le plus cher acheva de le décider à renoncer à la carrière des emplois publics qu'il avait ambitionnée, et à se contenter de l'existence paisible et obscure d'un simple particulier. Cet ami, Bluiitschli, étudiant en théologie, de quatre ans plus âgé que lui, donnait les plus brillantes espérances, lorsqu'il fut atteint d'une maladie de poitrine qui l'enleva à l'âge de vingtcinq ans (mai 1767). A son lit de mort, Blurîtschi le fit venir, et lui dit : « Pestalozzi, je meurs ; pour toi, abandonné à toi-même, ne choisis point quelque carrière où tu pourrais être victime de ta bouté et de ta confiance. Cherche une profession calme ei tranquille, et ne te lance jamais dans une entreprise importante, à moins d'avoir auprès de toi un homme de confiance qui possède, avec le sangfroid et la raison, l'expérience des hommes et des choses.» (Schwanengesajig.) Ces paroles firent sur le jeune enthousiaste une profonde impression ; il ne les oublia jamais, et se repentit souvent de ne pas y avoir mieux conformé sa conduite.

ici se placent les deux faits qui marquent dans l'existence de Pestalozzi le commencement d'une période nouvelle : ses fiançailles avec Anna Schulthess, et sa résolution de se vouer à l'agriculture.

AnnaSchulthess, née en 1739, était la fille d'un riche marchand zuricois, qui avait un coiumerce d'épicerie et de confiserie; c'était une jeune personne distinguée, belle, dit-on, et de bonne éducation. Anna avait plusieurs frères plus jeunes qu'elle; l'un d'eux étudiait la médecine; un autre, Gaspard, la théologie ; et ce dernier était grand ami de Bluntschli. 11 s'établit entre Blunstchli et AnnaSchulthess des relations d'amitié et un commerce épistolaiie; mais l'état de santé du jeune étudiant, dont la mort prochaine était prévue, n'avait pu laisser de place à des pensées d'une autre nature. Le témoignage formel de M^wc l*estalozzi (lettre du lOoct. ISOu^ dàus le Korrespoîidenzbl'ttt des Archivs der sc/iw. permanenlen SchuUnisstelliing, 1878, n» 4, p. 10) établit que « Ménalque (c'est le nom qu'on donnait à Blunischli dans l intimité) ne fut jamais pour elle plus qu'un ami, et qu'il lui était cher et précieux précisément parce qu'il n'avait d'autre intention i son égard que de la rendre moralement meilleure. >» Après la mort de Bluntschli, AnnaSchulthess écrivait: « Je ni oublierai moi-même plutôt que d'oublier Menai-' que. Jamais je n'oublierai ses discours, accompagnés de tant de erâce ot de force. Je ne faisais rien sans le consulter. Tour à tour lui ou moi étions occupés à chercher des moyens de venir en aide aux malheureux. » Ce lut à l'occasion de la

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perte de cet ami commun que Pestalozzi et Anna Schultliess se rencontrèrent; ils le pleurèrent ensemble. Bientôt Pestalozzi, qui n'avait d'abord vu dans Anna que l'amie de son ami, éprouva pour elle un sentiment plus tendre, et il réussit à le lui faire partager. Comment avait-il pu plaire? C'est qu'Anna était plus sensible à la beauté morale qu'aux avantages extérieurs et aux biens de la fortune : « Tu aurais peu à remercier la nature, lui écrit-elle, si elle ne t'avait pas donné de grands yeux noirs, qui révèlent la bonté de ton cœur, l'étendue de ton esprit et toute ta sensibilité. »

Ce ne fut pas sans hésitation toutefois qu'il proposa à Anna Schultliess d'unir son sort au sien ; il se crut obligé de l'éclairer d'abord sur les défauts de son caractère et de lui déclarer loyalement que dans son cœur les affections domestiques seraient toujours subordonnées aux devoirs «nvers la patrie. « Ceux de mes défauts, lui écrivait-il dans une lettre devenue célèbre, qui me paraissent les plus importants pour mon avenir sont l'imprévoyance, l'imprudence, et le manque de présence d'esprit devant les changements inattendus qui pourraient survenir dans ma situation. Je ne sais pas jusqu'à quel point ces défauts pourront être diminués par les efforts que je ferai pour les vaincre, par un jugement calme et l'expérience. En ce moment ils existent encore à un degré tel que je ne dois pas vouloir les dissimuler à la jeune fille que j'aime; ce sont des défauts, ma chère amie, que vous devez peser avec soin. J'en ai d'autres encore, provenant d'une impressionnabilité qui refuse de se soumettre au jugement de la raison ; très souvent je blâme et je loue avec excès, je m'abandonne à des sympathies ou à des antipathies irréfléchies ; je suis si fortement attaché à certains biens que l'empire qu'ils exercent sur moi dépasse souvent les limites marquées par la raison : le malheur de ma patrie et de mes amis me rend moi-même malheureux. Cette faiblesse mérite toute votre attention; il y aura des jours où la sérénité et la tranquillité de mon âme en seront troublées. Lors même qu'elle ne m'empêchera pas de remplir mon devoir, il n'est pas probable que je sois jamais assez fort pour le remplir, en pareille circonstance, avec la gaîté et le calme du sage toujours semblable à lui-même. Je n'ai pas besoin de parler de ma grande et véritablement très blâmable négligence de toute étiquette, et en général de toutes les choses qui en elles-mêmes n'ont point d'importance : on s'en aperçoit au premier coup d'œil. Je dois en outre vous déclarer avec franchise, ma chère amie, que je regarderai toujours les devoirs envers mon épouse comme subordonnés aux devoirs envers ma patrie, et que, bien que je doive être l'époux le plus tendre, je regarderai comme mon devoir de rester inexorable aux larmes de ma femme, si elle voulait un jour chercher à me détourner du loyal accomplissement do mon devoir de citoyen, quelles qu'en pussent être les conséquences. Ma femme sera la confidente de mon cœur, elle connaîtra mes plus secrètes pensées. Une grande et honnête simplicité régnera dans ma maison. Et une chose encore. Ma vie ne se passera pas sans entreprises importantes et très périlleuses. Je n'oublierai pas les leçons de Ménalque et mes premières résolutions de me consacrer tout entier à la patrie ; janiais je ne consentirai à me taire par crainte des hommes, quand je verrai que le bien de ma patrie m'ordonne de parler ; tout mon cœur appartient à ma patrie, je risquerai tout pour adoucir les souffrances et la misère de mes concitoyens... Je vous ai parlé à cœur ouvert, ma chère amie, do mon caractère et de mes aspirations. Réfléchissez à tout cela. Décidez maintenant si vous pouvez donner votre cœur à un homme qui a de semblables défauts et qui vous

offre un semblable avenir, et si vous pouvez être heureuse avec lui. » On a mis en doute l'authenticité de cette lettre, publiée en 1829 par Niederer et donVt l'original a disparu; mais nous pensons, avec Hunziker {Geschic/ite der schweiz. Volksschule, II, p. 87), que la perte de l'original s'explique précisément par le fait de sa publication. On possèded'ailleurslaréponse d'Anna Schulthess; elle ne se montre pas effrayée des perspectives que Pestalozzi lui fait entrevoir. Toutefois de nombreux obstacles semblaient devoir s'opposer à leur union : M^^* Schulthess avait sept ans de plus que Pestalozzi; celui-ci était sans fortune et sans profession, et les parents d'Anna refusaient de donner leur consentement à un pareil mariage. Mais les jeunes gens ne se laissèrent pas décourager.

Pestalozzi, abandonnant l'étude du droit, prit subitement la résolution de chercher dans la profession d'agriculteur les ressources qui lui manquaient et l'existence paisible et vertueuse que la ville ne pouvait pas lui offrir. C'était là encore une application des principes de Rousseau. Un cousin d'Anna, Jean-Georges Schulthess, qui était allé visiter Jean-Jacques à Môtiers, avait recueilli de la bouche du philosophe un éloge enthousiaste de la vie des champs : « Dans le pays de l'esclavage, avait dit Rousseau, l'homme doit se faire artisan ; dans le pays de la liberté, il doit se faire laboureur. >> En octobre HCT, Pestalozzi, mettant son projet à exécution, se rendit à Kirchberg auprès du célèbre agronome bernois Tschiffeli, et lui demanda de le recevoir comme élève. Tschiffeli y consentit, et Pestalozzi passa une année avec lui, étudiant avec ardeur la théorie des diverses cultures. Prompt à s'enflammer et à prendre ses rêves pour des réalités, il se voyait déjà à la tête d'une grande exploitation agricole et sur le chemin de la fortune. « J'ai maintenant, écrivait-il à sa fiancée, une profession qui nous offrira d'abondantes ressources ; Tschiffeli s'enrichit réellement beaucoup par l'agriculture J'apprends à la connaître à fond, et je suis absolument certain de pouvoir m'établir en toute sécurité. » Il voulait acheter à bon marché quelques arpents de terres incultes, les défricher, et y installer une plantation de garance (Tschiffeli venait d'introduire en Suisse la culture de cette plante, dont il se promettait merveille) ; il y joindrait, ajoutait-il, la production en grand des légumes, choux, artichauts, cardons, asperges, etc.

De 1768 à la ruine de l'iustltat de IVeubof (1780).

Pestalozzi â. Muligbn. Achat de terrains. Mariage de Pestalozzi (1769). Premières difficultés financières. Naissance d'un fils (1770). — Installation a Nkuhof (1771). — Insuccès de Pestalozzi comme agriculteur. — Il veut ESbAYER DK l'(ndustrie. — L'iNSTiTUT DE Neuuof. Premier établissement d'un atelier à Neuhof (1"74). Appel aux « amis de l'humanité » (1779). Intervention d'iselin et d'autres pliilanthropes. Ecrits divers de Pestalozzi relatifs à l'éilucalion des entants pauvres et à l'institut de Neuhof, en 1777 et 1778. Organisation intérieure de l'institut ; causes de son insuccès. Crise finale : Pestalozzi est ruiné (1780).

Revenu à Zurich dans l'automne de 1768 (il avait vingt-deux ans et demi;, Pestalozzi obtint du père d'un de ses amis — c'était un banquier, nommé Schulthess comme sa fiancée, mais d'une autre famille — qu'il s'intéressât à son entreprise par une avance de fonds assez considérable (15 000 florins). Le pasteur Rengger, de Gebistorf près Brugg, attira son attention sur les terrains incultes qui existaient dans le voisinage, entre les villages de Birr et de Miiligen (appartenant alors aux possessions de Berne, aujourd'hui faisant partie du canton d'Argovie) ; et Pestalozzi, croyant faire une excellente spéculation, acheta une quinzaine d'arpents en

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cet endroit au prix de 230 florins. Il s'établit aussitôt au village de Muligen, sur le bord de la Reuss, dans une maison qui appartenait à la famille Fioiilich de Brugg, et qu'il loua pour 40 florins par an. Sa mère vint présider à son installation, et pendant l'année qui suivit elle partagea son KMTips entre son fils et son beau-père, le pasteur de Ilôngg, qui était malade et qui mourut en 17()9. Pcstalozzi ach'ita successivement d'autres parcelles de terrain, et finit par se trouver en possession d'un domaine d'une centaine d'arpenis. Ces terres étaient de mauvaise qualité ; mais Pestalozzi estimait qu'elles se prêteraient fort bien h la culture de la garance, et d'ailleurs il se croyait assuré de pouvoir les améliorer, grâce à ses connaissances agronomiques de fraîche date. Il assure {Scfiwanengemng), avec sa facilité à se donner le change à lui-même sur les faits les mieux établis, qu'il avait réalisé ces acquisitions dans les meilleures conditions possibles, au prix moyen de 10 florins l'arpent. Or on a retrouvé les actes de vente d'un certain nombre de parcelles, formant ensemble 68 arpents, qui ont été payées par Pestalozzi au prix moyen de 50 florins 1/2 l'arpent (Document publié dans les Pestulozzi-Blàtter, 1882, p. 72). Il était tombé dès le début entre les mains d'un intrigant de village, nommé Mârki, qui abusa de son inexpérience, et lui fit faire des marchés de dupe.

Les parents d'Anna Schulthess finirent par donner, de guerre lasse, leur consentement au mariage ; mais la fiancée dut quitter la maison paternelle sans dot, n'emportant que ses vêtemeivts et son clavecin. « Tu devras te contenter de pain et d'eau )), lui dit sa mère. Le mariage fut célébré le 30 septembre 1769 dans l'église de Gebistorf. On conserve au musée pestalozzien de Zurich le manuscrit du discours qui fut prononcé dans celte circonstance par le jeune ecclésiastique qui unit les époux, Jean-Georges Schulthess.

Il a régné pendant longtemps une grande ii^certitude sur la date exacte du mariage de Pestalozzi : Blochmann, M"* Chavannes, Pompée donnent le 24 janvier 1769; d'autres, le 30 juin, le 2i septembre, le 29 septembre ; Morf, s'appuyaut sur le registre de la paroisse de Gebistorf et sur la tradition conservée dans l'institut d Yverdon, donne le 30 septembre ; le manuscrit de l'allocution de Jean-Georges Schulthess porte la date du 2 octobre, et Hunziker paraît accorder quelque crédit à cette indication. Il nous semble que la question est tranchée par le passage suivant du journal de Mna* Pestalozzi, cité par Morf (t. l, p. 136) : « 'i<d septembre 1804. Aujourd'hui est morte notre chère Dorothée Usteri à Hallwyl... Le jour de sa mort est tombé sur l'anniversaire de notre mariage. »

Les parents d'Anna Schulthess ne tinrent pas longtemps rigueur à leur fille. Trois mois à peine après le mariage, nous voyons déjà Pestalozzi et sa jeune femme passer chez eux les fêtes de Noël. Dans les premiers mois de l'année suivante, M'n* Schulthess et ses fils font plusieurs séjours à Muligen ; et des sommes assez importantes sont envoyées par le père Schulthess à son gendre, pour aider à l'entretien du ménage.

Pestalozzi établit à grands frais sur ses terres une plantation de garance; en outre, il consacra uue partie des capitaux dont il disposait à faire construire, au centre des terrains qu'il avait achetés, des bâtiments comprenant une grange et une maison dhabiiation, dans le style d'une villa italienne. Ses amis lui remontrèrent en vain l'inutilito de cette construction coûteuse : il ne voulut rien entendre. En attendant l'achèvement de la nouvelle maison, il continuait d'habiter à Muligen avec sa femme. Mais à peine quelques mois s'étaient-ils écoulés que le banquier Schulthess commençait à se montrer inquiet de son argent II vint eu personne, en avril 1770, voir comment les

choses se passaient, ot l'impression qu'il emporta de cette visite fut désastreuse; rentré à Zurich, il écrivit à Pestalozzi qu'il rcgi rdait l'entreprise comme marchant à la ruine. Pestalozzi rcponclit par une lettre qu'on a conservée i Pestalozzi- B/utter, 1S80, p. 13y; on y voit que le banrjuier lui reprochait d'avoir dépeiisé (JOOO florl.i de trop; Pestalozzi se justifie par des considérations générales, promet d'ailleurs de procéder toujours avec la plus stricte économie, demande l'envoi de 200 à 300 florins pour continuer les constructions commencées, et déclare que si le banquier s'y refuse, il aura « ruiné la meilleure entreprise da monde, sans aucun profit pour lui <>. Le 12 mai, deux amis de Pestalozzi, Meis et Schinz, vinrent à Muligen en qualité d'experts; ils établirent des comptes exacts, et le bailleur de fonds, au vu de leur rapport, déclara qu'il se retirait de Tassociation, Qu'on juge du désespoir de Pestalozzi, qui se voyait brusquement réveillé au milieu de ses rêves, et menacé de la ruine, au moment où sa jeune femme allait devenir mère. Un fragment du journal rédigé par les deux époux (ce fragment va de décembre 1769 à novembre 1770) permet de suivre toutes les péripéties de l'afTaire, et retrace toutes leurs angoisses. M°^^ Pestalozzi chercha à relever le courage de son mari. Ils se rendirent tous les deux à Zurich ; les parents Schultliess intervinrent en faveur de leur gendre, et le banquier se laissa persuader d'attendre encore. Il y eut une accalmie qui dura jusqu'à l'automne. Le 19 août 1770, M™e Pestalozzi acLOucha d'un fils, qui reçut le nom de Jacques; à cotte occasion, les doux grand'raères vinrent à Muligen, et la sœur de Pestalozzi aussi, la bonne Barbara; celleci finit, quelque temps après, par s'établir à demeure dans la maison de son frère, où elle resta jusqu'à son mariage.

Cependant le banquier Schulthess avait décidément perdu confiance. La plantation de garance n'avait pas réussi. Tschifîeli, sur son domaine de Kirchberg, n'avait pas été plus heureux de son côté ; mais si l'insuccès, pour l'agronome prudent et bon calculateur, se traduisit par une perte insignifiante, pour Pestalozzi ce fut un désastre. Il fallut procéder à une liquidation, à la suite de laquelle le commanditaire se retira en sacrifiant une somme de 5000 florins (lettre de Schinz du 12 avril 1783).

Pestalozzi gardait son domaine : mais il n'avait plus de capitaux ni de crédit. La maison en construction ne put être achevée sur le plan primitif; il fallut se résoudre à ne lui donner (ju'un étage. Pestalozzi vint l'habiter avec sa femme et son fils au printemps de 1771 : il l'appela .Veî^/jo/'. Renonçant k la culture de la garance, il résolut alors de se livrer à la production du lait et du fromage. A cet effet, il ensemença ses champs avec du trèfle, de la luzerne et de l'esparcette, et acheta du bétail. Cet essai ne devait pas réussir mieux que le premier : Pestalozzi ne possédait pas les connaissances prati(iues nécessaires, il ne disposait pas de fonds suffisants; son terrain était aride et ne produisait qu'un maigre fourrage. Après trois ans de luttes contre la fortune adverse, il dut reconnaître qu'il était inutile de s'obstiner dans uue voie impraticable.

Il fallait vivre cependant. Ayant échoué définitivement comme agriculteur, Pestilozzi voulut essayer de l'industrie. Il installa (1774). dans un bâtiment attenant à la grange de Neuliof et qu'il fit construire exprès, un atelier pour le filage du coton. L'idée lui était venue de recueillir chez lui quehiues enfants pauvres, pour les occuper à ce travail facile et qui devait devenir promptemont rémunérateur : c'était là, à ses yeux, une heureuse spéculation industrielle doublée d'une bonne action. Mais il se trouerait, à ce moment

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môme, absolument à bout de ressources; les dettes s'étaient accumulées depuis plusieurs années, et s'clovaient à 16000 florins. La jeune M"'' Pestalozzi obtint de sa famille, à titre d'avance sur sa part d'héritage, une somme assez considérable; la mère vint aussi en aide à son fils, dans la mesure de ses forces. Il fut ainsi possible de satisfaire les principaux créanciers, et Pestalozzi ne se trouva plus débiteur que de 4000 florins. C'est alors que, pour obtenir les fonds nécessaires au développement dé sa nouvelle entreprise, il résolut de faire appel à la générosité du public.

Eu 1774, il s'était rendu pour la première fois ^ !a réunion de la Société helvétique à Schinznach, et s'était fait inscrire au nombre des membres de l'association ; il avait dû à cette circonstance de faire la connaissance d'Iselin, le philanthrope bàlois, dont l'amitié devait lui devenir bien précieuse. Encouragé par Iselin, Pestalozzi fit imprimer un Appel aux « amis de l'humanité », en les priant d'ouvrir une souscription en faveur de l'établissement qu'il avait créé. Il demandait une subvention annuelle, pendant six années, promettant de rembourser les sommes reçues en six annuités à partir de la dixième année. En retour, il s'engageait à enseigner à lire, à écrire, et à calculer aux enfants des deux sexes recueillis chez lui; les garçons feraient aussi l'apprentissage des travaux agricoles, tandis que les filles s'initieraient aux soins du ménage et à la culture du jardin; et grâce au filage du coton, qui devait constituer l'occupation principale, les enfants, croyait-il, se trouveraient subvenir eux-mêmes aux frais de leur entretien. Cet appel de Pestalozzi est daté du 9 décembre 1775. Il fut favorablement accueilli. « Ce fut moi, raconte Schinz, qui me chargeai de réunir les souscriptions à Zurich. J'obtins une assez belle somme, à laquelle je contribuai aussi de mon obole, et qui était garantie pour plusieurs années. Le chancelier Iselin, de Bâie, se montra dans cette ville un des principaux protecteurs de l'établissement. Sarazin et beaucoup d'autres riches Bàlois souscrivirent aussi. A Berne, MM. de Graffenried et Effinger de VVildegg, qui s'étaient déclarés très fortement en faveur de l'idée de Pestalozzi, jugeaient son entreprise digne du concours de l'Etat; et effectivement le gouvernement bernois accorda à l'établissement de Neuhof son appui de difl'érentes façons, et y plaça des enfants tirés de divers bailliages. »

La famille de M°^* Pestalozzi vit avec inquiétude ce nouveau projet et en prédit la non réussite. Gaspard Schulthess, alors pasteur allemand à ^'euchâtel, écrivait à l'un de ses frères, Henri, commerçant à Zurich : « J'ai conjuré Pestalozzi de renoncer à son plan mal digéré d'élever des enfants par souscription, et de regarder comme la grande afi"aire à laquelle la Providence l'appelle l'éducation de soi-même et des siens. » Henri Schulthess répondit : « Sa situation est celle-ci : il croit que si son plan pour l'éducation d'enfants pauvres et abandonnés est approuvé du gouvernement de Berne, il pourrait, grâce à un appui suffisant par voie de souscriptions, relever ses affaires. Seulement, à mon avis, il se lie les mains par des promesses trop considérables. Et qu'estce qu'une souscription de G florins, quand même il trouverait cent souscripteurs? Je compte, pour l'entretien d'un enfant, nourriture et habillement, GO florins au moins; mais lui s'imagine, en fin calculateur, qu'il ne lui en coùt(!ra que 30 florins. Les personnes entendues aflirinent que cela ne pourra pas marcher. Ce si;ra pour Pestalozzi une rude tâche que d'enseigner à des enfants à lire et à écrire. »

Au moment où » -^otalozzi publiait son appel, il avait déj:l chez lui, nous dit-il, une vijigtaine d'enfants. Ce nombre fut bientôt doublé. Ses idées sur

la manière dont l'éducation pouvait être combinée , avec l'industrie furent exposées en 1777 dans trois lettres adressées à N. E. T. (INicolas-Emmanuel de Tscharner) sur l'éducation de la jeunesse pauvre des campagnes {ûber die Erzieinmg der armen Landjugend). Ces lettres parurent dans le journal d'Iselin, les Ephéméindes de l'humanité {Ephemeriden der Meuschheit), ainsi qu'un premier rapport sur l'établissement de Neuhof, daté du 18 septembre 1777 et intitulé Fragment de V histoire de l'humanité la plus infime \Bruchstûck aus der Geschichie der niedrigsten Menschheit). Ge Fragment nous fait connaître que le montant des souscriptions reçues par Pestalozzi en 177G, et provenant de Zurich, Berne, Bâle et Winterthour, s'élevait à la somme totale de 60 louis. Un second rapport, date du l>6 février 1778, parut à Zurich en une brochure, sous ce titre : Nouvelles certaines de Vinstitut pour l'éducation d'enfants pauvres de M. Peslalozze [Zuverlcissige Nachricht von der Erziehungsanstalt armer Kinder des Herm Pestalozze) ; il était adressé à la Société économique de Berne (association fondée par Tschifl'eli), qui le fit précéder d'une note constatant les services rendus par l'établissement de Neuhof. L'institut comptait alors trente-sept enfants (dix-sept garçons et vingt filles) ; le personnel se composait d'une institutrice, nommée Madelon Spir)dler, de Strasbourg, qui s'occupait spécialement des jeunes enfants; d'un maître tisserand, de deux ouvriers tisserands, d'une maîtresse fileuse, de deux ouvriers fileur.s, d'un homme qui, h côté du dévidago, enseignait les cléments de la lecture ; enfin de deux valets et de deux servantes, occupés surtout au travail de la terre. Mais à partir de ce moment, Pestalozzi cessa de renseigner le public sur la situation de sa maison. Cette situation, malgré lesefl"orts qu'il faisait pour l'améliorer, n'était pas prospère ; et il fallut bientôt reconnaître qu'il s'était bercé des plus chimériques illusions en se croyant capable de diriger un établissement industriel. L'entreprise aboutit, en 1780, à une déconfiture financière qui non seulement consomma la ruine de Pestalozzi, mais faillit déshonorer son nom : « ce ne fut que grâce à la bienveillance de ses créanciers et à l'appui de ses amis qu'il put être sauvé du désespoir et de l'infamie. » (Lettre de Schinz, du 12 avril 1783.)

Les souvenirs recueillis à Birr par l'instituteur Huber et publiés dans les Pestalozzi-Blâtter (1883, p. G6 et 81) donnent une idée de ce qu'était la vie intérieure de l'institut de Neuhof, et font comprendre pourquoi la ruine en était inévitable; ils contiennent en outre les seuls détails précis que l'on possède sur les arrangements financiers grâce auxquels on put éviter à Pestalozzi les horreurs de la banqueroute.

« M^e Pestalozzi, dit Huber, s'employait de son mieux à la direction du ménage, à la surveillance de l'enseignement et du travail; elle apportait dans le commandement une fermeté aimable et digne : on la craignait, ou la respectait, on l'aimait. Partout où elle mettait la main, les choses allaient à souhait. Mais là où Pestalozzi exerçait lui-même l'autorité, le bon ordre et le calme étaient loin de régner; les jeunes gens, il est vrai, se tenaient tranquilles en })résGnce du maître, ils le craignaient, car il se mettait fréquemment en colère et se montrait alors rigoureux à l'égard des coupables. Mais dès qu'il avait le dos tourné, jeunes et vieux se moquaient de lui ; aucune discipline sérieuse n'existait. Avec toutes ses bonnes intentions et la peine qu'il se donnait, il était l'homme le moins lait pour diriger un établissement pareil. Il avait toujours l'air égaré et hors de lui-même, courait d'un bout de la maison à l'autre, de la maison à la grange, dans le jardin et dans tout le domaine. Non content d'occuper

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les enfants au filasse du coton, il y joignit, le tissage, la teinture et l'impression des étoffes ; il courait en personne les foires elles marchés pour y vendre ses colonnades et son fil ; mais il ne fit par là qu'accclcrcr la crise à laquelle rétablissement (levait succom"ber...

n Dans l'espoir de sauver Nenhof, Pestalozzi s'adrcssx alors à ses parents de Zurich. 11 vendit à son frère Jean-Baptiste, en novembre 1779, pour la somnio de 5'2()() florins, environ 20 arpents de sa propriété, ainsi que la grange, et le chargea de satisfaire les créanciers les plus exigeants ; et, comme cela n'avait pas suffi, en juin 1780 il céda à l'un de ses beaux-frères, Henri Schulthess, pour le prix de 25GG florins, le bâtiment de la fabrique et in arpents de terrain. Il y eut sans doute à cette occasion des arrangements particuliers, qui ne sont pas consignés dans les actes de vente, et qui devaient permettre à Pestalozzi de rentrer plus tard en possession de ce qu'il avait vendu, si les circonstances devenaient plus favorables. »

Les enfants furent rendus à leurs parents. Les créanciers acceptèrent un concordat qui leur assura '\G 0/0. Ce qui restait du domaine, une cinquantaine d'arpents, fut remis à ferme à des paysans du voisinage; et Pestalozzi ne conserva pour lui que la maison d'habita,tion avec le jardin.

Le frère aîné de Pestalozzi, Jean-Baptiste, joua dans cette circonstance un rôle peu honorable. Il dissipa des sommes qui lui avaient été confiées, et fut obligé, pour éviter les rigueurs de la justice, do se réfugier à l'étranger (i780). Il se rendit à Amsterdam, puis s'embarqua, et l'on n'entendit plus parler de lui. C'est sans doute à la conduite <le son frère que Pestalozzi fait allusion dans ce passage du Schwano.ngesang où il dit : « Ma femme avait engagé pour moi sa fortune presque tout entière. Dos personnes, dont je dois taire le nom, abusèrent de sa générosité d'une façon dure et même déloyale. » (Ed. Seyffarth, p. 212.)

Pestalozzi écrivain, de 1780 à 1798.

DÉTniiSSK DE Pestalozzi en 1780. Dénuement et tristesse suns espi)ir. La servante Elisabeth Nâf. Iselin et les frères Fijssli engagent Pestalozzi à se faire écrivain. — Premiers ESSAIS pcBLiÉs EN 1780 '. Soiréc d'un solitaire, Mémoire sur les lois somptuaires. — Les deux Volksbûcher DE Pestalozzi. Léonard et Gertrude; comment ce livre fut composé; sa publication (1781), son grand succès. Christophe et Else (1782), le second « livre pour le peuple ». — Le Schweizer-Blatt (1782). — Idées de Pkstalozzi sur l'éducation a ce moment. Ce qu'il avait voulu faire à Neuhof. Théorie exposée dans Christophe et Else. Éducation donnée par Pestalozzi à son fils. — Liaison avec Félix Battier de Bale. — Affiliation a

l'iLLUMINISME. — DÉTAILS SUR LA VIE DOMESTIQUE DE PeS-

tai.ozzi. — Écrits publiés db 1783 a 1797. Sur la léf/islalion et l'infanticide (écrit en 1780, publié en 1783). Seconde partie de Léonard et Gertrude (1783). Troisième et quatrième parties de Léonard et Gertrude{nS5 et 1787). Essai sur les causes de ta Réoolution française (écrit en 1793, publié en 1872). Faô/es (1797). Recherches sur la marche de la nature dans le développement du genre humain (1797).

Pestalozzi connut alors la misère noire. Dans la solitude de sa maison de Neuhof, il resta sans argent, quelquefois sans pain et sans feu. Mais ce qui fut plus dur h supporter pour lui que les privations matérielles, ce furent les souffrances morales. Les paysans du voisinage ne l'aimaient pas : les innovations qu'il avait essayées leur avaient déplu, et ils s'étaient réjouis de son insuccès et de sa ruine. Us le lui témoignaient ouvertement par leurs ricanements lorsqu'ils le rencontraient; les gamins le poursuivaient de leurs huées. On l'affublait de sobriquets méprisants. On l'appelait Pe5tilence et Epoiivantail.Ses manières bizarres étaient ' bien faites d'ailleurs pour exciter la moquerie du vul- i gaire. On le voyait se promener dans les champs et

sur les chemins, tantôt plongé dans de profondes rêveries, tantôt courant, gesticulant et parlant tout haut. La ncyligenco extrême de sa toilette lui donnait l'air d'un mendiant. Ln jour, raconte Lmmanui'l Frôlilich (Souvenv^s, publiés dans les P//dngof/ische Hlutter de Kehr, 1881, n» 2), il était allé au .château de VVildenstein, pour y rendre visite à Fellonberg (le père); M'a" de Fellenberg, qui ne le connaissait pas, était assise sous un arbre devant la porte; comme il s'approchait d'elle pour la saluer, elle crut avoir affaire à un pauvre qui demandait l'aumône, et lui tendit une pièce do monnaie; au même moment survint Fellenberg, et grande fut la stupéfaction de la noble dame de voir son mari embrasser avec effusion le prétendu pauvre, et le lui présenter ensuite comme son ami le philanthrope de Nculiof. La singulière habitude qu'avait Pestalozzi de tenir sans cesse entre les dents un des bouts de sa cravate prétait aussi à rire : même à l'égiiso, dit Huber, où il allait régulièrement tous les dimanches et où il avait une stalle réservée dans le chœur, [ on le voyait mordiller machinalement ce lambeiiu de batiste pendant l'office, et sa manie donnait j des distractions aux fidèles.

Si les paysans n'avaient jamais eu pour Pestalozzi que des sarcasmes, la société cultivée ne !o traitait pas mieux maintenant. Plus la confiance ' qu'on lui avait témoignée un moment avait ét6 î grande, plus sévère était la condamnation, plus le mépris dont on l'accablait était profond. Il ' avait conservé quelques rares amis : mais ceux-li ' mêmes, dit-il, « me regardaient comme un homme ■ perdu sans remède, destiné à finir se« 'ours à , l'hôpital ou dans une maison de fous. »

Le sentiment que cette sentence impitoyable 1 était injuste, qtie les idées dont il avait tenté la réalisation étaient méconnues, remplissait son cœur d'une indicible amertume. Il souffrait aussi de penser que sa femme, dont il avait dissipé la fortune presque tout entière, avait dû perdre maintenant la confiance qu'elle avait autrefois placée en lui. M""^ Pestalozzi montra, durant celte longue période d'épreuves, une admirable résignation; elle ne récrimina point; mais elle semble s'être détachée jusqu'à un certain point de son mari. Durant les années qui suivirent le désastre fifiancier de Neuhof, et jusqu'au moment où la révolution helvéti(iue ouvrit à Pestalozzi une carrière nouvelle, l'attitude de M^^^' Pestalozzi reste la même. D'une santé délicate, et fréquemment malade, il lui eût été difficile d'ailleurs d'essayer d'intervenir activement pour améliorer la situation matérielle.

C'est à ce moment môme (probablement en 1780) qu'entra au service de Pestalozzi une jeune servante dont l'activité et le dévouement méritèrent la reconnaissance attendrie des deux époux, pour qui elle fut pendant de longues années une véritable providence. Elle se nommait Elisabeth Nàf, de Kappel. Née en 1762, elle avait servi déjà chez un membre de la famille (on ne sait pas lequel), et, son maître étant mort, elle vint à Neuhof offrir son aide. C'était une tille laborieuse, qui avait toutes les qualités d'une borine ménagère ; grâce à, elle, il y 3ut de nouveau de l'ordre et de la propreté dans la maison, où tout était à l'abandon; elle cultiva le jardin, elle ramena un peu d'aisance au foyer domestique. « C'es: cette fille, dit Nicolovius, qui la vit en 1791, dont Pestalozzi a reproduit la figure, en ridéalis:tnt, dans sa Gertrude. »

Ramsauer* rapporte que trente ans plus tard Pestalozzi lui dit un jour : « Je me retournerais dans la tombe et je ne pourrais pas être heureux au ciel, si je n'étais pas certain qu'après ma mon elle sera plus honorée que moi-môme : car sans elle il y a longtemps que je ne v.vrais plus. »

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Les servantes, on le voit, jouent un grand rôle dans la biographie dePestalozzi; il semble que son imagination fût plus vivement frappée des vertus simples et actives de la femme du peuple. Dans ses souvenirs d'enfance, ce n'est pas sa mère qui lient la première place, c'est la servante Babeli; et plus tard, lorsqu'il écrit son roman populaire, ce n'est pas sa propre épouse qui lui fournit le modèle de la mère de famille idéale, c'est la servante Lisbeth.

Dans le Schwanengesang, Pestalozzi, qui parle de Babeli avec tant d'admiration et de reconnaissance, ne dit pas un mot d'Elisabeth Nâf. La raison de ce silence sera expliquée en son lieu.

L'isolement de Pestalozzi, qui lui fut si douloureux en ce moment critique, n'était cependant pas absolu. Deux hommes avaient conservé confiance en lui et lui prodiguèrent leurs encouragements danr^ son infortune : c'étaient Iselin et le libraire Gaspard Fiissli (frère du peintre Henri Fussli).Ils lui conseillèrent d'écrire; et Pestalozzi, qui « n'avait pas ouvert un livre depuis treize ans «, et « qui ne pouvait plus écrire une ligne sans Taute ■», résolut d'essayer du métier d'écrivain « comme il eût essayé, s'il l'eût fallu, de celui de perruquier, pour procurer quelques ressources à sa (emme et à son enfant. »

Les deux premiers écrits qui sortirent alors de sa plume sont la Soirée d'un solitaire [Die Abendstiinde eines Einsiedlers) et un Mémoire sur les lois somptunires [Ueber die Aufvoandgcsetze). Ils passèrent inaperçus. La Soirée d'un solitaire parut dans le numéro de mai 1780 des Ephémérides d'Iselin : c'est une suite de pensées sur la morale et la religion. Le Mémoire sur les lois somptuaires iT?'^*'^\i une question mise au concours en 1779 par la Société d'encouragement de Bâle : « Convient-il d'imposer des limites au luxe des citoyens dans une petite république dont la prospérité repose sur le commerce?» Le premier prix, qui était de 30 ducats, fut partagé entre Pestalozzi et son conjpatriote le professeur Meister; les écrits couronnés furent publiés à Bâle en une brochure, avec une préface d'Iselin datée du 14 décembre 1780. « Le second mémoire, y lisait-on, a pour auteur M. Pestalozz [sic]^ de Neuliof, qui s'est acquis, par le plan excellent qu'il a formé pour l'éducation des enfants des classes inférieures, le suffrage et l'estinje des vrais amis de l'humanité, mais qui a eu le malheur de voir ses nobles intentions échouer jusqu'à présent faute d'un appui suffisant. » Ces bienveillantes paroles du chancelier bâlois durent être pour Pestalozzi comme un baume sur sa blessure.

C'est au commencement de 1781 que fut composée la première partie de Léonard et Gertrude, où Pestalozzi se révéla au public étonné comme un écrivain d'un talent original et supérieur. Voici, d'après l'auteur lui-même, comment ce livre prit naissance. Se trouvant à Zurich (dans le courant de 1780), il s'était diverti à écrire une facétie inspirée par un incident local : l'adoption d'un nouvel uniforme pour la garde urbaine. Le peintre Fussli vit ce manuscrit, qui traînait sur une table chez son frère le libraire, le lut, fut frappé de l'originalité du style et des idées, et dit à son frère : « L'homme qui a fait cela a du talent : dislui de ma part qu'il y a en lui l'étoffe d'un écrivain, et qu'il ne tient qu'à lui de se tirer d'affaire au moyen de sa plume, d Le libraire répéta ces paroles à Pestalozzi, qui n'en croyait pas ses oreilles. En rentrant chez lui, il se mit à lire les Contes moraux de iMarmontel, qu'il avait justement sur sa table, et il lui parut qu'il ne serait pas très difficile d'en faire autant. Il fssaya, et écrivit successivement cinq ou six historiettes dans ce genre; mais aucune ne le satisfit. Enfin il rencontra un sujet qui lui plut; sans qu'il se fût lait un plan à l'avance, le

livre sortit de sa plume, chapitre après chapitre, et se trouva achevé en quelques semaines : c'était l'histoire de Léonard et de Gertrude. « J'en sentais la valeur, dit-il,' mais comme un homme qui dans le sommeil sent la valeur d'un bonheur dont il rêve. Je savais à peine si je veillais ou si je dormais ; cependant une lueur d'espoir commençait à poindre en moi, l'espoir de pouvoir, comme écrivain, améliorer ma position matérielle et la rendre plus supportable aux miens. Je montrai mon essai à un ami de Lavater, qui était aussi le mien (Pfenninger). Il le trouva intéressant, mais déclara cependant que le livre ne pouvait pas être imprimé tel quel; il fourmillait d'incorrections intolérables, n'avait pas la forme littéraire. Il offrit de le faire revoir par une personne ayant l'habitude d'écrire. Dans ma simplicité, je lui répondis que j'en serais bien aise, et je lui remis sur-lechamp, pour être révisées, les trois ou quatre premières feuilles de mon livre. Mais quel fut mon étonnement lorsqu'il me rendit ces feuilles sous leur nouvelle forme. C'était un véritable travail d'étudiant en théologie, où la peinture sincère de la vie, réelle des paysans, telle que je l'avais faite, nue et sans art, mais fidèle et d'après nature, était remplacée par une religiosité de convention, et où les paysans au cabaret parlaient le langage pédantesque d'un maître d'école : il ne restait rien de ce qui faisait l'originalité de mon livre. » Malgré sa modestie, Pestalozzi se rebiffa : il refusa de consentir à la mutilation de son œuvre, et chercha un juge plus éclairé. Il se rendit à Bâle auprès d'Iselin. Celui-ci, après avoir entendu la lecture de quelques chapitres du manuscrit, dit à l'auteur que cet ouvrage n'avait pas encore son pareil, et que les idées qu'il contenait répondaient à un besoin réel du temps; il se chargea de corriger les fautes de style et d'orihographe, et de trouver un éditeur. L'excellent Iselin écrivit en effet à Berlin au libraire Decker, qui promit de payer le manuscrit à raison d'un louis la feuille, et encore une fois autant s'il y avait une seconde édition. Pestalozzi nageait dans la joie. « Un louis par feuille, c'était pour moi, dans ma situation, une grosse somme, une très grosse somme ! »

La fable de Léonard et Gertrude est des plus simples. Dans le village de Bonnal vit un ouvrier maçon, Léonard, avec sa femme Gertrude ^ ses sept enfants. Léonard est bon et honnête, mais faible. Il s'est laissé entraîner à boire et à jouer dans l'auberge que tient le bailli du village, le rusé et méchant Humrael; il a fait des dettes. Honteux et désespéré, il avoue sa triste situation à sa femme. La pieuse et vaillante Gertrude le console et lui fait promettre de changer de conduite. Le lendemain, son plus jeune enfant sur le bras, elle se rend au château où réside le Junker Arner, le nouveau seigneur du village, qui vient de succéder à son aïeul; elle lui conte l'histoire de son mari. Arner est touché de la naïve confiance de Gertrude, et indigné de ce qu'il apprend sur le compte du mauvais bailli. Il fait une enquête avec l'aide du pasteur Ernst, homme vertueux et éclairé, et découvre une foule de malversations et d'injustices. Le bailli, qui se sent menacé, essaie de conjurer l'orage en ourdissant intrigue sur intrigue ; mais ses machinations tournent contre lui, il est démasqué ; et, au dénouement, Arner, siégeant comme juge, après avoir déposé Ilummel de sa charge, l'oblige à restituer le bien mal acquis et prononce contre lui une sentence infamante.

Dans ce cadre, l'auteur fait mouvoir, à côté des personnages principaux, une quantité de figures secondaires, dessinées avec beaucoup de verve et ayant chacune sa physionomie bien marquée ; les épisodes touchants ou comiques se succèdent; presque chacun des cent chapitres lorme un pe-

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tit tableau frappant par la vérité des détails, le natircl dn dialogue, la finesse de l'observaiion ; quelquefois aussi des pensées fortes ou profondes font deviner derrière le conteur un philosophe, ou un rayon de poésie vient ennoblir les détails vulgaires.

Ce fut au printemps de 1781 que parut, sans nom d'auteur, Léonard et Gertrude (la préface est datée du 25 février 1781). Le succès en fut très grand en Allemagne et en Suisse; tous les journaux en parlèrent, et non seulement les journaux, mais les almanachs. On sut bientôt que l'auteur était M. Pestalozzi de Neuhof, qui se trouva célèbre du jour au lendemain. La Société économique de Berne lui décerna une récompense, consistant en une somme de 50 ducats et une médaille d'or, — médaille que Pestalozzi, pressé par le besoin, vendit à un collectionneur.

Une seconde édition de Léonard et Gertrude fut faite la môme année.

Une traduction française parut à Berlin en 178-3, chez le même éditeur, en un volume in-12. Elle est intitulée : Léonard et Gertrude ou les Mœurs vitlngeoises, telles qu'on les retrouve à la ville et à la caur. Histoire morale traduite de l'allemand : Avec douze estampes dessinées et gravées par D. Chodowiecki. Cette traduction est dédiée à M. de la Fléclière, « seigneur de Grens, capitaine d'une campagnie de grenadiers au service du louable canton de Berne ». Dans son épître dédicatoire, le traducteur, qui signe des. initiales « P. de M. », annonce que l'original est l'œuvre de « M. Pestalotz de INeuenhof >» (au xvinc siècle, on rencontre fréquemment le nom de Pestalozzi écrit Pestalotz, Pestalufz, Pesta/ozze, Pestaluz, etc.); parlant de sa traduction, il ajoute : « Il ne m'est pas permis d'en rien dire, sinon qu'elle est fidèle, que même elle peut avoir quelque avantage sur l'original, quant à la pureté de la diction, en même temps que je reconnais qu'elle n'en a pas toute la précision et la naïveté, quoique j'aie pris à tâche d'imiter le style simple et naturel de l'auteur. » Le traducteur est Pajon de Moncets, pasteur de l'église française de Berlin, qui a publié aussi des traductions des Leçons de morale de Gellert et de V Elementarbuch de Basedow.

Les estampes de Chodowiecki ne sont pas sans mérite. Elles représentent les sujets suivants : 1° Léonard rentre chez lui et trouve sa famille en larmes (ch. l*"") ; 2° Gertrude chez Arner (ch. 2) ; 3° le chien du barbier dévoile une ruse du bailli, en léchant l'eau tombée d'une cruche où celui-ci prétendait avoir mis du vin (ch. lOj ; 4° la grandmèr(3 de Rudi à son lit de mort (ch. Hi) ; 5° Dialogue entre le bailli et Marx (ch. 2G) ; 6° Marx gronde sa fille Beiheli qui a accepté un morceau de pain d'un des enfants de Gertrude (ch. 50) ; 7° le bailli prend le coquetier Christophe pour le diable, et se sauve en hurlant (ch. 74) ; S» le bailli fait sa confession au pasteur (ch. 77) ; 9° le petit Charles, fils d'Arner, embrasse le cocher Franz (ch. 82) ; 10° Arner prononce la sentence du bailli (ch. 89): 11» le coquetier Chiistophe explique devant la commune assemblée que c'est lui que le bailli a pris pour le diable (ch. 92) ; 12° Léonard et Gertrude avec Arner et sa femme Thérèse chez Rudi (ch. 98).

Il a été fait une réimpression de cette traduction, mais sans estampes, et avec l'indication Première partie (parce que la seconde partie de Léonard et Gertrude avait déjà paru à ce moment). Cette réimpression porte la mention : « A Lausanne et à Paris, chez la veuve Duchesne, libraire, rue Saint-Jacques, au Temple du Goût, 1784. »

Une autre traduction de la première partie de Léonard et Gertrude a été faite beaucoup plus tard par M"»" la baronne de Guimps, et imprimée

à Genève chez J.-J. Paschoud en 1826 (seconde édition en 1832, Paris et Genève, Abraham Cherbuliez). M""' de Guimps dit dai.a son avertissement : « Léonard et Gertrude a déjà été traduit dans notre hngw. ; je ne veux point faire ici la critique de celte première traduction; je dirai seulement que Pestalozzi en fut très mécontent, et qu'il me pressa d'entreprendre celle-ci, qui a été commencée sous ses yeux et d'après ses avis. » A notre sentiment, M^e Je Guimps n'a pas mieux réussi que Pajon de Moncets, non que le talent lui ait manqué, mais parce qu'elle entreprenaft une tâche impossible : Léonard et Gertrude cri un livre intraduisil)le.

On s'est demandé si les personnages du roman de Pestalozzi étaient des portraits. 11 a déclaré lui-même, en 1782, que les applications qu'on avait voulu faire étaient inexactes, en ce sens qu'aucun des caractères du livre n'est, dans tous ses traits, la copie fidèle d'un original. Mais il n'en est pas moins évident que, pour chacun d'eux, il a eu pi ésents à l'esprit un ou plusieurs modèles pris dans la réalité. Gertrude, d'après une tradition que Nicolovius a le premier accréditée, — Pestalozzi lui-môme, il est bon de le remarquer en passant, n'a jamais rien dit pour la confirmer, — serait faite à l'image de la servante Elisabeth Nâf ; les gens de Birr et de Miiligen crurent reconnaître dans le bailli Hummel l'intrigant Màrki, de la mauvaise foi duquel Pestalozzi avait été la victime au début de son entreprise agricole; quant au pasteur, le choix de son nom, Ernst, indique que l'auteur a dii songer à son ami et voisin le pasteur de Birr, qui s'appelait Krôhlich [Ernst, en allemand « sérieux » ; Frohlich, en allemand « gai ») ; enfin Arner, l'idéal du seigneur humain, sage et bienfaisant, serait, de l'avis des biographes modernes, le patricien bernois Tscharner, dont nous avons déjà parlé, qui gouvernait le bailliage de Schenkenberg; peut-être un autre noble bernois, voisin aussi de Pestalozzi, le Junker Efringer, qui habitait le château de Wildegg, et qui s'occupait avec beaucoup de zèle d'oeuvres philanthrupi(|ues, a-t-il fourni aussi quelques traits à cette figure.

Pestalozzi employa l'année 1781 à écrire un nouvel ouvrage, qui devait servir de complément et de commentaire à Léonard et Gertrude : c'est Christophe et Else, mon second livre pour le peuple, qui parut en 1782 (Dessau et Zurich, chez le libraire Fus.sli). Une famille de paysans occupe ses soirées à lire Léonard et Gertrude, et chaque chapitre fait le sujet d'une conversation où les interlocuteurs développent les conclusions morales qu'ils croient pouvoir tirer des divers épisodes du roman. Ce livre didactique, auquel Pestalozzi attachait une haute importance, reçut un accueil assez froid. Il se compose de trente « soirées », dans lesquelles sont commentés les vingt-cinq premiers chapitres de Léonard et Gertrude. L'auteur avait annoncé une suite; mais il ne jugea pas à propos de continuer son travail.

Après avoir achevé la composition de ses deux Volksbûcher, Pestalozzi, sur le conseil d'Iselin, entreprit la publication d'un journal hebdomatiaire, qu'il intitula Schweizer- Blatt (feuille suisse). Ce journal parut pendant un an, tous les jeudis, du 3 janvier au 26 décembre i;82. SeyfTarth en a réimprimé les principaux articles dans sa collection des œuvres de Pestalozzi, t. VIL On y trouve des es^ais sur des sujets de morale et de politique, des contes, des dialogues. Ces pages pleines de verve et de naturel sont peut-être, avec Léonard et Gertrude, ce que Pestalozzi a écrit de meilleur. Dans le premier numéro, il se présente au lecteur en ces termes : « Le lecteur. Es tu de ces jiens qui ne sont jamais contents de rien ? — L'auteur. Non. — ■ Le lecteur. Es-tu toujours satisfait?— L'auteur.

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Non plus. — Le lecteur. Es-tu de ceux qui tournent en ridicule le chapelet et le livre de prières des pauvres trens ? — Lauteur. Non. — Le lecteur. Aimes-tu Voltaire ? — Lauteur. Non. — Le lecteur. Et Rousseau ? — Lauteur. Davantage. — Le lecteur. Et Ganganelli (le pape Clément XIV) ? — Lauteur. Tout comme Luther. — Le lecteur. Et ton physique ? — L'auteur. Je suis laid. » Signalons, parmi les morceaux les plus intéressants, une étude sur la réforme de la législation criminelle, à laquelle Pestalozzi a donné une forme singulière : il suppose que Léopold, duc de *** (évidemment Léopold d'Autriche, duc de Tçscane), s'est adressé à son fidèle sujet le baron Arner von Arnheim (le Junker de Léonard et Gertrude) pour lui demander un mémoire sur ce sujet ; il reproduit la lettre imaginaire du duc; la réponse d'Arner, qui traite in extenso la question, occupe cinq numéros du Schweizer-Blatt (numéros 19-23) ; le tout est intitulé Opinion d'Arner sur la législation criminelle [Amers Gutachten ûber Criminalgesetzgebung), et est dédié à M. F. ..g von W...st..n (fellenberg de Wildenstein). Le duc Léopold de Toscane fut plus tard, et durant plusieurs années, en correspondance suivie avec Pestalozzi ; mais la mention faite de son nom dans le Schweizer-Blatt nous paraît indiquer que dès ce moment il était entré en relations avec l'auteur de Léonard et Gertrude.

Plusieurs articles sont consacrés à la mémoire d'Iselin, qui était mort le 15 juillet 1782 à Tâge de cinquante-quatre ans, et en qui Pestalozzi perdit, selon son expression, un véritable père ; on y trouve des détails biographiques intéressants, non suriselin, mais sur Pestalozzi lui-même. Mentionnons enfin les pages où l'écrivain raconte la façon dont il élève son fils, alors âgé de douze ans.

C'est le moment de résumer les idées de Pestalozzi sur l'éducation, telles qu'on les trouve exprimées dans ses écrits de cette époque.

Le problème qu'il s'était posé, et qu'il avait cherché à résoudre dans sa tentative de Neuhof, était celui-ci : Comment peut-on tirer le peuple des campagnes de l'ignorance et de la misère ? El il répondait: Par une éducation qui associera le travail manuel à l'acquisition des connaissances élémentaires. La première chose nécessaire est de procurer à l'enfant du pauvre un travail facile, qui lui permette de vivre; ce travail, c'est l'industrie manufacturière qui peut le mieux le lui offrir : après un court et facile apprentissage, l'enfant se trouvera mis en état de gagner sa vie. Et alors, tout en travaillant de ses doigts, il s'appropriera les connaissances nécessaires à sa condition, la lecture, l'écriture, le calcul. « Je voudrais, dit Pestalozzi, employer l'avantage qu'offre le travail industriel, avec ses salaires plus élevés, comme moyen d'arriver à la création de véritables établissements d'éducation, donnant satisfaction aux besoins de l'humanité dans toute leur étendue. » La fabrique, qui doit donner au jeune ouvrier à la fois le salaire et l'instruction, voilà pour Pestalozzi la véritable école, celle de laquelle doit sortir le relèvement des classes rurales indigentes. Telle est la théorie qu'il expose dans ses Lettres sur l'éducation de la jeunesse pauvre des campagnes.

Dans Léonard et Gertrude, le point de vue semble différent, et pourtant, en réalité, il n'a pas changé. Pestalozzi nous montre Gertrude (chap. 12) instruisant elle-même ses enfants dans la V\ ohnstube, dans la chambre de la famille ; mais qu'on lise le commentaire qu'il donne de ce chapitre dans Christophe et Else (mv« soirée), et l'on verra comment réducation dans la faniille se concilie à ses yeux avec l'éducation industrielle qu'il voudrait organiser. Le passagf^ nous semble assez important pour mériter d'être reproduit ici :

« Ah, voilà mon chapitre, père, dit Else : une bravo mère qui instruit elle-même ses enfants est ce qui m'a toujours semblé le plus beau ici-bas. — « C'est au moins autre chose qu'une salle d'école, dit Joost (le valet de ferme). Aucune leçon reçue à l'école ne profitera à l'enfant autant que ce que lui enseignent ses parents. C'est par l'exemple bien plus que par les préceptes que doit se laire Téducation. Ce ne sont pas les préceptes du maître d'école : « Sois pieux; sois obéissant et laborieux », qui sont efficaces. Los parents sensés exercent l'enfanta l'obéissance, sans lui en parler; ils habituent son cœur à la pitié, sans lui dire: « Sois charitable » ; ils le font travailler sans lui dire : « Le travail est ton devoir ». ... Oh, c'est un lieu sacré que la demeure des hommes ; là on apprend à se connaître, à se comprendre ; là tout parle au cœur; là, on s'aime comme nulle part ailleurs au monde; là tout est calme et tranquille ; rien d'étranger, rien du tumulte de l'école : le fils, tout en coupant des raves, calcule avec son père ; la fille, à son rouet, apprend en filant toutes les chansons que sa mère chante à côté d'elle; là, nulle main ne reste oisive tandis que l'esprit s'instruit ; et, pour le peuple des campagnes, s'instruire sans perdre le temps consacré au travail, s'instruire sans que les mains restent oisives est l'aftaire essentielle. Si j'étais maître d'école dan mon village, j'installerais dans la classe des rouets et des métiers à tisser, et il faudrait riue les enfants des paysans apprissent à faire travailler leur langue et leurs doigts tout à la fois. Je leur dirais moi-même, à haute voix, ce qu'ils doivent apprendre, en le leur faisant répéter après moi ; j'écrirais à la craie, sur la muraille noire, en grosses lettres blanches, la ligne ou l'exercice de calcul, et je les ferais lire et calculer tout en filant et en tissant, sans interrompre leur travail ; car le travail est la chose la plus nécessaire pour le peuple des campagnes... Dans les villes, il est possible que ce système-là ne soit pas précisément le meilleur, car là on peut gagner sa vie avec des outils moins lourds que le hoyau et la bêche ; mais pour mes enfants de paysans, le travail manuel, en vue de leur condition future, serait le moyen essentiel d'éducation; le reste de l'instruction, l'acquisition des connaissances utiles et profitables, serait un accessoire subordonné à cette affaire principale; mais je m'en occuperais aussi très sérieusement: car même dans la condition la plus infime, l'homme ne doit pas laisser dévorer toute son existence et toute son activité par le travail de son métier; il faut qu'il ait été habitué à garder, au milieu de son labeur, la tête et le cœur vivants. Et, si j'avais une école pareille, et que j'y visse les enfants s'instruire tout en travaillant, je me figurerais pouvoir, par mon procédé, transformer radicalement les mauvaises écoles où les enfants sont plus gâtés qu'améliorés; et ce n'est pas tout : j'irais trouver les pères, les mères de mon village, je les conduirais dans mon école, je leur mettrais dans les mains le livre avoc lequel j'instruis les enfants, et je leur dirais : Brave père, brave mère, voyez combien il est besoin de peu de chose pour enseigner les enfants, et comme il vous serait aisé de faire cela vous-mêmes dans votre propre maison 1 Je n'aurais pas de repos qu'ils ne l'eussent essayé ; je les aiguillonnerais et les pousserais, je les conseillerais et les aiderais, jusqu'à ce qu'ils eussent réussi ; et, s'il plaît à Dieu, j'aurais la joie de voir un jour de mes yeux les parents obtenir avec leurs enfants dans la chambre de famille de bien meilleurs résultats que je n'en obtiendrais avec tout mon zèle dans mon école. »

Pestalozzi avait un fils. Comment s'est-il comporté dans son rôle de père, et quelle éducation a-t-il donnée à son petit Jacques? Il est intéressant de le rechercher.

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On possède une partied'un journal manuscrit rédige par Pnstalozzi au commencement de 1774, et danslofinel il notait les progrès de son petit garçon, qui avait alors trois ans et demi. Il l'exerce à dessiner, h former les lettres; il lui enseigne le nom des choses en allemand et en latin; et lorsque l'enfant ne veut pas prendre sa leçon, il use de sévérité envers lui. « Cela l'ennuyait un peu d'épeler, écrit Pestalozzi le 30 janvier, mais, comme je suis fermement résolu à exiger do lui qu'il s'occupe tous les jours, bon gré mal gré, à ce travail pendant un certain temps, je pris le parti de lui faire sentir cette nécessité dès les premières fois de la façon la plus rigoureuse : je ne lui laissai pas d'autre alternative que de travailler ou d'être enfermé. Ce n'est qu'après la troisième mise aux arrêts qu'il se résigna. Ensuite il étudia gaîment et avec plaisir. » Mais, dès le surlendemain, le père constate de nouveau que « Jacqueli n'a pas voulu apprendre l'a b c ».Un valet de ferme, dont Pestalozzi admire le bon sens, fait au père (13 février) une observation fort juste. « N'est-ce pas, Klaus, lui disait Pestalozzi, que Jacqueli a une bonne mémoire? — Oui, répondit le valet, mais vous le poussez trop. — Ali! répondit le père, c'est ce que je crains aussi parfois. » Le journal s'interrompt quelques jours après. Les réflexions que fit Pestalozzi, peut-être à l'occasion de laremarque du valet Klaus, l'amenèrent à changer de système à l'égard de son fils. Mais il se jeta alors dans l'extrême opposé : il renonça complètement à rien enseigner au petit Jacques, et voulut que l'enfant ne connût pas d'autre instituteur que la nature, jusqu'à ce qu'il eût achevé son développement physique. C'est le principe de Rousseau : reculer le plus possible l'époque des études scolasliques. Ce principe, Pestalozzi l'appliqua aussi, dans la mesure du possible, à l'éducation des enfants pauvres recueillis dans son institut. Il écrit en 1777 {Bruchstûck aus der Geschichte der niedrigsten Menschheit)'. « Toute précipitation est certainement nuisible, et je ne dois pas enlever les jours de la septième année à leur véritable destination, l'apprentissage du travail (manuel), pour les consacrer à une étude (la lecture, l'écriture et le calcul) qui, à l'âge de neuf ans, sera faite sans peine et dans le même nombre d'heures qu'il aurait fallu y employer de journées en s'y prenant deux ans plus tôt. »

Dans le Schweizer-lilatty comme nous l'avons déjà dit, on trouve quelques renseignements sur les résultats qu'avait donnés cette éducation négative : le père présente aux lecteurs (no 34, 22 août 1782) son fils alors âgé de douze ans. Pestalozzi reproduit une espèce de poésie naïve, sans rime ni mesure bien entendu, que Jacques a composée pour la fête de son papa et que la maman a écrite sous la dictée du jeune garçon qui ne sait pas encore écrire ; puis il s'écrie avec orgueil : « Lecteur, est-ce que la meilleure école, la meilleure éducation artificielle aurait conduit mon fils plus loin, ou l'aurait amené plus haut, sous le rapport des qualités qu'il doit avoir comme enfant et qu'il devra posséder comme homme ? Trouves-tu mauvais, lecteur, que ce soit dans la chambre de famille qu'il ait puisé ses premières notions sur le monde, et non à Rome et en Grèce, ou bien à Jérusalem? et que la première connaissance de ses devoirs lui soit venue de ses rapports avec moi et sa mère, et non des explications de toute sorte de gens qui disputent sur les noms des devoirs des hommes, explications qui lui sont restées étrangères? Crois-tu, lecteur, que tout ce que mon enfant ignore encore doive l'empêcher de rechercher et de reconnaître la vérité, en ce qu'elle aurad'essentiel pour lui dans son existence? Crois-tu que le manque de connaissances verbales doive empêcher ses progrès dans la connaissance des choses aux-

quelles il s'appliquera? Dans ce cas, tes opinions et tes expérienros sur ce sujet scaient précisément le contre-pied des miennes. »

Déjà dans le numéro précédent (n» 33, IS août) il avait dit : « Je parle avec mon fils de fort peu de choses. Je l'habitue à regarder et à écouter en toute simplicité ce qui l'entoure; je Tintroduis, sans autre explication, dans l'ordre où toutes les choses au milieu desquelles il vit sont placées par le bon Dieu, qui — c'est ma croyance — est l'auteur de cet ordre. Il n'est pas encore question de jugements ni de conclusions à tirer. Dans son enfance, il ne doit que voir et entendre : lorsque ensuite il aura l'esprit plein de telle ou telle chose, le raisonnement viendra de lui-niôme. A mesyeux, le fondement de l'éducation de notre siècle, l'enseignement prématuré de la lecture et de l'écriture, qui a pour conséquence d'exciter trop tôt la faculté du jugement, est bien loin d'avoir les heureuses conséquences qu'on lui attribue ordinairement. Mon garçon aura douze ans dans quelques jours et ne sait ni lire ni écrire, et je suis tout à fait tranquille à cet égard. Je reconnais, à la vérité, que le brave garçon, avec mon système, ne saurait briller en aucune façon, et que dans tous les examens il resterait bien loin en arrière de tous les enfants de son âge, mais cela ne m'inquiète pas; je ne lui fais passer aucun examen, parce que je désire qu'il vive sans souci, et il m'est absolument indifférent qu'on le trouve ignorant ou qu'on déclare que ce qu'il sait n'est rien. Il me sutfit de constater que ce qu'il sait, il peut s'en servir, et j'ai plaisir à penser que les choses que sa propre expérience lui enseigne entrent dans une tête non encombrée, où il y a de la place, tandis que nous autres, dans notre enfance, nous n'avions plus une seule petite place dans notre cerveau pour y loger le fruit de nos expériences, parce que tout était déjà occupé par les connaissances artificielles qu'on y avait fait entrer de force. »

La mère était moins enthousiaste que le père de l'éducation négative à la Rousseau. Emmanuel Frôhlich raconte ce qui suit dans ses Souvenirs : « M°ie Pestalozzi me dit une fois que son fils avait déjà atteint depuis longtemps l'âge où il eût dû aller à l'école sans que son père songeât à l'y envoyer. Il disait toujours : « C'est la nature qui fait tout. » En conséquence, elle lui avait enseigné elle-même à lire et à écrire, mais en cachette, à l'insu de son mari. »

A la fin de l'année 178^?, Pestalozzi se décida tout à coup, on ne sait pour quelle raison, — peut-être à cause du mauvais état de santé de sa femme et de la façon dont il était absorbé lui-même par ses travaux littéraires, — à envoyer son fils con tinuer son éducation loin de la maison paternelle. Selon une tradition adoptée par tous les biogra phes, jusques et y compris Morf et Mann, Jacques aurait été mis en pension dans l'institut de Pfeffel à Colmar. Mais cette tradition, comme J. Keller l'avaic indiqué en 1881 et comme Hunziker l'a démontré, est erronée, ou du moins, si Jacques Pestalozzi entra à l'institut Pfeff^'l, il ne fit qu'y passer : toutes ses lettres à ses parents conservées au musée pestalozzien de Zurich sont datées de Mulhouse {Pestalozzi-Biatter, 1882, p. 20). Après deux ans de séjour à Mulhouse, Jacques fut place à Bàle dans la maison du négociant Félix Dattier, pour y apprendre le commerce. Il y resta six ans, jusqu'en 1790.

Ce négociant Battier était un ami d'iselin Ce fut, semble-t-il, après la ruine de Neuhof que Pestalozzi fit sa connaissance. En etTet, en s'adressant à lui dans la préface do la quatrième parue de Léonard etGerirude [IISI), il dit : « Ami, tu m'as trouvé comme une plante foulée au bord du chemin, et tu m'as préservé du pied des hommes. » Félix Battier, selon le téiuoignage de Nicolovius, était « un homme plein de hardis projets, d'une

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grande énergie et. d'une remarquable élévation de sentiments » (son exaltation le conduisit plus tard au suicide, à ce que rapporte Emmanuel FroliUcli). La première mention que Pestalozzi fasse de Battier se trouve dans un des articles du Schwcizer- Blntt consacrés à la mémoire d'Iselin (n» 30, 25 juillet 1782) : « O Iselin, s'écrie-t-il, sans toi je serais peut-être resté englouti à jamais dans la fange de ma misère ; peut-être n'eussé-je plus trouvé d'ami, n'eussé-jc pas trouvé B., le seul qui maintenant me reste et dont l'affection console mon chagrin. » Nicolovius prétend que Battier, après avoir fait évaluer Neuliof par un expert, fournit à Pestalozzi les ressources nécessaires pour mettre de nouveau sa propriété en valeur. Cette assertion, que Morfet wSeyflfarth ont accueillie sans critique, repose sur une erreur. C'est dix ans plus tard, en 1790 (V. ci-après p. 2299), que Battier prêta quelques milliers de florins garantis par une hypothèque sur Neuhof, et ce fut pour aider à l'établissement de Jacques Pestalozzi, qui venait de se marier. L'évaluation du domaine de Neuhof, dort parie Nicolovius, se rapporte à une auire circonstance et à un projet qui ne fut pas exécuté. Pestalozzi raconte lui-même, dans le Schwancngesang, de quoi il s'agissait. « Mon ami Battier, dit-il, me proposa de vendre à tout prix ma propriété, s'engageant, quel que fût le prix que j'en pourrais retirer, à y ajouter la somme nécessaire pour compléter un capital de mille louis, qui aurait été placé en mains sûtes, et dont la rente m'aurait aidé à vivre paisiblement de l'existence d'un écrivain. Il semble^ au premier coup d'oeil, que c'était là une proposition que je dusse accepter avec reconnaissance; mais il y avait pourtant un autre côté de la question à considérer : la valeur vénale de tous les terrains avoisinant ma propriété s'élevait rapidement, et j'étais certain qu'il en serait de môme des miens, si bien qu'en peu de temps cette augmentation de valeur dépasserait de beaucoup la somme que j'eusse reçue de Battier en acceptant son offre. Ma femme et moi résolûmes donc de garder Neuhof, malgré notre détresse, et préférâmes la continuation de notre misère présente à une délivrance qu'il eût fallu payer d'un tel prix. L'avenir prouva que nous avions raison, et mon petit-fils récolte aujourd'hui les fruits de notre persévérance. Mais Battier regarda ma décision comme un entêtement ridicule; l'homme d'affaires qu'il avait chargé de procéder à une évaluation exacte de ma propriété avait eu tout intérêt à lui persuader que je m'en exagérais la valeur. Naturellement, après cet incident, mon état de détresse financière se trouva encore plus grand, et il ne fit que s'accroître jusqu'au moment de la révolution holvétiqiic. ))

Ici se place un événement auquel la plupart des biographes n'ont pas accordé assez d'importance, et qui nous paraît le plus considérable à signaler dans cette première moitié de l'existence de Pestalozzi : c'est son affiliation à l'ordre des Illuminés.

L'Illuminisme, fondé par Weisshaupt vers 1776, avait rapidement gagné de nombreux adeptes dans les pays de langue allemande ; une foule d'hommes distingués, de hauts personnages, étaient entrés dans la conspiration mystique qui se proposait pour but la destruction des trônes et l'établissement d'une société égalitaire. Le plan des chefs des Illuminés était de se servir des souverains eux-mêmes comme d'instruments inconscients de l'œuvre d'émancipation sociale, et d'obtenir des gouvernements, grâce à l'influence occulte qu'ils sauraient exercer sur eux, les réformes préalables nécessaires à l'exécution de leurs projets. Mais seuls les hauts dignitaires de l'ordre avaient la pleine connaissance de ce but mystérieux ; les affiliés appartenant aux degrés inférieurs '

de la hiérarchie ne recevaient qu'une demi-initiation.

Quelle est la date exacte à laquelle Pestalozzi entra en rapport avec les Illuminés? On l'ignore. Tout ce qu'on sait, c'est qu'en 1782 il était membre de l'ordre, et qu'il y portait le nom é" Alfred. Le musée pestalozzien de Zurich possède une lettre adressée à Pestalozzi, par l'un de ses supérieurs de l'ordre, qui signe Épictète; la lettre est datée à'Utique, 5 décembre 1782 (elle est reproduite dans les Pestalozzi- Blàtter,lSHS, p. 17). Nous apprenons par cette lettre que Pestalozzi désirait obtenir à Vienne, auprès rie l'empereur Joseph II, une situation dans laquelle il pût travailler au relèvement moral et matériel du peuple des campagnes, soit par la fondation d'un institut d'éducacation professionnelle comme celui de Neuhof, soit de quelque autre façon. Il avait rédigé à cet effet un mémoire dans lequel il développait ses idées. Son correspondant lui répond qu'il a trouvé ■ ses propositions bonnes et ses théories justes, 'M mais que son mémoire n'est pas écrit de façon à "^ plaire à l'empereur. Il l'engage à s'adresser directement à M. de Sonnenf(3ls à Vienne, homme d'État de grande réputation, possédant la confiance de Joseph II, et affilié lui-même à l'Illuminisme. A cette lettre est jointe une note signée Machiavel, émanant d'un autre membre de l'ordre auquel le mémoire de Pestalozzi avait été communiqué; « Machiavel >> juge aussi que le mémoire est trop défectueux sous le rapport du style, de la méthode et de la clarté pour pouvoir être présenté à l'empereur ; il ajoute cette réflexion assez inattendue, et qui en dit long sur ce que la syntaxe et l'orthographe de Pestalozzi laissaientà désirer : uSi le sieur P., comme son style semble l'indiquer, manie plus facilement le français que l'allemand, il vaudrait mieux qu'il rédigeât ses pensées en français, et qu'il les fît traduire ensuite en allemand par quelque personne capable. »

Il nous paraît très probable qu' « Epictète » est un ami d'Iselin et de Battier, peut-être Battier lui-même. Il est avéré que le projet de Pestalozzi de chercher un établissement à Vienne lui avait été inspiré par Iselin. « C'est lui, raconte-t-il {Schweizer-Blatt, n° 33, 15 août 1782), qui m'a conseillé la publication de mon journal hebdomadaire ; mais il désirait plus encore et travaillait à quelque chose de plus important ; et si jamais je vais à V. (Vienne), et que j'y tente quelque chose de plus considérable, c'est à lui que j'en devrai la première pensée. » Ajoutons que dans la lettre d' a Epictète », il est question d'un cahier que Pestalozzi doit renvoyer à son correspondant, après l'avoir copié, « par l'intermédiaire de la librairie Serini à Bâle ». Du rapprochement de ces diverses circonstances, il nous semble ressortir qu'Iselin appartenait lui-même à l'ordre des Illuminés, et que ce fut lui, selon toute probabilité, qui y affilia Pestalozzi; Battier, leur ami commun, l'homme « plein de hardis projets », doit néces- "jairement en avoir aussi fuit partie.

Le musée pestalozzien possède en outre un petit cahier, écrit de la main de Pestalozzi, et contenant une notice sur le but et l'organisation de l'ordre des Illuminés (lo texte en a été publié dans le Korrepondeiizblatt des Arcliivs der schvû. pernumenten Schulausstellungy 1879, p. 8). C'est peut-être la copie du cahier dont il est question dans la lettre d' « Epictète ».

On ne sait pas si Pestalozzi donna suite au projet qui lui était suguéré, de s'adresser à M. de Sonnenfels. Mais, dès le mois de juin 1783, oti le voit entrer en correspondance avec le comte Charles de Zinzendorf, ministre des finances de Joseph II. C'était xM. de Fellenberg, comme l'indique la première des lettres de Pestalozzi, (lui l'avait mis en rapport avec Zinzendorf. Faut-il supposer que

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l'intervention des Illumines y ait été aussi pour quelque chose ? Cela pourrait être, mais il n'est point nécessaire de le supposer. 1,'origine dos relations avec Zinzendorf s'explique très naturellement par l'envoi que Fellenberg avait fait à celui-ci de quelques écrits de Pestalozzi de la part de leur auteur. Nous apprenons par le Schwanengesanf/ que Pestalozzi espérait retirer de ses rapports avec Zinzendorf «< de sérieux avantages matériels » ; mais son espérance fut déçue. La correspondance entre Zinzendorf et Pestalozzi dura jusqu'en 1790 ; les lettres de Pestalozzi et deux lettres de Zinzendorf ont été publiées dans le Psedagogium de Dittes, numéros de mai et juin 1881.

Von Haumer dit, d'après Henning, que Pestalozzi parvint au grade de chef suprême de l'illurainisme en Suisse; mais que bientôt après, désabusé, il sortit des rangs de l'association. Rien n'indique qu'il y ait jamais eu rupture entre Pestalozzi et les Illuminés ; la désorganisation de l'ordre, arrivée à partir de 1784, à la suite du procès de Weisshaupt et des persécutions dirigées en Havière contre les affiliés, suffit à expliquer pourquoi Pestalozzi cessa d'en faire partie. Il faut noter cependant un passage de la quatrième partie de Léonard et Gertiude (ch. 23), où il traite assez durement les « sociétés secrètes », les « charlatans » et les « thaumaturges » ; ce passage paraît s'appliquer à certains chefs de l'Illuminisme, tels que Cagliostro. Mais les rêves de régénération sociale dont Pestalozzi s'était bercé continuèrent à fermenter dans sa tête ; dans le législateur de la quatrième partie de Léonard et Gertrude, dans le politique des Aeusserungen ûber die bûrgertiche Siimmiing der eurojiûischen Menschheit, dans le philosophe des Nnchforschungen (V. plus loin), on retrouvera l'illuminé de 178^?, le coopérateur d' « Epictète « et de « Machiavel ».

Les seize années qui s'écoulèrent entre la publication du Schiveizer- Blatt et la révolution helvétique de 1798 sont la portion la plus mal connue de la vie de Pestalozzi. On possède, il est vrai, les ouvrages qu'il a publiés durant cette période; mais on était si peu renseigné sur ses faits et gestes que, tout récemment encore, on ne savait pas même au Juste quelle avait été sa résidence pendant ces seize ans. Une tradition voulait qu'il eût habité la Platte, à Fluntern, l'un des faubourgs de Zurich, où il aurait été l'associé du fabricant de soieries Notz ; c'est là qu'il aurait écrit les quatre parties de Léonard et Gertrude. Le fabricant Notz n'était pas bourgeois de Zurich, et, pour avoir le droit d'exercer son industrie dans cette ville, il fallait qu'il plaçât sa maison sous le nom d'un citoyen : il paraît qu'il s'adressa à Pestalozzi, qui consentit à devenir son prêtenom ; mais cette combinaison commerciale n'obligeait point Pestalozzi à habiter Zurich, et d'ailleurs l'association avec Notz n'est établie que pour les années 1796 et 1797 (Hunziker). Il est aujourd'hui bien démontré, par l'examen des lettres de Pestalozzi écrites entre 1782 et 1798 qu'on a pu retrouver, et en particulier des lettres à Zinzendorf, toutes datées de Neuhof, que c'est à Neuhof que l'auteur de Léonard et Gertrude continua à résider, sauf de courtes interruptions ; cela résulte aussi du témoignage d'Emmanuel Frohhch, qni fut son voisin à partir de 179U.

Mm-^ Schulthess, belle-mère de Pestalozzi, était morte en 1781 ; le père Schulthess vint alors souvent passer quelques mois à Neuhof dans la maison de son gendre; c'est là qu'il mourut en 1789. M'ïi'' Pestalozzi la mère vivait soit à Zurich, dans la retraite, soit à Richterswyl chez son frère, le D' Hotze ; elle mourut en 1790. Quant à M^e Pestalozzi-Schulthess, qui ne se plaisait pas à Neuhof, elle passait une partie de son temps chez des amies; les plus connues sont M^^* Francisca

de Haliwyl, dans le château de laquelle elle faisait chaque année de longs séjours, et M™« Dolder, femme d'un commerçant zuricois établi à Wildegg (plus tard membre du gouvernement helvétique). La santé de M™* Pestalozzi, nous lavons déjà dit, avait été fortement ébranlée par les fatigues et les angoisses morales des pénibles années traversées de 1770 à 1780; ainsi s'explique en partie le besoin qu'elle éprouvait d'aller chercher du repos dans la maison d'une amie. Dans le Scfiweizer- Blatt (no33, 15 août 1782), Pestalozzi fait allusion à l'absence de sa femme, « qui vit loin de lui » {ein liebes Weib, dasjetzt weit weg von mir in** lebt) ; dans le numéro suivant, il nous apprend qu'elle était encore à Neuhof quelques semaines auparavant, le jour de la Saint-Henri (15 juillet) C'est peut-être à cause des absences prolongées de M™e Pestalozzi — nous avons déjà fait cette remarque — que le petit Jacques dut être mis en pension. Pestalozzi paraît avoir pris son parti de cet état de choses, et, dans sa solitude, c'était pour lui une consolation de penser « que l'amitié rendait à sa femme une partie des biens qu'elle avait perdus par lui » (Schwonengesang). D'ailleurs les amis de M™e Pestalozzi le traitaient luimême avec égards, et il était le bienvenu au château deHallwyl, où il faisait de fréquentes visites. L'année 1783 vit paraître deux nouveaux écrits de Pestalozzi : un mémoire sur l'infanticide, et la seconde partie de Léonard et Gertrude.

L'essai intitulé Sur la législation et l'infajiticide [Ueber Gesf^tzgebung und Kindermord ; iVahrheite7i und Trâume, Nachforschungen îind Bilder. .Vom Verfasser Lienhardt's und Gertrud. Geschrieben i780. Herausgegeben 1783. Franlifuit und Leipzig, auf Kosten des Verfn<;sers) avait été rédigé en 1780; l'auteur nous apprend qu'il s'agissait de répondre à cette question, pour la solution de laquelle un prix avait été proposé dans les Éphémérides d'Iselin (par qui? on l'ignore) : « Quels seraient les meilleurs moyens à employer pour prévenir l'infanticide? » Pour faire connaître l'esprit dans lequel l'ouvrage est composé, il suffit de citer Ténumération des causes de l'infanticide, telles que Pestalozzi les indique : ce sont la perfidie des séducteurs, la rigueur des lois pénales édictées contre les filles-mères, la pauvreté, les circonstances où vivent beaucoup de filles en service, la crainte de la sévérité des parents ou tuteurs, le rigorisme hypocrite des mœurs, des antécédents vicieux, enfin les conditions spéciales où se trouve la fille-mère à l'heure de son accouchement. Au nombre des reformes que Pestalozzi réclame, on remarque l'abolition de la peine de mort.

La seconde partie de Léonard et Gertrude fut écrite dans les premiers mois de 1783 (Pestalozzi annonçait à Zinzendorf, en juin, que le manuscrit en était presque terminé), et parut à la fin de l'année (un exemplaire put en être envoyé à Zinzendorf le 30 décembre). L'auteur avait renoncé à l'enseignement direct, au procédé didactique employé dans Christophe et Else, et était revenu à sa première manière. Les personnages sont les mêmes dans la seconde partie de Léonird et Gertrude que dans la première ; il faut noter cependant que Gertrude y tient beaucoup moins de place : elle ne paraît que dans trois ou quatre chapitres sur soixante-dix; tout le reste du livre est consacré au récit des méfaits de divers complices de Hummel, et de la punition que leur inflige Arner, ainsi qu'à une biographie rétrospective de l'ancien bailli. Pestalozzi s'en excuse : « J'aimerais tant, s'écrie-t-il, à parler beaucoup de celte femme, et je trouve si peu à dire d'elle, tandis qu'il me faut parler si longuement de la bande des coquins! >» Et c'est alors qu'il arecours à une belle comparaison, souvent citée : « Lee-

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teur, je voudrais pourtant chercher pour toi une image de cette femme, afin qu'elle apparaisse vivante devant tes yeux, et que sa silencieuse activité te devienne à jamais inoubliable. Ce que je vais dire est beaucoup ; mais je ne crains pas de le dire. Ainsi chemine dans sa voie, du matin au soir, le soleil de Dieu. Ton œil ne voit pas ses pas, ton oreille n'entend pas sa marche; mais à son coucher tu sais qu'il se lèvera de nouveau et continuera à réchauffer la terre, jusqu'à ce que les fruits en soient mûrs. Cette image de la grande mère (le soleil, en allemand, est du genre féminin), qui vivifie la terre de ses rayons, est l'image de Gertrude, et de toute femme qui sait faire de la chambre de famille le sanctuaire de la divinité. »

En avril 1784. Zinzendorf écrivait à Pestalozzi : « La seconde partie de votre roman populaire est écrite dans le même esprit .{ue hv première, et ne pouvait manquer par conséquent de me faire le même plaisir... Je ne doute pas que vous n'ayez auprès de vous des amis avec lesquels vous pouvez vous entretenir agréablement de vos idées philanthropiques : ce doit être pour vous un encouragement à persévérer dans la voie utile où vous marchez. S'il en est ainsi, vous êtes certainement plus heureux que bien des amis de l'humanité qui vivent dans une sphère plus brillante. »

La troisième partie de Léonard et Gertrude fut publiée au printemps de 1785. Cette fois, Pestalozzi avait élargi son cadre et abordé un sujet plus vaste. Dans la seconde partie, il s'était contenté d'ajouter de nouveaux chapitres à son récit primitif, pour compléter le tableau de l'état d'ignorance et de misère où vivaient les paysans. Maintenant il veut faire œuvre de réformateur, indiquer les remèdes qui doivent être apportés aux maux qu'il a décrits. Ce qu'il faut réformer en premier lieu, c'est l'école et l'église. Mais pour changer l'école, il faut changer le maître d'école. « Quand j'y réfléchis bien, dit au Jimker l'homme le plus sensé du village, l'industriel Meyer, il me paraît qu'avec tout ce que vous pourrez faire, vous n'arriverez pourtant pas à votre but, à moins que vous ne chassiez l'individu qu'on appelle maître d'école, et que vous ne supprimiez l'école, ou bien que vous ne la réformiez complètement. Depuis cinquante ans, tout a tellement changé chez nous que la vieille méthode de tenir l'école ne vaut plus rien pour les gens tels qu'il les faut aujourd'hui... Vous savez quel maître d'école nous avons. Le malheureux n'a pas la moindre idée de ce qu'un homme doit savoir pour se tirer d'aff'aire avec honneur dans le monde. Il ne sait pas même lire ; quand il lit, il semble qu'on entende bêler un vieux mouton, et plus il veut être édifiant, plus il bêle. Et quel ordre dans sa classe! La puanteur vous fait reculer quand on ouvre la porte. Il n'y a pas une étable dans le village où les veaux et les poulains ne soient mieux soignés que nos enfants dans une école pareille. » L'ancien raagister de Donnai est remplacé par un personnage nouveau, en qui Pestalozzi a bien certainement voulu se peindre lui-même : c'est le lieutenant Gluphi, un militaire invalide, devenu l'ami et le conseiller d'Arner. A côté de lui apparaissent d'autres figures nouvelles : le filateur de coton Meyer [Baumwollen- Meyer), le représentant et l'apôtre du travail industriel et de l'économie qui doivent amener l'aisance dans la cabane du pauvre; sa sœur, lénergique et sensée Mareili ; et une paysanne de bonne et franche volonté, la jeune Renold, qui devient l'alliée de Gertrude et de Mareili dans la croisade contre le désordre et la paresse. C'est Meyeret sa sœur qui donnent à Arner l'idée de réformer l'école; c'est Gertrude, avec sa chambre pleine d'enfants qui lisent, calculent et chantent tout en filant leur coton, qui lui fournit le modèle de ce que doit être la classe. « Croyez-vous, demande Gluphi, que l'ordre que vous avez établi ,

dans cette chambre puisse être introduit dans une école? — Je pense, répond Gertrude, que ce qu'on peut faire avec dix enfants, on peut le faire aussi avec quarante. » Et elle promet d'aider à faire l'essai. Le lieutenant la prend au mot. La nouvelle école est aussitôt installée. Les enfants y travaillent de leurs mains à l'occupation que leurs parents ont choisie pour eux, et en même temps ils apprennent à lire, à écrire et à calculer. Gertrude, après avoir présidé aux premiers arrangements, est remplacée dans la classe par une aide, la bonne Marguerite, qui surveille le travail des petites filles. Le lieutenant dirige l'enseignement et maintient une discipline paternelle, mais ferme et stricte. C'est à dessein que Pestalozzi a fait de son maître d'école un ancien militaire : il lui fallait, pour ce rôle, un homme préférant l'action à la parole, un homme qui incarnât en lui la règle inflexible, qui pût enseigner avec autorité, par son exemple, toutes ces choses nécessaires, l'ordre, la ponctualité, la propreté, l'obéissance, l'assiduité au travail. Plusieurs chapitres sont consacrés à décrire les moyens employés par Gliiphi pour asseoir la discipline, pour donner aux enfants de bonnes habitudes, pour les instruire dans les connaissances élémentaires : ce sont autant de réminiscences de ce que l'auteur avait tenté luimême à Neuhof. Signalons en passant la valeur accordée par Pestalozzi au calcul comme moyen de former le jugement, d'habituer l'enfant à raisonner juste et à ne pas se payer de mots. « L'homme, dit-il, n'acquiert la sagesse que par une longue expérience, ou par des exercices de calcul, qui peuvent en partie y suppléer. » Cette haute idée des vertus des quatre règles restera un trait saillant de son système d'enseignement ; serait-il téméraire d'ajouter qu'une partie du respect que lui inspiraient les opérations de l'arithmétique venait probablement de ce qu'il était incapable de les exécuter lui-même correctement?

Le passage suivant résume nettement l'idée que Pestalozzi se fait d'une bonne méthode élémentaire ; on y trouve déjà en germe les principes qu'il développera une vingtaine d'années plus tard : « Tout en s'occupant du cœur des enfants, le lieutenant s'occupait aussi de leur tête: il voulait que ce qui y entrait fût aussi clair et visible que la pleine lune au ciel. Avant tout, il enseignait aux enfants à bien voir et à bien entendre, et exerçait en eux le bon sens naturel qui existe dans chaque homme... Quand on veut détourner les hommes de l'erreur, ce ne sont pas les paroles des insensés qu'il s'agit de réfuter, c'est l'esprit même de leur folie qu'il faut éteindre en eux. Pour faire voir, il ne sert à rien de décrire la nuit et de peindre la couleur noire de ses ténèbres : c'est seulement en allumant la lumière que tu pourras montrer ce que c'était que la nuit ; c'est seulement en enlevant la cataracte que tu feras comprendre à l'aveugle ce qu'était la cécité. Bien voir et bien entendre est le premier pas vers la sagesse de la vie ; et le calcul est le fil conducteur qui nous préserve de l'erreur dans la recherche de la vérité ; c'est la pierre angulaire de la tranquillité et du bien-être que seule une vie de travail, réfléchie et prévoyante, peut assurer aux enfants des hommes. »

Le pasteur, qui voit la réforme accomplie par Gluphi dans l'école, se sent pris d'émulation. Il y a un curieux dialogue (chap. 18) entre lui et le lieutenant : « Je ne veux rien avoir à faire, dit le soldat, avec le lirilari des maîtres d'école, avec ce bavardage qui tourne les cervelles et gâte la rai son. — Je ne l'aime pas plus que vous, dit le pasteur. — Mais je condamne tous les longs discours, reprend Gluphi, tout ce qui est verbiage, à l'école ou ailleurs. Irer-vous jusque-là? — Oui

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certes : le bavardage est proprement la maladie ecclésiastique, dont nous avons si grand besoin de nous guérir. — A la bonne heure. Des actes, voilà ce dont l'homme a besoin. Foin des discours ! » Le digne pasteur, qui a fait pendant trente ans des sermons à son corps défendant, ne demande pns mieux que de ne plus prêcher. Il renonce même à faire apprendre aux enfants le catéchisme. « Il marqua de sa main dans leurs livres les quelques sentences sages et pieuses qu'il leur permit encore d'apprendre par cœur ; de tout le reste, questions oiseuses, vains prétextes à disputes, qu'il voulait effacer de leur esprit, il n'en dit plus mot; et lorsqu'on lui demandait pourquoi il ne parlait

« se martyriser la cervelle pour y faire entrer u tant du pourquoi et de parce que ; l'expérience u montre que plus les hommes se mettent de ces u pourquoi et de ces parce que dans la tête, plus « ils perdent leur bon sens naturel et l'usage pra- (i tique de leurs mains et de leurs pieds. » Et apj-ès avoir expliqué en quoi le pasteur fait consister la a véritable religion humaine », la seule qu'il veuille désormais enseignera ses paroissiens, Pestalozzi ajoute: <» Mais le plus méritoire en lui, c'est qu'il déclarait franchement que s'il n'eût pas vu de quelle façon le lieutenant et la bonne Marguerite s'y prenaient à l'école avec les enfants, il n'aurait jamais essayé de lui-même de rien changer à la vieille routine, et qu'il serait resté jusqu'à la mort l'ancien pasteur de Bonnal, tel qu'il avait été trente années durant. » C'est une chose caractéristique que la façon dont Pestalozzi fait incliner ici l'ecclésiasticiue devant la supériorité du laïque. « Ainsi, dit-il quelque part, parlait l'homme dont la force venait de ce qu'il connaissait le monde, au prêtre dont la faiblesse venait de ce qu'il ne le connaissait pas. » La différence du point de vue, entre la première partie de Léonard et Gerti'ude et ce troisième volume écrit quatre ans plus tard, est ici très sensible. Dans la première partie, le pasteur était le représentant par excellence de la sagesse ; nul ne lui était supérieur, il suffisait à tout. Maintenant, au contraire, en subordonnant le pasteur au maître d'école Gluplii, Pestalozzi montre clairement que, dans l'œuvre de réforme sociale, l'initiative ne saurait appartenir à l'Église ; le clergé ne doit plus jouer qu'un rôle d'auxiliaire ; et ce rôle même, il rie poui-ra le remplir qu'à la condition de renoncer à la religion formaliste, de laisser dormir le dogme et de ne plus enseigner que la morale.

Notons encore un curieux chapitre (chap. 77) où l'auteur met dans la bouche de la vaillante et sensée Mareili une profession de foi bien significative. Les bonnes femmes du village se plaignent à elle que, si le pasteur n'explicjue plus la parole de Dieu, on ne saura plus ce qu'on doit croire. Elle répond qu'il n'y a pas besoin de tant d'explications, a Et comment fais-tu donc? lui demande-ton. — Gomment je fais? Bonnes gens, je vais vous le dire. H y a assez de choses dans le monde qui sont de Dieu même et qui nous disent clairement ce que Dieu veut de nous. J'ai le soleil, la lune, et les étoiles, et les fleurs du jardin, et les fruits des champs, — et puis mon propre cœur, et tout ce qui m'entoure ; est-ce que cela ne me dit pas, mieux que ne le feraient tous les hommes, ce qu'est la parole de Dieu et ce qu'il attend de moi :' Et tenez, quand je vous vois là devant moi, et que je lis dans vos yeux ce que vous voulez de moi et les obligations que j'ai envers vous; et que je regarde les enfants de mon frère, pour qui je me sens responsable — n'est-ce pas là une parole de i Dieu qui m'e» l'Urectement adressée, qui n'ap- I parlient qu'à mui, que personne n'a besoin de^

m'expliquer tt sur laquelle je ne puis me tromper? » — Et les bonnes femmes durent convenir que le soleil, la lune et les étoiles, et le cœur de l'homme et tout ce qui l'entoure expliquent à chaque homme la parole do Dieu d'une manière infaillible et suffisante. »

A côté de cette partie qu'on pourrait appeler théorique et technique, destinée spécialement à cette classe de lecteurs que leur position sociale pouvait mettre à même d'imiter l'exemple d'Arner et de Gluphi, le troisième volume de Léonard et Gertrude contient bon nombre de scènes appartenant au roman proprement dit, et qui peuvent être placées à côté des meilleures pages de la première partie. Tels sont les chapitres consacrés au récit de la visite d'Arner et du lieutenant chez le Bawnwolleji-Meyer et sa sœur Mareili, à la description du cortège organisé par les fillettes du village en l'honneur d'Arner, et de la fête champêtre qui s'en suit; et, dans le genre humoristique, ceux où l'auteur nous fait assister aux péripéties amusantes des projets matrimoniaux que Gertrude a formés à l'égard d'une jeune paysanne, dont elle voudrait faire la femme de l'honnête Rudi, et que sa famille destine à un gros aubergiste amateur de charcuterie. La note poétique se retrouve dar.s ce volume comme dans les précédents : il y a peu de figures plus touchantes que celle de la simple et naïve enfant « debout sous un jeune poirier en fleurs, qui était son imago », la fille du suicidé, qui veille avec tant de piété sur la tombe solitaire de son père, et dont la bonne Mareili fait la reine du cortège ; et c'est un tableau tracé de main de maître que cette courte scène (chap. 27) où Pestalozzi oppose l'un à l'autre la nature et l'homme. Arner est debout, le lieutenant à sea côtés, sur une hauteur d'où le regard embrasse toute la vallée qui forme son domaine. « L'Itte limpide se déroulait à leurs pieds en un ruban d'argent. Le soleil se couchait, et l'onde miroitante de la sinueuse rivière brillait de Bonnal jusqu'aux montagnes bleues, qui séparaient comme un rideau les terres d'Arner du reste du monde. Il contempla un moment, sans parler, la rivière et la vallée. « Ah ! que les hommes sont laids ! dit-il enfin; quoi qu'on puisse faire pour eux, ils n'égaleront jamais en beauté ce simple paysage. » G'était un spectacle admirable en effet que celui de la vallée dans la magnificence du soleil couchant. — « Vous vous trompez », répondit le lieutenant; et en ce moment même un petit berger parut au-dessous du rocher sur lequel ils étaient, poussant une chèvre devant lui. Il s'arrêta à leurs pieds, regardant le coucher du soleil, appuyé sur son bâton, et se mit à chanter. Alors montagne et vallée, rivière et soleil disparurent à leurs yeux. Ils ne virent plus que le petit berger, drapé dans ses haillons, et Arner dit : « J'avais tort ; la beauté des hommes est la plus grande des beautés de la terre 1 »

Sous le rapport du style, il faut observer que dans cette troisième partie Pestalozzi fait un usage beaucoup plus fréquent des formes particulières du dialecte suisse, si bien que la lecture du livre en est rendue plus difficile. Est-ce de sa part simple négligence.' ou bien a-t-il voulu donner par là plus de vigueur et d'originalité à son langage? Il est difficile de se prononcer à cet égard.

Une lettre à Zinzendorf du 10 décembre 1785 fait connaître l'accueil que reçut en Suisse ce troisième volume. Il fut, dit Pestalozzi, beaucoup moins lu que le premier et obtint moins de succès. « Il est possible, ajoute-t-il, qu'il soit réellement plus mal écrit; mais il est certain d'autre part que les vérités qui y sont exprimées ne sont pas de nature à produire uniquement le genre d'impressions dans lesquelles j'avais jugé à propos de mo renfermer en écrivant la première partie... Ce qui

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pourrait seul témoigner d'une influence réelle de mon livre, ce seraient des actes, des tentatives pour réaliser quelques-unes des vérités qu'il contient; mais je n'en vois pas la moindre trace. Quoique j'aie pour amis beaucoup de nos honorables gouvernants, on ne m'a jamais demandé le moindre conseil, pas même pour l'organisation d'une école; sauf que, l'an dernier, Lavater ayant proposé des réformes dans la législation consistoriale.le conseiller zuricoisBurkli m'invita à traiter ce sujet; je le fis, mais il trouva les principes de mon mémoire trop hardis pour le conseil des Deux-Cents. »

Pestalozzi se hasarde ensuite à faire entendre qu'il irait volontiers à Vienne : « L'approbation de Votre Excellence, continue-t-il, m'encourage à travailler avec plus d'ardeur à ma quatrième partie. Mais ce qui m'occupe plus encore en ce moment, c'est le projet d'élucider la véritable théorie du gouvernement par des recherches sur les motifs réels d'action de la nature humaine. Je désirerais aussi avoir l'occasion d'étudier davantage le côté pratique de mon sujet par de nouvelles expériences... Voilà la raison qui parfois me fait trouver trop étroit le cercle de ma position actuelle — d'ailleurs agréable — et désirer d'habiter quelque temps dans le voisinage d'hommes appartenant à des cercles plus étendus et possédant de l'influence sur le peuple ; quoique dans d'autres instants je sente, comme Votre Excellence me l'écrivait l'an dernier, que je suis probablement plus heureux dans ma solitude que bien des amis de l'humanité vivant dans une sphère plus brillante : d'ailleurs, ce qui brille n'est pas ce que je recherche. La baronne de Hallwyl était justement chez moi le jour où j'ai reçu la dernière lettre de Votre Excellence ; la noble femme avait les larmes aux yeux en voyant la joie que me causait cette lettre venant de sa ville natale (!M™« de Hallv?yl était née à Vienne). Son voisinage est un des plus grands bonheurs de ma situation. Fellenberg a quitté son bailliage pour retourner à Berne, en sorte que je suis ici toujours plus seul... »

La troisième partie de Léonard et Gertrude avait plu médiocrement ; la quatrième et dernière partie, qui parut en 1787, plut bien moins encore. Cette fois l'auteur avoue sans détour les plus hautes ambitions : il vise à une réforme profonde des lois et de la société, et il donne le modèle d'une législation propre à opérer les changements et les progrès qu'il médiie. Nous apprenons — ce qu'on ne nous avait pas dit jusqu'ici — que la seigneurie d'Arner fait partie d'un duché dont le souverain va devenir un des personnages du roman. Son attention a été attirée sur les réformes commencées à Bonnal. Un ministre du prince, Bylifsky, est l'ami d'Arner et encourage ses tentatives, tandis que le courtisan Helidor, sceptique et égoïste, cherche à les tourner en ridicule auprès du duc dont il est le favori. Longtemps le génie du bien et celui du mal, personnifiés en ces deux hommes, se disputent l'esprit du souverain, qui flotte irrésolu. Arner, cependant, continue son entreprise. Il y apporte tout son bon vouloir; mais c'est à Gluphi que Pestalozzi donne décidément le premier rôle. Dans le chapitre intitulé La philosophie de mon lieutenant et celle de mon livre, l'auteur indique les bases de la législation qui sera exposée dans les chapitres suivants ; quoique cette législation doive s'appeLr « la législation d'Arner », le militaire maître d'école en sera le véritable auteur : « car ce n'est ni d'un vieux pasteur ni d'un jeune gentilhomme qu'on pourrait attendre pareille œuvre, mais de l'expérience d'un homme comme lui ». Les institutions nouvelles — dans le détail desquelles nous ne pouvons pas entrer ici et qui forment un cod'j complet à

l'usage des seigneurs éclairés désireux de faire le bonheur de leurs paysans — portent bientôt d'heureux fruits malgré les résistances de la routine; les machinations de l'astucieuse Sylvia, l'alliée d'Helidor, sont déjouées; Bylifsky parvient à décider le duc à faire une enquête sérieuse, et à se rendre lui-même à Bonnal ; et au dénouement nous entrevoyons le triomphe final du bien sur le mal, de la vérité sur le mensonge : les réformes dont Arner et ses amis ont prouvé la possibilité et l'efficacité en les, expérimentant dans un village, vont être étendues au pays tout entier par le duc désormais converti aux idées nouvelles.

La personnalité de Gluphi se confond avec cello? de Pestalozzi dans ce quatrième volume plus quci dans le précédent, cet homme que l'orgueilleuse Sylvia dédaigne parce qu'il taille lui-même les' cheveux et les ongles des petits villageois; cei' homme qui a connu la misère, et à qui les paysans ont crié d'une voix railleuse : Joggeli, hast Geld?, Joggeli, willt Geld? (Joggeli, as-tu de l'argent?' Joggeli, veux-tu de l'argent?) cet homme que des ingrats calomnient et bafouent, et qui garde une si calme et si fière attitude, qui est-ce, sinon Pestalozzi lui-même? N'est-ce pas à Pestalozzi que s'appliquent ces paroles da pasteur parlant du lieutenant : « Sa tournure d'esprit, qui dans toutes ses paroles, dans toutes ses actions, le fait se préoccuper des besoins de l'humanité, ne lui laisse de repos ni jour ni nuit; un tel homme ne peut aspirer qu'aux plus grandes entreprises, j'en suis certain. L'autre jour, comme il se croyait seul, je l'ai entendu dire, se parlant à lui-même : « Je leur ferai voir qui je suis »; et un instant après : « Quand les degrés de l'échelle seraient brûlants, j'y monterai. » Et lorsqu'au chapitre 30, après nous avoir montré Bylifsky visitant l'école de Gluphi et lui exprimant son admiration, l'auteur s'écrie : « Et c'est à cet homme qu'hier encore la canaille de Bonnal poursuivait de ses cris insultants : Joggeli, as-tu de l'argent? Joggeli, veux-tu de l'argent ? c'est à lui que le premier ministre du prince tient maintenant ce langage ! » pouvons-nous ne pas songer au solitaire de Neuhof, naguère encore méprisé de tous, et devenu le correspondant du ministre de Joseph II?

Les chapitres consacrés aux entretiens d'Arner avec sa famille et ses amis, lorsque, gravement malade, il se croit proche de sa fin (chap. 23-25 . contiennent des passages intéressants sur Timmortalité de l'âme, sur la décadence de la société européenne, sur l'éducation. « De l'eau froide, dit Arner, comme boisson et comme bain, la marche, le travail du jardin, de la cuisine, des champs, la table de multiplication et les mathématiques, voilà ce qui conservera chez nos fils et nos filles le sang allemand, le cerveau allemand et le courage allemand {deutsches Blut, deutsches Him und deutschen Muth). » Plusieurs fois dans ce volume, Pestalozzi use de cette épithète « allemand » {liebe deutsche Frau, chap. 23 ; deuische Treue, ch. 24), qu'il n'avait pas employée jusqu'alors. On sent qu'il ne s'adresse plus à ses compatriotes des petites républiques suisses : il vise désormais plus haut, et c'est de l'empereur d'Allemagne qu'il espère la réalisation de ses rêves.

Pour achever de caractériser la pensée de Pestalozzi et bien marquer la portée qu'il attribue lui-même à son œuvre, nous citerons un passage de la déiiicace de cette quatrième partie, adressée, comme nous l'avons déjà indiqué, à Félix Battier de Uâle. « Tout ce que je dis, je l'ai vu, dit Pestalozzi à son ami. Et une grande partie de ce que je conseille, je l'ai fait. J'ai renoncé aux jouissances de la vie pour me consacrer à ma tentative d'éducation du peuple, et j'ai appris à connaître sa véritable situation, et les moyens de la changer, aussi bien dans l'ensemble que dans

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l'infiiii des détails, comme personne peut-ôtre no l'a fait. La voie où jt; tnarcUe est iii«xpiorce; personne encore n'a essayé de traiter le sujet à ce point de vue. Tout ce que je dis, dans son essence et jusqn.e dans les plus petites parties, repose sur mes expériences réelles. Il est vrai que je me suis trompé dans ce que j'avais voulu exécuter; mais ces erreurs de ma vie pratique m'ont justement enseigne ce que je ne savais pas alors... Ami, l'image de ce que j'ai tenté est sans cesse présente à mes yeux; et je ne me sentirai pas satisfait, tant que je n'aurai pu recommencer à travailler activement à la réalisation des premiers rêves de ma vie. »

Après avoir achevé, dans Léonard et Gertrude, l'exposé de son plan de reforme sociale, Pestalozzi n'avait plus qu'un vœu : poser la plume et passer de la ihéorie à l'action. Il le dit à Zinzendorf, espérant que celui-ci lui en fournirait les moyens. Mais le ministre autrichien n'était pas prompt à s'enflammer : sans cesser de se montrer bienveillant, il ne se laissa pas gagner par l'enthousiasme de son correspondant. Pestalozzi eut beau revenir à la charge, Zinzendorf fit la sourde oreille.

En envoyant au ministre de Joseph II la quatrième partie de Léonard et Gertrude, Pestalozzi lui écrit (2S mai 1787) qu'il le prie « de considérer les pages consacrées à la législation populaire comme un mémoire qui lui serait directement adressé, attendu que le respect seul a empêché l'auteur de lui en offrir publiquement la dédicace. » Et plus loin il ajoute : « J'ai fait mon possible pour traiter convenablement un sujet qtii intéresse l'amélioration du sort des hommes ; mais je vois que pour aller plus loin, il est indispensable de faire quelques essais pratiques; et je serais si disposé à y contribuer pour mon humble part que, sans considération pour mon bonlieur particulier, si Votre Excellence ne trouve pas erronés les principes exposés dans cette quatrième partie, j'oserais lui exprimer un désir dont mon cœur me fait un devoir; peut-être sera-ce verbalement, car d'ici à un an j'espère faire le voyage d'Allemagne que je projette depuis longtemps, et trouver ainsi l'occasion de m'entretenir avec divers philanthropes de la possibilité de réaliser mes idées. J'ai pris la liberté d'envoyer aussi mon livre à Monseigneur le duc de Toscane. L'approbation et la bienveillance de Son Excellence le comte de Rosenberg me sont infiniment précieuses. Dans votre pays on voit se produire une foule de choses qui font concevoir les plus grandes espérances pour l'avenir. Chez nous, au contraire, tout va de mal en pis; les gouvernants les plus éclairés le reconnaissent ; Fellenberg lui-même m'écrit : « De nos républiques corrompues je n'espère aucun progrès pour le peuple. » C'est humiliant pour nous, mais vrai : le véritable progrès dans le gouvernement des peuples doit être préparé dans les cabinets de princes sages ; ce n'est plus de nous que ce progrès pourra venir, nous sommes finis. »

Zinzendorf répond, sept mois plus tard, qu'il a lu deux fois le quatrième volume, et que la législation d'Arner l'a beaucoup intéressé, mais il ajoute que dans la plupart des Etats autrichiens d'insurmontables obstacles empêcheraient la réalisation de semblables réformes; il indique à son correspondant quelques difficultés de détail : dans une seigneurie de la Basse-Autriche, par exemple, sur 158 paysans on n'en compte que 53 qui soient les sujets du seigneur du lieu; les 105 autres appartiennent à onze seigneuries différentes et éloignées.

A la lecture de cette lettre, Pestalozzi prend feu : il rédige aussitôt (janvier 1788) une longue épître où il s'efforce de prouver au ministre le peu de solidité de ses objections; en même temps il annonce de nouveau son piojet de faire le voyage de Vienne. Il informe Zinzendorf de la

bienveillance que lui témoigne Léopold de Toscane : u Son Altesse Royale le grand-duc de Florence a daigné accueillir mon livre avec tant de faveur, qu'elle m'a donné, par ''interméiiaire du comte de Ilohenwart, la permission de lui écrire directement sur tout ce qui concerne l'éducation du peuple et l'amélioration de sa condition; et j'ai effectivement commence à le faire il y a quelques semaines. » Le passage le plus intéressant de la lettre est relatif au jugement porté sur le dernier volume de Léonard et Gertrude par les concitoyens de l'auteur. « Dans mon pays, dit-il, quelques hommes d'affaires et quelques magistrats ont accordé des éloges à ma quatrième partie; le commun des lecteurs l'a trouvée ennuyeuse à partir de la page 1G4 (la page oîi commence la « législation d'Arner ») ; la pliipart de nos savants trouvent ma pliilosophie fausse, parce qu'elle ne ressemble pas à la leur ; beaucoup d'entre eux l'appellent « grossière » et la qualifient de u philosophie de caporal » ; beaucoup de bons citoyens suisses, qui revent de liberté et ne connaissent pas le peuple, trouvent Arner et ses principes despotiques ; dans notre clergé, aucun des deux partis, ni le philosophique ni l'orthodoxe, n'est tout à fait content de moi ; et les amis de la routine disent que je rêve. »

Lorsqu'on 1790 Léopold succéda à son frère Joseph sur le trône impérial, Pestalozzi s'adressa de nouveau à Zinzendorf (19 juin) : « Sa Majesté avait daigné, à Florence, me permettre de lui écrire directenîent ; mais je pense que dans les circonstances actuelles j'aurais tort d'oser le faire. Néanmoins j'ai l'intention, aussitôt que mon travail de révision de Léonard et Gertrude sera terminé, d'envoyer à Sa Majesté un mémoire sur l'union de l'éducation professionnelle et de l'école. Votre Excellence me permettra peut-être de le lui faire parvenir. » Un mois plus tard (19 juillet), autre lettre où il dit : « La Providence aura rempli à rna plus complète satisfaction le vœu de mon cœur, de pouvoir soumettre à un examen décisif quelques idées sur l'éducation du peuple qui m'occupent depuis vingt ans, si Sa Majesté et Votre Excellence les jugent dignes de quelque attention. » Le 28 août, il envoie le mémoire annoncé, et cette fois, abandonnant les voies détournées et les allusions indirectes, il se décide Ji faire une demande formelle d'emploi : «Je ne crois pas devoir cacher à Votre Excellence, à propos de la question traitée dans mon mémoire, (lue je serais heureux d'être admis à offrir à Sa Majesté mes faibles services... » Zinzendorf ne répondit rien. La correspondance entre Pestalozzi et lui s'arrête là, sans qu'on sache au juste pour quel motif.

A ce moment Pestalozzi travaillait à une refonte complète de Léonard et Gertrude, qui parut à Zurich, chez Ziegler, en trois volumes, de 1790 à 1792. Dans celte nouvelle édition de son roman, l'auteur chercha à donner plus d'unité aux diverses parties du livre, en préparant dès le premier volume l'entrée en scène des personnages nouveaux qui figurent dans la troisième et la quatrième partie; il abrégea les deux premières parties, qu'il condensa en un seul volume. Mais l'œuvre a plutôt perdu que gagné à ces remaniements. Cette édition, bien qud sous le rapport matériel elle fût supérieure à la précédente (elle est ornée de vignettes assez soignées), n'obtint qu'un médiocre succès. Gela n'a d'ailleurs rien do surprenant : l'attention publique était occupée ailleurs.

Les années 1790 et i79l avaient amené un changement dans la vie domestique de Postalozii. Son fils Jacques était revenu à iXeuhof en 1790; U avait vingt ans : ses parents sopjieaient à l'établir. D'après la version d'Emm. Frohlich, Pestalozzi empiunta à cet effet à son ami Dattier une somme

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de 5000 florins en échange de laquelle il hypothéqua ce qui restait de disponible de la propriété de Neuhof, en se réservant sa vie durant la jouissance delà maison, du jardin et d'un peu déterre; ce fut Dolder qui servit d'intermédiaire pour cette négociation. Huber mentionne de son côté un acte en date du 14 octobre 1790 par lequel Pestalozzi cède à son fils mineur Jacques, représenté en cette circonstance par J.-R. Dolder de Wihiegg, la propriété de Neuhof, contre la somme de 6000 neuihalers ou de 16 000 florins de Berne. Mais Jacques, qnoiqu'il eût fait l'apprentissage du commerce, avait peu de goût pour les affaires ; il préféra rester à Neuhof, sans profession, et vivant dans la maison paternelle. L'année suivante, il épousa Anne-Madeleine Frôhlich, de Brugg, de la même famille que le pasteur de Birr et que le propriétaire de la maison de Miiligen. Une maladie sur la nature de laquelle on n'est pas bien fixé l'empêcha bientôt de se livrer à un travail régulier ; au bout de quelques années, sa santé se délabra tout à fait, et il devint paralytique. Il devait mourir en 1801, laissant deux enfants en bas âge, une fille (Marianne) qui ne lui survécut que quelques mois, et un fils (Gotllieb).

En 1791, Pestalozzi vit arriver à Neuhof un jeune théologien prussien, Nicolovius, qui plus tard occupa une haute position dans l'administration de l'instruction publique de son pays, et qu'une vive admiration pour l'auteur de Léonard et Gertrude avait conduit auprès de lui. Ils se lièrent d'amitié et restèrent en correspondance. Nicolovius a écrit un récit de sa visite à Neuhof, qui se trouve reproduit dans la plupart des biographies.

Dans l'été de 1792, Pestalozzi put enfin mettre à exécution son projet de voyage en Allemagne, formé depuis plusieurs années. Il se rendit à Leipzig chez sa sœur, mariée, comme nous l'avons dit, à M. Gross, et de là à Weimar et dans quelques autres villes ; il fit la connaissance personnelle de Gœthe*, de Wieland, de Herder*, de Klopstock; mais il n'alla pas à Vienne : Léopold venait de mourir. Ce voyage ne paraît pas avoir eu l'importance que Pestalozzi s'était plu à lui attribuer à l'avance : il ne servit guère qu'à lui faire constater l'indiff'érence ou le mauvais vouloir avec lesquels on accueillait, dans les pays germaniques, des idées comme les siennes. L'attitude que les souverains de l'Europe avaient prise à l'égard de la Révolution française qui commençait ne permettait plus d'illusions. Il devenait évident qu'il ne fallait rien espérer des princes.

A ce moment même, la France, dont Pestalozzi ne semble guère s'être préoccupé jusqu'alors, lui décernait un hommage d'un caractère sans précédent. On connaîtle célèbre décret du 26août 1792, rendu sur la proposition de Guadet, par lequel l'Assemblée législative, « considérant que les hommes qui par leurs écrits et leur courage ont servi la cause de la liberté et préparé l'affranchissement des peuples ne peuvent être regardés comme étrangers par une nation que ses lumières et son courage ont rendue libre ; qu'au moment où une Convention nationale va fixer les destinées de la France, et préparer peut-être celles du genre humain, il appartient à un peuple généreux et libre d'appeler toutes les lumières, et de déférer le droit de concourir à ce grand acte de raison à des hommes qui, par leurs sentiments, leurs écrits et leur courage s'en sont montrés si éminemment dignes, » déclarait « déférer le titre de citoyens français » à un certain nombre d'éira.igers. Parmi ceux que l'Assemblée nationale appelait ainsi à ! prendre part à l'œuvre de l'cniancipation de la | France et de l'humanité se trouvait l^estalozzi, dont le nom était associé à ceux de Priestl(»y, de | Bentham, d'Anarcharsis Clootz, de Washington, j de Klopstock, de Kosciusko, de Schiller, et de | dix autres personnages plus ou nioind célèbres.

Par qui le nom de Pestalozzi avait-il été signalé à l'attention des rédacteurs du décret? Sans doute, on doit admettre que la réputation littéraire de l'auteur de Léonard et Gertrude était arrivée jusqu'à Paris, de même que celle de Schiller et de Klopstock ; mais il est permis de supposer aussi que les relations qui avaient existé entre l'Illuminisrae allemand et la franc-maçonnerie française avaient pu faire connaître plus particulièrement Pestalozzi à quelques membres de la Légistive.

Le résultat de la distinction dont Pestalozzi avait été l'objet de la part de l'Assemblée nationale fut de diriger son attention vers la France. Il prit au sérieux l'invitation d'apporter à la Révolution son contingent de lumières, et se mit à préparer un livre sur la situation politique de la France et de l'Europe. « J'apprends, écrit-il au jeune Emmanuel de Fellenberg * (15 septembre 1792), qu'on a persuadé à (luelques membres de l'Assemblée nationale que je serais capable de dire avec succès au peuple français les vérités qu'il a besoin d'entendre en ce moment ; je ne sais toutefois s'il m'appartient de l'essayer. » Une autre lettre (19 novembre) nous indique l'évolution qui s'était accomplie dans sa manière de voir à l'égard des princes. « Dans le pays, dit-il, tout le monde affirme que je vais aller à Paris ; quelques femmes de pasteurs du voisinage ne parlent plus du démocrate hérétique qu'en se signant... Léonard et Gertrude n'en sera pas moins à tout jamais un témoignage que j'ai épuisé mes forces pour sauver l'aristocratie honnête; mais mes efforts n'ont été récompensés que par l'ingratitude, à ce point que le bon empereur Léopold, dans ses derniers jours, parlait encore de moi comme d'un bon abbé de Saint-Pierre. » Trois semaines après, il est résolu à partir pour Paris : « Je suis décidé, dit-il (5 décembre), à écrire pour la France sur diverses parties de la législation, et, quand j'irai vous voir, j'aurai déjà fort avancé ce travail. Je publierai ce que j'écris en le signant de mon nom, et la Suisse pourra, avant que je me rende en France, voir et juger mes principes dans toute leur étendue. »

Il n'alla pourtant pas à Paris : la tournure que prirent les événements en 1793 l'empôchsi sans doute d'exécuter ce voyage. Mais il acheva la rédaction de l'écrit politique commencé ; et c'est évidemment de cet ouvrage qu'il est question dans la lettre à Fellenberg du 15 novembre 1793, où Pestalozzi dit que son manuscrit est entre les mains d'un copiste. Toutefois diverses considérations l'engagèrent à ne pas publier ce travail ; si l'on en croit M°ie Niederer, il aurait redouté les persécutions que la franchise de son langage n'eût pas manqué de lui attirer. L'ouvrage a été imprimé pour la première fois en 1872 par Seyfîarih, dans le seizième volume des œuvres complètes, d'après une copie de la main de M™" Niederer ; comme cette copie ne portait aucun titre, Seyffarih a intitulé le morceau : Essai snr les causes de ta dévolution française^ et, pour excuser les sympathies que Pestalozzi témoigne à l'égard de la Révolution^ il suppose — à tort — que l'ouvrage a dû être achevé avant l'exécution de Louis XVI. Depuis lors, le manuscrit original de Pestalozzi ayant' été retrouvé (il est aujourd'hui au musée pestalozzien de Zurich), il a été possible de restituer le véritable titre ainsi que la date exacte : la date est février 1793, et le titre choisi par P.stalozzi était: Oui ou Non, déclarations sur le sentiment politique de l'humanité eu> opéenne, par un homme libre \Ja oder ÎS'ein, Aeusserungen ùber die (jûrgerliche Stimmung der Europui-^chen Menschheit von einem freien Manne im llornung 17!)3).

L'auteur se demande pourquoi les trônes des souverains d'Europe sont ébranlés. C'est la faute

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des philosoplies et des écrivains qui ont répandu parmi les peuples des irlées chiniérlf|ues de liberté irréalisable, prétendent quelques uns. Non, répond Pfstalozzi, ce ne sont pas les philosophes qui ont crée la siiuation, ils n'ont fait que la constater. Et il montre dans un tableau détaillé le malaise (\m |)è9e sur toutes les classes, les abus qui rongent le corps social ; il fait le procès du despotisme et de l'injustice. Ce sont les princf^s qui par leur aveuglement et leur mauvaise administration ont créé une situation révolutionnaire. L'un d'eux, un seul, aurait pu peut-êire conjurer le péril : si Frédéric de Prusse avait consenti à incliner les prétentions du trône devant une conception plus juste du droit social, il eût pu devenir le sauveur des peuples et des rois ; mais il ne l'a pas fait, et ce qu'il n'a pas su ou voulu faire, les princes, aujourd'hui encore, ne songent pas à le tenter. Et pourtant le cours inéluctable des ch(tses ,'es y conduira, et l'adversité leur arrachera les consessions que la sagesse et la prévoyance n'auront pas su leur inspirer. « Il n'y a pas d'autre alternative : ou bien l'Europe devra ri'tomber dans la barbarie par le despotisme, ou bien les cabinets devront accorder loyalement ce qui est légitime dans les aspirations de l'humanité vers la liberté. » Pestalozzi montre ensuite que les Français ont fait une révolution juste ; que les mouvements de cette nature, tout justes qu'ils soient, sont néces- •'.airement accompagnés, à cause des résistances ■qu'ils rencontrent, de troubles sanglants, de désordres, d'excès de toute sorte; ces excès ne doivent pas faire prendre le change sur la véritable nature des choses ; le roi et les nobles, vaincus et proscrits, excitent maintenant la pitié; mais qu'on n'oublie pas que leurs malheurs sont mérités, qu'eux-mêmes sont les seuls auteurs de leur ruine ; qu'ils ne sont pas meilleurs que ceux qui maintenant les oppriment, et que, s'ils avaient été les plus forts, ils eussent, pour arriver à leurs fins, tout aussi peu ménagé le sang et respecté l'humanité. S'adressant ensuite à ses nouveaux compatriotes, les Français, Pestalozzi les adjure de donner pour fondement au nouvel ordre de choses le respect des droits et de la liberté de tous. « Citoyens, s'écrie-t-il, la génération actuelle, avec laquelle vous devez édifier votre œuvre, est née et a été nourrie dans le despotisme. Ce despotisme, contre lequel vous luttez, n'est pas autre chose qu'ut^e prétention arbitraire, de la part du petit nombre, à disposer de la vie et des biens du grand nombre. Et aujourd'hui on voit se manifester ae pius en plus dans votre peuple une prétention arbitraire, de la part du grand nombre, à disposer de la vie et des biens du petit nombre. Voilà le péril qu'il s'agit de conjurer... Législateurs, il faut mettre un terme aux licences que la majorité se croit permises envers la minorité; ou bien il arrivera que la minorité, plus rusée et plus riche, saura bientôt remettre à la chaîne cette majorité désordonnée dans laquelle elle ne voit toujours que ses esclaves échappés. » Il engageen même temps la Franceàne pas menacer les nations voisines, à renoncer à la propagande révolutionnaire : les peuples d'Europe ne sont pas mûrs pour le régime démocratique, et les réformes dont ils ont besoin pourront leur être données par leurs gouvernements actuels, sans bouleversement et sans violences. Eu terminant, il se tourne vers « le premier des princes allemands n, et lui demande un grand acte de sagesse et de patriotisme : « Eujpereur d'Allemagne, si jamais un peuple mérita d'nbt-nir, par lagarantie légale de ses droits, un plus haut degré de bien-ôire et de force politique, c'est le peuple allemand. C'est un peuple honnête, contwnt de peu, aimant l'ordre et la justice; l'anarchie est contre son naturel; il ne demande rien que la sécurité de son foyer et la paix de sa cliaumiere. » l'e Partie.

Le livre s'achève par une vision. Le génie de l'Allemagne apparaît aux princes assemblés : il éclaire leurs yeux, il les fait rougir de leurs fautes ; à sa voix, les princes promettent de ne 'chercher que la vérité, de restaurer les antiques venus allemandes, de rendre à leurs peuples leurs anciens droits, u Je vis alors les princes d'Allemagne un:? avec leurs peuples, et j'entendis la voix du génie (jui s'écriait : La /lafrie est sauvée! Mon cœur battit... et je m'éveillai de mon rêve. »

Un très curieux document publié dans les Pestalozzi-lilâtter (188.3, p. 88) appartient à cette époque et mérite une mention ici. Se trouvant dans une société avec plusieurs past^^urs, Pestalozzi avait osé dire que « le christianisme était lui-même une espèce de sans-culoitisme »; le lendemain, il adressa à l'un de ses interlocuteurs de la veille une note destinée à expliquer sa pensée. Dans c» tte note, où il prend pour lui-même, avec intention, le titre de « citoyen français », il déclare réprouver le « sans-culottisme politique » et ses violences ; mais il ajoute que les premiers chrétiens ont vécu dans un «sans-culottisme moral»; le véritable esprit de Jésus consiste dans l'ennoblissement de notre nature par le détachement des biens matériels et par le triomphe de la charité sur l'égoïsme. C'est ce « sans-culottisme moral » que prêche Pestalozzi ; il y voit l'unique remède aux maux de la société, et « le seul vrai moyen d'extirp-^r radicalement l'esprit du sansculottisme politique ».

Telles étaient les idées politiques de Pestalozzi en 1793. Quant à ses idées philosophiques, nous les connaîtrons bientôt par un autre ouvrage, quil méditait depuis plusieurs années déjà(\oir la lettre à Zinzendorf du 10 décembre 1785), et auquel il travailla presque exclusivement pendant trois ans, « avec des efforts incroyables », de 17'J4

Dans l'automne de 1793, il s'était rendu à Richterschwyl, sur les bords du lac de Zurich, dans la maison de son oncle, le D^" Hotze. Il y passa tout l'hiver de 1793 à I79i. Pendant ce séjour à Richterschwyl, il fit la connaissance de Fichte "*, qui habitait alors Zurich, et qui vint plusieurs fois le voir dans sa retraite. Le littérateur allemand Fernow nous a laissé le récit d'une de ces visites, dans laquelle il avait accompagné Fichte et son ami le poète danois Baggesen. u Nous suivîmes, dit-il, pendant deux heures la rive gauche du beau lac de Zurich, puis nous traversâmes le lac pour nous rendre à Richterschwyl, grand village situé à deux lieues plus loin. C'est là que réside un certain savant {ein gewisser Gelehrler) nommé Pestalozzi, qui s'est fait connaître entre autres par le livre popu laire suisse intitulé Léonard et Gertrude. Baggesen désirait faire sa connaissance. C'est un homme entre quarante et cinquante ans, laid et marqué de la petite vérole, simple dans ses vêtements et son extérieur, comme un paysan, mais si plein de sentiment que peu d'hommes l'égalent et que Baggesen seul le surpasse sous ce rapport ; il est plein également d'une excellente philosophie pratique, qui respire dans tous ses écrits. Avec ces deux hommes, les heures passaient comme des secondes, et ces jours me procurèrent beaucoup d'heureux instants. »

Si Pestalozzi pouvait lutter de « sentiment » avec le lyri((ue Baggesen, il savait aussi raisonner avec Fichte. « J'ai constaté avec satisfaction, écritil à Fellenberg (K; janvier l79i). en m'eniretenant avec Fichte, que j'étais arrivé par mes expériences personnelles k peu près aux mêmes résultats que la philosophie kantienne. » La liaison entre Fichte et Pestalozzi se transforma bientôt en une solide et durable amitié : le philosopha allemand resta toujours en correspondance avec le pédagogue

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suisse, et en 1807, dans «.es Discours à fa nation allemande, rendit à la méthode pestalozzienne un éclatant hommage.

C'est au séjour à Richterschwyl qu'appartient une lettre célèbre, écrite à Nicolovius (l^r octobre 1793), et dans laquelle Pestalozzi déclare qu'il n'est pas chrétien. Cette lettre, dont M. de Gulmps a donné une traduction pleine de contre-sens, est trop longue pour que nous puissions la reproduire ici; il sulfit d'en citer le passage essentiel : « Tu connais la manière de voir de Glûplii, dit-il à son correspondant; c'est la mienne : je suis incrédule... Le christianisme à mes yeux n'est pas autre chose que la modification la plus pure et la plus noble de la doctrine de la suprématie de l'esprit sur la chair... Mais je ne crois pas que beaucoup d'hommes soient capables d'être chrétiens, c'est-à-dire de réaliser en eux cet ennoblissement intérieur de l'être... J'admets que le christianisme soit le sel de la terre; mais si haut que j'estime ce sel, je crois que l'or, la pierre, le sable, les perles ont leur valeur, indépendante de ce sel, et que l'ordre et l'utilité de toutes ces choses doivent être considérés en elles-mêmes et indépendamment de lui. » Nous aurons l'occasion tout à l'heure de revenir sur ce sujet.

Pestalozzi se trouvait de nouveauà Richterschwyl lorsqu'écliitèrent les troubles connus dans l'histoire suisse sous le nom d' « affaire du mémorial ». Les bourgeois de Zurich jouissaient sur tout le territoire du canton d'un monopole commercial; les habitants des campagnes devaient acheter d'eux le tabac, le sucre, le café, le coton, matière première de leur industrie; le coton, une fois filé et tissé, devait être blanchi dans la ville et ne pouvait être vendu qu'à un bourgeois. La commune de Stàfa ayant adressé au gouvernement zuricois un mémorial pour demander l'abolition de ce monopole (novembre 1794), il y fut répondu par des condamnations à l'amende, à l'exil et à la prison. Sur ces entrefaites, le boursier de la commune, Bodnier, découvrit dans les archives de Slafa deux anciennes chartes de 1489 et de 1532 qui accordaient aux paysans la liberté d'industrie et l'admission aux emplois de l'Etat; appuyés sur ces documents, les habitants des communes du bord du lac osèrent élever la voix et réclamer les droits que les chartes leur garantissaient. Mais les magistrats de Zurich, résolus à réprimer les velléités d'indépendance de leurs sujets, levèrent des troupes, firent occuper Stâfa, frappèrent le village d'une lourde amende, et condamnèrent à mon Bûdmer, un vieillard dont le seul crime avait été de retrouver les chartes oubliées. Lavater réussit toutefois à empêcher l'exécution de la sentence et à obtenir que la peine capitale fût commuée en celle de la détention perpétuelle (1795). Pestalozzi, le « démocrate », avait été naturellement mêlé à cette affaire. Nous voyons, par des lettres de Lavater et de Baggesen {Pestalozzi- BUitter, 1882, p. 25-32), qu'on le soupçonna un moment d'être le rédacteur du mémorial de Stàfa (œuvre du potier-poète Neracherj , et que sa liberté fut menacée. S'il ne prit i)as une part directe aux revendications des campagnards, il ne cacha pas du moins la sympathie que lui irispirait leur cause, et l'on a retrouvé et publié plusieurs écrits datant de cette épo(iue, dans lesquels il s'efforce d'amener les gouvernants zuricois à faire des concessions (Zelinder-Stadlin, pages 765-822). L'un de ces écrits [An die Seegemeinuen, 1795) est signé « Pestalozzi, citoyen zuricois et citoyen français ».

Les années 1796 et 1797, où Pestalozzi acheva l'élaboration de son ouvrage philosophiciue, furent les plus douloureuses peut-être de la longue période (lue nous venons de parcourir; après avoir en valu cherché de tous côtés quelque voie quii.îlt

s'ouvrira son besoin d'activité, il avait dii reconnaître son impuissance ; l'âge était venu, et désormais toute perspective encourageante avait disparu. C'est dans une disposition d'esprit complètement désespérée qu'il fit paraître en 1797 l'ouvrage dont nous venons de parler, en même temps qu'un recueil de fables.

Le recueil de fables porte le titre bizarre de Figures pour mon abécédaire [Figuren zu meinem ABCbuch; Bâie, Samuel Flick); cet « abécédaire » n'est autre chose que Léonard et Gertrude, que Pestalozzi, dans la préface de la troisième partie, appelait « un abécédaire de l'humanité ». L'auteur a voulu résumer, sous la forme de courts apologues, les vérités morales qu'on retrouve dans les pages de son roman populaire. Le premier de ces apologues, qui sert de préface, est intitulé le Peintre; en voici la traduction :

« Il était là debout — ils se pressaient autour de lui, et l'un d'eux dit : Tu es donc devenu notre peintre? tu eusses vraiment mieux fait de nous faire des souliers. Il leur répondit : Je vous aurais fait des souliers, j'aurais porté des pierres etpuisé de l'eau pour vous, je serais mort pour vous, mais vous n'avez pas voulu de moi; et il ne m'est resté, dans le vide forcé de mon existence foulée aux pieds, d'autre ressource que d'apprendre à peindre. »

Ce recueil contient plus de deux cents fables; elles sont écrites dans une prose concise et imagée, et plusieurs ont une réelle valeur littéraire. Une seconde édition, sous le titre de Fables de Pestalozzi, a paru en 1803.

Quant à l'essai philosophique dans lequel Pestalozzi a déposé le résultat de ses expériences et de ses méditations, il est intitulé Mes recherches sur la marche de la nature dans le développement du genre humain [Meine Nachf'orschungen ûber den Gang der Natur in der Enlwickiang des Menschenyeschlechts ; Zurich, Henri Gessner), et l'auteur l'a fait précéder d'une « Adresse à un noble personnage, que je ne nomme pas par respect, mais qui pourra reconnaître que c'est lui seul que j'avais en vue. » On ne sait pas qui Pestalozzi a voulu désigner par là; il semble toutefois qu'il s'agisse d'un patricien bernois, peut-être de Fellenberg le père, qui depuis 1785 était entré dans le gouvernement de Berne.

Pestalozzi considérait cet ouvrage comme le plus important de ses écrits; il s'est plaint qu'on n'ait pas apprécié, comme elle le méritait, sa tentative philosophique ; bien des années plus tard, en réimprimant en 1821 les Recherches dans l'édition complète de ses œuvres, il déclarait que <ile silence de ses contemporains à l'égard de ce livre lui était douloureux », et il les invitait de nouveau à l'examiner et à le réfuter au besoin.

Les Recherches sur la marche de la nature sont d'une lecture laborieuse, et il ne serait pas aisé d'en donner une analyse claire et complète. Ce n'est pas non plus ce qu'on attend de nous; il suffira d indiquer brièvement le point de vue de l'auteur.

Pestalozzi cherche à s'expliquer les contradictions qu'il constate dans la nature humaine; et il pense s'en rendre compte en distinguant dans riiomme trois états différents qui l'ont de lui un être triple ; l'homme animal, l'homme social, l'homme moral.

« Je suis à la fois, dit-il (p. 154, éd. Seyffarth), un produit de la nature, un produit de la société, et un produit do mon nrnnro moi.

» Comme produit de la nature, je me sens libre de faire ce qui me plaît, et en droit de faire ce qui m'est utile.

» Comme produit de la société, je me sens tenu

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et lié par des rapports et des contrats qui m'imposent certains devoirs.

» Gomme produit de mon propre moi, je me sens indopendant de l'égoîsme de ma nature animale et des liens de mes rapports sociaux, ayant à la fois le droit et le devoir de faire ce qui luennoblit et ce qui est avantageux à mes semblables. »

L'homme pouvant se placer à ces trois points de vue différents, la conception de la vérité et du droit change suivant qu'elle s'appuie sur l'instinct animal, sur les conventions sociales, ou sur le sens moral.

a J'ai donc en moi-même une vérité animale, c'est-à-dire la faculté de considérer toutes les choses de ce monde au point de vue d'un animal qui n'existe que pour lui seul.

» J'ai une vérité sociale, c'est-à-dire la faculté de considérer toutes les choses de ce monde au point de vue d'une créature qui est liée à ses semblables par un contrat social.

» J'ai une vérité morale, c'est à-dire la faculté de considérer toutes les choses de ce monde indépendamment de mes besoins animaux et de mes rapports sociaux, au seul point de vue de co qui peut contribuer à mon ennoblissement intérieur.

s Par conséquent, il y a un droit animal ou naturel, un droit social, et un droit moral; et voilà pourquoi, en analysant les mobiles de mes actions, je les trouve fondés tantôt sur l'un, tantôt sur l'autre de ces droits contraires qui coexistent en moi. » (Pages 86-87.)

C'est en disciple de Rousseau que Pestalozzi dépeint ce qu'il appelle l'état de nature, et explique ensuite l'origine des diverses instiiuLions sociales, propriété, autorité, noblesse, souveraineté, etc. Mais sa conception de la moralité lui appartient en propre, et c'est par là qu'il se rapproche, comme Fichte l'avait observé, des conclusions de Kant.

« J'ai la faculté, dit-il (p. 132), de considérer toutes les choses de ce monde, abstraction faite de mes besoins animaux et de mes rapports sociaux, au seul point de vue de ce qui peut contribuer à mon ennoblissement intérieur, et de ne les rechercher ou de ne les rejeter que par cette unique considération. Cette faculté existe en moi d'une manière indépendante, elle n'est en aucune façon une conséquence de quelque autre des facultés de ma nature.

» Elle est, parce que je suis, et je suis, parce qu'elle est.

» Elle naît de ce sentiment qui est inhérent à mon être : Je me perfectionne moi-même, quand je fais de ce que je dois la loi de ce que je veux.

» Comme animal et comme être social, cette faculté m'est étrangère. L'homme n'a pas plus besoin de moralité comme être social, qu'il n'est susceptible de moralité en tant qu'animal. Nous pouvons vivre en société sans moralité; nous faire du bien les uns aux autres, respecter nos droits réciproques, sans aucune moralité.

» La moralité est tout individuelle, elle n'existe pas d'un homme à un autre.

» Nul ne peut sentir pour moi que j'existe. Nul ne peut sentir pour moi que je suis moral. » ^ Et ailleurs (p. 81) : « C'est la volonté (jui rend l'homme clairvoyant, et c'est la volonté qui le rend aveugle. C'est la volonté qui le fait libre, c'est la volonté qui le fait esclave. C'est la volonté qui fait de lui un juste ou un scélérat. »

Il y a là une conception de la personnalité morale, du moi intérieur trouvant dans son propre vouloir la loi supérieure de sa nature, qui était faite pour plaire à Fichte, au philosophe qui chercha dans le moi humain la base de sa métaphysique et le centre du monde moral.

La façon dont Pestalozzi eiivisage la religion est

particulièrement intéressante à noter. Il est resté, sur co point, tout pénétré des vues de rilluminisme. La vraie religion, dit-'l, n'est pas autio chose que la moralité. Mais il y a aussi une « religion animale » et une « religion sociale ». L'homme sn fait un Di<:u, afin de le craindre, afin de trouver dans cette «royance la force nécessaire pour résister à ses instincts égoïstes (p. 53) ; il >e crée une espérance par di là le tombeau, parce que la vertu seule n'aurait pas assez d'attrait pour lui et qu'il sent le besoin d'y joindre la perspective d'une récompense (p. 65) . Ce» formes in férieures de la religion reposent sur des croyances erronées ; toutefois?, comme elles répondent âdes besoins que l'homme éprouve en tant qu'animal et en tant qu'être social, elles ont leur utilité. « L'homme doit respecter l'erreur de la religion naturelle et l'imposture de la religion d'Etat , aussi longtemps qu'elles peuvent contribuer à produire la disposition intérieure qui est l'essence même de la vraie religion ; il ne doit pas les respecter, si elles produisent la disposition contraire. La nature conduit elle-même l'homme dans cette voie : elle lui a donné la faculté d'approprier par une transformation intérieure toute religion aux besoins de sa conscience. » (P. 190.)

Voilà donc la conclusion de Pestalozzi, qui, dans la pratique, se rapproche beaucoup de celle du Vicaire savoyard : accepter les religions établies, mais en se réservant de transformer à son propre usage, par une ifiterprétation personnelle, la religion dans laquelle le hasard vous a fait naître. Grâce à cette doctrine, il pourra s'accommoder des formes extérieures du christianisme ; n'attachant d'importance qu'au résultat moral, le dogme et les pratiques du culte restent pour lui chose indifférente.

La page qui sert d'épilogue slux Recherches nous révèle le profond découragement avec lequel Pestalozzi, jetant un regard en arrière sur sa vie perdue, contemplait à ce moment sa destinée. C'est par celte « lamentation », comme il l'a luimôme appelée, qu'il convient de terminer cette première moitié de sa biographie.

« Je connais un homme, dit-il dans cette page finale, en qui résidait la candeur de l'innocence et une foi dans les hommes que peu de mortels connaissent ; son cœur était fait pour l'amitié, l'amour était sa nature et la fidélité son penchant le plus intime. Mais il n'était pas fait pour le monde, il n'était propre à y occuper aucune place. Et le monde, qui le trouva ainsi, ne demanda pas si c'était par sa propre faute ou par la faute d'autrui; il le brisa de son marteau de fer, comme le maçon brise une pierre inutile, dont les fragments ne sont bons qu'à remplir les interstices. Ainsi brisé, il croyait encore à l'humanité plus qu'à lui-même ; il se proposa une tâche, et pour s'y préparer il apprit au milieu de sanglantes douleurs ce que peu de mortels eussent pu apprendre. Il ne pouvait plus être placé aux premiers rangs, et il n'y prétendait pas non plus; mais pour sa lâche spéciale nul ne pouvait être plus utile que lui. Il attendit alors la justice de ses semblables, qu'il aimait toujours avec candeur. Mais il ne l'obtint pas. Les gens qui se constituèrent ses juges, sans l'avoir entendu, persistèrent à déclarer qu'il était impropre à tout usage. Ce fut là le grain de sable jeté dans la balance, qui décida de sa ruine. Il n'est plus; tu ne le connais plus; ce qui reste de lui ne sont plus que des traces éparses de son existence foulée aux pieds.

» Il est tombé; ainsi tombe de l'arbre un fruit encore vert, quand le vent du nord l'a blessé dans sa fleur et que des vers rongeurs ont dévoré ses entrailles. Passant, accorde-lui une larme; lorsqu'il tomba, il inclina encore sa tôle contra

PESTALOZZI

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le tronc aux branches duquel il avait vécu son été maladif, et murmura : « Je veux, en mourant, » nourrir encore ses racines. » Passant, épargne le fruit tombé qui se décompose, et laisse la poussière de ses débris nourrir encore les racines de l'arbre aux branches duquel il a vécu son été maladif. »

Révolution helvétique. Stanz (1798-1799).

Événements politiques des premiers mois de 1798. — Pestalozzi à Aarau. H propose au directoire helvétique la création d'un institut d'éducation. — St s brochures politiques : Appel aux habitants des anciens cantons démocratiques (mai), Sur la dime, Un mot aux conseils législatifs de IBelve'tie (juillet), A ma patrie (août), Au peuple de V Heloétie. — II devient rédacteur de Vffeloetiscfies Volksblatt (août-décembre 1798). — Troubles du Niilwald. Appréciations politiques de Pestalozzi. — Création de l'orphelinat de Stanz. Pestalozzi en devient directeur (décembre 1798). Détails sur son activité à Stanz. — Il quitte Stanz en juin 1799; motifs de sou éloignement.

La Révolution helvétique fut le résultat de l'aveugle obstination des gouvernements oligarcliiques, dont la tyrannie était devenue intolérable, et qui, jusqu'au dernier moment, refusèrent défaire aucune concession. « Si Berne, dit l'historien Hottinger, avait été assez majinanime pour émanciper le Pays-de-Vaud, et Zurich assez sage pour accorder à temps une amnistie et une constitution libérale, la guerre civile et l'intervention française eussent été évitées. « Mais jamais le despotisme n'a cédé qu'à la force ; et, pour obtenir la liberté que les oligarques lui refusaient, le peuple suisse dut subir les maux de la guerre civile et de l'invasion étrangère.

Dès 1792, Pestalozzi avait prévu et redouté les événeinents qui s'accomplirent dans les premiers mois de 1798. « Je me réjouis, écrivait-il à Fellenberg (.S décembre 179iM. d'apprendre que le danger d'une attaque contre notre patrie paraît écarté ; d'autant plus que cette guerre produirait dès le premier instant — j'en ai la certitude — une scission dans la Confédération. Il faut tout faire pour conserver la paix, et assurer ensuite au peuple, dans la Suisse entière, un degré de liberté suffisant pour garantir aux gouvernements dans l'avenir l'attachement de tous les habitants. La chose est si facile ! »

La chose eût été facile assurément, et pourtant elle ne se fil pas. Quand le moment décisif arriva, en 1798, les meilleurs se divisèrent. Tandis que Pestalozzi, qui avait quitté sa retraite de Neuhof pour se rendre au milieu de ses amis politiques des communes zuricoises du bord du lac, prenait une part active au mouvement populaire qui força le gouvernement zuricois à abdiquer (lettres de Pestalozzi à Lavater, publiées par Mme Zehnder- Stadlit) ; on y voit Pestalozzi Jouer le rôle d'un conciliateur officieux), son ami Emmanuel de Fellenberg cimbaiiait dans les rangs des défenseurs de Berne et voyait sa tête mise à prix par le commissaire français Mengaud. La révolution, appuyée sur les armées de la France, triompha des résistances que seul le patriciat bi rnois essaya de lui opposer. A la vieille ligue des treize cantons, les patriotes vainqueurs substituèrent (avril 1798) la République helvétique une et indivisible, dans laquelle les pays autrefois sujets eurent les mômes droits que leurs anciens maîtres. Un sénat et un grand conseil exercèrent le pouvoir h^gislatif; le pouvoir exécutif fut remis à un directoire de cinq membres, assisté de six ministres ; chacun des

Legrand, de Bâle, l'un des plus nobles caractères de ce temps-là, le ministre de l'intérieur, Albcri Rengger (fils dti pasteur de Gebistorf dont nous avons parlé p. 2286), et le ministre des arts et sciences, Stapfer. C'était dans les réunions de la Société helvétique, auxquelles il avait recommencé à assister depuis 1795, qu'il avait rencontré ces représentants d'une génération plus jeune, qui voulait sérieusement des réformes et qui sut les accomplir.

Dès les premiers jours de mai, Pestalozzi, qui s'était rendu à Aarau auprès du directoire helvétique, rédisre, sur l'invitation de celui-ci, un appel.aux habitants des anciens cantons démocratiques [Zufuf on (lie Bewohner der vormals dernokratisclien Kantone) pour les engager à se rallier à la nouvelle constitution. Le directoire décida (18 mai) l'impression de cet appel à 40nO exemplaires. A en croire le récit de Pestalozzi dans le Schwanf^ngesang, plusieurs de ses amis, lejngeant propre à jouer un rôle politique, lui offraient à ce moment de lui faire obtenir quelque place importante et lucrative ; mais il se souvint du conseil de Bluntschli montant, et refusa. « A l'homme qui jouait à cette époque le premier rôle en Suisse (Legrand?), et qui usait de toute son itifluence pour me faire accepter une semblable position, je répondis : Je veux être maître d^école. » (Dans Wie Ger.trud i/ire Kinder Uhrt, |rc lettre, il raconte les choses un peu différemment, comme nous le verrons p. 23l;i.)

Le 21 mai, en l'absence du ministre Stapfer, qui se trouvait encore à Paris, il écrit à Meyer, ministre de la justice :

« Citoyen ministre, convaincu que la patrie a un pressant besoin de réformer l'éducation et les écoles de la classe inférieure du peuple, et assuré qu'au moyen d'un essai de trois ou quatre mois les résultats les plus importants pourront être mis en lumière et démontrés, je m'adresse, en l'absence du citoyen ministre Stapfer, au citoyen ministre Meyer, pour offrir à cet effet, par son intermédiaire, mes services à la patiie, et le prier de faire auprès du directoire les démarches nécessaires pour la réalisation de mon dessein patriotique. Salut républicain. Aarau, le 21 mai 1798. Pestalozzi. y>

Quelques jours après, Stapfer éiait arrivé à son poste. 11 songeait à la création d'une école normale d'instituteurs, et offrit à Pestalozzi de le charger de la direction de cet établissement. Pestalozzi refusa, disant que c'était dans une école d'enfants qu'il voulait d'abord essayer sa méthode, et il piésenta à Stapfer le plan d'un établissement d'éducation conçu d'après les principes exposés dans la troisième partie de Léonard et Gertrude. Stapfer entra dans ses vues; il rédigea pour le directoire helvétique un rapport détaillé i,reproduit par Morf, t. I, p. 156-Iti4), à la suite duquel un arrêté autorisa le ministre à mettre à la disposition du citoyen Pestalozzi une somme de 3001» francs pour la création d'un institut d'éducation.

Des difficultés pratiques relatives au choix de l'emplacement retardèrent l'exécution de ce projet. En attendant, Pestalozzi continue à mettre sa plume au service de la révolution helvétique : il publie diverses brochures de circonstance, un dialogue sur l'abolition de la dîme [Ueber den Zelmten), un mémoire sur la question des indemnités dues aux victimes des anciens gouvernemenis {Ein Wort an die gesetzgebenden Ràike

dix-neuf cantons entre lesquels la coiisiituiion di- Heivetie.ns, 22 juillet); un écrit sur l'alliance Iran visa le territoire helvétique fut administré par çaise {An niein Vaterland, 24 aoûti, où on lit enun préfet et une chambre administrative. tre autres : « Réjouis-toi, patrie : l'honnôto homme Pestalozzi se trouva compter parmi ses amis ne peut plus être trompé, les menteurs sont déplusieurs des hommes que les événements venaient I masqués. Non, la France ne t'a pas abaissée, déporter au pouvoir, entre autres le directeur ' elle ne désire pas t'abaisser. La grande nation veut

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la restauration de ta force à l'intérieur et de ton lionncnr à roxtérieur ; et ce qu'elle veut, elle le peut : tu n'en saurais douter, car elle l'a prouvé. Réjouis-toi, patri(' ! Les nuages de l'erreur sont dissipés, ta force est renouvelée; la France te prend par la main, dans un sentiment de fraternelle égalité. » Un autre écrit intitulé : Au peuple de l'Hclvétie {An Helvetims Volk) parut immédiatement avant les événements du Nidwald, dont nous allons parler : c'est une sorte de manifeste expliquant la nécessité où se trouve le gouvernement helvétique de réduire par la force la rébellion d'une population fanatique égarée par des excitations criminelles.

Le directoire helvétique avait décidé la création d'un journal hebdomadaire populaire, destiné à défendre les principes de la révolution ; Pestalozzi demanda et obtint d'en devenir le rédacteur; on lui adjoignit des collaborateurs distingués, tels que Lavater, Fûssli, Fischer, etc. Sa nomination est du 20 août 1798. Le premier numéro parut le 8 septembre, sous le titre de Helvetisches Volksblatt. Le journal vécut jusqu'à la fin de février 1799, époque oh il fut supprimé par le directoire comme « ne répondant pas au but pour lequel il avait été créé » ; à ce moment, Pestalozzi avait cessé depuis trois mois déjà (depuis le 7 décembre, jour de son départ pour Stanz) de s'occuper de sa rédaction. Les articles qu'il écrivit pour ce journal ont été réimprimés par Seyffarth (t. X, p. 28G-32G). Les plus remarquables de ces articles sont celui qui porte la date du 10 septembre au matio (le lendemain do la prise de Stanz), et dont nous citerons un passage tout à l'heure; et celui où, à propos du corps de 18 000 auxiliaires que la République helvétique devait fournir à la France, l'auteur adresse un chaleureux appel à ses concitoyens : « Ce n'est certes pas un petit honneur, dit-il, que d'aller apprendre l'art de la guerre à côté des légions de Bonaparte, de Jourdan et de Moreau, <>t de se former au service de la patrie dans l'héroïque armée des Français... Citoyens de l'Helvétie, la victoire de la France est votre unique salut; et s'il devait arriver, ce qui n'est pas possible, que la France succombât, notre patrie serait perdue à jamais... Ce ne sera plus pour des rois, citoyens, que vous irez maintenant verser votre sang, et lorsqu'un de vous tombera au champ d'honneur, il ne sera pas mort en mercenaire d'un prince, il sera mort pour la patrie. »

Les événements du Nidwald, qui amenèrent la création de l'orphelinat de Stanz, ont le plus souvent été présentés sous un faux jour; et on a en particulier négligé défaire connaître l'opinion de Pestalozzi lui-même sur ce sanglant épisode de l'histoire de la République helvétique. Nous exposerons les faits en peu de mots.

Les petits cantons catholiques avaient, dès le début, refusé de reconnaître la nouvelle constitution helvétique : il avait fallu vaincre leur résistance par les armes (mai). Ils se soumirent; mais, trois mois plus tard, des mesures qui atteignaient le clergé dans ses intérêts (suppression de la dîme, séquestre mis sur les biens ecclésiastiijues, etc.) amenèrent un soulèvement à Schwytz et dans le Nidwald. Des prêtres fanatiques, soudoyés par l'Autriche, excitèrent les montagnards à prendre les armes, leur promettant le secours des légions célestes et celui des soldats de l'empereur. Grâce aux efforts de magistrats patriotes, il fut possible de calmer l'effervescence du peuple de Schwytz, et d'empêcher dans ce district l'effusion du sang. Mais les insurgés du Nidwald refusèrent absolument d'écouter les propositions de paix que le gouvernement helvétique leur adressa; et, après avoir épuisé toutes les tentatives de conciliation, le directoire se vit obligé d'employer la force. Lorsque le dernier délai qui avait été accordé aux

rebelles pour faire leur soumission fut écoulé,, le 9 septembre, l'armée de Schauenbourg marcha sur Stanz.

Voici ce que Pestaloz/i écrivait au moment môme où Schauenbourg recevait l'ordre d'occuper le Nidwald :

« L'heure est venue où le salut de la patrie va probablement devoir être acheté au prix du sang de quelques égarés, dont le cœur n'est sans doute pas entièrement mauvais, mais qui, par leurs actes criminels, sont devenus des rebelles et des traîtres à leur pays. Pleurez, citoyens! Que le sang de tout compatriote vous soit sacré; mais que le bien de la patrie vous soit plus sacré que le sang des rebelles. Il faut que la patrie soit sauvée, — et Dieu prenne pitié des malheureux dont nous ne pouvons plus aujourd'hui ménaf^er les biens et la vie sans immoler la patrie elle-même à leur crime. Oui, malheureux, la patrie pleure sur vous; elle prendra soin de vos veuves et de vos orphelins; mais il faut qu'elle mette un terme à vos crimes, et elle se doit à elle-même et au monde de faire connaître toute la folie par laquelle vous avez attiré sur vous votre infortune. »

Et il fait le tableau suivant de l'état moral de ces petits cantons dits « démocratiques », où les abus du passé trouvaient leurs derniers défenseurs, et les principes de la révolution leurs plus acharnés adversaires :

« Toute l'Europe a eu de vous jusqu'à présent une idée fausse; elle croyait que dans vos montagnes existaient encore l'innocence, des mœurs pures et des vertus civiques... Mais ceux qui vous voyaient de près ne pouvaient se dissimuler que la masse de votre peuple était entretenue à dessein, et pour l'avantage de vos chefs, dans la stupidité et la fainéantise... Toujours vous avez foulé aux pieds les droits les plus sacrés, lorsque vous y trouviez le moindre profit; toujours vous vous êtes montrés hostiles à quiconque était riche, à quiconque était instruit, actif et intelligent... Oui, vous n'êtes plus qu'un peuple prêt à toutes les violences, un peuple sans lois; la religion et la conscience ne réfrènent plus parmi vous la cupidité, la cruauté, l'ambition ; des intrigants achetés vous conduisent où ils veulent. »

On sait comment, après une lutte de quelques heures, l'armée française s'empara de toutes les positions défendues par les insurgés ; on sait aussi quels excès suivirent la victoire : des femmes et des enfants furent massacrés, le bourg de Stanz fut en grande partie brûle. Le rapport officiel du ministre de l'intérieur Rengger évalue le nombre des morts, du côté des Nidwaldais, à 386 ^259 hommes, lO;» femmes et 25 enfants), et celui des maisons incendiées à 340.

Le lendemain même du jour de la prise de Stanz, Pestalozzi écrivait pour VHelvetisclies Vulksblatt un article {Montog, den 10. Herbstmonat, am Morgen), où, tout en déplorant le sang versé et en exprimant sa pitié pour les victimes de la guerre, il affirmait de nouveau avec énergie que le peuple du Nidwald avait mérité son sort ; « La corruption morale et politique, dit-il, a dû être bien profondément enracinée dans la masse de ce peuple, pour que l'odieux agent des prêtres, le capucin Paul, ait réussi à lui faire rejeter avec mépris, au nom d'un Dieu de charité, toute charité et toute conciliation ; pour qu'il ait pu l'acheter ainsi à prix d'or et l'amener, par la violation de toutes les règles du droit politique et du droit de la guerre, par l'oubli de tout sens moral, à exaspérer contre lui l'ennemi au degré où il l'a exispéré. » Nous avons tenu à donner ces citations caractéristiques, que la plupart des biographes de Pes talozzi, animés de sentiments hostiles à la révolution helvétique, se sont bien gardés de faire. On voit que Pestalozzi se place résolument du côté

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de la révolution et de la France; sans se laisser égarer par de fausses apparences, il dénonce les fauteurs de troubles comme les agents payés de l'Autriche, comme des traîtres à la patrie.

Quelques semaines après les événements du Nidvvald, le gouvernement helvétique transféra son siège d'Aarau à Lucerne (octobre), et Pestalozzi l'y suivit. Ce fut alors que se produisit l'idée de créer à Stanz un asile pour les orphelins que la guerre avait privés de leurs parents. On ne sait pas au juste si c'est au ministre Stapfer ou au directeur Legrand qu'il faut en faire remonter l'initiative. Quoiqu'il en soit, le 18 novembre un décret du directoire helvétique décida la fondation de cet intitut, et chargea les ministres Stapfer et Rengger de présenter un plan d'organisation et de proposer un directeur pour l'établissement à créer. Rengger s'adressa à deux fonctionnaires qu'il avait délégués dans le Nidwald, Truttmann, sous-préfet d'Arth, et Meyer, et leur demanda de lui désigner « deux époux à qui la direction de l'orphelinat pût être confiée ». Les délégués cherchèrent en vain ; le 30 novembre, ils répondirent qu'ils n'avaient trouvé personne; ils ajoutaient que, « vu les dispositions du peuple, ils conseillaient de ne choisir qiCun catholique ». Sans s'arrêter à cette sage recommandation, Stapfer et Legrand proposèrent à Pestalozzi d'aller à Stanz. Celui-ci avait espéré jusqu'alors voir s'ouvrir bientôt l'institut d'éducation dont le directoire avait déjà agréé le plan; il désirait l'installer en pays protestant, et si possible à Neuhof même. Néanmoins, renonçant aussitôt à ses projets personnels, il accepta sans hésiter la proposition qui lui était faite. « L'ardent désir de réaliser enfin le grand rêve de ma vie m'eût fait consentir à tenter mon essai sur les plus hautes Alpes, sans feu ni eau, si j'ose ainsi parler, pourvu qu'on me permit d'essayer enfin. »

Un décret du directoire helvétique du 5 décembre remit « au citoyen Pestalozzi la direction immédiate de l'orphelinat de Stanz », et arrêta les détails du plan d'organisation ; il affecta à cet établissement une partie des bâtiments d'un couvent de. religieuses, et ordonna au ministre de l'intérieur de mettre une somme de 6000 fr. à la disposition du comité administratif, composé de Pestalozzi, de Truttmann, et de Businger, curé de Stanz.

La nomination de Pestalozzi, les historiens sont unanimes à le reconnaître, fut une faute du directoire. Les conditions où l'auteur de Léonard et Gerlrude allait tenter son expérience pédagogique étaient les plus défavorables qui se pussent imaginer. La population ignorante et fanatique du Nidwald, encore toute frémissante des émotions de la lutte où elle avait succombé, devait voir d'un œil hostile l'envoyé du gouvernement helvétique, quelles que fussent la droiture de ses intentions et la largeur de sa charité. Puis il y avait la question religieuse : Pestalozzi n'était pas, sans doute, de ceux « qui tournent en ridicule le chapelet et le livre de prières des pauvres gens », mais ce n'en était pas moins un « hérétique » et, comme l'avaient écrit. Truttmann et Meyer, il eût fallu un « catholique ». Enfin on sait tout ce qui manquait au solitaire de Neuhof, au point de vue des avantages extérieurs, pour conquérir l'autorité nécessaire et faire respecter sa personne. Mais Pestalozzi, nous venons de le dire, était décidé à ne reculer devant aucun obstacle. Plein d'ardeur et d'espoir, il quitta Lucerne pour Stanz le 7 dcceaibre. Sa femme, qui était restée à Neuhof, se montrait inquiète; elle craignait qu'il n'échouât. Voici en quels termes il lui écrit pour la rassurer :

« La question de savoir ce qui adviendra de ma destinée ei de la vôtre ne peut plus rester longtemps douteuse. J'entreprends la réalisation de l'une des plus grandes idées de l'époque. Si ton

mari n'a pas été méconnu, s'il mérite en effet le mépris et les rebuts qu'on lui a infligés, il n'y a pas de salut pour nous. Mais si j'ai été mal jugé, si je vaux ce que je crois valoir, tu peux attendre bientôt de moi secours et appui. Mai^ pour l'instant tais-toi, chacun de tes mots me perce le cœur. Je ne puis supporter ton éternelle incrédulité. Ainsi, écris-moi des paroles d'espérance. Tu as attendu trente ans : attends encore trois mois. Je n'ai pas encore ici d'enfants ; on travaille aux réparations du bâtiment, Le gouvernement soutient l'entreprise avec sagesse et me montre de la bienveillance. »

Les premiers élèves entrèrent dans l'établissement le 14 janvier 1799. Déjà quatre semaines plus tard, Truttmann pouvait écrire au ministre Rengger : a L'orphelinat va bien. Le père Pestalozzi travaille jour et nuit avec une ardeur incroyable. Il y a 6"2 enfants travaillant et mangeant dans la maison ; mais 50 seulement peuvent y coucher, faute d'un nombre suffisant de lits. C'est chose merveilleuse de voir ce que fait cet excellent homme, et les progrès déjà accomplis en si peu de temps par les élèves, qui sont pleins du désir d'apprendre. »

C'est à ce moment que de son côté, dans la joie de son œuvre commencée, Pestalozzi écrit à son amie, « la citoyenne HallwyU à Hallv)yl », une lettre (conservée au Musée pestalozzien de Zurich et imprimée dans les Peslalozzi-lilâtter, 1880, p. 42) qu'il faut reproduire ici, — cri de triomphe et de reconnaissance s'échappant d'un cœur si longtemps ulcéré :

« Chère et bonne amie, cela marche, cela marche et tout va bien! J'efface la honte de ma vie; la vertu de ma jeunesse est renouvelée. Comme un homme qui, enfoncé des journées entières jusqu'au cou dans le bourbier, voit la mort s'approcher et l'accomplissement du plus pressant voyage rendu impossible, ainsi j'ai vécu des années, de longues années dans le désespoir et la rage de mon indicible misère. J'aurais voulu cracher au visage de ce monde qui m'entourait et contemplait mon impuissance. A quoi pouvais-je me cramponner pour me sauver? Mais maintenant me voilà tiré de ma fange ; je vois et je sens ma destinée redevenue l'égale de celle des autres hommes ; je suis de nouveau un homme, et c'est un bonheur pour moi que de me réconcilier avec mes semblables, même avec ceux qui ne se lassaient pas d'amener de l'eau dans le fossé de ma misère.

» Brisez la coupe de ma misère, et buvez dans un verre d'homme à ma délivrance, à mon œuvre et à ma guérison 1 Adieu. Venez me voir. Adieu. »

Ce que Pestalozzi se proposait de faire à l'orphelinat de Stanz, c'était ce que Gliiphi avait fait à l'école de Bonnal. Il faisait alterner le travail manuel avec les leçons élémentaires do lecture, d'écriture et de calcul. Vivant tout le jour au milieu de ses enfants, mangeant et dormant avec eux, il réussit à gagner leur affection, malgré l'hostilité non déguisée que lui témoignait la population de Stanz. Mais s'il se montra un admirable instituteur au point de vue de l'éveil du sens moral et de la formation du caractère chez des enfants incultes et délaissés, il ne réussit pas à organiser d'une manière satisfaisante son établissement sous le rapport matériel. Il n'avait avec lui, pour administrer la maison et faire la cuisine, qu'une femme de Lucerne, Francisca Theiler, aidée de sa fille. Il eût fallu d'autres auxi liaires encore, des maîtres pouvant enseigner aux enfants les travaux industriels qui faisaient partie du programme. Pestalozzi le reconnaissait lui-même. Mais les démarches faites pour lui procurer des aides restèrent sans résultat : et d'ailleurs, qu'en eût-il fait? Il allaita tâtons, cherchant sa voie, sans plan arrêté à l'avance ; il n'eût pu donner à ses collaborateurs un fil conducteur

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pour les guider. « En réalité, a-t-il dit plus tard, personne ne pouvait m'aider; je ne devais compter que sur moi-môme. » j

Truttmann, si bien disposé qu'il fût envers Pestalozzi, ne put s'empôcher devoirceque la marche . de l'établissement laissait à désirer. Le 25 mars, ' il prie le ministre d'envoyer au plus vite des surveillants et des maîtres, a J'admire le zèle du citoyen Pestalozzi et son infatigable activité; il mérite lionneur et reconnaissance; mais je vois qu'il est hors d'état de continuer la chose au-delà d'un certain point avec des résultats satisfaisants et de réaliser ses idées. » Le curé Businger fut plus explicite encore: « Tout homme clairvoyant, écrivait-il un peu plus tard au directoire helvétique, eiit désiré voir le bon Pestalozzi dans n'importe quel autre poste plutôt que dans celui-là, pour lequel il n'était pas fait. »

Le célèbre éducateur et publiciste Zschokke* était alors commissaire du gouvernement helvétique dans le Nidwald. Il jugea comme Businger. C'était le moment où l'invasion de la Suisse orientale par les Russes et les Autrichiens obligea un corps d'année français à se replier sur Stanz. Il fallut disposer d'une partie des locaux occupés par Pestalozzi et ses élèves pour y installer un hôpital militaire. Zschokke rendit à leurs parents ou plaça dans des familles le plus grand nombre des enfants; il n'en resta qu'une vingtaine dans l'établissement, qui ne fut pas supprimé, comme on l'a souvent écrit, mais seulement réduit à des proportions plus modestes. Cette réorganisation fournit à Zschokke une occasion toute naturelle pour éloigner Pestalozzi. Il le renvoya à Lucerne (8 juin); et le directoire décida (17 juin) qu'une indemnité de 400 fr. lui serait accordée pour ses services comme directeur de l'orphelinat pendant six mois.

Pestalozzi regardait son éloignement de Stanz comme temporaire. Il s'était résigné à cette interruption de l'œuvre commencée, parce que les circonstances en faisaient une nécessité, et aussi parce que l'état de sa santé, fortement atteinte par les fatigues excessives qu'il s'était imposées, lui commandait de prendre du repos. Il se rendit aux bains du Gurnigel, dans les montagnes bernoises, et y séjourna quelques semaines. Là il commença à écrire, sous la forme d'une lettre à un ami, le récit de ce qu'il avait tenté de faire à Stanz. Mais il n'acheva pas alors la rédaction de ce travail : ce fut seulement huit ans plus tard qu'à la demande de Niederer* il le reprit et le compléta. Son manuscrit fut publié dans les numéros 7, 8 et 9 de la Wocliensclirift fur Menschenbildung (1807) sous le titre de Pestalozzi et son établissement à Stanz {Pestalozziund seine Anstalt in Stanz). Ce récit, retouché sous l'influence de Niederer, n'a qu'une médiocre valeur comme document histori(iue ; mais on y trouve des pages intéressantes de pédagogie, particulièrement au point de vue de l'éducation morale. M. de Guimps en a publié, au chapitre- vm de son Histoire de Pestalozzi, une traduction qui laisse beaucoup à désirer.

Uargdorr. « l.a méthode » (1799-1801).

Stapfer fait enToyer Pestalozzi à Burgdorf (juillet 1799). L'école enfantine de M»» Slâhli. — Le désir de Pestalozzi de retourner à Stanz n'est pas accueilli. Le gouvernemeat ht>l\fétlque lui accorde des secours financiers en vue de la création d'un institut d éducation (février 1800) — Résultats obtenus par Pestalozzi dans l'écsle enfantine. Il devient instituteur d'une école communale de garçms (mai 1800). — Association avec Kriisi. — Pestalozzi maître d école, d'après Ramsauer. — Buss et Tubler se joignent à Pestalozzi. — La « Société des amis de l'éducalion ». Premier exposé fait par Pestalozzi de sa « méthode » (juin). — Le gouveniemeni helvétique accorde à Pestalozzi le château de

Burgdorf ^juillet). — Rapport des coromiisaires de la Société des ami-, de l'éducation. — Pestalozzi abandonne les fonctions d'instituteur communal et ani once la créatioa d'un pensionnat de fçarçons et d'une école normale (octobre 1800). —Il écrit Comrmnt Gertrwie instruit ses enfants (1801). Analyse de cet ouvrage.

cf Des hauteurs du Gurnigel, dit Pestalozzi, je voyais se dérouler à mes pieds la belle vallée sana limites; jamais encore je n'avais joui dune vue si étendue ; et cependant, devant ce spectacle, je sone;eais au peuple mal instruit bien plus qu'à la beauté du paysage. Je ne pouvais pas vivre sans mon oeuvre. »

Le ministre Stapfer, qui avait deviné le génie de Pestalozzi, ne l'abandonna pas. Sur sa proposition, le directoire helvétique (presque entièrement renouvelé sous la présidence de Laharpe et installé à Berne depuis le mois de mai 1799), venait de décider la création à Burgdorf d'une école normale d'instituteurs, qui devait être placée sous la direction d'un homme de beaucoup de talent, Fischer, professeur extraordinaire de pliilosophie et de pédagogie à l'Université de Berne et disciple du philanthropiniste Salzmann *. Fischer s'était aussitôt, rendu à Burgdorf, et, en attendant que l'école normale pût s'ouvrir, il s'occupait à réorganiser les écoles de la ville. Stapfer pensa que Pestalozzi trouverait là un terrain favorable pour la continuation de ses expériences pédagogiques ; à la date du 23 juillet, il adressa au directoire helvétique un rapport (rédigé en français) où il disait :

a Citoyens directeurs, vous connaissez et vous estimez avec tous les amis de l'humanité le citoyen Pestalozzi; vous déplorez avec eux qu'il n'ait pu tranquillement exécuter à Stantz ses vues philanthropiques et faire l'essai complet du plan d'éducation qui dans son roman de Léonard et Gertrude a fait l'admiration de tous les hommes éclairés, et dont quelques idées ont été exécutées en partie à l'étranger, à Wurzbouig et à Bamberg, dans le Brandebourg, à Hanovre, dans la Saxe électorale et jusqu'en Bohême, pendant que nos anciens gouvernements, au grand étonnement des princes mêmes, ne donnaient aucune attention à l'homme célèbre que nous avons le bonheur de compter parmi nos concitoyens.

» Ne pouvant aujourd'hui réaliser ses projets dans toute leur étendue, il désirerait au moins en essayer l'exécution partielle. 11 a découvert une méihode très simple d'apprendre à lire aux enfants. Vous savez, citoyens directeurs, que cette partie fondamentale de l'instruction est une des plus difficiles, qu'elle absorbe un temps précieux et que les plus grands hommes se sont occupés de son perfectionnement. Celle de Pestalozzi, fondée sur la nature de l'esprit des enfants, appelle à son secours, dans des proportions adaptées aux développements successifs de l'intelligence des enfants, la mémoire, l'imagination et l'entendement, et a le mérite d'être infiniment économique de temps pour l'élève et de peines pour l'instituteur.

« Le citoyen Pestalozzi désire d'en faire l'application dans les écoles de Berthoud (Burgdorfl, commune qui lui présente dans ses établissements scholastiques et dans le secours de quelques instituteurs des ressources qu'il ne trouverait pas facilement ailleurs.

» Il ne demande du gouvernement qu'une autorisation de faire des expériences pédagogiques dans cet endroit et une injonction aux autor'tés et aux instituteurs du lieu de concourir de tous leurs moyens à l'accomplissement de ses vues. Il ne demande ni salaire ni titre : il se borne à désirer un logement dans une maison nationale. »

Le directoire helvétique approuva les propositions du ministre ; il accOida à Pesialozzi l'auto-

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risation d'enseigner dans les écoles élémentaires de Uurgdorf, lui donna un logement gratuit dans le rhàieau de cette ville, à côié de Fischer, et lui alloua une indemnité trimestrielle de 160 livres suisses (dix louis), qui devait lui être continuée aussi longtemps que durerait son travail.

La méthode de lecture que Pestalozzi se proposait d'expérimenter, et qu'il avait déjà employée à Stanz, consistait en ceci : Il faisait apprendre par cœur aux commençants l'alphabet sous cinq formes différentes, enjoignant successivement les cinq voyelles à toutes les consonnes, en avant et en arrière : ab, ba, ec, ce, id, di, of, fo, ug, gu, etc. Puis venaient les combinaisons d'une voyelle et de deux consonnes : bud, dub, bic, cib, f'ag, gaf, etc. Enfin il faisait épeler des mots longs et difficiles, en partant de la syllabe initiale et en y ajoutant successivement les autres éléments du mot : eph, ephra, ephrdim; bue, bucé, bucéphale ; apho, aphoris, aphorisme; mv, muni, munici, municipal, municipalité. [Pestalozzi und seine Anstalt in Stanz, dans la Wochcnschrift, n" 9, p. 132.)

L'école qui fut d'abord assignée à Pestalozzi pour y faire ses « expériences pédagogiques» était celle des habitants non-bourgeois [Hintersàssen- Schule), dont l'institeur, Samuel Dysli, exerçait en même temps le métier de cordonnier. Mais celui-ci réclama, et les parents des élèves se joignirent à lui : ils déclarèrent qu'ils n'entendaient pas laisser expérimenter une méthode nouvelle sur leurs enfants. Heureusement Pestalozzi avait trouvé à Burgdorf deux protecteurs éclairés, le sous-préfet Schnell et le D^ Grimm, qui intervinrent en sa faveur : ils obtinrent pour lui, du conseil communal, l'autorisation d'enseigner dans l'école enfantine dirigée par M^e Marguerite Stâlili, qui comptait environ vingt-cinq élèves de cinq à huit ans, garçons et filles.

« Là, raconte Pestalozzi, je me mis à brailler Vabc du matin au soir et à reprendre, sans aucun plan, la marche empirique que j'avais dû interrompre à Stanz. J'accumulai sans me lasser des combinaisons syllabiques; je remplis des cahiers entiers de séries de syllabes et de séries de nombres ; je cherchai par tous les moyens à simplifier le plus possible les éléments de l'épellation et du calcul, à les présenter sous des formes appropriées aux lois de la psychologie, et qui dussent conduire l'enfant, graduellement et sans lacunes, du premier pas an second, puis, une fois le second bien assuré, lui faire franchir rapidement et sûrement le troisième et le quatrième... Cependant après avoir déjà élaboré durant des mois tous les matériaux élémentaires de l'enseignement, et avoir tout fait pour les amener au plus extrême degré de simplicité, je n'en apercevais pas encore l'enchaînement, ou du moins je n'en avais pas entièrement conscience ; mais d'heure en heure je sentais que j'avançais, et que j'avançais à grands pas. ^) {Comment Gertrude iristruit ses enfants, r« lettre.)

Gescahiers que Pestalozzi remplissaitde syllabes et de chiffres, c'étaient les manuscrits des livres élémentaires qu'il projetait de rédiger pour l'enseignement simplifié de la lecture et du calcul. Il comptait, une foiç son travail achevé, retournera Stanz.

En effet, l'orphelinat de Stanz subsistait toujours. Après l'éloignement des troupes françaises, en août, Zschokke avait fait rentrer dans rétablissement la plupart des élèves qui avaient été congédiés; un instituteur nommé Gut fut chargé de l'enseignement ; peu après, Zschokke et le curé Busiiiger adressèrent au ministre Rengger et au directoire deux mémoires contenant un plan de réorganisation (octobre et novembre). Zschokke se montrait sévère pour l'administration de Pestalozzi,

auquel il reprochait du gaspillage, de la malpropreté, de la brutalité dans ses rapports avec les enfants. Quant à Businger, nous avons rappelé plus haut la phrase qui résume son jugement. Le directoire helvétique demanda l'avis de Stapfer; celui-ci répondit (18 novembre 1799) par un éloge chaleureux de Pestalozzi et par la proposition de le replacer au poste qu'il avait dû momentanément abandonner. Il faut citer les principaux passages de cet important document, qui est rédigé en français :

« Je diffère entièrement d'opinion, dit Stapfer, avec l'estimable auteur du mémoire. Il commence par insinuer que le citoyen Pestalozzi n'était pas propre à la direction de cet institut. Je suis fâché de dire que les citoyens Zschokke et Businguer, en conséquence de préventions, dont je n'examinerai ni la source, ni la nature, ne se sont pas comportés envers ce vieillard célèbre et inappréciable de manière à ce qu'il ait lieu d'être content. Ils ont répandu sur son compte des plaintes exagérées et paralysé un établissement qui promettait des résultats heureux à la patrie.

» Ils accusent le citoyen Pestalozzi de gaspillage, de malpropreté, de brutalité, et d'avoir aliéné les affections de ses élèves.

u Quant au premier point, Pestalozzi en appelle à un examen sévère et surtout au témoignage du citoyen Truttmann. Il me paraît qu'on ne peut pas refuser des vues économiques à un homme qui seul s'est chargé d'être l'instituteur et le surveillant de 60 enfans et de l'.i'lministration de l'établissement où ils se trouvaient. Le pauvre Pestalozzi s'est tué à force de travail pour épargner des employés, et il fallait toute sa passion pédagogique pour rendre sa position tenable.

» Quant à la propreté, je n'ai jamais entendu s'en plaindre les nombreux voyageurs qui sont allés le voir et le surprendre au milieu de ses élèves pendant tout le temps qu'il a passé dans cet institut.

» Il proteste n'avoir employé que les châtiments indispensables, et en vérité dans un rassemblement de 60 jeunes enfans, mal élevés et infectés de tous les vices qui font de la race des mendians le fléau de la société, il ne faut pas mettre quelques soufflets au rang des superfluités.

» Enfin l'attachement de ces enfans pour le citoyen Pestalozzi n'est pas douteux, mille et mille témoins en déposent, et il n'y a pas la moindre probabilité à l'assertion des détracteurs (Zschokke et Businguer) de Pestalozzi.

» Toujours est-il infiniment dommage et pour notre patrie et pour rhumanité en général que Pestalozzi n'ait pas à Stantz pu suivre le cours de ses projets. »

Stapfer rappelle ensuite « les points principaux du plan de Pestalozzi, tels qu'ils sont indiqués dans son ouvrage classique : Lienhird et Hertrude. » Et il indique en ces termes les résultats qui pourront être obtenus :

« Si le projet réussit, il le faudra prendre pour modèle, et lui assimiler tous les autres instituts d'éducation publique élémentaire. S'il ne réussit qu'en partie, on aura recueilli, dans un siècle où on fait une espèce de cours de physiiine expérimentale avec le genre humain, de nouvelles expériences intéressantes et utiles.

» Le citoyen Pestalozzi espère donner à son plan successivement une plus grande étendue, si les premiers essais réussissent.

» Il donne aux enfans des villages voisins la permission de visiter les écoles de son établissement. De jeunes instituteurs y seront admis pour s'exercer dans l'art d'instruire... Si le plan du citoyen Pestalozzi réussit, les parents n'auront plus de prétexte pour empêcher leurs enfans \ d'aller à l'école. Ils verront que leurs enfans y

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font des ouvrages qui les mettent à même de gagner IfMif pain de bonne heure. »

Slapfer conclut ainsi :

«. Il me parait donc important que le citoyen Pestalozzi soit placé là d'où les malheureux événements de la guerre l'ont éloigné. Il s'occupe aujourd'hui de perfectionner la méthode dinstruction élémentaire à Burgdorf et compte achever son essai dans trois ou quatre semaines. A C(!tte époque il ne cache pas qu'il se consacrerait (le nouveau avec plaisir à l'établissement de Stantz. »

Le plaidoyer de Stapfer fait honneur à ses sentiments ; mais il est permis de croire que ZschokkH et Businger avaient mieux jugé que lui la situation. Telle fut du moins l'opinion du directoire helvétique et celle du ministre de l'intérieur Rengger. On décida que Pestalozzi ne retournerait pas à Sianz, et que l'orphelinat serait placé sous la (Urection du curé Businger. Celui-ci conserva ces l'jtictions jusqu'en 1802, époque où l'établissement cessa d'exister.

Sur ces entrefaites, le directoire helvétique fut renversé par un coup d'Etat (7 janvier 1800), ( ontre-coup de celui du 18 brumaire en France. i-.e parti des « patriotes », que dirigeait Laharpe, dut céder le pouvoir à celui des « modérés », et les conseils remirent le gouvernement à une « commission executive » de sept membres. Rengger et Stapfer, toutefois, conservèrent leurs ministères.

Pestalozzi, dans son école de Burgdorf, avait continué à travailler à la rédaction de ses cahiers d'épellation et de calcul. Ayant du renoncer définitivement à l'espoir de reprendre son œuvre à Stanz, il songeait maintenant à réaliser son ancien projet : la création d'un institut, d'éducation à Neuhof; il désirait en outre publier les livres élémentaires dont il préparait les matériaux. Il s'adressa de nouveau à l'amitié de Stapfer. Le ministre des arts et sciences, toujours zélé pour la réussite d'une œuvre qu'il jugeait bonne, demanda à la commission executive d'accorder à Pestalozzi une avance de 1600 francs (100 louis), payables en dix versements trimestriels de 160 francs; cette avance était destinée à permettre de commencer l'impression des livres élémentaires, et à aider à la fondation d'un institut d'éducation ; pour faciliter la construction du bâtiment nécessaire, il demandait en outre que le gouvernement mît gratuitement à la disposition de Pestalozzi 200 arbres à prendre dans les forêts nationales aux environs de Neuhof. La commission executive accorda l'avance de 1600 francs ; quant au bois de construction, elle répondit que « le triste état des forêts nationales dans l'Argovie ne permettait pas d'y faire de coupes », mais que les arbres pourraient être pris dans les forêts d'un autre canton, au choix de Pestalozzi (25 février ISOO).

Pestalozzi exprima sa reconnaissance à la commission executive par la lettre suivante :

« Citoyens membres du gouvernement, jusqu'à cette heure j'avais craint de devoir mourir sans que ma patrie m'accordât son appui pour atteindre ce qui a été le but unique de ma vie. Vous pouvez juger, citoyens membres du gouvernement, combien mon cœur est transporté et combien je vous suis reconnaissant d'avoir par votre décision effacé ce doute de mon âme. Respect et fidélité à la patrie. Burgdorf, 6 mars 180D. Pestalozzi. » La création de l'institut était donc assurée; mais il fallait renoncer à l'installer à Neuhof, puisqu'on ne pouvait prendre du bois de construction dans les forêts de l'Argovie. La difficulté de trouver un autre emplacement allait retarder de quelques mois encore la réalisation du projet.

Cependant l'année scolaire était achevée, et à la fin de mars 1800 eut lieu, devant les membres

de la commission scolaire de Burgdorf, l'examen des élèves de l'école enfantine où Pestalozzi avait enseigné huit mois durant. C'était 1^ une épreuve décisive, qui devait permettre de ju^f^r, par de» faits palpables, de la valeur des procédés du maître. Les résultais deTcxiimen sont consignés dans une déclaration de la commission, adressée à Pestalozzi; voici ce qu'on y lit :

« Ce que vous vous promettiez de votre méthode d'enseignement s'est réalisé, autant que nous pouvons en juger. Vous avez fait voir rjuelles force» existent déjà dans les plus jeunes enfants, et par quelle voie ces forces doivent être développées, chaque talent découvert, exercé et dirigé. Les étonnants progrès de vos jeunes élèves sont une preuve évidente que tout enfant est propre à quelque chose, lorsque le maître sait discerner ses aptitudes et les diriger avec la sagacité d'un psycliologue. Votre façon d'enseigner montre comment doivent être posés les fondements de l'instruction, pour que sur ces fondements on puisse continuer à bâtir avec un profit réel... A cet âge de cinq à huit ans, où les enfants, soumis à la torture de l'ancienne méthode, apprenaient à connaître les lettres, à épeler et à lire, vos élèves n'ont pas seulement accompli cette lâche dans un degré de perfection inconnu jusqu'à présent, mais les plus habiles d'entre eux se distinguent déjà comme calligraphes, dessinateurs et calculateurs. Chez tous vous avez su éveiller et cultiver le goût de l'histoire, de l'histoire naturelle, du toisé, de la géographie, etc., dételle sorte que leurs futurs instituteurs, s'ils savent profiler avec intelligence de cette préparation, verront leur travail grandement facilité... Mais votre méthode a encore cet avantage sur celles qu'on a employées jusqu'ici : c'est qu'elle est particulièrement propre à êire suivie dans la famille, et qu'une mère, une sœur aînée, ou même une servante intelligente peut l'appliquer sans cesser de vaquer à ses occupations. Quel avantage pour les communes, pour les parents et pour les enfants ! »

Pestalozzi venait enfin de gagner son procès, de prouver qu'il était bon à quelque chose, et que le rêve de sa vie n'était pas une chiinère. Il avait alors cinquante-quatre ans.

Sa joie fut troublée par une nouvelle qui lui arriva de Neuhof, en avril. Son fils Jacques, dont la santé était de plus en plus ébranlée, venait d'être frappé d'une attaq'ie de paralysie, et l'on craignait pour sa vie. Pestalozzi accourut auprès de lui. « Le malade, écrit M™* Pestalozzi dans son journal, resta neuf jours entre la vie et la mort. Sa chère femme et Lisbeth le soignèrent nuit et jour avec un infatigable dénouement. On me fit appeler de Hallwyl, et on appela aussi le cher papa, qui était à Burgdorf. » Une amélioration s'éiant produite, Pestalozzi put bientôt retourner à sa tâche commencée.

Son succès lui avait valu de l'avancement : ce fut en qualité d'instituteur de la seconde école de garçons [zweite Knabenschnle) qu'il commetiça en mai 1800 la seconde année de son enseignement à Burgdorf. En même temps, un changement important s'accomplissait dans sa situation.

En janvier 1800, la ville de Burgdorf avait vu arriver une troupe de vingt-huit enfants pauvres, garçons et filles, envoyés du canton d'.Appenzell par le pasteur Steinmiiller sous la directio i d'un jeime instituteur nommé Kriisi*; un peu plus tard, un second convoi, venant du môme cantoti, suivit le premier. Ces enfant^ furent placés dans des familles charitables, et KrOsi ouvrit 'ine école à leur usage. C'était à Fischer qu'était due l'initiative de cet acte de bienfaisance. Il s'attacha Krusi comme élève, s'appliquant à lui doinier les connaissances pédagogiques qui lui faisaient défaut. Mais en avril Fischer, dont le projet d'école

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normale n'avait pu se réaliser, dut retourner à Berne, où bientôt après une maladie l'emportait brusquement (4 mai). Krûsi restait, seul avec ses , enfants appenzellois, sans direction. Pestalozzi, j qui avait appris à le connaître et à l'estimer, lui ' proposa alors de réunir leurs deux écoles en une seule, et Kiiisi accepta cette association avec empressement.

Ce fut une bonne fortune pour Pestalozzi que d'avoir rencontré Krûsi ; car il lui fallait absolument un collaborateur pouvant suppléer à sa propre insuffisance pratique. Aussi longtemps qu'il s'était agi seulement d'enseigner l'alphabet à des enfants de cinq à huit ans dans la petite école de M"* Stahli, il avait pu obtenir des succès ; mais maintenant qu'il avait dû prendre la direction d'une classe nombreuse d'élèves plus âgés, il sentait bien que la tâche dépassait ses forces.

Nous possédons un document précieux qui nous montre Pestalozzi dans ses fonctions de maître d'école, et qui se rapporte h ce moment-là : c'est une page de l'autobiographie écrite, trente-huit ans plus tard, par Ramsauer*, l'un des enfants appenzellois envoyés à Burgdorf au commencement de 1800. Ramsauer, qui avait alors dix ans, entra comme élève dans l'école de Pestalozzi après l'association avec Krûsi ; et voici comment il a retracé ses souvenirs d'écolier:

« Dans cette école, tout l'enseignement devait, selon les idées de Pestalozzi, se concentrer sur ces trois points : le langage, le nombre et la forme. Il n'existait aucun programme proprement dit, ni aucun tableau de l'emploi du temps; Pestalozzi n'avait pas d'heures déterminées pour chaque objet d'études et, le plus souvent, il continuait la même leçon pendant deux ou trois heures de suite. Nous étions une soixantaine d'élèves, garçons et filles, de huit à quinze ans ; la classe durait de 8 à 11 heures le matin et de 2 à 4 heures l'après-midi. L'enseignement comprenait exclusivement le dessin, le calcul et les exercices de langage. On ne nous faisait ni lire ni écrire ; aussi les écoliers n'avaient-ils ni cahiers ni livres ; on ne nous faisait non plus apprendre par cœur aucun texte, soit religieux, soit profane. Nous avions des ardoises et de la craie rouge : et pendant que Pestalozzi nous faisait répéter des phrases d'histoire naturelle, comme exercices de langage, nous dessinions ce que nous voulions, sans qu'on nous donnât aucune direction. Mais nous ne savions que dessiner : les uns faisaient des bonshommes, les autres des maisons, les autres des lignes et des arabesques selon leur fantaisie. Pestalozzi ne regardait jamais ce que nous avions dessiné, ou plutôt barbouillé ; mais on voyait à nos vêtements, et surtout aux manches et aux coudes, que nous avions usé de la craie. Pour le calcul nous avions, pour chaque groupe de deux élèves, un petit tableau collé sur carton, divisé en carrés dans lesquels étaient des points que nous devions compter, additionner, soustraire, multiplier et diviser. C'est de ces exercices que Krûsi et Buss tirèrent d'abord les tableaux des unités, et plus tard ceux des fractions. Mais comme Pestalozzi se contentait de faire répéter après lui à la file, sans jamais interroger, sans donner de problème à résoudre, ces exercices, qui étaient d'ailleurs ex cellents, restaient sans grand résultat. Il n'était pas assez patient pour faire récapituler ou pour poser des questions, et son ardeur l'emportait trop pour qu'il songeât à s'occuper de tel ou tel écolier en particulier. Ce qu'il y avait de mieux dans son enseignement, c'étaient les exercices de langage, ceux du moins qui avaient pour objet les tapisseries de la salle de classe, et qui étaient de véritables ex(!rcices d'intuition. Ces tapisseries étaient très vieilles et déchirées, et nous passions

quelquefois deux ou trois heures de suite h en examiner les figures et les trous et à dire ce que nous remarquions quant à leur forme, leur nombre, leur position et leur couleur, en exprimant nos observations en phrases do plus en plus développées. Il nous demandait : Garçons, que voyezvous ? (Il ne s'adressait jamais aux filles.) » Répouse. Un trou dans la paroi.

Une déchirure dans la paroi.

» Pestalozzi. Bien 1 Répétez après moi :

Je vois un trou dans la tapisserie.

Je vois un long trou dans la tapisserie.

Derrière le trou, je vois le mur.

Derrière le trou long et étroit, je

vois le mur.

Répétez encore après moi :

Je vois des figures sur la tapisserie.

Je vois des figures noires sur la tapisserie.

Je vois des figures noires et rondes

sur la tapisserie.

Je vois une figure jaune et carrée

sur la tapisserie.

Près de la figure jaune et carrée je

vois une figure noire et ronde.

La figure carrée est jointe à la figure ronde par une large raie noire, etc. » » Les exercices de langage empruntés à l'histoire naturelle étaient moins bien conçus. Il parlait le premier, et nous devions répéter après lui, tout en dessinant, comme je l'ai dit. Il nous faisait dire, par exemple :

Amphibies. Amphibies à pattes, amphibies sans pattes.

Singes. Singes à queue, singes sans queue.

Nous ne comprenions rien à ces expressions, car il ne nous les expliquait pas; d'ailleurs, il parlait d'une voix chantante, si vite et si indistinctement, que ce qu'il disait était inintelligible; en outre, comme il criait à tue-tête, il ne pouvait entendre ce que nous répétions, d'autant moins qu'il ne nous attendait jamais après avoir prononcé une phrase, mais continuait sans s'arrêter. Ce qu'il disait était écrit sur une grande feuille de carton, et, en général, nous nous contentions de répéter le dernier mot ou la dernière syllabe de la phrase. Il n'était pas question d'interrogations, ni de récapitulation.

» Comme Pestalozzi, dans le feu de son enseignement, ne s'astreignait pas à des heures déterminées, il arrivait ordinairement que la leçon commencée à 8 heures se prolongeait jusqu'à 1 1 heures sans interruption ; et à partir de 10 heures il était déjà tout enroué et fatigué. En général, nous apprenions qu'il était 11 heures au bruit que faisaient dans la rue les écoliers d'autres classes; et alors nous nous hâtions de partir, sans saluer le maître.

» Quoique Pestalozzi ait toujours défendu plus tard à ses collaborateurs d'user de punitions corporelles, il s'en servait lui-même dans son école et distribuait libéralement des soufflets à droite et à gauche. Il faut dire que la plupart des écoliers lui faisaient la vie très dure : aussi avais-je vraiment pitié de lui, et je me tenais d'autant plus tranquille ; il le remarqua bientôt, et quelquefois, après la sortie de l'école à 1! heures, il m'emmenait avec lui à la promenade ; tous les jours, quand le temps était beau, il allait sur les bords de l'Emme pour y chercher des pierres. Je devais en ramasser aussi, quoique cela me semblât bien singulier ; car il y en avait des millions, et je ne savais pas lesquelles il fallait choisir. Lui-même n'y connaissait pas f2^rand' chose; néanmoins, il en remplissait quobidieiinemeDt ses

PESTALOZZI

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poches et son mouchoir, et les emportait cliez lui, où il les mettait dans un coin et ne les regardait plus. Il a conservé cette manie toute sa vie. »

Pestalozzi parle en ces termes de son association avec Krusi :

« Après la mort de Fischer, je proposai à Krûsi de réunir son école à la mienne. Ce fut un allégement sensible dans notre situation à tous deux ; mais d'autre part, les difficultés que rencontrait l'exécution de mon plan s'en accrurent. Il y avait déjà, entre les enfants de Burgdorf qui fréquentaient mon école, de grandes inégalités d'âge, d'éducation, de moralité ; l'adjonction des enfants appenzellois augmenta les difficultés, parce que, tout en présentant les mêmes inégalités, ils apportaient en outre dans ma classe une grande liberté d'allures. Aussi le manque d'une organisation solide de ma méthode d'enseignement, qui ne pouvait être considérée encore que comme un simple essai, se faisait-il sentir tous les jours d'une façon plus pénible. »

Heureusement Pestalozzi approchait du terme de ses épreuves. La chance avait tourné, et maintenant tout devait lui réussir. II avait trouvé en Kriisi un premier collaborateur; deux autres s'offrirent à lui presque au même moment.

« Dès les premiers jours de notre association, dit-il, Kriisi manifesta le désir de se rendre à Bâie, pour y raconter à son ami Tobler * la mort de Fischer et lui parler de sa situation actuelle. Je saisis cette occasion pour lui dire que j'avais absolument besoin d'aide pour mes travaux littéraires, et que je serais très heureux, si la chose était possible, de m'associer Tobler, que je connaissais déjà par sa correspondance avec Fischer. Je lui dis aussi que, pour réaliser mes projets, il m'était indispensable de trouver un homme qui sût dessiner et chanter. » En effet, ni Pestalozzi ni Kriisi n'étaient eu état d'enseigner le chant et le dessin.

Kriisi partit pour Bâle, profitant de quelques jours de vacances (celles de la Pentecôte, probablement), L'Appenzollois Tobler, auquel il allait rendre visite, était un étudiant en ihéologie qui avait pendant plusieurs années exercé les fonctions de précepteur ; en ce moment, il était placé à la tête d'un institut où avaient été recueillis quelques enfants pauvres venus de la Suisse orientale, comme ceux que Kriisi avait amenés à Burgdorf. 11 indiqua à son ami, pour l'emploi de maître de dessin et de chant, un jeune Wurtembergeois nommé Buss, qui travaillait alors à Bâle dans un atelier comme ouvrier relieur, mais qui avait fait quelques études, connaissait la musique, et aimait à dessiner. Aux premières ouvertures que Kriisi fit à Buss, celui-ci accepta avec joie; et, « sans s'informer du salaire ni des conditions, il accourut auprès de Pestalozzi ». Tobler lui-même, qui connaissait Pestalozzi de réputation, et avait entendu parler de ses expériences pédagogiques, fut très frappé de ce que lui en dit Kriisi ; mais il ne put se décider sur le champ à abandonner son école. Son irrésolution dura quelques semaines; après quoi, cédant au désir qu'il éprouvait d'apprendre à connaître de plus près la nouvelle méthode, il quitta Bâle à son lour pour rejoindre Pestalozzi.

Aucun des biographes de Pestalozzi n'a donné d'indications précises sur la daie de l'arrivée de Buss et de Tobler à Burgdorf. Morf (t. I, p. 238) place le voyage de KrUsi à Bâle « dans les vacances d'été », c'est-à-dire en juillet ou en aoiit. Or, il résulte d'une lettre de Krûsi publiée par Morf lui-même dans son second volume (p. 69) que ce voyage eut lieu au milieu de mai (« Je suis allé à Bâle la semaine dernière », écrit Krusi le 21 mai) ; Buss doit donc être arrivé à Burgdorf en mai, et Toblervers la fin de juin (le 17 juin Tobler

était encore à Bâle, d'où il écrivait à Niederer). Ces dates s'accordent bion avec le témoignage de Pestalozzi, qui en janvier 1801 dit (Hïe dertrud ilire Kinder lehrt, 2* lettre) que Tob'er et Buss sont avec lui depuis huit mois.

« Notre associaiion, dit Krûsi {Erinnerungen aus meinem pndarjogiscken Lehen, p. 1.^;, se composait désormais <le quatre membres, bien dissemblables entre eux et réunis par un singulier concours de circonstances : un fondateur, qui à sa haute réputation d'écrivain joignait celle d'un songe-creux et d'un homme incapable de rien de pratique, et trois jeunes gens : un précepteur qui, après une jeunesse négligée, s'était lancé tout à coup dans les études universitaires, et que son goût portait vers les expérienc<;s pédagogiques ; un relieur, qui consacrait ses heures de liberté à cultiver le chant et le dessin, ses délassements favoris; et un instituteur de village, qui exerçait son métier de son mieux sans l'avoir appris. »

Sur ces entrefaites, le ministre Stapfer, le souspréfet Sclinell et quelques autres hommes d'initiative fondèrent (juin) une « Société des amis de l'éducation ». A peine constituée, cette Société chargea une commission d'aller étudier sur place la tentative pédagogique de Pestalozzi. Avant de se rendre à Burgdorf, la commission invita Pestalozzi à lui adresser un court résumé « de ses principes et de ses procédés ». Il prit la plume, et rédigea un mémoire d'une vingtaine de pages qui porte la date du 27 juin 1800; c'est là qu'on trouve pour la première fois un exposé de ce qu'il appellera désormais « sa méthode ».

Quelques mois auparavant, de son propre aveu, il ne voyait pas encore clair dans ses idées ; maintenant il a trouvé le fil conducteur. Et c'est une circonstance fortuite, nous dit-il, qui lui a subitement révélé à lui-même la formule qu'il cherchait, a Dans l'accomplissement de ma tâche scolaire, à laquelle je me consacrais depuis huit heures du matin jusqu'à sept heures du soir, sauf quelques heures d'interruption, je rencontrais à chaque instant des faits qui témoignaient de l'existence des lois physico-mécaniques selon lesquelles notre esprit reçoit et conserve plus ou moins facilement les impressions extérieures. J'organisais chaque jour mon enseignement d'une façon plus conforme au sentiment que j'avais de ces règles ; mais je n'avais pas réellement conscience de leur principe. Un jour, Glayre, membre du conseil exécutif, à qui j'essayais d'expliquer ma manière de procéder, me dit : Vous voulez mécaniser L'éducation. Ce fut pour moi un trait de lumière. » {Comment (iertrude inst'-uit ses enfants, l^^ lettre.) Le Vaudois Glayre, dont parle ici Pestalozzi, était un homme fort distingué ; il avait fait partie du directoire helvétique pendant quelques mois, en 1798 ; il en avait élé ensuite éliminé comme modéré. Le revirement politique du 7 janvier 1800 fit de lui un membre de la commission executive (désignée plus tard par le titre de conseil exécutif). Il était alors grand-maître de la franc-maçonnerie de la Suisse romande.

Le mémoire adressé à la commission de la Société des amis de l'éducation est un développement de cette formule que Glayre avait fournie à Pestalozzi : « mécaniser l'éducation ».

a Je cherche, dit-il dès la première ligne, à psychologiser l'éducation. » Et il explique ce néologisme, qui sous sa plume est un équivalent de l'expression employée par Glayre, en aj^'Utant : K II s'agit de soumettre les formes de tout enseignement aux lois éternelles soloii lesquellci. l'esprit humain s'élève des intuitions sensibles aux idées claires {von siyinlichen Anschauuni^en sici zu deut lichen Begriffen erhebt). J'ai cherché à simplifier, conformément à ces lois, les éléments

PESTALOZZI

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de toutes les connaissances Inimaines, et à les disposer en séries psychologiquement ordonnées. » Les lois psychologiques de l'acquisition des connaissances se découvrent à nous par l'étude des lois physiques que nous voyons agir dans la nature. « Le mécanisme de la nature sensible de l'homme est dans son essence soumis à ces mômes lois auxquelles obéit la nature physique dans le développement de ses forces. D'après ces lois, tout enseignement doit graver d'abord au plus profond de l'esprit humain ^es traits ineffaçables, les parties essentielles de chaque ordre de connaissances ; puis rattacher graduellement à ce premier fonds les choses moins essentielles, en les y enchaînant d'une façon méthodique et sans lacunes ; et faire en sorte de maintenir entre toutes les parties, jusqu'aux plus éloignées, un lien organique, de façon à constituer un tout vivant et bien proportionné. » Il résume enfin sa pensée dans cette définition, où il répète ses premières paroles en les précisant : « Le problème à résoudre est donc celui-ci : adapter les éléments de chaque art et de chaque science à la constitution intime de mon esprit, en suivant les lois psychologico-mécaniques selon lesquelles l'esprit s'élève des intuitions sensibles aux idées claires. »

C'est la première fois que Pestalozzi emploie le mot d'intuition, et l'on voit quelle est la signification qu'il y attache. Toute connaissance vient des sens, voilà sa doctrine psychologique. Mais ce vieil axiome, il n'a pas la prétention de l'avoir inventé, il le répète de confiance. Ce qui constitue son originalité, ce n'est pas d'avoir dit : « L'intuition etït la source de nos connaissances, » — on l'avait dit avant lui; c'est d avoir affirmé qu'il existe pour les intuitions une méthode naturelle de classement, selon laquelle elles doivent êire disposées en séries pour être présentées à l'esprit de l'enfani, et que la découverte de cette méthode doit transformer l'éducation en un art ayant ses lois certaines; c'est, en d'autres termes, d'avoir tenté de « mécaniser l'éducation ».

Pestalozzi avait maintenant deux auxiliaires qui partageaient avec lui le fardeau de l'enseignement, et un collaborateur lettré pouvant l'aider dans la rédaction des livres dont il méditait la publication. Il lui restait à trouver un local plus vaste, qui permît, de donner plus d'extension à son entreprise j)édagogique. 11 s'adressa de nouveau à Stapfer; et, par décret du 23 juillet 1800, le gouvernement helvétique lui accorda la jouissance gratuite du château de Burgdorf et d'une partie du jardin qui en dépendait, ainsi qu'une certaine quantité de bois de chaufl"age. Pestalozzi installa aussitôt son école dans les salles du château, et c'est là que la commission de la Société des amis de l'éducation vint lui rendre visite (août ou septembre). Le nipport de la commission {1er octobre) fit le plus grand éloge de la méthode et des résultats qu elle avait permis d'obtenir.

c( Nous avons remarqué tout d'abord, y lit-on, que les enfants de l'établissement de Pestalozzi apprennent, dans un temps très court, à épeler, à lire, à écrire et à calculer dans la plus grande perfection. Six mois suffisent pour les amener au degré où un instituteur de village aurait mis trois ans à les conduire. Il est vrai que les instituteurs de village ne sont ordinairement pas des Pestalozzi, et qu'on ne trouve pas non plus tous les jours des auxiliaires tels que ceux que Pestalozzi a trouvés. Mais il nous semble néanmoins que ce n'est pas au personnel enseignant que sont dus ces résultats extraordinaires, et que c'est à la méthode d'enseignement qu'il faut les attribuer. » Entrant ensuite dans le détail do ce qu'elle a vu, la commission raconte que dans une première classe elle a trouvé les plus jeunes élèves occupés à épeler et à calculer avec des lettres mobiles ;

dans une seconde classe les élèves plus avancés dessinaient l'alphabet sur des ardoises, et s'exerçaient à la lecture. Tous les enfants furent ensuite réunis dans la grande salle, où, rangés en ordre de bataille, ils exécutèrent des évolutions en uiarchant au pas et en chantant des airs suisses pour marcjuer la mesure.

La Société des amis de l'éducation, après avoir pris connaissance de ce rapport, décida d'inviter le gouvernement à donner un appui efficace à l'entreprise de Pestalozzi ; elle résolut en môme temps de publier elle-même un appel en faveur d'une œuvre qu'elle déclarait éminemment utile et patriotique. Schnell, qui depuis plus d'une année suivait avec un intérêt croissant la tentative du réformateur, fit, paraître de son côté une brochure intitulée « Lettre du sous-préfet de Burgdorf à un ami sur l'école de Pestalozzi », dans laquelle il se prononça chaleureusement en faveur de la méthode nouvelle Enfin, le conseil exécutif de la République helvétique alloua à Pestalozzi, pour le semestre d'hiver qui allait s'ouvrir, uue subvention de 500 francs.

Encouragé par ces marques de faveur, Pestalozzi prit une résolution décisive. Jusqu'à ce moment il n'était qu'un maître d'école au service de la commune de Burgdorf. Il voulut avoir un établissement à lui. Il se démit de ses fonctions d'instituteur public, et, le 24 octobre 1800, il annonça par la voie des journaux l'ouverture, au château de Burgdorf, d'un institut d'éducation, comprenant deux sections, un pensionnat de jeunes garçons (internat), et une école normale d'instituteurs (externat) ; il fut question un moment d'y joindre aussi un orphelinat, mais les ressources manquèientpour l'organiser. Le prix maximum de la pension était fixé à 20 louis ; la rétribution pour le cours de l'école normale, qui devait durer trois mois et ne comprendre que douze élèves à la fois, à 2 louis.

Pour organiser un internat, il ne suffisait pas d'avoir des maîtres : il fallait un personnel féminin propre à diriger l'administration intérieure de la maison. Tobler, qui était retourné à Bâle en septembre, en ramena le mois suivant sa cousine, personne d'âge et d'expérience; en même temps arrivèrent une sœur de Krusi et une sœur de Buss.

Il ne manquait plus que des élèves. Pestalozzi comptait, pour les obtenir, sur le patronage de la Société des amis de l'éducation. L'appel que cette Société devait publier parut le 20 lujvembre. Il donnait des éclaircissements sur le proj(;t d'institut de Pestalozzi, annonçait la prochaine publication d'une série de livres élémentaires, et engageait « les citoyens et les citoyennes de l'Helvétie >• à réunir par souscription une somme de 3200 francs, jugée nécessaire pour subvenir aux frais de l'entreprise. L'appel porte les signatures du ministre Rengger, de Liithi, Usteri et Fussli, membres du conseil législatif; de Wagner, directeur du gymnasB de Berne, et de Schnell, membre du tribunal suprême. Stapfer ne figure pas parmi les signataires, parce qu'il n'était plus là : en septembre 1800, il avait quitté le ministère des sciences et arts pour aller à Paris occuper le poste d'envoyé de la Bopublifiue helvéticiue.

On ne sait pas exactement à quelle date arrivèrent à l'institut les premiers élèves. Ils se recrutèrent surtout parmi les fils des membres du conseil législatif et des diverses administrations ayant leur siège à B M-ne. Outre les élèves payants, Pestalozzi admit dès le début des élèves gratuiis (Kamsauer fut de ce nombre), qui, en échange de leur entretien, étaient employés à divers services domestiques. Comme il se trouva parmi les élèves un certain nombre de catholiques, et que la ville de Burg>iorf est protestante, Pestalozzi s'entendit avec un prêtre de Soleure qui vint une foiS par semaine dire la messe et faire le catéchisme pour les enfants de sa confession.

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L'année 1800 s'achevait, donc par l'inauguration d'un vaste établissement où Pcstalozzi allait pouvoir, tout à la fois, continuer les essais pratiques de sa mciliode, et former des instituteurs qui l'appliqueraient. Il lui restait à soumettre au jugement du public le principe môme de cette méthode. C'est ce qu'il fit dans son livre Comment Gerlrude instruit ses enfants, dont la première lettre porte la date du 1" janvier 1801.

On se tromperait si, jugeant du contenu de ce livre par le litre que lui a donné l'auteur, on s'attendait à y trouver une continuation de gon roman. Il n'en est rien et, en dépit du titre, le personnage de Gerlrude ne joue aucun lôle dans cet ouvrage où la fiction n'a pas de place. 11 se compose d'une série de quatorze lettres adressées au libraiie Gessner (dans Tcdition de SeyfTaith le nombre des lettres est de quinze, parce que la septième a été divisée en deux). La foime épistolaire a permis à Pestalozzi de donner à son exposition quelque chose de plus vif (t de plus familier.

La première lettre est consacrée à une sorte d'autobiographie. « Depuis les années de mon adolescence, dit Pestalozzi, une seule pensée a fait battre mon cœur : tarir la source de la misère où je voyais le peuple plongé autour de moi. » Il raconte sa temaiive de Neuhof, puis ses années de misère et de désespoir, ses méditations solitaires. Quand il arrive aux événements de 17'J8, c'est avec une amertume qu'on s'étonne de trouver sous sa plume qu'il parle des hommes de la Uévolution helvétique; il leur reproche d'avoir méconnu ses capacités politiques, et donne à entendre que ce n'est point volontairement qu'il s'est résigné alors à ne pas jouer le rôle d'un homme d'État. « Mais, ajoute-t-il, sans le savoir et sans le vouloir, ils m'ont fait du bien; ils m'ont rendu à moi-même; ils m'ont cru incapable d'être autre chose qu'un maître d'école : je le suis devenu. » Il raconte ensuite son séjour à Stanz, son arrivée à Burgdorf, et ses premiers essais prati(|ues dans l'école de M'^e Siàhli. Il reproduit enfin, en l'accompagnant de commentaires et d'éclaircissements, une lettre écrite par Fischer à son ami Steinmùller, le pasteur de Gais; cette lettre, où Fischer analysait, probablement dans les premiers mois de 1800, les procédés d'enseignement de Pestalozzi, offre un certain intérêt : c'est la déposition d'un témoin impartial, qui nous fait, assister à la période embryonnaire de l'évolution de la u méthode », avant qu'elle méritât ce nom et lorsqu'elle n'offrait encore que des fragments non coordonnés.

Dans la seconde lettre, Pestalozzi, arrivant à sa liaison avec KrU^i, fait l'histoire de celui-ci, de son éducation, de ses expériences; il le montre, à Burgdorf, occupé à étudier les principes sur lesquels Pestalozzi fondait son enseignement, et en reconnaissant bientôt la justesse. Plusieurs pages sont consacrées à exposer les raisons qui amenèrent Krûsi à donner son adhésion à la méthode pestalozzienne. Vient ensuite un jugement porté par Tobler sur cette même méthode.

La troisième lettre est remplie presque en entier par la biographie de Buss, écrite par luimême; elle est suivie de l'appréciation faite par Buss de la méthode et de ses avantages.

Après avoir présenté au lecteur ses trois collaborateurs, Pestalozzi expose, dans les trois lettres suivantes, les lois du développement intellectuel de l'homme, telles qu'il cioit les apercevoir. Il répète d'abord ce qu'il a déjà dit dans le mémoire de juin 1800, analysé plus haut, sur l'intuition, origine de nos connaissances, et sur la nécessité de classer les intuitions en subordonnant les points accessoires aux points essentiels, luis il arrive au point capital de son livre, à ce qu'il regarde comme sa grande découverte :

« Ami, dit il, longtemps ces idées vives, mais confuses, sur les éléments de l'enseignement tourbillonnèrent ainsi dans mon esprit. Telles je les ai reproduites dans mon mémoire . mais même à ce moment je n'avais pas encore su découvrir entre elles et les lois du mécanisme physique un enchaînement continu, je n'étais pas parvenu à déterminer sûrement les éléments premiers qui devaient être le point de départ des séries de tios intuitions artificielles, ou pluiôi de la forme qu'assignerait à l'éducation de l'humanité l'essence môme de la nature de l'homme. Enfin, tout récemment, comme un Deus ex muc/iina, la pensée me vint que la source de toutes nos connaissances se trouve dans le nombre, la forme et le langagp, et soudain il me sembla qu'une lumière nouvelle m'éclairait dans mes recherches.

w Un jour, après de longs efforts pour atteindre mon but, ou plutôt au milieu de mes rêveries vagabondes sur ce sujet, j'en vins à me demander tout simplement quelle est et quelle doit être, dans cha(iue cas particulier, la manière de procéder d'un homme cultivé qui veut analyseï- convenablement et éclaircir peu i peu un sujet quelcontjue, obscur et compliqué à ses yeux.

» En pareil cas, il devra toujours diriger son attention vers les trois points suivants :

» 1° Combien d'objets a-t-il sous les yeux, et de combien de sortes?

» 2° Quelle apparence ont-ils? quelle est leur forme, leur contour?

» 3° Comment se nomment-ils? comment peuton se représenter chacun d'eux par un son, par un mot?

» Mais il est évident que le succès de cette recherche suppose chez cet homme le développement des facultés suivantes :

» 1" La faculté de saisir par la vue la forme des divers objets et de se la représenter;

» 2° La faculté de séparer ces objets les uns des autres au point de vue du nombre et de se les représenter nettement comme unité ou comme pluralité;

» 3° La faculté de répéter, au moyen du langage, cette représentation d'un objet au point de vue du nombre et de la forme, et de la rendre ainsi inoubliable.

)/ Je conclus donc que le nombre, la forme et le langage sont à eux trois les moyens élémentaires de l'enseignement, puisque la somme de tous les caractères extérieurs d'un objet se trouve rassemblée dans les limites de son contour et dans ses relations numériques, et que ma conscience se l'approprie au moyen du langage. L'art de l'enseignement doit donc prendre pour règle invariable de s'appuyer sur ce triple fondement pour arriver à ce triple résultat :

» 1° Enseigner à l'enfant à saisir chacun des objets qu'on lui donne à connaître comme une unité, c'est-à-dire comme séparé de ceux avec lesquels il paraît lié;

» 2° Lui enseigner à distinguer la forme de chaque objet, c'est-à-dire ses dimensions et ses prop». riions;

w 3" Le familiariser aussitôt que possible avec tout l'ensemble des mots et des noms de tous les objets qui lui sont connus.

» Et puisque l'instruction des enfants doit partir de ces trois points élémentaires, il est évident que les premiers efforts de l'art doivent tendre à donner à ces trois éléments la plus grande simplicité, la plus grande étendue et la plus grande harmonie possibles.

» Une seule difficulté me faisait encore hésiter à accepter ces trois principes élémentaires : je me demaiulais pourquoi toutes les qualités des choses qui nous sont connues par nos cinci sens ne seraient pas des éléments premiers de nos conuais-

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sanccs au même litre que le nombre, la forme et le nom? Mais je reconnus bientôt ceci : tous les objets possibles ont nécessairement le nombre, la forme et le nom ; tandis qu'aucune des autres qualités que nous font connaître nos cinq sens n'est commune à tous les objets : les uns possèdent celle-ci, les autres celle-là. Je reconnus ainsi entre le nombre, la forme et le nom, d'une part, et toutes les autres qualités d'autre part, cette différence essentielle qu'aucune de ces autres qualités des choses ne pouvait d-e envisagée con)meun élément premier de nos connaissances; en revanche, je reconnus nettement aussi que toutes ces autres qualités des choses, que nous percevons par nos cinq sens, se rattachent immédiatement à ces éléments premiers de nos connaissances ; et que, par conséquent, dansTinstruction des enfants, la connaissance de tontes les autres qualités des objets doit êira rattachée immédiatement à la connaissance préalable de la forme, du nombre et du nom. Je vis alors qne, par la connaissance de l'unité, de la forme et du nom d'un objet, la notion que j'en ai devient une notion déterminée [bestimmie E7'kenntniss); que, par la connaissance successive de ses autres attributs, cette notion devient une notion claire {klare Erkenntniss) ', qu'enfin par la connaissance de l'ensemble de tous ses caractères, cette notion devient une notion distincte (rfew^/îc/ie Erkennfniss).

» J'allai plus loin encore, et je reconnus que toutes nos connaissances proviennent de trois facultés élémentaires :

•) 1» La faculté d'émettre des sons, d'où vient l'aptitude au langage;

» 2* La faculté de représentation indéterminée, et purement sensible, d'où vient la connaissance des formes ;

» 3*^ La faculté de représentation déterminée, et non plus purement sensible, d'où vient la connaissance de l'unité et avec elle l'aptitude à compter et à calculer.

» Ainsi se trouve résolu le problème; et rien n'empêche plus d'appliquer les lois mécarnques, que je reconnais comme les bases de l'enseignement, aux formes de V enseignement que l'expélience des siècles a fournies au genre humain pour servir à son développement, l'écriture, la lecture, le calcul, etc. »

Cette application pratique de sa méthode aux procédés de l'enseignement, Pcstalozzi l'indique en détail dans les septième et huitième lettres, qui traitent de l'enseignement élémentaire du langage, de la forme et du calcul.

\1 enseignement élémentaire du langage comprend l'étude des sons, l'étude des mots, et l'étude proprement dite du langage. Pestalozzi veut que le petit enfant soit familiarisé avec les sons simples \ba ba ba, da da da, ma ma ma, la la la, etc.), avant même d'être en état de parler, afin que son oreille s'habitue à les saisir. Plus tard, la mère lui fera répéter les séries de syllabes qui composent VAbécé'/aire de la méthode. En même temps, il commencera l'étude des mots, ou plutôt l'étude des noms ; Pestalozzi est persuadé qu'il est de la plus haute importance pour l'enfant d'acquérir de bonne heure un vocabulaire très étendu, qui lui permettra de désigner chaque chose d'une façon exacte et précise. Il projette la composition d'un livre, le Livre des mères, qui donnera, a au moyen de gravures enluminée'^, des notions intuitives sur les objets et leurs propriétés ; le plan général de l'ouvrage est conçu de manière à passer en revue les choses les plus essentielles du monde extérieur. » Les mères feront voir ces images aux petits enfants; et pour que la mère la plus ignorante puisse s'aciiuiiter do sa tâche de première institutrice sans embarras et sans erreur, l'auteur placera entre ses mains un texte

qu'elle n'aura qu'à répéter mot à mot à l'enfant. Comme étude supplémentaire, l'enfant apprendra des séries de noms qui seront placés entre ses mains comme exercices de lecture lorsqu'il aura terminé son abécédaire, et qui désigneront les objets les plus importants dans l'ensemble du domaine de la nature, dans l'histoire et la géographie, dans toutes les branches des occupations humaines. « L'expérience m'a prouvé, dit Pestalozzi, qu'il est possible à l'enfant de les posséder à fond, jusqu'à les savoir entièrement par cœur, sans y consacrer plus de temps que pour apprendre à lire couramment. » L'étude proprement dite du langage, qui succède à l'étude des noms, doit enseigner à l'enfant à connaître et à nommer les qualités des objets ; puis à exprimer les conditions des objets, leurs changements d'état etleurs relations, au moyen des verbes et des mots accessoires. A cet effet, Pestalozzi extrait du dictionnaire des séries de substantifs, et place à côté de chacun d'eux les adjectifs qui lui conviennent, ouvrce-vej-sa; il veut aussi tirer du dictionnaire, « ce grand témoignage du passé sur tout ce qui existe, >> des séries de mots se rapportant à la géographie, à l'histoire, aux sciences physiques, aux sciences naturelles, et à l'homme. Quant à l'emploi du verbe, c'està-dire à la construction de la phras«, c'est, au premier degré, la mère qui l'enseignera : « Sans laisser échapper un mot de règle ou de théorie, la mère commencera par faire répéter des phrases simples à l'enfant ; » puis viendront des questions obligeant l'enfant à compléter une phrase dont sa mère lui donne le commencement ; « je passe ainsi la revue complète des déclinaisons et des conjugaisons, des verbes simples et des verbes composés... ; puis j'avance encore et j'élargis le cercle de ces exercices en construisant des phrases de plus en plus étendues, qui deviennent ainsi de plus en plus déterminatives et entrent graduellement dans des développements de plus j en plus variés ; chacune de ces phrases sera con- m juguée à toutes les personnes et à tous les ' temps;... afin d'augmenter encore la force Intel-, lectuelle acquise déjà par ces exercices, j'y joins des modèles de descriptions d'objets ou de faits matériels.... Je voudrais terminer la série de ces exercices de langage par un livre que je léguerai en mourant à mes élèves ; je me propose, dans cet ouvrage, de prendre occasion des principaux verbes de la langue pour apprendre aux enfants les considérations morales les plus importantes relatives aux états ou aux actions exprimés par ces verbes. » (Le livre dont parle ici Pestalozzi est évidemment celui qu'il a intiiulé le Maître d'école naturel; V. plus loin, p. 2319.)

Les procédés d'enseignement que nous venons de résumer offrent un singulier mélange d'excellent, de médiocre et d'absurde. Pestalozzi luimême a reconnu assez vite qu'il s'était trompé sur beaucoup de points, et il a renoncé à l'exécution de la plupart des projets qu'il annonçait là : « ils étaient inspirés, dit-il dans une note de 1820, par des vues qui n'étaient pas suffisamment " mûries. »

L'enseignement élémentaire de In forme a pour point de départ, l'art de mesurer, qui conduit au dessin ; le dessin conduit lui-même à l'écriture. L'art de mesurer s'enseignera au moyen d'un ABC de l'iittuiiion ; Pestalozzi entend par là une série de ntesures pouvant s'appliquer à toutes les formes possibles et permettre d'en évaluer les dimensions et les proportions : « cet ABC de l'intuition facilitera à l'enfant l'étude des formes autant que l'ABC des sons lui facilite l'étude du langage. » La base de l'ABG de l'intuition est le carré, regardé par Pestalozzi comme la figure élémentaire à lacjuelle on peut rapporter toutes les autres ; le carré est divisé par des lignes droites

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horizontales et verticales, et ces divisions fournissent des procédés certains pour déterminer et mesurer tous les angles, ainsi que le cercle et les arcs do cercle. Grâce aux exercices dont cet alphabet des mesures fournit la matière, « tout enfant peut parvenir à porter, surchacun des objets qui sont dans la nature, un jugement exact, fondé sur les proportions mêmes de cet objet et leur rapport avec celles des autres, puis savoir en parler dans un langage précis ; il arrive non seulement h juger, quand il regarde une figure, de la relation qui existe entre sa hauteur et sa largeur, mais k déterminer exactement le degré d'obliquité ou de courbure produit par une divergence quelconque entre la forme de cette figure et celle du carré, ainsi qu'à donner h cette divergence le nom qui la désigne dans l ABC de Cintuitio7i. » En d'autres termes, les enfants ainsi exercés ont « le compas dans l'œil». Le dessin vient tout naturellement à la suite de ces exercices : « c'est une mise en oeuvre des formes que l'enfant a observées et qu'il s'est assimilées; il débute par la ligne horizontale, passe ensuite à la ligne verticale, puis à l'angle droit, etc. ; et, à mesure que l'enfant devient plus habile et reproduit plus facilement ces figures, on s'en éloigne graduellement dans les modèles qui servent à les appli(iuer. •» L'écriture est une sorte de dessin linéaire particulier, qui n'est i)lus qu'un jeu pour l'enfant une fois qu'il a l'œil et la main convenablement exercés. Pour le dessin et l'écriture, Pestalozzi veut qu'on se serve au début du crayon et des tablettes d'ardoise : parmi les avantages que présente l'emploi de l'ardoise, il insiste sur celui-ci, que « l'enfant efface tout sur son ardoise, même ce qui est très bien réussi; ce point a une grande importance, car il est essentiel d'habituer l'homme à ne pas chercher une salisfaction de vanité dans l'œuvre de ses mains. »

Renseignement élémentaire du calcul, enfin, a pour principe fondamental cette formule : « Un et un font deux ; un de deux reste un. » Il se fait d'une façon toute concrète et sans le secours des chiffres. Au début, les petites tablettes de carton portant des lettres, au moyen desquelles l'enfant apprend l'alphabet, servent aussi à apprendre à compter, à additionner, à soustraire. Ces tablettes mobiles sont ensuite remplacées par un tableau où les unités sont figurées par des bâtons ou des points. Le calcul des fractions s'enseigne au moyen d'autres tableaux représentant des carrés divisés de diverses façons : un premier tableau comprend onze rangées composées chacune de dix carrés ; les carrés de la première rangée sont entiers, ceux de la seconde sont partagés en deux pariies égales, ceux de la troisième en trois, etc., jusqu'à dix ; un second tableau ofi're des subdivisions de ces divisions simples : les carrés qui étaient partagés, dans le premier tableau, en deux pariies égales, le sont ici en deux, quatre, six, huit, dix, douze, quatorze, seize, dix-huit, vingt parties; ceux de la rangée suivante en trois, six, neuf, etc.

Pas plus que les procédés pour l'enseignement de la langue, ceux que Pestalozzi avait imaginés pour l'enseignement des mesures, du dessin, du calcul ne devaient être définitifs : \ABC de fintuition et les livres élémentaires de calcul, rédigés d'après le programme tracé en LsOl et publiés en 1S03 ^V. p. 2319), furent promptement abandonnés.

Dans les trois lettres suivantes (neuvième, dixième et onzième), l'auteur revient sur les principes généraux (ju'il a posés antérieurement, pour y ajouter divers développements. On y rencontre des pages intéressantes, mais rien qui éclaire d'une lumière nouvelle les idées que nous connaissons déjà.

La douzième letire est consacrée à quelques considérations sur la nécessité de cultiver chez l'homme, non pas seulement les connaissances

[Kenntnisse], mais aussi les aptitudes pratiques {Ferti(jkeiten), ou l'application des faculiés intellectuelles et physiques aux divers modes d'activité qu'exigent la vie sociale et l'exercice d'une profession. « La culture des aptitudes physiques suppose un ABC spécial, c'esi-à-diro un ensemble de règles techniques donriant naissance à une série d'exercices qui, parlant du plus simple pour arriver graduellement au plus difficile, amèneraient les enfants avec certitude à la possession des divers genres d habileté pratique {Fertigkei(en) dont ils ont besoin. Mais cet ABC est encore à trouver. » Pestalozzi se contente de quelques indications sommaires à cet égard; s'il ne va pas plus loin, c'est qu'il serait chimérique, dit-il, d'espérer l'introduction dans les écoles populaires d'un enseignement de cette nature ries classes dirigeantes ne le permettraient pas.

Dans les deux lettres qui terminent le volume, Pestalozzi traite de l'éducation morale et religieuse. Il se demande comment les sentiments d'amour, de confiance, de gratitude, d'obéissance se développent dans le cœur humain, et il trouve « qu'ils ont leur principale origine dans les relations qui existent entre la mère et son petit enfant ». Ce sont les sentiments que la tendresse maternelle éveille dans le cœur de l'enfant qui se transforment plus tard en sentiment moral et en sentiment religieux. Or, la mi-lhode pestaîozzienne « découle tout entière des rapports naturels qui s'établissent entre l'enfant et sa n)ère » ; par conséquent, elle favorise l'éclosion des facultés morales non moins que celle des facultés intellectuelles. Pestalozzi montre comment l'idée de Dieu est produite dans le cœur de l'enfant par l'idée de ce que sa mère est pour lui : « Je ne connais point d'autre Dieu ; le Dieu de mon cerveau est une chimère, le Dieu de mon cœur une réalité. » Et il termine par ces paroles, empruntées à un philosophe qu'il ne nomme pas, et qui résument à ses yeux la religion et la morale :« liien pour 7noiy tout pour mes frères! Rien pour l'individu, toutpour l'espèce! tel est le commandement absolu de la parole divine que nous entendons au-dedans de nous. Ecouter cette parole et lui obéir, c'est là ce qui constitue la seule noblesse de la nature humaine. »

Nous n'aurions donné qu'une idée très imparfaite dece remarquable livre si nous nous bornions à cette sommaire analyse. Ce que nous en avons montré jusqu'ici, c'est la partie technique, qui a vieilli, et qui, même pour les contemporains, était d'une valeur contestable. On ne s'expliquerait pas l'influence que l'ouvrage a exercée s'il ne renfermait pas autre chose. Ce qui a fait son grand succès, ce qui est resté vivant et mérite encoie aujourd'hui d'être lu par tous, ce sont les pages oti Pestalozzi traite, non plus des détails pratiques de son système d'enseignement, mais de l'idée de l'éducation en général. Ses appels pathétiques aux mères, ses plaidoyers ch;ileureux en faveur du pauvre peuple ignorant et abruti qu'il voudrait élever à une condition humaine, ses inveciives passionnées contre le pédantisme routinier qui tue en Ihumme les forces vives de l'esprit, sont d'un grand cœur et d'un esprit élevé. 11 parle en apôire et en voyant plutôt qu'en philosophe : mais il est guidé par un instinct supérieur, qui lui donne l'intuition du vrai. Même lorsqu'il semble se complaire en quelque paradoxe, sa pensée, au fond, reste juste et droite. Que de vérité, par exemple, dans cette boutade faite pour scandaliser un lecteur superficiel : « L'invention de l'imprimerie, en facilitant d'une manière incroyable l'acquisition d'un savoir de u;ots, auquel on a attribué toutes les vertus, a produit d'étranges consé<|uences... Elle en est venue à faire perdre presque complètement aux hommes l'usage de leur cinq sens, et, en particulier, à ré-

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duircle lùle des yeux, de l'instrument le plus général de l'intuition, à l'étude de l'idole nouvelle, le livre; si bien que nos yeux, perdant l'iiabitude de regarder le monde sensible qui nous entoure, n'ont plus su regarder que des lettres. La Réforme a complété ce que l'imprimerie avait commencé, en donnant la parole à la sottise publique sur des questions abstraites que la sagesse humaine ne résoudra jamais. »

Nous citerons, pour terminer, un passage qui nous paraît caractériser d'une façon remarquable la pensée intime de Pestalozzi, et où nous retrouvons bien l'auteur de Léonard et Gerlrude :

« Le but essentiel de ma méthode est celui ci : rendre acc^^ssible an peuple l'enseignement domestique, qui lui était interdit; permettre à toutes les mères qui sentent leur cœur battre pour leur enfant de suivre cette méthode sans aide, en s'élevant graduellement d'un exercice à l'autre. Moncœurest transporté des espérances qu'y font naître ces idées 1... Mais, ami, quand j'ose les exprimer, les hommes qui sont chargés d'enseigner le peuple, les hommes qui lui prêchent le christianisme me disent en raillant ; u Tu peux parcourir nos villa- » ges d'un bout à l'autre, tu n'y trouveras pas une » seule mère qui consente à faire ce que tu lui de- » mandes. » b'il en était ainsi, ne serais-je pas en droit de crier à ces hommes : « C'est vous, vous » les conducteurs du peuple, qui êtes responsables » de l'inexprimable état de barbarie où vous l'avez » réduit! » Mais non; ces gens-là calomnient le peuple de leur pays : ils ne le connaissent pas. Ils se croient sur une hauteur et s'imaginent que le peuple est dans un bas-fond, bien au-dessous d'eux. Us ne comprennent pas qu'ils sont simplement guindés sur des écliasses, tandis que le peuple a les pieds solidement plantés sur le sol. Je leur ai souvent entendu dire, à ces pauvres docteurs tout pleins de leur sagesse : « Que peut-il y » avoir de plus beau pour le peuple que le caté- » chisme et les psaumes I » Je leur pardonne leur erreur en songpant à la faiblesse humaine et à l'estime que peuvent mériter leurs bonnes intentions. Il en a été et il en sera toujours ainsi ; les hommes sont les mêmes dans tous les temps, et les scribes et leurs disciples n'ont pas changé. Je me contenterai de dire, avec le plus grand homme •qui ait jamais défendu contre les erreurs des scribes la cause de la vérité, du peuple et de la charité : « Seigneur, pardonne-leur, car ils ne sa- » vent ce qu'ils font! »

Une seconde édition de Comment Gertrude instruit ses enfants a été publiée par Pestalozzi en 1820. Il y a fait des changements assez notables, supprimant certains passages, en modifiant d autres pour y introduire des idées nouvelles.

Une traduction française, due à M. le D'Darin, a été publiée à Paris en 1 882 (Delagrave, 1 vol. in-12); elle reproduit le texte de l'édition de 1801 ; c'est à cette traduction que nous avons emprunté presque littéralement la plupart de nos citations.

Fin du sélour à Biirgdorr. IMûnchenbucliSee. Fondation de l'inailiul d'Yverdun (1801-1803).

L'œuvre pratique de Pestalozzi comme chef d'institut ; si VALEUR. — L'institut dk BuncoonpoE 1801 au commencement DE 1803. Subvention accordée à Pestalozzi par le gouvernement helvétique (lévrier et avril !80t). Tobler quitte l'institut ; entrée de Neef, puis de Barraud. Mort de Jacques Pestalozzi (15 août 1801). Nouvel'a subvention (septembre). \] Instruction pour enseigner à épelfr et à lire. Coup d'Etat des ociobristes ; réaction. La veuve de Jacques Pestalozzi vient à Burgdorf. Retour des unitaires au pouvoir (avril 1802). Subvention renouvelée. Doux commissaires visitent l'institut ; rapport du doyen Ith (juillet 1802). Insurrection contre le gouvernemont unitaire. — Pestalozzi et la Consulta helvétique. Brochure politique de Peetalozzi : Ansichlen iiber dte Ge-

genstànde, etc. Il est élu député à la Consulta et part pour Paris (30 octobre 1802) ; M"» Pestalozzi vient à Burgdorf. Séjour à Paris. Décrets du gouvernement helvétique du 6 décembre 1802. Retour de Pestalozzi à Burgdorf (février 1803). L'Acte de médiation; fin du régime unitaire. — Les livres élémentairhs (1803) : le Livre d'' s mères, VABC <1e l'intuition, ï Enseignement intuitif du calcul. Le Maître d'école natwel (publié en 1872). — Nouveaux collaborateurs de Pestalozzi en 1803. Niederer, Murait. Retour de Tobler. Nanny, Hopf. — Manifestations DE l'opinion publique. Louaiiges et critiques. Visiteurs de Burgdorf en 1802 et 1803. — Débuts du Pestalozziamsme en France. Neef à Paris (août 1803). Article de la Décade. Prédis de la nouvelle mt'tho'le d'éducation de M. Pestalozzi, par M*** de H***. — Fin de l'institut de Burgdorf. Miixchenbdchsee et Yveudon. Le gouvernement bernois reprend le château de Burgdorf. L'institut émigré à Miinchenbuchsee (juin 1804); il est placé sous la direction de Fellenberg; la famille de Pestalozzi retourne à Neuhof. Création d'un second institut à Yverdon. Premier conflit entre Fellenberg et Pestalozzi (septembre 1804). Débuts de l'institut d'Yverdon. Nouveaux conflits et rupture définitive entre Fellenberg et Pestalozzi : l'institut de Miinchenbuchsee est réuni à celui d'Yverdon (juillet 1805).

A proprement parler, c'est ici que se termine la carrière active de Pestalozzi. La dernière période de sa vie, qui commence au moment où, ayant achevé d'écrire son exposé théorique, il va s'absorber tout entier dans ses nouvelles fonctions de chef d'ins.itut, n'offre plus qu'un intérêt secondaire. L'œuvre pratique de Pestalozzi comme éducateur est bien loin d'avoir la valeur de son œuvre doctrinale. Hei bert Spencer l'a dit très justement : « Il faut bien distinguer le principe pestalozzien des formes qui lui ont été données; Pestalozzi était dans le vrai quant aux idées fondamentales de sa méthode : mais il a pu et dû se tromper dans les applications qu'il en a faites. » Cette œuvre pratique, d'ailleurs, n'est sienne que pour une petite part, et c'est à ses collaborateurs que doit revenir la responsabilité de presque toutes les choses faites en son :iom depuis 180). Il a ju(j;é avec une clairvoyance bien remarquabi'^ dans le Schwnnengesfingy les conséquences du rôle qu'il avait imprudemment accepté en se transformant, lui penseur inhabile au maniement des affaires, en directeur d'un grand établissement d'éducation. « Je dois, dit-il, une vive reconnaissance au gouvernement helvétique pour l'appui qu'il m'accorda et la confiance qu'il me témoigna, en me donnant le château de Burgdorf pour y fonder un institut; mais ce fut une grande faute de ma part que d'avoir accepté. Je n'avais rien de ce qu'il fallait pour remplir à mon honneur des fonctions aussi difficiles, et je le sentais bien ; mais je me laissai aller à cette naïve illusion, qu'il me serait possible de suppléer à la science et aux talents qui me manquaient, en empruntant la science et les talents d'autrui. Je ne comprenais pas (|ue celui qui est obligé de recourir à une assistance étrangère se réduit à devenir l'esclave de l'homme qu'il a chargé de penser et d'agir pour lui. »

Il ne faudrait cependant pas trop déprécier non plus l'importance de ce quia été fait à Burgdoi f, à Mûnchenbuchsee et à 'ïverdon. L'institut pestalozzien a attiré les regards de l'Europe entière; il est resté pendant un quart de siècle un lieu de pèlerinage pour tous ceux qui s'intéressaient aux questions d éducation; son existence a été l'occasioii d'un grand et fécond mouvement d'idées ; quelles qu'aient été les imperfections de son gouvernement, les défauts et les lacunes des procédés d'enseignement (jui y étaient employés, son histoire n'en demeure pas moins un intéressant objet d'études.

Reprenons-la au point où nous l'avons laissée, qtielques semaines .près la fondation de l'institut au château de Burgdorf.

Le successeur du ministre Stapfer, Mohr, de

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IjUCCiMie, montra beaucoup d'empressement à soutenir l'entreprise de Pestalozzi. En janvier 1801, on le voit inviter les préfets à s'occuper de la souscription en faveur de l'institut. En février, à )a suite d'une pétition de Peslalozzi, le conseil exécutif, après avoir accordé un nouveau secours matériel à l'institut (500 francs et 20 toises de ])ois), charge le ministr(3 des sciences et arts d'engager les communes suisses à envoyer leurs instituteurs suivre les cours normaux de Burgdorf, et de recommander l'achat des livres élémentaires dont la prochaine publication est annoncée. Par décret du 29 avril, la subvention de 500 francs accordée en février est portée à 1600 francs.

On a le texte de la pétition adressée par Pestalozzi en 1801 au ministre des sciences et arts, j)nur obtenir un secours pécuniaire et du bois de chauffage: ce document a été publié par Niederer, en 1828 dans ses Pedalozzische bliitter^ p. 91. Pestalozzi insiste sur ce point, que les divers établissements organisés ou à organiser, pensionnat d(î jeunes gens, école normale d'instituteurs, orphelinat, ne sont pour lui que de simples moyens, (J une valeur toute relative et transitoire, et subordonnés à un but supérieur: ce but est «'l'organisation d'une méthode psychologique d'enseignement, qu'il se propose, d'une part, d'élaborer théoriquement comme écrivain, et, d'autre part,de généraliser le plus promptement possible dans la pratique par tous les moyens dont il dispose.» Il ajoute expressément : « A mes yeux, le pensionnat n'est, pour cette œuvre, qu'un besoin momentané, et je chercherai, dès qne cela me sera possible, à le remettre en d'autres mains ; car ce que je désire, ce n'est pas la possession d'un établissement, c'est l'achèvement de ma méthode. » Ainsi, la vérité qu'il devait proclamer si haut vingt-cinq ans plus tard, il l'avait déjà reconnue alors; il ne considérait sa présence à la tête de l'institut que comme une obligation passagère, dont il était résolu à s'affranchir le plus tôt possible.

En mai 1801, Tobler quitta l'institut avec sa cousine pour retourner à Bâle où il ouvrit luimême un pensionnat. On ne sait pas bien quel fut le motif do son départ; il semble qu'il y ait eu mésintelligence entre lui et Buss. Le vide qu'il laissait fut comblé par l'entrée de deux nouveaux maîtres, l'Alsacien Neef, qui, après avoir été prêtre, puis soldat, s'était consacré à l'éducation, et le Zuricois Weiss : ce dernier, ancien commis, ne resta que quelques mois à Burgdorf.

Niederer*, ami de Tobler, lui écrit le 30 juin do Burgdorf, où il était venu passer quelques jours : « Pestalozzi est définitivement décidé à abandonner l'institut; il regarde ses expériences pédagogiques comme terminées, et il va prier le gouvernement de placer l'institut entre les mains de quelque personne capable. » C'est à Tobler que Pestalozzi eût désiré remettre la direction de l'établissement; il lui fit même des ouvertures à ce sujet. L'été de 1801 se passa en négociations qui n'aboutirent pas : Tobler ne crut pas devoir accepter. Devant ce refus, Pestalozzi se décida à rester encore à son poste.

Costa ce moment qu'il perdit son fil&. Depuis plusieurs mois,Jacques Pestalozzi était dans un état désespéré ;il mourut à Neuhof le 15 août (801. Ni le pore ni la mère n'assistèrent à ses derniers moments : Mm« Pestalozzi se trouvait à Hallwyl, et Pestalozzi était retenu à Burgdorf (Morf, J, p. 151).

En septembre, un rapport de Mohr au conseil exécutif dit que « l'insiitut pesialozzien au château de Burgdorf, le premier et le seul de son espèce, attire tous les jours de nouveaux élèves que le directeur se voit obligé de refuser faute de place; le citoyen Pestalozzi a en conséquence besoin d'un agrandissement des locaux mis à sa disposition : il demande l'aménagement de deux l^c Partie.

dortoirs pour les élèves et de six chambres pour les maîtres. » Le conseil exécutif avait décidé, le 5 août précédent, que vu la détresse du trésor il ne serait fait aucune réparation aux bâtiments nationaux; il accorda néanmoins la somme demandée (2850 fr.) pour les travaux à exécuter au château de Burgdorf.

La souscription ouverte par les soins de la Société des amis de l'éducation avait produit quelques résultats. La plus grosse somme fut donnée par la femme de l'ambassadeur de France, M"" Reinhard, qui s'inscrivit pour .'iOO francs.

C'est seulement en octobre 1801 que parut le livre que nous avons analysé au chapitre précédent et qui allait attirer si vivement l'attention sur l'institut de Pestalozzi. Comment Gertrude instruit ses enfants fut publié chez le libraire Henri Gessner, celui-là mêm'*. auquel sont adressées les lettres qui composent le volume. L'apparition de cet ouvrage excita dans une partie du public un vif enthousiasme, mais souleva aussi dns contradictions dont nous dirons un mot tout à l'heure. Le premier des livres élémentaii-es dont Pestalozzi avait annoncé la publication vit aussi le jour en cette même année 1801 : c'est son Instructioii pour enseigner à épeler et à lire {Anweisiuig zum Huchstabieren und Lese/i/e/iren), imprimée à Berne aux frais du gouvernement helvétique. Elle comprend une préface, des listes de syllabes et de mots, et plusieurs tableaux de lettres destinées à être découpées et collées sur carton pour former des alphabets mobiles.

Le 28 octobre 1801 eut lieu un nouveau coup d'Etat, opéré comme le premier à l'instigation de Bonaparte. Au 7 janvier J800, les unitaires « modérés » avaient renversé du pouvoir les unitaires « jacobins » ou '* patriotes » ; au 28 octobre 1801, ce fut l'unitarisme lui-même qui fut vaincu. Les partisans de l'ancien régime, forts de l'appui que leur accordait le premier consul, reprirent le dessus, et rétablirent les dîmes et les cens. Pendant les six mois que dura la domination des octohinstes, le gouvernement ne fit rien pour Pestalozzi ; Mohr avait dû quitter le ministère des sciences et arts, qui fut réuni à celui de l'intérieur, et la nouvelle administration était animée de dispositions peu bienveillantes envers un homme en qui elle voyait surtout l'ancien protégé du directoire helvétique, l'ancien rédacteur de ÏHelvetisches Volkshlatt. Le patricien bernois Bonstetten, qui visita l'institut en novembre 1801, disait dans une lettre à Frédérique Brun, en manifestant l'admiration que lui inspirait Pestalozzi : « Qu'importe son opinion sur les dîmes et les cens ! Cet homme a dévoué sa vie depuis quarante ans à l'éducation des enfants pauvres: que celui qui est sans péché lui jette la première pierre I »> Mais ce n'était là qu'une voix isolée dans un parti où l'animosité contre le noble vieillard allait jusqu'aux plus sanguinaires menaces: M Dans tous les villages du voisinage, écrit Pestalozzi vers c^'tte époque à son ami Schnell, on prétend que c'est moi qui suis cause de [la venue des Français dans le pays, et on dit publiquement qu'on m'assommera à la première occasion. »

La lettre de Bonstetten dont nous venons de parler nous apprend que le nombre des élèves de l'institut était à ce moment de quarante huit ; quant à l'école normale, elle n'avait pu s'organiser encore : seul, un jeune instituteur du canton d'Argovie était venu passer quelque temps à iJurgdorf pour étudier la méthode. C'est vers cette époque, dans les dei-niers jours de 1«0I, que la jeune veuve de Jacques Pestalozzi quitta \euhof avec sa fille Marianne, âgée de six ans , morte l'année suivante), pour venir demeurer chez son beau-père; elle prit en main la direction économique de l'iasiitut. La servante Lisbeth, restée h

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Neuliof avec le petit Gottlieb (le frère de Marianne, âgé de quatre ans), épousa en mars 1802 Mathias Kiûsi, frère de l'instituteur; et Pestalozzi confia aux deux époux la ges-tion du domaine que la mort de son fils avait laissé sans maître. Quant à ]Vl°i° Pestalozzi, elle continuait à partager son temps entre Neuliof et Hallwyl.

En avril 1802» les ocfobrisles furent chassés du pouvoir. Bonaparte, qui n'avait pu les plier h ses vues et obtenir d'eux la cession du Valais à la France, favorisa un retour des unitaires, espérant trouver ceux-ci plus dociles. Ce changement politique assurait de nouveau à Pestalozzi l'appui du gouvernement. Dès le 28 avril 1802, un décret renouvela pour l'année courante la subvention de 1600 francs accordée précédemment; et Pestalozzi ayant demandé que son institut reçût la visite officielle d'une commission d'enquête qui constaterait les résultats de l'enseignement, le nouveau ministre de l'intérieur, Fiissli, désigna à cet effet deux commissaires, le doyen Ith, président du conseil d'éducation du canton de Berne, et le pharmacien Bânteli. Pestalozzi leur adressa un mémoire (publié en 1828 par Niederer dans ses Pestalozzische blûtter sous le titre de PestalozzCs Selbstschilderung), qui contient une notice autobiographique, et des renseignements sur la situation de l'institut à ce moment. Outre les mnîtres que nous connaissons déjà, Krûsi, Buss, Weiss, Neef, le personnel enseignant s'était accru de trois nouveaux membres : Blendermann, jeune instituteur de Brème, envoyé à Burgdorf pour une année; le Vaudois Barraud ; et le jeune ihéoiogien allemand Keichardt, qui donna pendant quelque temps les leçons de religion. Les commissaires vinrent à Burgdorf à plusieurs reprises, en mai et juin, et Ith rédigea un rapport très étendu qui porte la date du 9 juillet 1802. Ce rapport, fort bien fait, et entièrement favorable à Pestalozzi, est des plus intéressants à consulter ; il ofl're, avec des détails sur la technique de l'enseignement pestalozzlen, des considérations remarquables sur la portée de la réforme éducative inaugurée à Burgdorf. Le 19 aoîit, FUssli transmit ce document au conseil exécutif. Celui-ci en décida l'impression aux frais de l'Etat ; mais il ne put s'occuptir immédiatement de l'examen des conclusions formulées par les deux experts. Des intérêts bien plus pressants absorbaient son attention : la guerre civile venait d'éclater. Bonaparte avait jugé que le meilleur moyen d'arriver à ses fins serait de réduire le gouvernement helvétique à l'impuissance en laissant libre jeu aux discordes civiles; il rappela les troupes françaises qui depuis quatre ans occupaient la Suisse. Aussitôt les ennemis du régime unitaire prirent les armes ; l'insurrection s'étendit bientôt à la majorité des cantons; en septembre, le gouvernement helvétique, privé de ses défenseurs, — car Bonaparte ne voulut pas lui permettre de rappeler les régiments suisses au service de la France, — dut abandonner Berne et se réfugier à Lausanne. Quand le premier consul jugea que les choses étaient allées assez loin, il intervint (octobre) : il fit poser les armes aux insurgés, ramena le gouvernement helvétique à Berne, et, offrant sa médiation aux deux partis, il convoqua à Paris, pour le 15 novembre 1802, une assemblée de notables qu'on appela la Consulta helvétique.

Pestalozzi n'avait pu rester indifférent aux graves événements qui s'accomplissaient autour de lui. Sejetantde nouveau dans l'arène politique, comme en 1798, il publia une brochure intitulée Opinions sur les questions sur lesquelles In législation de VHelvéiie doit principalement diriger sou attention [Ansichten ûôer die Gegenstcinde au/' we/che die Gesetzgebung Helvetiens ihr Augenmerk vonûglich zu richten hat ; Berne, Henri Gess-

ner, 1802). L'assemblée électorale du canton de Zurich, qui devait élire trois députés à la Consulta, fit à Pestalozzi l'honneur de le choisir avec Usteri et Laharpe; il reçut également le mandat des districts de Burgdorf et de Kirchb«rg. Pestalozzi partit pour Paris le 30 octobre ; pendant son absi^nce, qui devait durer trois mois, la direction de l'institut resta aux mains de Krùsi et de Buss; en outre, jyime Pestalozzi vint s'installer h Burgdorf auprès do sa belle-fille. *

Sur les 63 membres de la Consulta, les deux tiers appartenaient, comme Pestalozzi, au parti unitaire; mais Bonaparte, qui n'avait réuni les délégués suisses que pour leur imposer ses volontés, ne se préoccupa nullement du sentiment de la majorité. Il laissa s'écouler près de trois mois en délibérations oiseuses; puis, le 29 janvier 1803, appelant les dé[)utés à une conférence aux ïuileiies, il leur exposa les bases de la constitution qu'il entendait donner à la Suisse ; cette constitution, connue sous le nom d'Acte de médiation, fut remise à la Consulta en audience solennelle le 19 février suivant: elle mettait fin au régime unitaire en supprimant le gouvernement central, et établissait une Confédération de dixneuf cantons souverains, ayant chacun leur constitution et leur gouvernement propres. Ainsi fut définitivement anéanti le parti politique auquel Pestalozzi se rattachait.

Comme membre de la Consulta,Pesta.\ozzi n'avait joué qu'un rôle effacé. Mais à côté de la question politique, un autre objet le préoccupait ; il avait espéré que son séjour à Paris lui fournirait l'occasion de faire connaître sa méthode à la France.

Déjà, en juillet 1802, Adrien Lezay-Marnésia* (qui fut plus tard préfet du Bas-Rhin et fonda l'école normale de Strasbourg), venu en Suisse avec une mission diplomatique, avait visité l'iustitut de Burgdorf, et, très frappé de ce qu'il y avait vu, il avait écrit à Kœderer *, le conseiller d'État chargé de la direction de l'instruction publique, pour lui proposer d'envoyer des instituteurs français s'instruire dans la méthode de Pestalozzi. De son côté, Stapfer, ayant reçu en septembre le rapport d'Ith, publié par ordre du gouvernement helvétique, en avait parlé à Chaptal *, ministre de l'intérieur: celui-ci avait répondu: « Faites imprimer, et nous verrons. » Dès son arrivée à Paris, Pestalozzi se mit en rapport avec quelques hommes qui s'intéressaient aux questions d'éducation, en particulier avec Lezay-Marnésia et Grégoire * ; à leur demande, il rédigea (en allemand) un exposé de ses principes ; il fut même un moment question de faire venir à Paris un des maîtres de l'institut de Burgdorf, accompagné d'un élève, afin de joindre à l'exposé théorique une démonstration pratique de l'efficacité des procédés. Diverses raisons firent renoncer à l'exécution de ce projet. Ou raconte que Pestalozzi avait demandé une audience au premier consul, et que celui-ci refusa de le recevoir, en disant : « Je n'ai pas le temps de m'occuper de l'a 6 c. » L'anecdote est vraisemblable.

On lit dans une lettre écrite par Pestalozzi à ses amis de Burgdorf vers le milieu de janvier 1803 : « La lettre dans laquelle je te parlais, mon cher Buss, du peu d'utilité qu'aurait ta venue ici en ce moment, et t'expliciuais les difficultés que je rencontre, était à peine partie que je reçus celle où tu me dis que tu préférerais différer ton voyage. Oui, tu as raison, différons encore. 11 arrivera à la France comme au père Boniface (allusion à un passage de Comment Gertrude instruit ses enfants, l^o leitre). Les femmes en France sont bonnes; les enfants n'ont pas encore les di^fauts nationaux : on pourrait faire d'eux les premiers hommes de l'Europe, s'ils étaient élevés par des mains allemandes. Seuls^ les hommes ne valent

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rien : ils ne sont que de simples rouages, et toute leur personnalité, tout leur moi humain a disparu dans la grande macliirie à laquelle ils sont attelés... Tout ce qui concerne l'introduction de ma méthode on France doit ôtre renvoyé h plus tard. 11 faut qu(! la France soit contrainte, par des preuves palpables, h cesser d'en rire ; et même les meilleurs parmi les Français, ceux qui sont las des fariboles du charlatanisme révolutionnaire, ont besoin qu'on leur fasse toucher du doigt que ma méthode n'est pas une drogue de charlatan. Les excès de la révolution ont donné, même aux meilleurs, des préventions contre tout ce qui s'appelle droit et vérité. »

Pestalozzi quitta Paris sans attendre la fin des séances de la Co7isnl(a; il était de nouveau à Burgdorf dans les premiers jours de février 1803.

Pendant son absence, le gouvernement helvétique avait donné de nouvelles preuves de la sollicitude dont il entourait l'expérience (|ui s'accomplissait à Burgdorf. A la date du 6 décembre 1802, le conseil exécutif avait rendu cinq décrets concernant la méthode de Pestalozzi. Le premier ordonne l'envoi du rapport Iih aux membres des conseils d'éducation et aux inspecteurs scolaires, auxquels une circulaire devait en outre être adressée pour les inviter à recommander d'une manière pressante la souscription aux livres élémentaires de Pestalozzi. Le second confère à Pestalozzi un privilège pour l'impression de ses trois livres élémentaires : le Livide des mères, V Alphabet de l'intuition, et le Livre de calcul. Le troisième met à la disposition de Prstalozzi, à titre d'avance remboursable sur le produit de la souscription, une somme de 8000 fr. payable en cinq versements mensuels; sur cette somme, Pestalozzi ne toucha que 4000 fr. Lh quatrième, en considération des services rendus par Kriisi et par Buss, alloue à chacun d'eux une indemnité annuelle de 400 fr. à partir du l" janvier 1803. Le cinquième, enfin, crée douze bourses de 50 fr. en faveur des instituteurs (jui iront suivre un cours normal de quatre mois h l'institut de Burgdorf; l'attribution de ces bourses aux postulants les plus méritants sera faite par le ministre de l'in lérieur, sur la proposition des conseils d'éducation cantonaux.

Mais trois mois plus tard (mars 1803), en vertu de l'Acte de médiation, le conseil exécutif de la République helvétique cessait d'exister ; avec lui disparaissait la caisse centrale des finances. Pestalozzi n'eut plus devant lui que les gouvernements cantonaux. D'aucun d'eux il ne pouvait attendre la continuation de l'appui pécuniaire qui lui avait été accordé jusque-là par le gouvernement central. En ce qui concerne les bourses, toutefois, les gouvernements de trois cantons, Berne, Lucerne et Zurich, se déclarèrent disposés à faire quelque chose : Berne vota 4u0 fr., montant de huit bourses ; Lucerne envoya deux élèves -maîtres (mai), qui restèrent quatre mois ; Zurich trois élèves-maîtres (mai), qui restèrent de six semaines à trois mois.

Dans le courant de l'année 1803 parurent les livres élémentaires depuis longtemps annoncés ; ils portent tous la mention : x Zurich et Berne, chez Hetiri Gebsner; Tubingue, chez J.-G.Cotta. » Le premier est intitulé '.Livre des mères, ou directions pour les mères qui veulfiiit enseigner à leurs enfants à observer et à parler. Première livraison [Buch der Mûlter, oder Anleitung fur Mûtter ihre Kinder bemerken 7md reden zu lehren. Erstes Heft.) On a vu (^ue le Livre des mères, tel que ?esia.\ozziV3LdécritdainsComme7itGertrude instruit ses enfants, devait être une sorte d'Orbis pictus; mais ce plan primitif fut abandonné. Sur une remarque deKiûsi, qu'il trouva judicieuse, Pestalozzi choisit comme premier objet d'observation la personne même de l'enfant ; en conséquence,

les sept exercices que comprend cette a première livraison » du Livre des mères sont consacres à l'étude détaillée des parties du coi os humain ; ces exercices ont été rédigés par KrU^i, sauf le septième, qui est en partie de la main de Pestalozzi ainsi que la préface du livre. Le Livre des mères n'a pas été continué; la « seconde livraison », dont von Tiirk parle en 180't comme étant en préparation, n'a Jamais été publiée. 11 existe une traduction française du liucU der Mûitrr, publiée en 1821 à Genève et Paris, chez J.-J. !'a>,clioud, imprimeur-libraire, sous ce titre : Manuel des mères, de Pestalozzi, traduit de l'allemand; le traducteur a gardé l'anonyme.

Le second des livres élémentaires publiés en 1803 a pour titre ABC de l'intuition, ou enseignement intuitif des rapports de mesure (A lit' der Anschnuung, oder Anschauungs-Lehre der Massverhdltnisse) ; il comprend deux cahiers correspondant àdeux degrés successifs de l'enseignement. Le troisième livre s'appelle Enseignement intuitif des rapports numériques {Anschauungs-Lehre der Zahtverhilltnisse), et comprend aussi deux cahiers (d'après von Tiirk, il y en aurait eu trois). Ces deux ouvrages, exclusivement composés d'exercices de géométrie élémentaire et de calcul, sur la valeur pratique desquels les avis restent à bon droit très partagés, sont l'œuvre des collaborateurs de Pestalozzi, et principalement de Krùsi et de Buss.

C'est à la même époque qu'appartient un autre ouvrage scolaire, rédigé cette fois par Pestalozzi lui-même, mais qui ne fut pas publié, parce que l'auteur, semble-t-il, ne le jugea pas digne de l'impression. 11 s'agit d'exercices de langage, consistant en phrases destinées à explicjuer le sens des principaux verbes allemands, qui sont rangés par ordre alphabétique au nombre de près de sept cents. En 1829, deux ans après la mort de Pestalozzi, Kriisi, entre les mains de qui le manuscrit de cet ouvrage se trouvait, en fit des extraits dont il composa un petit volume, publié sous ce titre : Enseignements d'un père sous forme d'explications morales du vocabulaire; testament du père Pestalozzi à ses élèves {Vuterlehren in sittlichen Wortdeutungen. Ein Vermiichtniss vom Vater Pestalozzi an seine ZÔglinqe. Trogen, imprimerie Meyer et Zuberbuhler). En 1872, le manuscrit de Pestalozzi a été imprimé en entier au 16^ volume de l'édition des œuvres complètes donnée par Seyffarth ; le titre de l'ouvrage, que Seyflfarth a restitué, est ainsi conçu : Le Maître d'école naturel, ou directions pratiques concernant les principes les plus simples de l'instruction des enfants d<tns toutes les connoissan':es préliminaires qu'il est nécessaire de leur communiquer avant l'âge de six ans {Der natûriiche Schulmeister, o'Ier praktische Anweisung in den einfachsten Grundsdtzen des Kinderunterriclits in allen Vorkenntnissen, die ihnen unier dem sechsten Jahre beizubriiigeyi 7Wthwendig sind^.

L'institut de Burgdorf, privé de l'appui que lui avait accordé le gouvernement helvétique, et en butte à la malveillance du parti conservateur, entre les mains duquel se trouvait désormais le gouvernement cantonal de Berne, n'avait plus longtemps à vivre. Mais cette dernière année de son existence fut la plus brillante. Le nombre des élèves avait atteint un chiffre élevé (une centaine, dont trente à quarante élèves gratuits) ; d'autre part, de nouveaux et précieux collaborateurs se joignirent à Pestalozzi dans l'été de 1803. C'étaient Niederer et von Murait. .Xiederer *, jeune pasteur appenzellois, était depuis ISOJ eni.-e eii correspondance avec Pestalozzi, pour lequel il professait une fervente admiration ; après trois ans de luttes et dhésitations, il vint auprès de lui échanger ses fonctions et le revenu relativement élevé qu'elle lui assuraient, contre un obs-

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cur emploi d'instituteur et un salaire incertain. Von Murait, de Zurich, autro, jeune théologien d'une haute culture intellectuelle et d'un remarquable talent pédagogique, que Pestalozzi avait rencontré à Paris, préféra, aux fonctions de précepteur des enfants de M°ie de Staël, qui lui étaient offertes, celles de maître à l'institut de Burgdorf. Tobler, nouvellement marié, et dont le pensionnat, à Bâle, n'avait pas réussi, se décida, à la même époque, à s'unir de nouveau à Pestalozzi, qui le reçut avec empressement. Deuxautres maîtres entrèrent encore à l'institut en 1803 : l'Appenzellois Nànny, ami' de Tobler, qui n'y passa qu'un an; et Samuel Hopf, de Thun, qui resta auprès de Pestalozzi jusqu'en 1808.

En même temps que l'institut pestalozzien prenait un développement considérable, la réputation de son fondateur allait grandissant à l'étranger. Dès le commencement de l.sOl, divers journaux allemands, tels que VAugsbwger Allgemeine Zeitung et le Deutscher Merkti?', avait s'gnalé à leurs lecteurs la tentative pédagogique do Pestalozzi. Après la publication de Comment G erlrude instruit ses enfants, la plupart des périodiques de langue allemande firent de ce livre des comptes rendus élogieux ; d'autres, néanmoins, se livrèrent à des critiques parfois acerbes et passionnées. Le journal du philanihropinisie Gatsmuths * [Bibliothek der pddagogischen Literatur, n" de mai 1H02) rappela, non sans raison, qwe beaucoup de choses données par Pestalozzi comme neuves, et qu'il croyait avoir inventées, avaient déjà été dites par Basedow * etses disciples. « Nous ne prétendons pas, ajoutaitil, que Pestalozzi n'ait pas çà et là trouvé des vérités qui avaient échappé à d'autres, et présenté sous un jour nouveau d'autres vérités déjà connues. Mais, dans l'ensemble, sa doctrine n'est pas autre chose que ce que nous connaissions déjà, coulé dans un nouveau moule. » Un Suisse, le pasteur Steinmijller, celui-là même qui avait envoyé, en 1800, Krûsi et les enfants appenzellois à Burgdorf, se distingua entre tous par l'âpreté de ses critiques ; il paraît avoir été offusqué du succès inattendu de l'instiiut, et jaloux de l'appui que lui avait accordé le gouvernement helvétique (Steinmiilier avait lui-même fondé à Gais en 1801 une école normale). Les attaques, du reste, ne servirent pas moins que les louanges à attirer l'attention sur l'œuvre qui s'accomplissait à Burgdorf. Les visiteurs commencèrent à affluer à l'institut ; il en vint de partout, mais surtout de l'Allemagne. Les principaux furent le Prussien Soyaux (août 1802), le Danois Mollke (été de 1802), suivi bientôt de deux autres Danois, les instituteurs Strôm et Torlitz, envoyés aux frais de leur gouvernement (février 1803); le Prussien Plamann (mai-octobre 1803); l'inspecteur prussien Jeziorowski, envoyé par son gouvernement (aoiit-octotobre 1803); le Saxon Gruner (octobre 1803-janvier 1804), le Bavarois Mûller (été de 1804), et Passavant, de Detmold (1804). Plusieurs de ces visiteurs ont écrit et publié le récit de ce qu'ils ont vu, et leur témoignage est important à consulter; signalons entre autres le livre de Soyaux, Pestalozzi, seine Lehrart und seine Anstalt, Leipzig, 1803 ; celui de Torlitz, fieisenach de?' Sc/iweiz, Copenhague et Leipzig, 1807 ; celui de Gruner, Briefe aus Burgdorf ûber Pestalozzi, seine Méthode wid Anstalt (dédié à Salzmann *, directeur de l'institut de Schnepfenthal), Ha)Mbourg, 1804; et celui de Passavant, Dorstellung und Prûfwig der Pestalozzischen Méthode nach Beobnchiujigen in Burgdorf, Lemgo, 1804. Mentionnons encore l'ouvrage de Herbart*, Pestalozzi's hiee eines ABC der Anschauung, untersucht und wissensvhaftUch ausgefàhrt, Gœttingue, 180'2 ; Herbart, qui avait visité Pestalozzi à Burgdorf dès 1799, critique dans ce livre le choix du carré comme point de départ

des exercices d'intuition, et voudrait y substituer le triangle.

En France, Lezay-Marnésia n'avait pas cessé de se montrer favorable à la nouvelle méthode. Kn août 1803, il fit venir à Paris, avec le consentement de Pestalozzi, l'Alsacien Neef, qui obtint l'autorisation d'enseigner dans un orphelinat. L'année suivante, un examen des élèves de Neef eut lieu en présence du premier consul. Ici se place une intéressante anecdote rapportée par Pompée. Un Américain nommé Mac-Lure, qui se trouvait alors à Paris , désirait vivement voir Bonaparte ; il s'adressa à l'ambassadeur des Etats- Unis, qui le conduisit à la séance où le premier consul devait constater les résultats de l'essai fait par Neef sur les orphelins qu'on lui avait confiés. Pendant tout le temps que durèrent les exercices, l'attention de Mac-Lure fut entièrement absorbée par la contemplation de l'homme illustre qu'il avait voulu connaître; il ne vit rien autre chose ; mais lorsqu'on se retira, il entendit Talleyrand dire à Bonaparte : C'est trop pour le peuple. Cette parole le frappa; il rentra dans la salle, s'informa auprès de Neef du but de la réunion, et après avoir entendu les explications de celui-ci, résolut de faire connaître à ses compatriotes la méthode de Pestalozzi. Sur sa demande, Neef se rendit plus tard à Philadelphie, où il fonda un institut pestalozzien.

Bonaparte jugea sans doute que Talleyrand avait raison; car aucun encouragement ne fut donné à ceux gui avaient essayé d'acclimater en France la méthode pestalozzienne. Une brochure écrite par Neef et intitulée « Précis de La nouvelle méthode d éducation de M. Pestalozzi, directeur de l'institut d'éducation à Berthoud (Burgdorf) en Suisse, publié par M*** de H***; suivi de quelques considérations sur cette méthode , par Amaury Duval; Paris, chez la veuve Panckoucke. an XII, 1804, » fut accueillie avec indifférence. Un article de la Décade (n" 25 de l'an XII, mai 1804), consacré à cette brochure, passa inaperçu.

Revenons à l'institut de Burgdorf, dont les jours étaient désormais comptés. Un moment Pestalozzi avait pu espérer que, sous le nouveau régime de l'Acte de médiation, les hommes au pouvoir continueraient à s'intéresser à son œuvre ; en effet, la diète helvétique, réunie à Fribourg en juillet et août 1803, lui avait témoigné de la bienveillance. On lit ce qui suit dans une note de la préface de l'ouvrage publié par M. M*** de H*** que nous venons de mentionner : « La première diète helvétique, dans ses travaux importants pour mettre à exécution l'Acte de médiation du premier consul, n'a pas cru devoir se séparer sans s'occuper de l'institut de Berthoud, de ce phénomène qui paraît destiné à contribuer à la gloire nationale de l'Helvétie. C'est le sort de toutes les nouveautés d'éprouver des contradictions; et la nouvelle invention de M. Pestalozzi n'a point échappé à la destinée commune. Ses détracteurs, dans une critique assez anière, l'ont traitée de charlatanisme, et l'ont mise au rang des prétendues découvertes de Mesmer et consorts; mais la commission nommée par la diète pour lui faire un rapport sur cette nouvelle méthode d'instruction en a rendu un compte bien honorable pour son auteur. Le landamman de la Suisse, M. d'Affry, dans un discours prononcé à ce sujet, a recommandé à ses compatriotes un établissement qui ne peut que contribuer au bien-être du genre humain, i'X les a engagés à venir au secours de son auteur par tous les moyens possibles, a Le )) nom qu'il s est fait, » a dit M. d'Affry, « nous impose » des devoirs envers lui. Si nous n'accordons pas » à M. l'ostalozzi l'appui ([u'il nous demande, on » dira encore de nous ce qu'on a déjà dit autre- » fois, q ue nous avons vendu au poids de l'argent le

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*) diamant du duc de Bourgogne. » Le discours du landammann fut gcnéralrunent applaudi. »

iMais ce n'étaient là que des paroles. Les actes n'y répondirent guère. Non seulement Pestalozzi se vit privé des subventions qui lui avaient été accordées (1000 francs par an pour lui, 8U0 fr. pour Kriisi et Buss); mais on réclama de lui le remboursement de l'avance de 4000 francs qui lui avait été faite pour l'impression des livres élémentaires; heureusement, quelques gouvernements cantonaux (Zurich, Vaud, Argovie, Saint-Gall, Thurgovie, Schaflfhouse et Zug) consentirent à prendre à leur charge une partie de cette dette, en sorte que Pestalozzi n'eut à rembourser que 1400 francs. La diète avait exprimé l'espoir que « le gouvernement du canton de Berne laisserait à l'établissement de Pestalozzi la jouissance du local qu'il occupait » ; or, précisément le gouvernement bernois se trouva avoir besoin du château de Burgdorf pour y loger le nouveau préfet du district. Cependant, quel que fût le mauvais vouloir des conservateurs de Berne à l'égard de Pestalozzi, ils n'osèrent pas le déposséder brutalement de l'asile que lui avait accordé le gouvernement helvétique; l'avoyer de Wattenwyl déclara lui-même que, « vu l'engouement extraordinaire dont la nouvelle méthode d'enseignement était l'objet et le nombre de ses partisans en Allemagne et même en France, il n'était pas prudent de prendre ouvertement parti contre elle; et qu'une sage politique commandait de ne pas s'opposer à la continuation de l'établissement. » Après des négociations qui durèrent plusieurs mois, le petit conseil du canton de Berne décida (26 février 1804) que Pestalozzi aurait à évacuer le château de Burgdorf avant le l*'' juillet 1804, mais qu'en échange celui de Miinchenbuchsee serait mis gratuitement à sa sa disposition; seulement cette dernière faveur n'était concédée que pour une année, et le gouvernement se réservait d'en accorder ou d'en refuser le renouvellement.

La translation de l'institut pestalozzien à Miinchenbuchsee eut deux conséquences importantes : le dédoublement de l'institut, et la substitution momentanée de Fellenberg à Pestalozzi comme directeur de l'une des deux moitiés de l'institut ainsi divisé.

La ville d'Yverdon, ayant appris que Pestalozzi devait quitter Burgdorf, lui offrit (février 1804) la jouissance de son château s'il voulait y transporter son établissement. Pestalozzi, à qui le château de Miinchenbuchsee était déjà assuré pour un an, eut l'idée de profiter de l'offre de la ville d'Yverdon pour créer un second institut, qui, placé en pays de langue française, contribuerait à la vulgarisation de sa méthode. Dans une lettre écrite au conseil d'Ktat du canton de Vaud 1^22 mai 1804), il annonce que w son institut, fondé dans le canton de Berne, s'est agrandi outre mesure, et que le nombre des maîtres formés d'après sa méthode dépasse actuellement ses besoins, en sorte qu'il se trouve en situation de pouvoir consacrer ses soins et sa personne à un nouvel institut pendant six mois de l'année au moins. » L'aff'aire s'arrangea sur ces bases ; la ville d'Yverdon promit de faire dans le plus bref délai les réparations nécessaires au château, qui avait jusqu'alors servi de prison; et Pestalozzi annonça qu'à son départ de Burgdorf il amènerait à Yverdon une partie de ses maîtres et de ses élèves.

Pendant que cette négociation se poursuivait, l'installation à Miinchenbuchsee d'une moitié de l'institut donnait lieu à un autre arrangement. A un kilomètre environ de Muncheiibuchsee se trouvait le domaine de Hofwyl, dont Emmanuel de ' Fellenberg y)roscrit en 1798, comme nous l'avons 1 déjà dit, mais autorisé peu après à rentrer en '

Suisse) avait fait l'acquisition en 1799 pour y tenter l'application de ses idées sur la réforme agricole (V. FeUejiheni). Pestalozzi était resté lié avec lui malgré I«;s événements qui le. avaient placés un moment dans deux camps politiques opposés: de Burgdorf, il avait rendu de fréquentes visites à son jeune ami. La froide /aison de Fellenberg, son esprit pratique, l'inHexible énergie de son caractère fonhaient un contraste complet avec l'extrême sensibilité, la bonhomie naïve et le laisseraller de l'auteur de Léonarl et Gurlrude. L'idée vint à quelques-uns des collaborateurs de Pestalozzi (à Murait et à Tohler entre autres) que si l'institut qui allait transporter ses pénates à MQnchenbuchsee était place sous la direction de Fel- ' lenberg, sa prospérité matérielle serait désormais assurée. Pestalozzi n'aurait, pensaient-ils, quà se j féliciter d'une mesure si avantageuse pour lui : n'avait-il pas, dès le début, déclaré que son intention était d'abandonner la direction de l'institut aussitôt qu'il le pourrait? Mais il se trouva que, dans ce moment-là, Pestalozzi eiit préféré garder l'institut entre ses mains ; sa famille, paraît-il, « avait conçu de grandes espérances en voyant le ' succès considérable de l'établissement de Burgdorf ». Néanmoins, dès que le plan formé par Murait et Tobler lui eut été communiqué, il y acquiesça sans objection. Il lui était douloureux, I sans doute, d'êire écarté de la direction d'une entreprise chère à son cœur ; mais, pour en assurer j le succès, il était prêt à consentir à tous les sacrii fices personnels. Un traité fut signé le 1" juillet, par lequel Fellenberg devenait directeur de l'institut de Miinchenbuchsee, qui toutefois restait j la propriété de Pestalozzi; une pension annuelle j de 50 louis était assurée à celui-ci et à ses héri- ! tiers aussi longtemps que l'institut subsisterait j sous son nom.

I Pestalozzi renvoya sa famille à Neuhof. U fut i convenu que lui-même résiderait alternativement \ à Miinchenbuchsee et à Yverdon, et s'occuperait 1 désormais exclusivement de travaux littéraires et du perfectionnement de sa méthode ; Kriisi et Niederer devaient lui servir de collaborateurs. Tobler, Murait et Hopf resteraient à Miinclien- I buchsee avec Steiner et Schmid *, deux anciens élèves de l'institut promus au rang de maîtres (Schmid, qui allait bientôt jouer un rôle important, enseignait les mathématiques) ; Buss et Barraud iraient à Yverdon fonder le nouvel institut. ]yime Pestalozzi se trouva donc de nouveau séparée de son mari; elle reprit sa vie d'autrefois, partageant son temps entre Neuhof, Hallwyl et Zurich. Quant à la jeune veuve de Jacques Pestalozzi, elle se remaria en aoiit 1804 avec Laurent Custer d'Altstâtten, et s'installa à Neuhof avec son nouvel époux.

Le déménagement de l'institut de Burgdorf à Miinchenbuchsee eut lieu dans les derniers jours de juin. On trouve des détails sur les incidents , de ce déplacement dans les récits d'un visiteur • allemand, von Tiirk*,qui arriva à Burgdorf précij sèment à ce moiuent-là {Briefe aus Muncheiibuchsee, I Leipzig, 180()).

j Au milieu d'août, Pestalozzi partit pour Yverdon avec Barraud. Le château n'étant pas encore habitable, il loua provisoirement un petit appartement en ville; la semaine suivante, Buss amena de Miinchenbuchsee quelques élèves, (lui formèrent le premier noyau de l'institut d'Yverdon. La municipalité avait off'ert à Pestalozzi un banquet de bienvenue, et lui avait témoigné <* toute la satisfaction que la commune éprouvait de le voir s'établir au milieu d'elle ».

Une fois l'institut d'Yverdon ouvert, Pestalozzi retourna à Mûnchenbuchsee (commencement de septembre). 11 y trouva Fellenberg dans une disposition d'esprit chagrine, regrettant de s'être mis sur

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les bras uno affaire qui lui causait déj'i beaucoup de tracas, et qui au point de vue financier semblait devoir être onéreuse pour lui. Il j- eut à ce sujet des explications pénibles entre les deux amis. Murait, dont on a conservé un journal tenu à cette époque (publié par extraits dans les Pestalozzi-Bliitter, 1880 et 1881), y écrit ce qui suit le 23 septembre 1804 : « Fellenberg a fait tout ce qui dépendait de lui pour assurer un ordre régulier dans la maison et pour s'attacher Ihs enfants et leurs parents; il a fait des avances considérables, qui l'ont mis luimême dans l'embarras pour la marche de ses propres entreprises, ce qui a souvent provoqué de sa part des mesures sévères et plus souvent encore des paroles dures. Pestalozzi lui avait promis à réitérées fois de faire tout ce qu'il pourrait pour faciliter sa tâche; mais il n'a pas fait grand'chose. Dès le début, Pestalozzi a été chagriné de se voir subitement séparé de l'institut, sans action et sans influence. Ce chagrin l'avait mis dans une disposition d'esprit qui devait être des plus nuisibles à rinstitut aux yeux du public. Fellenberg et les maîtres prenaient l'apparence de gens qui voulaient dépouiller et opprimer Pestalozzi... Il y a quinze jours environ, les choses en sont venues à un éclat : Fellenberg déclara à Pestalozzi que cela ne pouvait plus aller ainsi; qu'il risquait de se voir ruiné, lui et les siens, par la faute de Pestalozzi; que celui-ci n'avait rien fait pour débarrasser l'institut de la quantité d'élèves non payants qui s'y trouvaient, pour se créer à luimême des ressources par ses travaux littéraires et la vente de ses livres, pour hâter l'entrée en activité de son institut d'Yverdon, pour conserver la bonne renommée de l'institut de Miinchenbuchsec, etc. Pestalozzi se défendit sur la plupart des points avec humilité et tristesse. Fellenberg devint très dur et très hautain. Il y eut une terrible scène dans le bosquet à Hofwyl. Fellenberg se montra là sous un jour qui n'était rien moins que favorable ; il nous apparut passionné, intéressé, ambitieux; Niederer et moi nous fîmes ce que nous pûmes pour les apaiser tous deux, pour modérer les plaintes et adoucir les expressions. Le lendemain Fellenberg déclara qu'il rendait l'institut à Pestalozzi, et demanda le remboursement des avances pécuniaires qu'il avait faites, ajoutant que quant aux approvisionnements en nature qui avaient été tirés de son domaine, il en faisait ca*leau à l'institut. Pestalozzi, au comble de la surprise, et très indigné, se montra décidé à reprendre l'institut; il voulait faire revenir immédiatement la jeune M™'' Pestalozzi. Nous trouvâmes la chose inexécutable, et tâciiâmes d'arranger l'afi'aire. Durant quelques jours la situation resta très tendue. Enfin il fut passible d'opérer une réconciliation. »

La paix rétablie, Pestalozzi s'éloigna de nouveau. Il emmenait avec lui Kriisi, et alla se reposer quelques semaines dans la petite ville vaudoise de Cossonay. De là, il retourna à Yverdon, se logea dans la maison où était installé l'institut dirigé par Buss et Barraud, fit venir auprès de lui Mme Mathias Krûsi (Lisbeth), et fut rejoint en décembre par Mederer, qui relevait d'une grave maladie. Pestalozzi, à ce moment, était bien résolu à ne plus s'occuper que de travaux littéraires; en ce qui concerne l'action pratique, il regardait sa mission comme terminée. <.<■ Mon œuvre, écrit-il à Fellenberg, a commencé à Burgdorfet s'e-^t achevée à Burgdorf. » Il songe à donner une suite à Léonard et Gertrude, projet qui ne fut pas réalisé ; il s'occupe, avec Niederer et Kriisi, et par l'intermédiaire de von Tiirkjde préparer la publication d'un journal d'éducation, que devait éditer le libraire Grâff, do Leipzig (ce second projet ne devait aboutir que beaucoup plustard, en 1807; le journal n'eut d'ailleurs qu'un uuméro; V. p. 232G). Le 20 dé-

cembre, Murait écrit dans son journal : « D'après les lettres d'Yverdon, l'institut de cette ville ne marche pas encore trop bien. Kriisi, Niederer et Pestalozzi logent ensemble dans une même chambre. La « Gertrude » (Lisbeth) fait des merveilles. Ils n'ont encore que dix-huit élèves. Les gros bonnets {die Vornehmen) sont contre eux. »

Un livre publié vers cette époque donne des renseignements sur l'organisation des deux instituts, et sur la nature du lien qui devait les unir. Il est intitulé : « Exposé de la méthode élémentaire de H. Pestalozzi, suivi d'une notice sur les travaux de cet homme célèbre, so7i institut et ses principaux collaborateurs, par Dan. -Alex. Chavannes, M. D. S. E., membre du grand conseil et de la Société d'émulation du canton de Vaud; Paris, Levrault et C'e, 1805; » il est dédié aux membres du petit conseil du canton de Vaud.

Cependant, la bonne harmonie entre Fellenberg et Pestalozzi, déjà compromise en septembre 1804, allait être de nouveau troublée. Fellenberg paraît avoir voulu étendre son autorité à l'institut d'Yverdon pour l'aider à marcher ; Pestalozzi en fut froissé. Il déclara à Fellenberg que l'institut d'Yverdon n'avait pas besoin de ses aumônes; Fellenberg, qui avait offert ses services dans une bonne intention, se fâcha à son tour. Il y eut par correspondance un long échange de récriminations durant le mois de janvier 1805. L'orage, toutefois, s'apaisa. Mais d'autres difficultés plus sérieuses allaient se produire. Les maîtres restés à Miinchenbuchsee commençaient à trouver la domination de Fellenberg trop dure. Le prospectus de l'institut, qui venait de paraître, leur avait déplu : Fellenberg, sans les consulter, avait modifié la première rédaction faite par Niederer, et ajouté à ce document des passages qu'ils ne pouvaient approuver. Le peu d'humanité que Fellenberg fit voir à l'occasion de la maladie de deux élèves qui moururent de la diphtérie en février (journal de Murait) lui aliéna définitivement les cœurs.

Sur ces entrefaites, Pestalozzi revint à Munchenbuchsee (milieu de février) : il s'agissait d'une démarche à faire auprès du préfet du district, afin d'obtenir pour une autre année le renouvellement de la concession du château. Mais le préfet souleva des difficultés inattendues, et donna à entendre qu'il y avait peu d'apparence que le gouvernement bernois consentît à accorder la demande. En même temps que Pestalozzi se voyait ainsi menacé d'être évincé, Fellenberg, paraît-il, était sollicité par ses amis politiques de demander le château en son propre nom : on promettait de lui accorder à lui ce qu'on était décidé à refuser à Pestalozzi. Murait, à ce moment, commence à soupçonner Fellenberg de mauvaises intentions ; le 20 février 1805, il écrit dans son journal : « Fellenberg annonce qu'il a reçu des lettres très amicales de diverses personnes, dans lesquelles on lui promet de tout faire pour lui, à la condition qu'il laisse complètement de côté le nom de Pestalozzi et qu'il ne soit plus question de celui-ci. Pestalozzi, disent ces lettres, s'est attiré par son attitude, par son démocratisme, par son imprévoyance, par ses importunités et sa malpropreté, le mécontentement de tous les honnêtes gens; dès qu'on saura que les défauts de l'institut sont réformés, dès qu'il aura cessé d'être une pépinière de démocratisme, Fellenberg pourra compter sur l'appui général. Je ne suis pas sûr que Fellenberg ne se soit pas fait écrire ces lettres à dessein et n'ait pas travaillé contre Pestalozzi avec to«s les artifices de sa diplomatie. » Quoi qu'il en soit des soupçons de Murait, l'affaire eut un dénouement singulier : Pestalozzi dut retourner à Yverdon (mars), laissant sa demaiidi; entre les mains du préfet; ([uelques jours après son départ, Fellenberg, sans le consulter,

PESTALOZZI

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Be rendit chez le préfet , retira la demande déposée par Pcstalozzi , et la remplaça par une demande faite en son propre nom ; le gouvernement l'accueillit immédiatement, et Fellenberg se trouva ainsi substitué à Pcstalozzi comme concessionnaire du château. L'intention de Fellenberg était sans doute excellente ; mais Pcstalozzi se crut joué, et manifesta une profonde irritation. Il déclara qu'à partir de ce moment il entendait rester étranger à l'institut de Miinchenbuchsee. Fellenberg proposa inutilement divers arrangements pour un nouveau modus vivendi : Pcstalozzi refusa tout. Tobler, Murait et leurs collègues, qui ne souciaient pas de demeurer à Munchenbuchsee dans ces nouvelles conditions, manifestèrent alors le désir de se réunir de nouveau à Pcstalozzi ; et celui-ci leur ayant fait savoir qu'il était prêt à les recevoir à Yverdon, ils signifièrent à Fellenberg, dans une déclaration collective datée du 23 mai, leur résolution de quitter Miinchenbuchsee le 1*' juillet, et d'emmener avec eux leurs élèves si les familles y consentaient. Ce fut au tour de Fellenberg de se montrer irrité ; il se plaignit amèrement d être lésé dans ses intérêts matériels ; Pestalozzi s'étant rendu auprès de lui en juin pour traiter des conditions auxquelles l'institut de Miinchenbuchsee pourrait être réuni à celui d'Yverdon, il y eut entre eux des scènes violentes. Fellenberg exigea le paiement préalable par Pestalozzi d'une indemnité considérable; Pestalozzi répondit que la prétention de Fellenberg était contraire à l'équité. Alors Fellenberg fit saisir le mobilier de l'institut, et déclara qu'il le retiendrait comme garantie juscju'au moment où l'indemnité réclamée lui aurait été payée. Pestalozzi essaya de le faire revenir de cette résolution pi'u généreuse ; on raconte que n'y pouvant parvenir, il ôta ses souliers et les offrit à Fellenberg, en lui disant que s'il voulait les retenir aussi, cela ne l'empêcherait pas de quitter Miinchenbuclisee et de traverser en plein soleil la ville de Berne, pieds nus avec ses maîtres et ses élèves qu'il conduisait à Yverdon (anecdote rapportée par Pompée d'après le témoignage de Joseph Schmidi. Fellenberg, de son côté, était arrivé au dernier degré de l'exaspération ; il se donna le ridicule de parler d'une réparation par les armes, qu'il aurait exigée de Pestalozzi, disait-il, si celui-ci eût été gentilhomme. Cependant les difficultés s'aplanirent au moment décisif : Pestalozzi trouva des accents qui émurent Fellenberg ; celui-ci « pleura >>, et déclara se contenter d'une promesse écrite de paiement, garantie par la signature de tous les maîtres de l'institut et par un acte de vente du mobilier à son nom. Grâce à cet arrangement, le déménagement de l'institut de Miinchenbuchsee put s'opérer dans les premiers jours de juillet; et comme les travaux entrepris au château d'Yverdon n'étaient pas terminés, il fallut, pour pouvoir loger les élèves amenés par Pestalozzi, que la municipalité fît disposer en dortoir la grande salle des fêtes de l'hôtel de ville.

Le paiement de la somme que Pestalozzi s'était engagé à verser entre les mains de Fellenberg fut efieciué dans le courant de 1806.

ti'lnitltut d'Yverdon : première période

Personnel de l'institut en 1803. Départ de Bass. — Création d'un inslitut de jeunes filles (180G). Il est plaré (1807) sous Iri direction de la veuve de Jacques Pestalozzi, devenue iM">« Custer. — M"» Pestalozzi vient habiter Yverdon ; détails sur elle. — Personnel de l'instilut eu 1807. "Vi.siiours. Elèves-maîtres envoyés de l'étranger. — Description de l'institut ; témoignages d'anciens élèves (un pasteur vaudois et M. de Guimps). Impression de vua

naumer en 1809. — Publications faites sons le nom de Pcstuloz/.i à cette époque ; Journal fu' die Erzii'hung (1807; [{apport au n par«n/x (1807), Vtochenxrfinft fur die Menscnenbildunff M8Ù7-1812). Influence de .Niederer.

— Niederer et Schmid. — Germes de discorde dans l'institut. Discours du jour de J'an de 1808. Départ de TohIer,Ho[)f et Barraufll. — Discours du Jour de l'an de 1809. — Enquête demamiée par Pestalozzi à la diète suisse (1809J. Rapport du P. Girard; an;ilyse de ce document.

— Mésintelligence entre Joseph Sclimid ot la majorité des maîtres de l'institut. Départ de Si:hmid (juillet 1810). Départ de von Murait, von Tiirk, Hofmann et Mieg. — Polémiques suscitées par le rapport du P. Girard ; les GôUingische gelehrte Anzeigen, le chanoine Bremi ; réponses de Pestalozzi et de Niederer (1811-1813). — Vogue de l'institut d'Yverdon. Les visiteurs étrangers. Anecdote racontée par Ramsauer. Visite de Juilien de Puris (1811). — Embarras financiers de l'institut (18i:i). L'institut des jeunes filles est cédé à M"' Ka^thofer i novembre 1813). Niederer propose le rappel de Schmid. Mariage de Niederer (avril 1814). — Evénements de 1814; brochure politique de Pestalozzi : An die Unsrhuld, etc. — La situation de l'institut s'aggrave. Int'îrvention de Jullien. Nouveaux appels de Niederer à Schmid. Retour de Schmid (avril 1815).

L'institut d'Yverdon a subsisté de 1805 à 1825. Son histoire peut se partajier en deux périodes d'égale durée, à chacune desquelles nous consacrerons un chapitre.

Le personnel enseignant réuni autour de Pestalozzi en juillet 1805 comprenait Tobler, Murait, Hopf, Steiner, Schmid, venus de Munchenbuchsee, Kriisi, Barraud et Mederer^ installés à Yverdon depuis 180i; il y avait en outre un certain nombre de sous-maîtres. Buss n'était plus là : il avait quitté l'institut au printemps de 1805. La servante Elisabeth Nâf-Kriisi reçut la direction supérieure du ménage commun, tandis que son mari, Mathias Krûsi, remplissait, selon M. de Guimps, les fonctions de domestique de confiance (Morf dit, t. IF, p. 171, que Mathias Kriisi vécut à .^euhof jusqu'à sa mort, arrivée en 1812; mais il doit se tromper, car la Wochenschrift de 1807 mentionne la présence du mari de Lisbeth à Yverdon).

L'installation de l'institut au château eut lieu avant la fin de l'année 1805.

Le nombre des élèves fut bientôt aussi considérable qu'à Burgdorf. Il en vint de presque tous les pays d'Europe, et même de l'Amérique. Mais à Burgdorf déjà il a\ait fallu, pour satisfaire aux exigences des parents, qui voulaient que leurs enfants sortissent de l'institut avec les connaissances qu'on acquiert au collège, ajouter aux branches élémentaires, enseignées selon la méihode pestalozzienne, toutes les branches du programme de l'instruction secondaire, y compris les langues anciennes. A Yverdon, cette tendance à transformer l'institut en un collège s'accentua de plus en plus. Pestalozzi se vit débordé ; pour toute la partie de l'enseigncmont qui dépassait le niveau des connaissances élémentaires, les seules auxquelles il avait voulu, à l'origine, appliquer sa méthode, il fut obligé de laisser la bride sur la cou à des maîtres qu'il ne pouvait contrôler; le manque d'un plan d'ensemble, l'absence d'une direction supérieure, produisirent bientôt de fâcheux résultats ; sensibles d'abord pour ceux-là seulement qui voyaient de près l'organisation intérieure de l'institut, ils devinrent, au bout de quelques années, manifestes aux yeux de tous.

Outrel'institutdes jaunes garçons, la ville d'Yverdon vit s'ouvrir, en 1800, un institut spécial pour les jeunes files, qui fut placé d'abord sous la direction de Kiusi et de Hopf. En 1807, Pestalozzi mita la tète de Crf nouvel institut les époux Cusier, qu'il fit venir de Neuhof, et auxquels il adjoignit une institutrice chargrée de la direction des études.

C'est vers ce même temps que M»* Pestalozzi vint rejoindre son mari. Au commencement de 180g, elle était encore à Zurich dans la maison

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d'un de ses frères, qui mourut (février T806) en lui laissant une partie de son héritage : «Le repos de mes vieux jours est désormais assuré », écritelle à ce propos dans son journal. En 1807, nous la retrouvons à Yverdon. Ramsauer décrit en ces termes l'existence qu'elle y menait :

u Elle ne pouvait supporter le bruit et l'agitation qui régnaient toujours dans l'entourage de Pestalozzi. C'est pourquoi elle avait son appartement dans la partie la plus tranquille du château, et y vivait retirée; elle avait là son ménage à elle, et ne se mêlait extérieurement d'aucune des affaires de la maison : mais on la respectait comme une reine. De temps en temps elle invitait à dîner un maître, quelquefois aussi un élève de l'institut des garçons ou de celui des jeunes filles, ainsi que les parents des élèvrs qui venaient en visite, ou les étrangers que l'on voulait traiter avec distinction. Pestalozzi lui-même ne mangeait jamais à sa table que lorsqu'elle l'avait spécialement invité, ou bien, ce qui arrivait rarement, lorsqu'il lui en avait lui-même demande la permission, ce qu'il faisait en ces termes : « Anna, » veux-tu me permettre de manger aujourd'hui la » soupe avec toi?» Mais après le dîner, que Pestalozzi partageait avec les élèves, il montait régulièrement à l'appartement de sa femme pour prendre avec elle une tasse de café ; d'ordinaire un ou deux maîtres, ou d'autres personnes à qui Pestalozzi voulait faire une politesse, y étaient aussi invités. Tous les soirs, en outre, Pestalozzi devait venir faire sa partie de cartes avec sa femme, qu'il en eût envie ou non. Quoiqu'ils eussent beaucoup d'affection l'un pour l'autre, ils ne pouvaient guère être plus de dix minutes ensemble sans commencer à se quereller ; c'était sur le ton de la plaisanterie, il est vrai, mais souvent la querelle devenait sérieuse : ]\/lme Pestalozzi reprochait à son mari de prodiguer ses bienfaits à des inconnus ou à des ingrats ; et elle avait de bonnes raisons d'être mécontente de cette façon d'agir, puisqu'il avait dissipé ainsi une grande partie de la fortune de sa femme. »

La Wochenschrift fur Menschenbildung donne les indications suivantes sur le personnel de l'institut dTverdon à la fin de 1807 :

Elèvps suisses, 82; élèves étrangers, 30 (1 Neuchâtelois, 5 Genevois, 15 Français, 1 Italien, 5 Allemands, 2 Russes, 1 Américain) ; élèves adultes, se destinant à l'enseignement ou aux études, 6 (tous Suisses) ; élèves externes, 25 ; total des élèves de l'institut des garçons, 143. Maîtres étrangers étudiant la méthode, 2 (Mieg de Francfort et La Lance de Montbéliard). Famille Pestalozzi : M. et Mme Pestalozzi, Gottlieb Pestalozzi leur petit-fils, M. et M"»e Guster avec leurs deux enfants, une ménagère avec son mari et son enfant. Econome de l'établissement ; M. Collomb-Roulet. Maîtres, dans l'ordre de leur entrée en fonctions : KriJsi, Tobler, Barraud, von Murait, Niederer, Joseph Schmid, Steiner, Hopf, Hofmann (du Palatinat). Sous-maîtres, anciens élèves de l'institut : Knusert, Ramsauer, Grieb, Scliurr, Steinmann, Baumgartner, Ruckstuhl, (iôldi, Frick, Egger, Baumann (tous Suisses, la moitié d'entre eux Appenzellois). — Le nombre des élèves de l'institut des jeunes filles était de dix-sept.

Gomme à Burgdorf et Munchenbuchsee, les visiteurs étrangers affluèrent en grai.d nombre à Yverdon. Parmi ceux qui vinrent de 1805 à 1810, mentionnons en premier lieu Frœbel* (venu à deux reprises, en 1805 et en 1808; la seconde fois il resta deux ans, en compagnie de trois élèves) ; Cari Ritter, le futur rénovateur do la géographie (à deux reprises, en 1807 et 1809); von Turk*((|ui, après un premier séjour de trois mois à Miinchenbuchsee en 1805, vint à Yverdon en 1808 et y resta deux ans comme maître); von

Raumer*, le futur auteur de l'Histoire de la pédagogie {qni séjourna dans l'institut d'octobre 1809 à mai 1810). Fichte*, dans ses célèbres Discours à la nation allemande, prononcés durant l'hiver de 1807 à 1808, déclara que la réforme de l'éducation devait prendre pour point de départ la méthode d'enseignement de Pestalozzi. Le gouvernement pru'isien, répondant aux éloquents appels de Fichte et s'inspirant des conseils de Nicolovius et d'autres administrateurs intelligents, décida en 1808 l'envoi à Yverdon de trois jeunes gens qui devaient y apprendre la méthode, pour l'introduire ensuite dans les écoles de leur pays. Les trois élèves choisis furent Preuss, Kawerau et Henning, qui arrivèrent à Yverdon en mai 1809 ; bientôt après, une quinzaine d'autres instituteurs prussiens furent successivement envoyés à l'institut de Pestalozzi, pour y être entretenus chacun pendant trois ans aux frais de leur gouvernement. D'autres Etats de l'Allemagne, ainsi que la Hollande, envoyèrent aussi à Yverdon des élèvesmaîtres.

Pour donner une idée de la physionomie de l'institut à cette époque, du caractère de l'enseignement, et du genre de vie des élèves et des maîtres, nous rapporterons quelques témoignages.

Voici celui d'un ancien élève, du canton de Vaud, devenu plus tard pasteur protestant (cité par Mlle Chavannes) :

« J'entrai à l'institut d'Yverdon à sept ans et demi environ, en juin 1808, et j'y restai neuf mois seulement. C'était l'époque la plus brillante de l'institut; on y comptait cent trente-sept élèves, non seulement suisses, allemands et français, mais italiens, espagnols, russes et même américains. L'application des mathématiques était poussée si loin que des enfants de l'âge de douze ans résolvaient de tête des problèmes comme ceux-ci : Combien de fois 2 entiers et 3/4 font-ils de fois 2/5? 44 fois 1 plus 1/2 a? = 60; quelle est la valeur de xl — D'un autre côté, le sentiment religieux et surtout la foi chrétienne y étaient beaucoup moins développés ; ainsi on me donna force leçons de calcul de tète et d'allemand, mais je ne me rappelle pas qu'on nous ait fait lire la Bible et qu'on nous en ait fait apprendre quelques passages. Pestalozzi faisait une méditation religieuse chaque matin, en se promenant dans une grande salle au milieu des maîtres et des élèves assemblés; mais comme c'était en allemand et que la prononciation de ce bon vieillard était fort indistincte, je ne pouvais guère en profiter... Ce qui regarde le soin du corps, la nourriture et la propreté laissait aussi beaucoup à désirer. Malgré cela, après avoir extrêmement souffert, dans les commencements, loin de Vevey et de mes bons parents, je me fis peu à peu à ce régime, et je m'attachai d'autant plus facilement à mes maîtres dévoués qu'ils prenaient part à toutes mes récréations et que, par un excès de liberté, il était permis de les tutoyer. Surtout je m'attachai de cœur à leur excellent chef Pestalozzi. Je vois encore ce bon vieillard avec ses culottes courtes à peine bouclées, ses bas descendant sur ses souliers, sa chemise, ses cheveux et sa barbe en désordre, mais portant de toutes parts des yeux si vifs et si pleins de tendresse, que chacun se sentait attiré vers lui; hommes, femmes etenfants rccevaientvolontiers ses embrassements affectueux. Je dois ajouter encore, à la louange de cet excellent homme, que s'il ne développa point en moi la crainte de Dieu et la foi au Sauveur, j'appris de lui à faire mon travail d'écolier par sentiment du devoir, plutôt que par le dangereux excitant des louanges et des récompenses. »

M. (le Guimps, qui fut élève de l'institut de 18U8 à 1817, a retracé ses souvenirs en ces termes :

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« Les élèvos jouissaient d'unn grande liberté ; j les doux portes du cliâieau restaient ouvertes toute la journée et sans concierge; on pouvait j sortir et rentrer à toute heure, comme dans l'habiialion d'une simple famille, et les enfants n'en abusaient guère. Ils avaient en général dix heures de leçons par jour, de six heures du matin à huit heures du soir; mais chacune des leçons ne durait qu'une heure et était suivie d'un petit intervalle ' pendant lequel ordinairement on changeait de salle. D'ailleurs quelques-unes de ces leçons con- ' sistaient en gymnastique ou travaux manuels, tels que les cartonnages et la culture du jardin. La ' dernière heure de la journée, de sept k huit heures, j était celle d'un travail libre ; les enfants disaient : On travail^ pour soi, et ils pouvaient à leur gré s'occuper de dessin ou de géographie, écrire à leurs parents ou mettre leurs cahiers en ordre.

» Les plus jeunes maîtres, qui étaient en général des élèves de Berthoud (Burgdorf), étaient charges de la surveillance pendant tout le temps où il n'y avait pas de leçons; ils couchaient dans les dortoirs, jouaient avec les élèves pendant les récréations et y prenaient le même plaisir qu'eux; ils les accompagnaient au jardin, au bain, à la promenade, et en étaient fort aimés ; c'étaient eux que les élèves tutoyaient. Ils étaient divisés en escouades qui faisaient leur service à tour de rôle un jour sur trois, car cette surveillance les occupait du matin au soir.

» Trois fois par semaine, les maîtres rendaient compte à Pestalozzi de la conduite et du travail des élèves ; ceux-ci étaient appelés, cinq ou six à la fois, auprès du vieillard pour recevoir ses remontrances et ses exhortations. Pestalozzi les prenait alors l'un après l'autre dans un coin de sa chambre, et leur parlait à l'oreille; il demandait si l'enfant n'avait rien à lui dire, à requérir de lui; il cherchait ainsi à gagner sa confiance, à savoir s'il se trouvait bien, ce qui lui plaisait ou lui déplaisait. Chaque samedi, dans une assemblée générale, on passait en revue le travail de la semaine.

» La fidèle Lisbeth (M^e Kriisi), qui avait suivi son maître h Yverdon comme femme de charge, y avait apporté les habitudes économiques et culinaires du peuple de la Suisse allemande, et les ressortissants des pays de langue française avaient grand'peine à se faire à ce régime, d'une simplicité un peu primitive. Les mets, bons et sains par leur nature, sinon par leur apprêt, étaient d'une abondance excessive, et les repas nombreux, selon les exigences des estomacs allemands.

» A sept lieures, à la fin de la première leçon, les élèves venaient faire leurs ablutions dans la cour; l'eau, pompée au puits, parcourait un long tuyau percé, sur les deux côtés, de trous par lesquels chaque enfant recevait son jet pur et froid ; les pots et cuvettes étaient inconnus. Après la toilette, on déjeunait avec de la soupe. A huit heures, les leçons recommençaient. A dix heures, intervalle de repos, pendant lequel ceux qui avaient faim allaient rei'cvoir de Mme Kriisi des fruits secs et du pain. A midi, une heure de récréation : bain, jeu de barre sur la pelouse de derrière le lac^ etc. A une heure, dîner de soupe, viande et légume. A une heure et demie, leçons jusqu'à quatre heures et demie. Alors venait le goûter : tantôt du fromage dont chaque enfant recevait une tranche grande comme la main, tantôt d'énormes tartines couvertes d'une épaisse couche de beurre. Les élèves arrivaient à la file et emportaient ce goûter pour le manger où ils voulaient, pendant une récréation qui durait jusqu'à ï-ix heures, et qui, par le beau temps, se passait, so\l derrière le lac, soit dans le vaste jardin attenant au château, et où chaque enfant avait son petit carré à cultiver. De six à huit heu-

res, nouvelles leçons, puis le souper, assez semblable au dîner.

» Quand on considère les conditio ^s matérielles de la vie des maîtres à l'institut d'Yverdon, on ne peut douter ni de leur dévouement à Pestalozzi et à son œuvre, ni de l'élévation des sentimer)ts qui les avaient adirés et qui les retenaient auprès de lui. Nous avons vu ce qu'était la nourriture, l'ameublement était plus rustique encore ; quelques-uns des maîtres les plus âgés étaient logés hors du château ; mais tous les autres, au milieu de cette fourmilièi-e, n'avaient pas une chambre à eux où ils pussent se retirer; quand ils avaient besoin d'une retraite pour un travail tranquille, ils se construisaient de petits cabinets en planches dans les étages supérieurs et inhabités des tours rondes qui se dressent aux quatre coins de l'antique édifice.

» M. et M™e Pestalozzi occupaient un appartement au second étage de la façade du nord; souvent ils invitaient quelques maîtres à prendre le café avec eux; souvent aussi ils avaient des réceptions du soir, où quelques élèves étaient admis, et où l'on trouvait soit des habitants de la ville, soit des étrangers en passage. IV1™<? Pestalozzi en faisait les honneurs avec une bonté aimable et touchante. Bien que restée maladive depuis ses désastres de Neuhof, elle avait conservé toute sa fraîcheur d'imagination et une sorte de poésie du cœur, qui faisait d'elle un centre de conversation des plus agréables.

» Quant à Pestalozzi lui-même, il abordait chacun avec la plus tendre bienveillance; sa conversation était animée, spirituelle, pleine d'imagination et d'originalité, difficile à suivre à cause de sa mauvaise prononciation. Mais il était fort inégal : il passait en un moment d'une gaîté franche et expansive à une tristesse méditative ei concentrée. Habituellement distrait, préoccupé, en proie à une agitation fiévreuse, il ne pouvait rester assis ; il parcourait les corridors du château, une main derrière le dos ou dans sa redingote, l'autre tenant le bout de sa cravate entre ses dents. 11 arrivait journellement ainsi au milieu dos leçons; là, si l'enseignement lui plaisait, sa figure devenait rayonnante, il caressait les enfants et leur adressait quelques paroles en souriant; mais si les procédés du maître ne lui plaisaient pas, il sortait aussitôt en colère et faisait frapper la porte derrière lui.

» 11 continuait d'ailleurs à travailler avec un zèle infatigable au perfectionnement et à de nouvelles applications de sa méthode ; chaque matin, dès les deux heures, il faisait venir près de son lit un sous-maître, ordinairement Ramsauer, pour qu'il écrivît sous sa dictée. IMais il était rarement content de son propre travail ; il fallait corriger sans cesse, et recommencer souvent...

» Quand la saison le permettait, chaque semaine quelques heures de l'après-midi étaient consacrées aux exercices militaires. Les élèves formaient un petit bataillon avec drapeau, tambour, musique et arsenal ; ils devinrent habiles aux manœuvres les plus compliquées. Quand on devait faire l'exercice à feu, les sous-officiers étaient occupés à la confection des cartouches sous la direction du chef instructeur. De temps en temps, on allait faire la petite guerre dans une localité choisie à quelques kilomètres de la ville. Parfois aussi, il y avait un tir à la cible ; le vainqueur recevait une brebis avec son agneau, et la jouissance d'une petite étable au jardin.

» La gymnastique, les jeux de barres et autres, se faisaient régulièrement. Va\ Iiiver, on y joignait le patinage; en été, les bains du lac et les courses de montai,Mic.

» On sait que les travaux manuels étaient dans le programme de Pestalozzi ; ils furent très sou-

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vent essayés à l'institut; jamais ils ne se continuèrent d'une manière régulière et suivie. Le grand nombre et la diversité des élèves et des occupations fut probablement l'obstacle qu'on ne put surmonter. Le travail du jardin est celui qui réussit le mieux; tantôt les élèves avaient leurs petits carrés à cultiver ; tantôt on les envoyait à tour de rôle, deux par deux, travailler quelques heures sous la direction du jardinier. Les enfants réussissaient quelquefois assez bien à la reliure et aux cartonnages; ils construisaient ainsi des solides pour Tintelligence de la géométrie. Mais leur savoir-faire et leur adresse s'exerçaient surtout pour la décoration des fêtes.

>) Le jour de l'an était célébré par un discours de Pestalozzi et un culte religieux, suivi de la distribution des cadeaux des parents et d'un grand dîner ; le soir, promenade en ville aux flambeaux (chaque élève confectionnant le sien), puis bal où venaient les jeunes filles de l'institut et des invités de la ville. Entre le nouvel an et le 12 janvier, on donnait peu de leçons, en travaillait aux préparatifs de la fête du 12, anniversaire de la naissance de Pestalozzi. Pour ce temps-là, les élèves de chaque classe décoraient leur salle, la transformaient plus ou moins en bosquet, avec chaumière, chapelle, ruine, quelquefois cascade ou jet d'eau. On faisait de grandes courses dans les forêts du voisinage pour y chercher des sapins, du lierre, de la mousse. Ou préparait des transparents avec emblèmes et inscriptions. Souvent aussi, ce jour-là, les élèves donnaient quelque représentation dramatique, dont le sujet était ordinairement pris dans les beaux faits de l'histoire suisse au moyen âge ; ils faisaient eux-mêmes leurs costumes en carton et papier de couleur, leurs cuirasses, casques, etc. La veille de Noël, enfin, on trouvait le soir, dressé au milieu de la salle du culte, un grand sapin chargé de bougies, de noix dorées, de pommes, etc., le traditionnel aibre de Noël des Allemands.

» Le chant jouait un très grand rôle à l'institut Pestalozzi, et il faisait la joie de presque tous les habitants de la maison; on y chantait partout et toujours. Les Suisses Pfeifîer * et Nageli * avaient secondé les intentions de Pestalozzi à cet égard en publiant de charmants recueils de chants pour le jeune âge. L'Allemagne est fort riche en douces mélodies et en poésies simples, appropriéesaux besoins et au caractère de l'enfance. On nous apprenait bien aussi quelques chansons françaises, mais c'était une ressource pauvre et peu satisfaisante. Malgré quelques louables efforts, la France ne s'est pas encore relevée de cette infériorité. »

Les lignes suivantes, où von Raumer a consigné les impressions de sa première entrevue avec Pestalozzi et ses principaux collaborateurs, offrent aussi de lïntérêt :

u Un ami, dit-il, m'accompagna à Yverdon, où nous arrivâmes à la fin d'octobre ( 1 809). Nous descendîmes à l'hôtel de la M ai son- Roi igp^ et le lendemain nous nous rendîmes au vieux château bâti par Charles le Téméraire. Dans la cour, nous trouvâmes un grand nombre d'enfants ; on nous conduisit à Pestalozzi. Il était en costume très négligé, portant un vieux paletot gris, sans gilet, des culottes courtes, et des bas tombant sur ses pantoufles ; ses cheveux noirs, épais et crépus, étaient ébouriffés et en désordre. Son front était creusé de rides profondes; ses yeux, d'un brun foncé, tantôt avaient une expression douce et tendre, tantôt jetaient des flammes. On remarquait à peine sa laideur, tant sa physionomie accusait de génialité; sur les traits de son visage tourmenté, on lisait à la fois de longues souffrances et de grandes espérances. Bientôt après, nous vîmes Niederer, qui me fit l'effet d'un jeune prêtre ca-

tholique; Kriisi, un peu épais, blond, les yeux bleus, l'air doux et bienveillant ; Schmid, plus débraillé encore que Pestalozzi dans sa toilette, les traits fortement accentués, et l'œil perçant d'un oiseau de proie. ... L'intérieur du château faisait une impression assez triste ; mais sa situation est admirable; une grande prairie le sépare de l'extrémité méridionale du beau lac de Neuchâtel, sur les rives duquel descendent les pentes du Jura couvertes de vignobles. » — Ajoutons que von Raumer, après un séjour de sept mois, quitta Yverdon fort désillusionné : l'institut n'avait point répondu à son attente. (V. Schmid, p. 2724).

Pendant les premières années qui suivirent l'installation à Yverdon, l'activité littéraire de Pestalozzi et de ses collaborateurs fut assez considérable; mais les publications appartenant à cette époque n'ont qu'une valeur secondaire. Nous nous bornons à en enregistrer les titres, (le sont :

1° Le journal dont nous avons déjà parlé (p. 2-322), qui devait paraître à Leipzig chez le libraire Graff, sous ce titre : Journal fur die Erziehung, herausgegeben von H. Pestalozzi [Jowmal d'éducation, édité par H. Pestalozzi). C'est par erreur que Pompée dit (p. 379): «Pestalozzi publia une feuille périodique qui parut en 1804 et 1805 chez Grâff, libraire de Leipzig. « Ce journal parut en 1807, et n'eut qu'un seul numéro, assez volumineux d'ailleurs. Il contient trois articles, savoir :

a) Une étude intitulée : Ein Blick auf meine Erzieimngszwecke und Erziehungsversuche [Coup d'œil sur mes vues et mes essais d'éducation); cette élude ne forme que la première partie d'un travail qui devait en comprendre trois; elle a été réimprimée au t. XI de l'édition Cotta des œuvres de Pestalozzi^ sous ce titre : Aiisichten U7id Erfahrungen, die Idée der Elementarbildung betreffend [Opinions et expériences concernant Cidée de l'instruction élémentaire). Les deux autres parties, après être restées longtemps inédites, ont été imprimées, en 1828, par Niederer dans ses Pestalozzische BloJter. Niederer dit expressément, p. 53, que ce travail est « l'œuvre commune de Pestalozzi et de ses amis ». — Mann (t. III, p. 291) et Morf(t. III, p. 119) parlent de ces deux dernières parties comme perdues ; il est singulier que la publication qu'en a faite Niederer leur ait échappé.

b) Un programme intitulé : Ueber die Grundsâtze, den Plan und die Tendenz dieser pcidagogischen Zeitschrift [Sur les principes, le plan et la tendance de ce journal pédagogique) ; il est aussi réimprimé au t. XI de l'édition Cotta.

c) Un travail sur la représentation écrite du nombre [die schriftliche Darstellung der Zahl), par un des maîtres de l'institut.

20 Une brochure intitulée : Rapport aux pa^ rents et au public sur l'état et l'orgnuisation de l'établissement de Pestalozzi en 18Ô7 [Rericht an die Ëltern und aii das Publikum ïiber den Zustand und die Einrichtunqen der Pestalozzi'' schen Anstaltiin Jahre 1807); réimprimée au t. M de l'édition Cotta.

3° Un journal intitulé : Wochenschrift fïir Menschenbildung, von Heinrich Pestalozzi und seinen Freunden [Gazette hebdomadaire pour l'éducation de l'iwmme, par H. Pestalozzi et ses amis), qui parut de 1807 à 1812. En dépit de son titre, ce journal ne se publia pas chaque semaine, mais à intervalles très irréguliers. U forme en tout 4 volumes, chacun de 15 feuilles d'impression. Parmi les morceaux intéressants qu'il contient, nous citerons, dans le 1^' volume, le récit du séjour de Pestalozzi à Stanz (Pestalozzi und seiyie Anstalt in Stanz), dont nous avons déjà parlé, et une réimpression de VAbeyidsfundc eines Einsiedlers, sous ce titre : Pestalozzi's erste Darstellung des VVesens und Umf'ings seiner Méthode [Piemier exposé fait par Pestalozzi de l'essence et de la portée de sa mé'

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thode); dans le 2e volume, une réimpression de la brochure Uapport aux parents et au publie sur Vétat et l'organisation de rétafjlissement de Pestalozzi à Yverdon; et un article de la main de Pestalozzi {H<nnricfi Vestalozzi an seine Freunde iiber die Herausgah" einer Gesangbillunqslehre), annonçant la publication d'une méthode pour renseignement du chant, due à la collaboration de Pfeiiïer * et de Nàgeli* ; dans le 3« volume, un travail de Nâgeli sur l'enseignement du chant, et un Discours sur l'idée de Vimtruction élémentaire [Ueber die Idée der Elementarbildung), prononcé à Lenzbourg, en 1809, par Pestalozzi en qualité de président d'une Société suisse des amis de rédncation, qui avait été fondée expressément pour la propagation de la doctrine pestalozzienne, et qui ne subsista que peu d'années. Ce discours remplit aussi une partie du 4^ volume.

Tous les écrits que nous venons d'énumérer nonseulement portent les traces de l'influence de Niederer, mais ont été rédigés en grande partie par lui. Il l'a déclaré, et Pestalozzi l'a reconnu de son côté, en désavouant plus tard les affirmations ambitieuses, les exagérations de pensée et de langage qui caractérisent les publications faites en son nom à cette époque, particulièrement le Rapport aux parents, et le Discours sur l'idée de l'instruction élémentaire prononcé à Lenzbourg; ce discours, tel qu'il a été imprimé, est « très différent , dit Pestalozzi, de celui qui a été réellement prononcé »; Niedererle remania complètement pour l'impression..

Niedcrer était devenu, en ces années-là, l'homme le plus important du groupe pestalozzien ; c'était lui qui tenait la plume au nom du maître. Par l'élcvatiou do sa pensée et par son dévouement, il était digne de la confiance que lui témoignait Pestalozzi. Malheureus(;ment il avait l'esprit métaphysique et une tendance à l'enflure dans les idées et dans le style ; il se perdait volontiers dans les nuages ; son caractère était agressif et violent, et il entraîna Pestalozzi dans des polémiques où il eût mieux valu ne pas l'engager. En outre, au point de vue religieux, il y avait entre Pestalozzi et lui des difl"érences qui s'accusèrent plus tard : Pestalozzi était un philosophe acceptant les formes du christianisme, mais resté étranger à ses dogmes, et particulièrement ;\ ceux du péché originel, de la grâce et de la rédemption ; INiederer était un théologien pour qui les dogmes chrétiens renfermaient toute la philosophie. En réalité, l'union entre Pestalozzi et INiederer, si intime un moment que Pestalozzi put s'écrier : « Personne ne me comprend comme lui! » reposait surun malentendu qui devait sedissiperunjour.

Une autre influence, cependant, grandissait à côté de celle de Niederer : c'était celle de Joseph Schmid (le jeune maître que nous avons déjà nommé p. 2321). Né h Au dans le Vorariberg, fils d'un paysan, Schmid était entré comme élève dans l'institut de Burgdorf en 1801, à l'âge de quinze ans, et, par ses progrès étonnants dans les mathématiques, il avait attiré sur lui l'attention de tous. D'élève il devint maître à dix-huit ans; par son talent pour renseignement, sa puissance de travail, l'énergie de son caractère, il se fit bientôt dans l'institut une place à part ; Pestalozzi, fier de ses succès, lui témoignait une préférence marquée. De huit ans plus jeune que Niederer, Schmid formait avec celui-ci le contraste le plus complet. Niederer, docteur en théologie, avait fait de fortes études classiques; Schmid, dont la première instruction avait été simplement celle de l'école primaire, s'était voué exclusivement à un ordre de connaissances, les mathématiques. Niederer était un théoricien, aussi embarrassé que Pestalozzi lui-même devant les difficultés de la vie réelle ; Schmid avait au contraire un vrai talent d'organisation, une remarquable habileté pra-

tique. Niederer était enthousiaste, chimérique et emporté ; Si;hrnid, positif et toujours maître de luimôme. Enfin Niou'erer était protestan: et croyant; Sclimid, élevé dans h; catholicisme, était devenu, comme Pestalozzi, indriïéretitauxdogmes religieux.

Au moment où nous somme» arrivés (1807 , la rivalité qui se, manifesta plus tard entre Niederer et Schmid n'avait pas encortj éclaté ; mais déjà il y avait dans l'institut des germes de discorde. Plusieurs des plus anciens collaborateurs de Pestalozzi souffraient de se voir éclipsés. Schmid avait réformé l'enseignement de la géométrie, du calcul et du dessin ; il préparait des livres élémentaires destinés à remplacer ceux de Burgdorf, et qui parurent un peu plus tard ^Die Elem"nte der Form und Groasenlehre, Berne, 1800; Die Elément e des Zeichne?is, Berne, 1809; Die Eiernente der Zahl als Eundamente der Algebra, Heidelberg, 1810); il manifestait ouvertement son dédain pour certains de ses collègues; il ménageait peu, par exemple, l'amour-propre du bon Krusi : « Et pourtant, dit celui-ci quelque part avec amertume, le Livre des mères, encore méconnu aujourd'hui, et rejeté de beaucoup, deviendra un jour la pierre angulaire de la méthode! »

Pestalozzi voyait avec inquiétude ce commencement de division intestine. Pour y remédier, il eût fallu imposer d'une main ferme la discipline à tous ses collaborateurs; il ne sut que les conjurer pathétiquement d'être unis. Dans son allocution du jour de l'an 1808, il montre un profond découragement ; se croyant près de sa fin, il avait fait faire d'avance son cercueil, qu'il fit apporter au milieu de l'assemblée, comptant sur cette funèbre mise en scène pour augmenter l'impression de sa harangue. « Je ne suis pas heureux, dit-il à ses auditeurs. L'œuvre de ma vie a trahi des lacunes que je ne soupçonnais pas. Le lien qui nous unit tous s'est montré relâclié aux endroits où je le croyais le plus serré. J'ai vu le mécontentement se produire, là où je croyais la paix assurée. J'ai vu l'amour se refroidir, là où je le croyais le plus ardent. » Et il s'accuse lui-môme d'être la cause du mal dont il se plaint. « J'ai exigé avec dureté ce que j'aurais dû demander avec humilité; j'ai voulu obtenir par la contrainte la présence et le développement de forces que mes propres erreurs, mes propres faiblesses avaient fait disparaître du milieu de nous. Hélas ! j'ai voulu employer la violence pour extirper ce que ma légèreté avait laissé s'enraciner. Ainsi s'est produit le mécontentement parmi nous. Ainsi se sont relâchés des liens que je croyais devoir être éternels. Ainsi ont été déchirés des cœurs que je croyais unis à jamais. Me voici maintenant. Voici mon cercueil. C'est là qu'est mon salut. »

L'année 1808, cependant, ne fut pas mauvaise. Trois des maîtres, il est vrai, Tobler, Hopf et Barraud, (juittèrent l'institut (Barraud se rendit à Bergerac pour y diriger une école pestalozzienne, à la demande du sous-préfet Maine de Biran) ; mais la concorde parut se rétablir entre ceux qui restaient, et le discours du l^r janvier 1809 constata une amélioration de la situation. « Beaucoup de chiigrins, beaucoup de soucis qui pesaient sur moi il y a un au, dit Pestalozzi, m'ont quitté ; beaucoup de fardeaux que je portais alors sont devenus plus légers. Notre nombre s'est accru ; notre union a augmenté ; la confiance qu'elle inspire a augmenté aussi. L'attention donnée à notre œuvre a atteint le pius haut degré que nous puissions espérer. Les yeux de beaucoup de milliers d'hommes distingués et généreux sont fixés sur nous. » Mais si la vogue de son institut a rendu à Pestalozzi la confiance dans Tavenir, elle lui a fait perdre de vue, d'une manière singulière, ses anciennes aspirations. « On a prétendu, dit-il, que par ma méthode je cherche seulement à donner au pauvre, à rallamé,

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un meilleur gagne-paiu ; mais cette erreur disparaîtra. C.hers enfants, c'est vous qui la ferez disparaître. Cette erreur ne provient pas de ma personne ni de l'éducation qui vous est donnée sous ma direction ; ce qui l'a produite, ce sont des idées momentanées exprimées dans mes livres [Augenblicks'Aiisichten meiner Bûcher), des moyens spéciaux indiqués pour le développement de certaines dispositions et de certaines facultés. Votre présence ici est un démenii donné à cette opinion, et mon cœur en est réjoui. »

Sous cette impression d'une amélioration générale de la situation, Pestalozzi se décida à une démarche qui a été diversement commentée. Il adressa à la diète suisse, le 20 juin 1809, une demande tendant à obtenir « qu'elle daignât donner une marque publique d'attention, soit à l'institut d'Yverdon, parvenu à un haat degré de développement et de perfection, soit à la méthode d'éducation élémentaire qui s'y trouve établie, et qui, ayant obtenu les suffrages de plusieurs Etats et d'un grand nombre d'hommes savants et considérés, fixe maintenant les regards de toute l'Europe » (protocole de la diète du 11 juin). Le protocole que nous citons ajoute . '< Renonçant d'avance à toute espèce de secours, dont il n'a nul besoin, Pestalozzi espère que la diète attribuera sa demande au motif naturel et profondément senti qui l'a dictée, savoir au désir de voir sa patrie agréer le fruit de ses méditations et travaux, et l'œuvre de sa vie. Sa demande n'a d'autre but que des recherches à faire sur son institut et sur sa méthode, par des hommes entendus, que le landamman enverrait sur les lieux au nom de la diète et avec des instructions convenables. »

Selon un récit publié plus tard par Niederer {Pestalozzische Blatter, 1828, p. 193), cette demande d'enquête officielle émana de l'initiative personnelle de Pestalozzi [dièse Anregimg geschah auf Pestnlozzï's rast/osen pers()7ilichen Ànirieb). D'après Pestalozzi lui-môme, au contraire [Meine Lebensschicksale), l'idée vint de Niederer et de ceux qui partageaient son enthousiasme ; Schmid s'y opposa, parce qu'il ne se faisait pas d'illusion sur la véritable situation de l'institut et sur la valeur de l'enseignement qui s'y donnait ; mais son avis ne prévalut pas.

La diète accueillit la demande de Pestalozzi. Le landamman d'Affry désigna trois commissaires pour aller examiner l'institut d'Yverdon et sa méthode : ce furent Abel Mérian, membre du petit conseil du canton de Bâle; le P. Girard*, de Fribouig ; et Frédéric Trechsel, professeur de mathématiques à Berne. Les commissaires se rendirent à Yverdon en novembre 1809; ils y passèrent six jours, cherchèrent à tout voir par eux-mêmes, se firent envoyer ultérieurement par écrit les renseignements que le temps ne leur avait pas permis de recueillir sur les lieux; et le P. Girard rédigea ensuite en leur nom un rapport circonstancié. Ce rapport fut publié en français et en allemand par ordre de la diète (juin 18 10).

Le P. Girard était un esprit bienveillant et impartial ; mais, choqué par les prétentions excessives de Niederer et des autres fanatiques de la « méthode », il s'attacha, dans son rapport, à bien montrer, d'une part, que la doctrine de Pestalozzi n'était pas aussi neuve dans toutes ses parlies que le disaient certains admirateurs compromettants ; et, d autre part, que les moyens d'enseignement employés à l'institut offraient encore beaucoup de lacunes et d'imperfcci ions.

Niederer eût voulu que les commissaires, au lieu de s'arrêter à l'examen des faits concrets que leur offrait l'institut, s'élevassent dans la région abstraite des idées, et fissent consister leur mission à constater et à proclamer l'excellence des théories professées par l'école pestalozzienne

[Pestnlozzische Blâtler, 1828, p. 193). A cette invitation, le P. Girard opposa une fin de non-recevoir. « la partie spéculative, dit-il, n'était pas de notre ressort. Nous devions rechercher ce que l'on faisait, et nullement ce que l'on prétendait faire. Peut-être qu'une philosophie plus profonde et plus subtile que la nôtre trouvera une espèce de bassesse dans notre exposé. Nos idées ne seront pas assez nobles, et nous aurons parlé un langage trop vulgaire. En ce cas, nous oserions lui observer que les expressions ne font pas les choses, et que toute la sublimité de la métaphysique ne consiste quelquefois qu'à dire ce que tout le monde sait avec des mots que personne ne comprend. » On voit que le cordelier fribourgeois ne manquait pas de malice.

A cette première question : « Les principes sur lesquels repose l'éducation à Yverdon sont-ils tellement propres à l'institut qu'on ne puisse les retrouver ailleurs? » le P. Girard répond en ces termes : « Les grandes maximes sur lesquelles repose l'institut d'Yverdon sont sans contredit les maximes invariables de la sagesse et de la bonté. Mais Pestalozzi serait-il l'inventeur de ces principes?... 11 n'a pas de lui-même une si haute idée. Il ne se croit point l'auteur de son art; mais il s'honore d'en être le disciple. « Nous ne préten- » dons pas à l'honneur de l'invention », nous disaitil un soir au milieu de ses enfants; « mais nous )> cherchons à mettre en pratique ce que le bon » se?is avait appris aux hommes depuis des mil- » liers d'années. » On voit dans ces paroles que Pestalozzi fait remonter bien haut la naissance de l'art qu'il professe. Il l'attribue au bon sens, qui est vieux, et non à la science qui est jeune, et il le voit encore en tous lieux où il y a des hommes. Nous pourrions nous en tenir à cette déclaration, qui honore la modestie du maître, comme elle confond la vanité de quelques-uns de ses disciples. Certes des éloges à perte de vue comme à perte de raison, un ton exclusif et méprisant ne sauraient profitera l'éducation. Ses in térêts demandent de l'équité et du calme. Qu'importe après tout l'invention, là où il ne faut considérer que la chose et son utilité? l^es principes de l'éducation appartiennent décidément au bon sens, et si nous nous arrêtons quelques moments à commenter les paroles du respectable vieillard, nous ne pensons point prouver une vérité qui n'a pas besoin de preuves. Ce sera un hommage que nous rendrons à la lumière commune qui éclaire les hommes, et une espèce de l'éparation qu'elle a peut-être droit d'attendre de nous dans cette circonstance. »

Quant à la valeur pratique des moyens d'enseignement employés à l'institut, le P. Girard la juge très inégale. Il passe en revue les différentes branches. Pour l'étude de la langue maternelle, il constate qu'on a abandonné, ou tout au moins réformé le Livre des mères, et qu'on suit surtout le livre élémentaire de Tillich {Der erste Unter' richt, par M.-E. Tillicli, Leipzig, 1803); puis viennent la lexigraphie, la syntaxe, la prosodie, la déclamation et le style : « Tout ceci se rapproche trop des livres et des méthodes connues, pour que nous ayons quelque chose d'important à relever. » La géométrie a est plus avancée que la langue ; elle se distingue sous divers rapports «; c'est à Schmid que le P. Girard reporte le mérite du succès obtenu dans cette branche : u Les progrès en géométrie, dit-il, sont frappants à l'institut ; ils paraissent même tenir du prodige, quand on ignore ce que l'on peut faire d'un enfant que l'on conduit avec intelligence comme le fait Schmid, que l'on sait attendre comme lui, et à qui on inspire encore cet enthousiasme qui élève l'âme et double ses forces. » Pour le calcul, le P. Girard félicite Schmid d'avoir amélioré les ancions éléments employés à Burgdorf et a corrigé l'élan in-

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discret d'un premier zèle » ; il fait l'éloge de son enseignement de l'algèbre : « Ce n'est pas à tort que l'institut attache du prix et quelque gloire à ses mnthcmati(|ues. » La géographie « n'a lait aucun progrès jusqu'à ce jour»; lo programme de cette branche d'étude, à Yverdon, « pèciie par trop d'étendue et trop de grandeur; si l'on voulait le poursuivre, il n'y aurait qu'une science naturelle à l'institut, la géographie, et encore les sciences mathématiques et morales ne seraientelles pas en sûreté devant elle. » Les leçons d'histoire n'offrent rien de caractéristique : « On nous a prévenus que cette partie a été abandonnée aux instituteurs qui l'enseignent; la direction, nous a-t-on dit, occupée de choses plus pressantes, n'a pu ni la revoir, ni lui imprimer le sceau de sa méthode. » L'enseignement de l'histoire naturelle se fait, au début, par l'observation directe, au moyen des promenades et des collections ; vient ensuite une instruction systématique, où le maître emploie, pour la zoologie, le Traité élémentaire d'histoire naturelle, par Duménil (Paris, 1807), et pour la botanique et la minéralogie les ouvrages de Blumenbach, d'Emmerling et de Leonhard. Les méthodes employées pour l'enseignement du dessin et du chant sont originales, et ont des mérites incontestables, bien qu'on puisse leur adresser certaines critiques. L'enseignement religieux, enfin, comprend quatre cours : « Les deux premiers cours, qui se prolongent beaucoup, sont consacrés en entier au Dieu de la nature : l'enfant est ici un jeune philosophe, ou c'est un philosophe que l'on veut faire de lui, en attendant que l'on en fasse un chrétien; plus tard un troisième cours déroule sous ses yeux le plus ancien livre du monde, les annales de la religion primitive »; le quatrième cours, « qui a le christianisme pour objet, n'entre point dans l'enseignement régulier des classps ; il sert à préparer les élèves protestants à la communion, se paie et se donne à part, dure six mois à une heure par jour, et n'admet d'autres enfants que ceux que les parents mêmes désignent. » Le P. Girard se montre très réservé et très circonspect dans ses appréciations sur cette façon d'enseigner la religion ; toutefois il donne clairement à entendre que ce n'est pas celle qui a ses préférences.

La diète, en faisant visiter l'institut, avait voulu savoir si l'on trouverait à Yverdon le modèle d'une école primaire pour les campagnes et les villes? si l'institut offrait les développements qui conviennent à une école secondaire? et enfin si des écoles établies sur le modèle de l'institut pourraient servir d'introduction à l'étude des sciences? A ces trois questions, le P. Girard répond négativement. Il faut bien distinguer, ditil, entre les maximes fondamentales de l'institut, et l'application qu'il en a faites aux divers objets de l'étlucation. « S'agit-il simplement des règles générales, que l'on appelle volontiers du nom de méthode de Pestalozzi, — quoique ce mot n'ait pas encore une signification bien fixe et bien déterminée, — il est évident que cette méthode et ses règles doivent animer toutes nos institutions. » Mais quant aux moyens employés dans l'institut, ils ne sauraient être transportés tels quels dans les écoles de l'un ou de l'autre degré. « On regrette d'y trouver si peu de parties qui puissent servir comme elles sont... Sous tous les rapports, nous revenons au même résultat : les études à Yverdon ne se lient que très imparfaitement à l'instruction publique... L'institut poursuit son chemin ; nos institutions poursuivent le leur, et il n'y a nulle apparence que l'on se rencontre jamais. »

En terminant, le P. Girard fait cette réflexion, qui irrita beaucoup les amis de Pestalozzi, mais qui nous paraît aujourd'hui bien juste :

« Toujours nous regretterons que Pestalozzi ait été j<!té hors de la modeste carrière qu'il avait choisie avec tant d'amour et de zèle. Cette école primaire, modèle de toutes les ai très, ne sera donc qu'une pensée dans sa vie inquiète et laborieuse, une belle pensée, sans doute, qui honorera son cœur et fora vivre ga mémoire. Sachons rendre justice aux intentions, aux efforts, à la persévérance ; profitons de ces idées utiles, suivons les exemples que Ion nous a ménagés, et plaignons les de.stinées d'un homme qui, contrarié sans cesse par les événements, n'a jamais pu faire précisément ce qu'il voulait. »

Nous emprunterons encore au rapport les données qu'il contient sur le nombre des élèves et des maîtres, et sur l'organisation extérieure et intérieure de l'institut. L'institut des garçons comptait, en novembre 1809, 16ô élèves, dont i:j7 pensionnaires logés et nourris au château, et 28 externes, dont une partie étaient demi-pensionnaires; sur ces 16.S élèves, 78 étaient Suisses et 87 étrangers. Pour l'institut des jeunes filles, « qui n'est encore qu'au berceau », le rapport n'indique pas le nombre des élèves ; il dit seulement que ces élèves sont pensionnaires ou externes, et que les pensionnaires sont placées dans une maison voisine du château. Chacun des deux instituts comprend en outre une section destinée à former des maîtres ou des maîtresses. L'école normale des maîtres comptait 32 élèves, tous étrangers à l'exception de cinq ; « la plus grande partie vivait en ville et dans une entière indépendance de l'institut; le petit nombre habitait le château; les élèves de cette catégorie sont désignés sous le nom (^étrangers apprenant la méthode; cette dénomination est très propre à la chose, car on aurait tort de se figurer un séminaire d'instituteurs comnie il en existe à d'autres endroits. » L'école normale des maîtresses comptait une douzaine d'élèves, pensionnaires ou externes; « les pensionnaires vivent avec les élèves de leur sexe dans la maison désignée plus haut; ici, on trouve en petit l'image d'un séminaire d'institutrices. » Le personnel enseignant de l'institut des garçons comprend les noms suivants (rangés dans l'ordre oti les place la note fournie aux commissaires de la diète) : Niederer, Krûsi, von Murait, Schmid, Hoffmann, Mieg (Francfortois) Hagnauer ^Suisse), Renner (Bavarois), Haag (Badois), Braim (Prussien'ï, Gôldi (Suisse), Baumann (Suisse), Knusert (Suisse , Frick (Suisse), Baumgartner (Suisse), Ramsauer (Suisse), Egger (Suisse), Heusi ^Suisse), Leuzinger (Suisse), Kriiger (Mecklenbourgeois), Henniug (Prussien), Sigrist (Suisse), Schumacher ;Westphalien), Weilenmann (Suisse), Tondu (Suisse français). Tanner (Suisse). A l'institut des jeunes filles, l'enseignement était donné par trois maîtres de l'institut des garçons, Niederer, Kriisi et Hagnauer, et en outre par trois autres maîtres attachés spécialement à l'institut des jeunes filles, Thieriot (Saxon), Furrer(Zuricois) et Jordan (d'Yverdon), et par M"e' Kasthofer (de Berne) et Lozeron (d'Yverdon). '.* Chaque partie de l'enseignement a un certain nombre de professeurs attitrés, dont chacun, parcourant un espace déterminé delà carrière à fournir, vient reprendre le fil de l'instruction que son devancier lui remet ; ces professeurs reunis forment un comité particuliei, qui se rassemble une fois la semaine pour mettre au proht de tous et de l'enseignement les expériences et les réflexions qui se sont présentées dans la pratique. A côté de ces départements d'instruction, il en est deux autres : l'un de discipline et l'autre de religion. Le premier recueille les rapports des surveillants, et statue sur les fautes qui se commettent contre la police de l'institut. Lautre, plus noble et plus important, soigne la conduite morale et relitrieuse; il s'occupe du caractère des élevés.

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de leurs vices et habitudes mauvaises, médite les moyens et arrête les mesures de précaution ou d'amendement. Pestalozzi assite h ces comités, et il en est le directeur et l'âme. Au bout de chaque semaine il y a une assemblée générale, dont les délibérés ont force de loi. Il n'est là de distinction pour personne, chacun y tient le rang que lui donnent ses lumières, son activité et le degré de confiance qu'il inspire à ses collègues. La parole est à celui qui a quelque chose à proposer. Le chef même est si peu jaloux de la prééminence que lui méritent son caractère, son âge et son nom, que, dans des circonstances où les cérémonies devaient paraître, s'il en était, il abandonne à quelqu'un de ses amis le soin de diriger l'assemblée. — La direction a un bureau très chargé et très actif. Il se partage en deux divisions : l'une littéraire et savante, l'autre de correspondance avec les parents des élèves. Celle-ci soigne des registres où elle porte des notes circonstanciées sur les progrès et le caractère de chaque enfant, pour en expédier ensuite des extraits à sa famille. La division littéraire correspond avec les instituteurs étrangers et le public; elle rédige les ouvrages périodiques qui s'impriment en Suisse et en Allemagne, et fait insérer des articles dans les feuilles savantes. Pestalozzi préside à ce travail étendu, et partage entre ses amis une tâche à laquelle il ne pourrait suffire. »

Le rapport que nous venons d'analyser devait nécessairement mécontenter au plus haut point la plupart des membres du personnel enseignant de l'institut d'Yvcrdon. Au lieu de l'aire leur profit des sages avis qu'il renfermait, ceux qu'il avait blessés dans leur amour-propre ainsi que dans leur foi pestalozzienne ne songèrent qu'à préparer une réfutation. Schmid, seul, donnant raison aux commissaires, proposa des réformes, et demanda que l'institut fût réduit à des proportions plus modestes. Cette attitude de Schmid fut mal interprétée par des collègues jaloux des éloges que les commissaires n'a\ aient décernés qu'à lui. Voyant qu'il ne pouvait se faire écouter, il préféra partir. Un mois après la publication du rapportdu P. Girard, il quitta l'institut (juillet 1 810j.

Il y eut à ce départ de Joseph Schmid une autre cause encore que le différend qui avait éclaté entre lui et la majorité de ses collègues. Cette seconde cause est restée mystérieuse. Pestalozzi la mentionne en ces termes {Meine Lebeyisschicksaie) : « Lne circonstance qui ne regarde que Niederer et lui amena son départ de ma maison. » iMederer ne s'est jamais expliqué à ce sujet. Quant à Schmid, il s'est borné à cette brève et incomplète indication {Wahrheit und Irrthum, p. 6) : « L'attention de Niederer s'était portée à cette même époque sur une persoime dont la disposition d'esprit, la position et les relations rendirent nécessaire, de la part de Niederer, une communication confidentielle faite à moi. Notre séparation fut alors décidée. Je quittai Yverdon en juillet 1810, sans avoir fait connaître jusqu'à ce jour le véritable motif, non de ma séparation d'avec l'institut, — celui-là ne resta pas ignoré, — mais de ma séparation d'avec Niederer. » Quelle est la « personne » qui avait attiré l'attention de Niederer? on l'ignore. Ce ne peut guère être une des sœurs de Schmid : elles étaient encore bien jeunes.

Pestalozzi vit le départ de Schmid avec le plus vif chagrin : « Si je n'avais que cjuarante ans, disait il, je partirais aussi pour aller entreprendre quelque chose que je pusse exécuter; mais j'ai déjà recommencé trop souvent pour qu'enfin mes forces ne soient pas épuisées. »

Ce même été de 1810 vit encore partir quatre des maîtres les plus distingués de l'institut : Murait, von Tiirk, Hofrm.nn et Mieg, qui ne se sentaient plus à leur aise à Yverdon. Des anciens

collaborateurs do Pestalozzi, il ne resta plus auprès de lui que Kriisi et Niederer^, insuffisamment secondés par un groupe de jeunes maîtres sans expérience.

En avril 1811, la diète suisse, réunie à Soleure, s'occupa du rapport des trois commissaires, distribué aux gouvernements cantonaux l'année précédente. Elle jugea qu'elle n'avait aucune résolution à prendre, puisque Pestalozzi ne demandait rien et que les commissaires ne proposaient rien ; elle se contenta donc d'exprimer à Pestalozzi la reconnaissance de la' patrie, et cette déclaration toute platonique termina l'affaire.

Mais si les conséquences de l'enquête de 1809 furent nulles au point de vue des résultats officiels, il n'en fut pas de même quant à Teffet produit sur l'opinion publique. Le rapport du P. Girard fournit à ceux que la tentative de Pestalozzi avait choqués dans les préjugés de leur routine une occasion propice pour manifester leur mauvais vouloir. Une première attaque parut au moment même où la diète votait à Pestalozzi les remerciements dont nous avons parlé. Le numéro du 13 avril 1811 des Gôtlingische gelehrte Anzeigen publia, sous la forme d'un compte-rendu du rapport, une dénonciation jésuitique où l'institut d'Yverdon était représenté comme « inspirant à SOS élèves l'aversion pour le christianisme, la haine contre les autorités, le mécontentement contre les institutions sociales, et développant en eux des opinions révolutionnaires ». Ce pamphlet anonyme était l'œuvre du professeur von Haller, de Berne. Pestalozzi et ses amis jugèrent qu'il était indispensable de se défendre contre une pareille agression. Sous ce titre : L'institut pestaluzzien au public (das Pestalozzische Institut an dus Publikum), Niederer fit paraître, en août 1811, une vigoureuse réponse; il y repoussait avec indignation les imputations de l'écrivain anonyme, et se livrait ensuite à une apologie en règle de l'institut et de la méthode, discutant point par point le rapport du P. Girard, et revendiquant surtout pour Pestalozzi le mérite de l'invention, que le cordelier fribourgeois lui avait dénié. Les trois commissaires, sommés par Niederer d'opposer aux calomnies du journal de Gœttingue une déclaration publique, répondirent ( 1 2 septembre) en disculpant l'institut des accusations portées contre lui par le professeur von Haller, mais en maintenant les appréciations de leur rapport. Quelques jours plus tard, un nouvel adversaire entrait en lice contre l'institut : le chanoine (Chorherr) Bremi, de Zurich, publia dans trois numéros successifs d'un journal hebdomadaire zuricois {Bûrklische Zihncher-Zeitiing) trois douzaines de questions suscitées par la brochure de Niederer [Bescheidene Fragen on das Pestalozzische Institut, veranlasst durcli dessen Appellation an das Publikum); il y traitait surtout de l'enseignement religieux, et il faui avouer que la plupart des arguments par lesquels il cherchait à prouver que les tendances de l'institut n'étaient pas véritablement chrétiennes portaient juste. Pestalozzi sentit combien cette intervention de l'ecclésiastique zuricois dans le débat était dangereuse pour sa cause ; aussi fit-il les plus pressantes démarches pour obtenir de Bremi une rétractation ; n'ayant pu y parvenir, il essaya, sans plus de succès, de le traduire en justice; et ce ne fut qu'à la dernière extrémité qu'il se décida à publier une réponse, en laissant de côté, autant que possible, le terrain religieux où il se sentait embarrassé, et en s'adressant au patriotisme de ses concitoyens {Ein offenos Wort eines gekrankteii alten Patriote?! an seine Vaterstadtj. Niederer, pendant ce temps, faisait imprimer une seconde édition, considérablement augmentée, de sa brochure défensive, sous ce titre : L'entreprise éducative de Pestalozzi et ses rapports avec la civili-

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sution contemporaine ; première partie {Pestalozzi" s Erziehunijsunlernehmung ira VerUultniss zur Zeitkultur ;\erste Abtheiiung, Yverdon, 1 vol. de -i/ii p., mars 1812); puis, sur une nouvelle attaque du chanoine {Ueber die Sc/iri/t : Pestalozzi s Erziehunqsunternehmung , etc.), il écrivit une vive réplique, \x\\\i\i\èQ Justification finale de l'institut pestalozzicn contre ses calomnialeurs, réponse aux questions et éclaircissements sur le libelle du sieur bremiy chanoine à Zurich {Schliessliche HecJdf'ertigunq des peslalozzischen Institutes geyeji seine VerUiuinder durck Beantwortung der Fragen und Beleuchtung der Schmiihschrift des Herrn Bremi, C/iorhcrrn von Zurich, Yverdon, 1813). Enfin, en juin 1813, parut, en un volume de 446 pages, la seconde partie de l'ouvrage L'entreprise de Pestalozzi et ses rapports avec la civilisation contemporai7ie : c'est une reimpression de la réponse de Pestalozzi au chanoine Bremi et de l'écrit de Niedcrer Schliessliche Rechtfertignng, auxquels sont joints un certain nombre de documents justificatifs.

Si nous avons donné tous ces détails, c'est que l'histoire de l'institut d'Yverdon pendant les années 1811, 1812 et 1813 se réduit à peu près à celle de cette polémique, qui absorba le meilleur des forces de Pestalozzi et de Niederer, et qui obéra d'une façon désastreuse le budget de l'établissement. Une imprimerie et une librairie avaient été installées aux château, pour l'impression et la vente des publications de l'institut ; mais cette entreprise, loin d'être une source de bénéfices, devait se terminer plus tard par une liquidation ruineuse.

L'institut recevait toujours beaucoup de visiteurs. Pestalozzi désormais identifiait le succès de son établissement avec celui de ses idées ; il en faisait dépendre l'avenir de sa méthode ; car, pour le grand public, c'était au degré de réussite pratique de l'institut que devait se mesurer la valeur théorique de la doctrine. Dans son désir extrême de donner aux visiteurs une bonne opinion de son œuvre, Pestalozzi organisait pour eux des exhibitions qui n'étaient pas toujours exemptes d'un certain charlatanisme naïf; mais lui-même était le plus souvent la dupe des illusions qu'il se faisait sur les sentiments de ces étrangers. « Chaque fois qu'il arrivait un nouveau visiteur, raconte Ramsauer, Pestalozzi allait trouver les maîtres en qui il avait le plus de confiance, et leur disait : « Voici un person- » nage important, qui veut tout voir en détail. » Montre-lui ce que nous savons faire, prends tes » meilleurs élèves, prends tes cahiers d'enseigne- » ment, et fais-lui voir ce que nous pouvons et » voulons. » Cent et cent fois arrivèrent ainsi de simples curieux, parfois tout à fait sots et ignorants, qui venaient à Yverdon uniquement parce que c'était la mode, et que Pestalozzi prenait toujours pour des visiteurs d'importance. Il nous fallait, en leur honneur, interrompre l'enseignement des classes et faire passer devant eux aux élèves une espèce d'examen. En 1814 vint à Yverdon le prince Esterhazy. Pestalozzi, à cette «ouvellc, se mit à courir par toute la maison en criant : « Hamsauer, Ramsauer, où es-tu ? Viens » vite avec tes meilleurs élèves » (pour la gymnastique, le dessin, le calcul et la géométrie) ; « il w faut les conduire à la Maison-Rouge » (l'hôtel où était descendu le prince) ; « c'est un per- » sonnage très considérable, immensément riche ; » il a des milliers de serfs en Hongrie et en Autri- » che; il ne manquera pas de fonder des écoles et » d'affranchir ses serfs, si nous parvenons à le ga- » gner à notre cause. » J'amenai une quinzaine d'élèves avec moi h. l'hôtel, et Pestalozzi me présenta au prince en ces termes : a Voici l'insiitu- » teur de ces élèves ; ce jeune homme est venu chez ») moi il y a quinze ans du canton d'Appenzell avec » d'autres enfants pauvres ; il a été élevé par le

>' libre développement de ses facultés individuelles, u et maintenant il est devenu lui-même institu- » teur; vous voyez par \k que chez les pauvres il M y a autant de facultés, si ce n'est plus, que che-î » les riches; mais chez les premicis, ces facultés » sont rarementdéveloppées, étoiles ne le sont pas » méthodiquement. C'est pour cela que l'améliora- » tioa des écoles primaires est si importante. Mais » il va vous montrer lui-même, mieux que je ne » pourrais le faire, les résultats que nous obtenons. » Je vous laisse donc avec lui. » Je me mis alors k interroger les élèves, à parler, à expliquer, à crier, avec tant de zèle que j'en fus bientôt tout enroué, et ne doutant pas que le prince ne fût pleinement persuadé. Au bout d'une heure, Pestalozzi revint; le prince lui témoigna sa satisfaction de ce qu'il avait vu. Nous prîmes congé; et, en descendant l'escalier, Pestalozzi me dirait : a II est convaincu, tout à fait convaincu, et il va » certainement foncier des écoles dans ses domaines » de Hongrie. » Arrivé en bas, il s'écria avtic uq de ses jurons familiers : « Qu'est-ce que j'ai donc » au bras; il me fait très u'.al; regarde donc, il est » tout enflé, je ne peux plus le plier. » Et en effet, sa manche, très large, était devenue trop étroite. Je regardai l'énorme clef de la porte de la Maison- Rouge, et je dis à Pestalozzi : « Tenez, vous vous » êtes heurté à cette clef, il y a une heure, quand » nous sommes montés chez le prince. » L'examen de la clef démontra qu'en effet Pestalozzi l'avait heurtée si fort avec le coude qu'il l'avait courbée ; et dans son enthousiasme et sa joie, il était resté une heure entière sans s'en apercevoir. Tel était le feu qui l'animait encore à soixante-dix ans, quand il croyait faire du bien. Je pourrais en citer encore beaucoup d'exemples. Il n'était pas rare, en été, qu'il vînt des étrangers au château quatre ou cinq fois dans la même journée, et que nous dussion>, à cause d'eux, interrompre les leçons deux, trois et quatre fois. »

Parmi ces étrangers, il faut mentionner Jullien* de Paris, qui vint à Yverdon dans l'été de 1811 et y fit un assez long séjour. Il se lia d'amitié avec Pestalozzi, et, après avoir étudié en détail la méthode et ses applications, il fit paraître ù Milan, où ses fonctions d'inspecteur militaire l'avaient a()pelé, un Précis sur l'institut d'éducation d'Yverdon (1812), et, la même année, un ouvrage en deux volumes intitulé : Esprit de la méthode d'éducation de M. Pestalozzi. Ces deux écrits furent peu remarqués en France ; toutefois, ils eurent pour conséquence d'attirer un certain nombre d'élèves français.

Au commencement de 1813, la situation économique de l'institut était devenue critique. Pestalozzi s'adressa à deux de ses amis, le conseiller Vogel, à Zurich, et le Francfortois Mieg, un de ses anciens collaborateurs, qui habitait Paris; il eût voulu contracter un emprunt : mais la négociation ne put aboutir. Mieg vint à Y'verdon pour aviser avec Pestalozzi au parti à prendre. L'examen de la comptabilité montra l'existence, depuis 1810, d'un déficit de 30 0o0 francs. Un désastre financier semblait imminent. Une partie de la fortune de M^^ Pestalozzi (qui avait fait vers cette époque un nouvel héritage) fut employée à satisfaire les créanciers les plus pressants ; mais, pour sauvegarder le reste et ne pas dépouiller son petitfils de son patrimoine, il^^ Pestalozzi demanda et obtint, par acte judiciaire du 14 mai 18ia, que ses biens personnels fussent remis entre les mains d'un tuteur chargé de les administrer. Par un autre acte du 15 novembre IB13, l'institut de jeunes filles, dont M^o Custer avait jusqu'alors conservé la direction, fut cédé à M"» Rosette Kasthofer : cette cession était faite en vue d'alléger le fardeau qui pesait sur Pestalozzi, et Mieg, qui en rédigea le contrat, attendait de cette mesure d'oxcel-

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lents résultats : malheureusement l'avenir ne devait pas roaliser C't espoir , et ce fut justement ce transfert de l'institut dos filles entre les niainsdeM'"' Kasthofer qui devint pourPestalozzi, quelques années plus tard, l'occasion des plus amers chagrins. M''" Kasthofer (née en 1779) était entrée en avril 1809 à l'institut des filles en qualité de maîtresse principale, en remplacement d'une autre institutrice qui s'était montrée insuffisante; c'était une personne distinguée, et Pestalozzi, qui l'avait prise en vive afiff^ction, la traitait comme sa fille. M°ie Pestalozziet M™eCuster la voyaient d'un œil moins favorable ; son caractère leur inspirait de la défiance, et elles taxaient Pestalozzi d'aveuglement à son égard. j\Imc Custer, toutefois, ne protesta pas contre la mesure qui faisait passer en d'au ires mains la possession dn pensionnat; ce transfert semble même avoir été fait avec son consentement, à la suite d'un refus de son mari de venir financièrement en aide à l'institut (V. dans Wahrheit wid Irrthum de Schmid, p. 26, dernière ligne, une phrase qui semble faire allusion à un fait de ce genre).

Cependant la situation ne faisait qu'empirer. Les élèves-maîtres venus de l'étranger avaient achevé leur temps et étaient repartis, et les gouvernements n'en avaient pas envoyé d'autres; puis, lorsqu'avait retenti, au printemps de 1813, l'appel aux armes qui avait fait lever le peuple allemand contre Napoléon, tout ce qui restait à l'institut de maîtres ou d'élèves adultes de nationalité allemande avait couru s'enrôler sous les drapeaux de la coalition. Les circonstances extérieures étaient donc des plus défavorables. Quant à l'administration intérieure de l'institut, elle continuait à marcher aussi mal que possible. Dans cette extrémité, Niederer, qui était, depuis quatre ans, l'unique conseiller de Pestalozzi, jugea qu'il ne restait plus qu'un moyen de salut : il proposa de rappeler à Yverdon Joseph Schmid.

En quittant Yverdon en juillet 1810, Schmid s'était rendu à Au, son village natal. Il avait publié sous le titre à'Expériences et opininns sur l'éducation, les instituts et les écoles [Erfahrungen iind Ansichten ûfjer Erziehung, Institute und Schule/i, Heidelberg, 1810), une brochure où il exposait, en assez mauvais style, ses idées sur l'éducation privée et l'éducation publique; il y critiquait très vivement les défauts de l'institut d'Yverdon, mais en exprimant en même temps son attachement à la personne de Pestalozzi et à ses principes. Pestalozzi, assez mécontent au premier moment, pardonna cependant bientôt à Schmid la rudesse de son langage, en considération de ses bonnes intentions et de sa franchise. Pendant les derniers mois de 1810 et l'année 18il, Schmid séjourna alternativement à Vienne et à Munich, parcourut l'Allemagne du Sud et la Suisse, et en 18 12 il reçut du ministère bavarois la direction de l'école de l'.regenz. Bientôt après, un rapprochement eut lieu entre l'institut d'Yverdon et lui. Pestalozzi n'avait pu se consoler de son départ; dans son discours du jour de l'an de 1811, après avoir payé un tribut d éloges à Niederer, « le premier de ses fils », àKriisi, « bon et simple comme un enfant >>, et aux autres maîtres, il s'écriait : « Et toi, Schmid, que j'aimais tant, où es-iu? pourquoi ne te vois-je pas en ce jour parmi les miens? » A deux reprises, en 1812 et 1813, Schmid vint à Yverdon, y fut reçu à bras ouverts, et donna dans l'institut des conférences auxquelles assistèrent les maîtres et les élèves adultes (note de Niederer, Pestalozzische Dldtter, 182«, p. I97). Dès 18 12, Niederer était entré en correspondance amicale avec lui ; les dissentiments qui les avaient { sépares semblaient avoir disparu pour toujours

C'est à cette époque que remontent les premières ouvertures de Niederer pour obtenir que Schmid rentrât à l'institut. Ces offres restèrent d'abord sans résultat: mais les événements de 1813 ayant fait passer Bregenz sous la domination de l'Autriche, Schmid se vit menacé dans sa position de directeur de l'école de cette ville; alors Niederer revint h la charge.

Il lui écrivit (16 février 1814) : « Je viens te déclarer que Pestalozzi et moi sommes prêts à tout pour te décider à revenir ici. Pour tout ce qui dépend de moi. tu pçnx t'en remettre à mon amitié ; et quant à Pestalozzi, dès le premier mot, il s'est écrié : « Ecris-lui : 0 Jésus, viens! dis-le-lui » avec ces propres paroles. »

Schmid ne se décida pas tout de suite; il resta à Bregenz toute une année encore, attendant que le gouvernement autrichien fit connaître plus clairement ses intentions. Pendant ce temps, un changen)ent nouveau s'accomplissait dans l'entourage de Pestalozzi : Niederer épousait M"« Kasthofer (avril 1«14), et Mm* Pestalozzi, désapprouvant ce qui se passait à Yverdon, retournait vivre à Neuhof; en même temps, le petit-fils de Pestalozzi, Gottlieb, qui jusqu'alors avait vécu dans l'institut comme élève, était placé en apprentissage chez un tanneur de Zurich. Le mariage de Nii-derer eut lieu dans son pays natal, le canton d'Appenzell; à cette occasion, il alla rendre visite à Schmid à Bregenz, et lui exposa ses projets d'avenir : il comptait obtenir bientôt de Pestalozzi la cession de l'institut de garçons, et offrait à Schmid d'en partager alors la direction avec lui.

Cependant, les événements politiques de 1814 avaient fait sentir leur contre-coup à Yverdon. En janvier, les Autrichiens voulurent installer au château un hôpital militaire; Pestalozzi se rendit aussitôt à Bâle, où se trouvait alors le tsar Alexandre; celui-ci le reçut avec bienveillance et défendit qu'aucun hôpital fût installé à Yverdon. le bon Pestalozzi profita de roccasion pour recommander chaleureusement au tsar la réforme des écoles et l'émancipation des serfs; Alexandre se contenta de sourire ; quelques mois plus tard il fît parvenir à l'auteur de Léonard et Gertrude la croix de Saint-Wladimir de 4* classe. En cette même année, Pestalozzi fut aussi admis à voir le roi de Prusse, qui s'était rendu à Neuchâtel. A ce moment, il espérait beaucoup des princes, et se retrouvait h. leur égard dans la même disposition d'esprit qu'à l'époque de sa correspondance avec Zinzendorf et Léopold de Toscane. Il s'était réjoui de la chute de Napoléon, en qui il voyait un ennemi déclaré de l'éducation populaire, et croyait que les souverains alliés, qui avaient promis à leurs peuples la liberté, tiendraient leur parole. Le rétablissement de la paix, tout au moins, devait être le résultat du triomphe de la coalition. Un autre résultat, moins satisfaisant, lut la modification apportée dans la constitution politique de la Suisse; des coups d'Etat au profit des patriciens eurent lieu dans les principales villes; l'Acte de médiation fut aboli et remplacé par uo Pacte fédéral, que le Congrès de Vienne sanctionna en 1815, et qui ramena la Suisse de vingt ans en arrière. Pestalozzi, cette fois encore, jugea de son devoir de citoyen de faire entendre sa voix au milieu de la crise : il écrivit pendant les années 1814 et 1815 une longue brochure politique, qui n'eut d'ailleurs aucune influence sur l'opinion. Très déclamatoire, et reproduisant une partie des idées des Nachforschungen, l'appel de Pestalozzi A Ci7inocsJice, au séineux et à ta magnanimité demoti époque et de ma patrie (A71 die Unschuld, den Eimst und den Edelmut'i meines Zeilalters und meines Vater landes ; Yverdon, 1815) est une œuvre où la décadence intellectuelle commence à se faire sentir.

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Les affaires de l'instiiut continuaient à marcher fort mal. Les mesures prises par Mieg en 1813 n'avaient pu remédier sérieusement à la siiualioii. Juliien de Paris intervint à son tour; sur son initiative, un conseil d'administration, formé do plusieurs notables d'Yverdon, fut constitué (•js novembre 18i4); cette mesure rendit quelque confiance aux créanciers, et permit à Pestaiozzi d'éviter la faillite menaçante. Juliien procura en outre à l'institut plusieurs maîtres français (entre autres Boniface*) et un certain nombre d'élèves nouveaux. Mais l'établissement n'en restait pas moins dans la situation la plus périlleuse, et, de l'aveu de tous, Schmid était le seul homme qui pût le sauver. Pestaiozzi, en vieillissant, devenait toujours plus incapable de diriger sa maison: son caractère s'aigrissait au milieu des soucis ; tour à tour on le voyait se livrer à des accès de colère frr-nétique contre les personnes de son entourage, ou bien s'humilier devatit elles et les supplier à genoux d'avoir pitié de lui. La raideur de Niederer et son obstination à vouloir imposer ses idées systématiques, qui contrariaient les tendances pH sonnelles de Pestaiozzi et sa manière d'être, l'exaspéraient particulièrement, et à chaque instant éclataient entre eux des scènes violentes.

Xous en citerons un seul exemple. Dans les derniers jours de janvier 1815, à la suite d'une querelle dont nous ne connaissons pas le motif, Pestaiozzi passa une nuit entière sans dormir, dj-.is un état d'exaltation fébrile, et le lendemain matin il écrivit à Niederer le billet suivant, dont le langage bizarrement imagé en dit long sur les souffrances morales qu'endurait le pau>Te vieill<ird : « Après une nuit épouvantuLle. Le sang de l'agneau dans la gueule du lion ne le fait pas frémir; au contraire, c'est pour lui comme le lait de la mère pour le nourrisson; car la férocité est sa n:i!ure. Je ne t'adresserai plus désormais aucune prière, aucune plainte ne sortira plus de mes lèvres. Dieu viendra en aide au mallieureux, qui avait mis son espoir en toi : il l'empêchera de desespérer dans sa misère, de désespérer de toi et de lui-même. A toi, à la fin de ce mois de janvier dont l'anniversaire a été célébré par toi avec des paroles si pleines d'élévation religieuse et de sentiment filial. Pestaiozzi. »

La mort de M™* Guster, arrivée le 1 1 septembre LS14, fut une grande perte pour Pestaiozzi, qui restait dans un isolement douloureux (Elle niDurut à Yverdon et noi à Burgriorf, comme le dit Pompée; V. à ce sujet, dans le Korrespondenzblatt zuri .oisde 1879, p. 90, une leitre de M"»* Pestaiozzi à s m mari. M. ae Guimps, par une erreur singulière, montre, p. 386, M"»* Guster encore vivante en 1815, après le retour de Schmid.) M™* Pestaiozzi comprit alors que son devoir lui ordonnait de sacrifier sa propre tranquillité pour venir reprendre sa part des soucis de son mari : elle quitta Neuhof à regret (lettre à «sa belle-soeur jjmo Gross, publiée dans les Pcstalozzi-Blâtter de 1884, p. 14;, et rentra à Yverdon ; nous ne connaissons pas la date exacte de son retour.

Gependant Niederer était revenu à, la charge auprès de Schmid. En janvier et février 18 15, il lui écrit lettre sur lettre, l'adjurant de quitter Bregenz sans attendre davantage et d'accourir à Yverdon. Un incident, heureux pour l'institut, motivait ces nouvelles instances : un Anglais, Syngo,se proposait d'envoyer un certain nombre de jeunes gens, ses compatriotes, à Yverdon pour y étudier la méthode; mais cette offre ne pouvait être acceptée que si Schmid promettait son concours, u Pestaiozzi, toi et moi, écrit Niederer, nous formerions un triumvirat... Si tu acceptes de venir travailler ici fraternellement à mes côtés, réponds par le retOQ;- du courrier. » (Lettre du 15 février 1S15.) Geite fois, Schmid se décida: il envoya sa démisl'e Partie.

sion aux autorités autrichiennes, et en avril il arrivait à Yverdon.

Mil

L'instiiut d'Y verdon : dvriilèr* p«rl*4«

Réformes exécutées par Schmi'i. Mort de Mb* Pestaiozzi (11 <Jéee«bre 18!5). — Protestation de la majorité des maîtres cuntie Snhmid ; les sigoataires de la protertation quittent l'institut : Krijsi ouvre un pensionnat à Yv<Tdoa (1816). — Mésintelligence eutre Niederer et Schm d ; son origine. Attesiatiou délivrée par Pestaiozzi à Nif'derer {[*' mars 1816). La convention de 1813 entre Pestaiozzi et .>!■• Niederer relativem'nt à la cession de l'institut de jeunes tilles : non exécution de divi-rses clauses de cette convention. — Arrirée à Yverdon d'un grnup.- da maîtres allemands. Projet de publication des œuvr. > romplètes de Pestaiozzi : traité avantageux conclu par Schmid avec l'éditeur Cotta. Les nouveaux maîtres allemands quittent brusquement l'institut. — Ouverture de la souscription aux œuvres d ■ Pestaiozzi (mars 1817). — Nie 1er. r se sépare à son tour de l'institut (mai 1817). — Diff.'iend entre Pestaiozzi et les époux Niederer; résumé de ia correspondance échangée. — Révolution da:is l'institut; Pestaiozzi malade; Schmid l'installe aux Billets (juilletaoût 1817). — Nouvelle tentative pour réaliser uue association entre Pestaiozzi et Felleuberg; négociations et rupture (août-octobre 1317). Tentative de Fclienberg pour obtenir le renvoi de Schmid (décembre). — Succès oniidérable de la souscription aux œuvres de Ptstalozzi. Retour de Gottlieb Pestaiozzi à Yverdon. — Discours du 12 janvier 1S18 : le produit de la souscription est affecté par Pestaiozzi a une fondation perpétuelle. Appel conciliant à Niederer et à Kriisi ; refus de ceux-ci et reprise des hostilités. Fellenberg, par contre, adopte une attitude paci6q le. — Fondation de l'école de paavres à Cliudy (septembre 1818 . Succès de ce nouvel établissement. Sympathies nianife>tées pour l'œuvre de f'estalozzi en Angleterre. L'école de Clindy est réunie à linstitut d'Yverdon (juillet 1819). — Opuscule de Pestaiozzi . Un mot Sur l'ftat actuel >le mes travaux pédagogiques et sur la nouvelle organisation de mon établissement (1820). — Pestaiozzi demande à la municipalité d'Yverdon que la jouissance du chàt?au soit assuré-^ à ses héritiers. Protestation si^inée par Niederer, Kriisi et Naf (mars 1821). Procès intenté par Pestaiozzi :i la munici[îalité. Autre procès intenté par Schmid à Niederer, Ktiisi et Nai". Polémique dans la presse; brochure de Schmid: Wahrheit und Jrrthum. Poursuites correjtioanelles contre Schmid et Pestaiozzi (lSil-IS22'. — Opinions sur Vindustrie, l'éducation et la politique (^ISii). — Lettres diverses de Pestaiozzi à sa sœur. Pestaiozzi fait construire à Neuhof un bâtiment destiné à recevoir une école de pauvres. Mariage de Gottlieb Pestaiozzi (octobre 1822). — Le gouvernement vaudois provoque une tentative de conciliation qui échoue (jauvicr-ixars 1823;. Schmid et Pestaiozzi acquittés par le tribunal Correctionnel (avril). Procès intenté par Pestaiozzi à Niederer (juillet). Nouvelle tentative de conciliation faite pa'- le gouvernement ; signature d'un traite de paix (31 décembre 1823). — Impossibilité reconnue de créer l'école de pauvres projetée ; causes de l'impussance de Pestaiozzi ; sa déclaration publique (mars 1824). Les ennemis de Schmid obtiennent son expulsion du caut<)n de Ydud (octobre). Jugement des arbitres da .s le différend entre Pestaiozzi tt les époux Niederer (novembre 1824). — Pestaiozzi se décide à f rmer son institut et à quitter Yverdon. Il se retire à Neuhof (mars 1825).

Schmid trouva Pestaiozzi dans un état de profond désespoir; le vieillard avait pris en «légoùt Yverdon et l'institut; il étaii las de la domination de Niederer, et parlait de se retirer à Neuhof pour y passer en paix ses derniers jours. M^"*' Pestaiozzi demanda à Schmid, le jour même de son arrivée, « s'il venait pour Niederer ou p mt son mari»; en femme clairvoyante, elle pressentait la scission qui ne devait pas t-irder à se produire.

Ueçu par Niederer en allié et en frère, Schmid proposa et fit accepter des réformes saiuiaires. Sur son initiative, un certain nombre de maîtres inutiles furent renvoyés il y avait à ce moment-là 22 maîtres pour 78 élèves, iio;ii 16 notaient que demi pensionnaires); le traitement des raaiu-es restants lut réduit de moitié, à partir du l" juillet,

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et le nombre des leçons que chacun d'eux avait à donner fut augmenté. Une régularité inconnue auparavant fut introduite dans la marche intérieure de l'établissement. Le conseil d'administration avait enlevé la direction du ménage à Lisbeth, pour la donner à une personne du pays (M'" Ray, de Grandson) : Schmid fit revenir Lisbeth, qui s'était retirée à Neuhof, et lui rendit ses anciennes fonctions. Pestalozzi, heureux de se sentir secouru et protégé par une main énergique, approuvait tout ce que voulait Schmid; et si indispensables étaient les mesures sévères prises par celuici contre les abus, que chacun se soumit d'abord sans murmurer. Niederer et sa femme applaudissaient à des actes de vigueur dont ils voyaient clairement l'urgente nécessité. Quanta M™^ Pestalozzi et à sa fidèle Lisbeth, elles se montrèrent les plus fermes alliées de Schmid, qui leur apparaissait comme le sauveur de L maison.

Mais il y eut des mécontents; et, une fois que le danger d'une imminente dissolution de l'institut parut conjuré, ces mécontents commencèrent à manifester ostensiblement le déplaisir que leur causaient l'attitude et les procédés de Schmid. Une ligue se forma contre lui. Sur ces entrefaites, Mm* Pestalozzi vint à mourir (11 décembre 1815) à l'âge de soixante-seize ans. Cette mort fut le signal d'une levée de boucliers de la part de ceux que le gouvernement énergique du nouveau venu avait dérangés dans leur indolence ou blessés dans leur amour-propre. Ce furent les maîtres de nationalité allemande qui prirent l'initiative de la déclaration de guerre : l'un d'eux, le Saxon Blochmann, rédigea un véritable acte d'accusation contre Schmid ; ce document fut signé par tous les maîtres allemands, auxquels se joignirent Krûsi et Ramsauer, et remis solennellement à Pestalozzi. Celuici essaya de calmer les mécontents; il les convoqua à une conférence où Schmid lut une défense écrite ; et, comme ils se montraient intraitables et exigeaient que Schmid fût renvoyé, Pestalozzi leur déclara qu'il ne céderait pas et qu'ils étaient libres de partir s'ils en avaient envie. Eff"ectivement, quelques mois plus tard, tous les signataires de la protestation quittèrent l'institut. Les Allemands retournèrent dans leur pays ; Ramsauer partit pour Wûizbourg. Quant à Krtisi, il y avait longtemps déjà qu'il songeait à trouver une position plus avantageuse. Marié depuis quelques années, il ne pouvait élever sa famille avec son modeste traitement; l'idée lui vint de créer à Yverdon même un pensionnat de garçons, et telle était la bonté d'âme de Pestalozzi que, loin de s'opposer à un pareil projet, il l'encouragea : Kriisi ouvrit son pensionnat en 1816, et ses premiers élèves lui furent fournis par Pestalozzi lui-même, qui les tira de son propre institut pour les placer dans la maison de son collaborateur. Kriisi devait répondre bien mal à cette générosité.

L'institut avait conservé quelques bons maîtres: Bonif?ce, Stern, Knusert, Hagnauer. Niederer, d'ailleurs, était resté à son poste : il ne s'était point associé à la démarche des ennemis de Schmid. Cependant un refroidissement s'était produit dans leurs relations. Niederer avait éprouvé une cruelle déception en voyant que son projet de « triumvirat » (lettre du 15 février 1815) ne devait pas se. réaliser. Il avait pensé que dans ce « triumvirat » Pestalozzi n'aurait qu'un rôle tout passif; que lui, Niederer, serait la tête pensante et dirigeante, et que Schmid mettrait à son service ses aptitudes pratiques, comme agent d'exécution. Or, il se trouva que Pestalozzi entendait redevenir seul maître dans sa maison, et reprendre à Niederer l'autorité qu'il lui avait si longtemps abandonnée; et que Schmid, de son côté, le voyant dan» cette disposition, se rappela « qu'il était venu pour Pestalozzi et non

pour Niederer ». Selon le témoignage de Sclimid, ce fut le jour même des funérailles de M'^^ Pestalozzi qu'eut lieu à ce sujet la première explication. « Pestalozzi, dit Schmid, voulut garder l'institut entièrement entre ses mains, et refusa d'accorder à Niederer et à sa femme aucune part d'influence dans la direction de l'établissement. Il déclara que son intention était de continuer à diriger l'institut comme par le passé, mais en toute indépendance et avec mon aide ; ajoutant que, si je lui refusais rpon concours, il était prêt à céder l'institut à Niederer, à M«ne Niederer et à moi, mais que dans ce cas il se retirerait luimême à Neuhof poui* y passer ses derniers jours. Devant une semblable déclaration, ajoute Schmid, mon devoir était tout tracé. »

Niederer se vit ainsi mis à l'écart, et réduit au rôle de simple professeur, tandis que Schmid était devenu l'homme de confiance de Pestalozzi, qui ne faisait rien sans le consulter. Schmid méritait-il cette confiance? et, d'autre part, l'espèce de disgrâce qui atteignait Niederer avait-elle sa raison d'être? Les biographes de Pestalozzi sont très divisés sur ce point. Les uns ont traîné Schmid dans la boue en élevant Niederer jusqu'aux nues; d'autres, prenant la défense de Schmid, ont fait de Niederer le dernier des misérables. Pour nous, après avoir étudié attentivement toutes les pièces du procès, — dont quelques-unes sont encore inédites et inconnues du public, — nous sommes arrivé à cette conclusion : que ni à Niederer ni à Schmid on ne peut reprocher d'actes malhonnêtes ; qu'il n'est pas nécessaire, pour justifier ou expliquer la conduite de l'un, d'attribuer à l'autre des intentions coupables et des sentiments vils; et que l'orgueil froissé, l'entêtement, la rancune, la dureté de cœur sont tout ce que l'observateur attentif peut trouver au fond des tristes débats que nous allons avoir à raconter. C'est déjà beaucoup trop, sans doute; et ni l'un ni l'autre des deux rivaux ne saurait échapper, sous ce rapport, à un blâme sévère.

Pestalozzi se sentait mal à l'aise dans lei spéculations métaphysiques de Niederer, et nous avons vu combien le caractère entier et violent de celui-ci l'avait rendu malheureux. On comprend qu'il se soit donné de tout son cœur à Schmid, dans lequel il retrouvait le plus aimé de ses anciens élèves, celui en qui s'incarnait pour ainsi dire à ses yeux sa méthode. Que Schmid, après avoir accepté la mission de réorganiser l'institut et de prévenir un désastre financier, s'y soit employé sérieusement; qu'il se soit proposé pour but, avant tout, de sauver Pestalozzi de la banqueroute, et, par conséquent, de créer des ressources pour remplir la caisse vide, nous ne pouvons voir là rien de repréhensible, et ceux qui se sont avisés de lui en faire un reproche nous paraissent fort mal inspirés. Qu'il ait pris sur Pestalozzi l'ascendant qu'une volonté forte doit naturellement avoir sur un caractère faible, on ne saurait le trouver mauvais que s'il avait fait de cet ascendant un usage abusif : or l'examen de ses actes montre, croyons-nous, qu'il a géré les affaires de Pestalozzi en homme sensé et en mandataire consciencieux. Niederer, d'antre part, ne pouvait qu'être douloureusement affecté de constater la diminution graduelle de son influence; jugeant, en toute sincérité, que Schmid, malgré les qualités qu'il lui reconnaissait, lui était intellectuellement inférieur, il a dû déplorer l'aveuglement de Pestalozzi donnant la préférence au moins digne. Bientôt il s'est vu en butte à des suspicions injustes, qui paraissaient mettre en cause sa probité ; blessé dans ses plus intimes susceptibilités, il a cru à son tour à la mauvaise foi d'autrui; lui dont le désintéressement était à toute épreuve, il a fini par accuser et laisser accuser, non seulement Schmid, mais

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Pestalozzi, de mensonge et de vues intéressées. Nous allons voir par quelle série de malentendus et de fautes bientôt irréparables on allait en arriver là.

Peu après le retour de Schmid, Niederer apprenait qu'il courait dans le public et parmi les maîtres de l'institut des bruits fâcheux sur son compte : on le représentait comme ayant cherché à écarter Pestalozzi pour s'emparer de l'institut; on ajoutait qu'il avait proposé à Schmid de s'associer à lui pour cotte entreprise, mais que Schmid avait refusé de l'aider à dépouiller Pestalozzi de sa propriété. Niederer dédaigna d'abord ces commérages; mais plus tard, impatiente de leur persistance et soupçonnant Schmid de n'y être pas étranger, il voulut les faire cesser. Pestalozzi, sur sa demande, s'empressa de lui délivrer une attestation, en date du l" mars 1816 (Biber, p. 107), conçue en ces termes : « Je soussigné déclare qu'il y a environ deux ans j'ai exprimé souvent le désir de céder mon institut à quelqu'un qui fût mieux que moi on état de le diriger. C'était à cette époque une chose généralement connue; et lorsque feu mon épouse, accompagnée de sa fidèle amie M""* Krtisi (Lisbeth), se fut éloignée d'Yverdon pour se retirer dans sa propriété (Neuhof), le bruit courut partout, à Zurich, h Berne, à Schafîhouse, que l'affaire était réellement faite et que l'institut était cédé à M. Niederer. Les maîti-es de mon établissement eux-mêmes crurent que je l'avais fait, ou que j'allais le faire. La nouvelle était inexacte. Au contraire, M. Jullien et plusieurs amis qui s'intéressaient à ma situation prirent à cette époque des mesures qui avaient évidemment pour but la conservation de l'établissement entre mes mains. Dès le début, d'ailleurs, j'avais démenti ce bruit chaque fois que j'en avais trouvé l'occasion; et je devais d'autant plus le faire, que M. Niederer ne m'avait jamais parle de cette cession. Je lui dois le témoignage public qu'il n'y a jamais eu une syllabe échangée entre nous à ce sujet. Il ne m'a jamais exprimé le désir de posséder mon établissement. Mais s'il l'avait fait, je sais convaincu que Niederer, le vieil ami de Pestalozzi, l'aurait fait dans l'intention de me soulager du fardeau sous lequel j'étais écrasé. Toute personne qui me connaît et qui a pu m'entendre parler de Niederer sait que je le regarde comme absolument incapable d'avoir pu concevoir ce désir à mon détriment. Il n'est pas dans son caractère de nourrir un projet intéressé. Il serait bien plutôt capable de nuire à ses propres intérêts par des sacrifices imprudents, que de rechercher par des moyens malhonnêtes à s'assurer un avantage matériel. Pestalozzi. » A cette attestation, Schmid en joignit une seconde, dont voici le texte : « Le soussigné ajoute à la présente attestation de M. Pestalozzi la déclaration suivante. Je n'ai entre les mains aucun fait qui puisse établir que M. Niederer ait réellement fait des démarches pour obtenir l'institut. Le bruit généralement répandu que tel était le cas, et les lettres écrites par divers maîtres de l'institut, etc., à ce sujet, ont leur origine dans des propos tenus par M. Pestalozzi. Il était alors fatigué de l'institut, et disait à qui voulait l'entendre qu'il le céderait à M. Niederer; je suis parfaitement convaincu que si M. Niederer l'eût désiré, — ce qui n'était pas, — il l'aurait obtenu. Il me paraît en conséquence évident aux yeux de tous qu'il n'a fait aucune démarche tendant à ce but. Joseph Schmid. »

Ces deux documents établissent clairement, d'une part le désintéressement de Niederer, d'autre part la loyauté de Pestalozzi et de Schmid dans leurs relations avec lui. Mais la situation n'en restait pas moins très tendue. Niederer ne pouvait se résigner à no plus jouer le premier rôle ; il cherchait encore de temps en temps à faire pré-

valoir ses idées personnelles, et y mettait toujours une opiniâtreté qui exaspérait Pestalozzi. « Sois un ange, lui écrivait celui-ci (S mars 1816), sois un Dieu, j'y consens; mais, je t'en prie, traite-moi en homme, et agis k mon égard comme le moindre rustre agit à l'égard de son voisin, quand il est son ami. Ne me mets pas constamment à la torture au nom de ta façon de comprendre mon œuvre, ou bien fournis-moi une preuve certaine que ta façon de comprendre mon œuvre vaut la peine que je sois torturé en son nom. Si tu peux le faire, je suis prêt à subir la mort au milieu des tortures qu'il te plaira de m'infliger. Mais si tu ne peux pas le faire, laisse-moi vivre et respirer à ma façon, comme toi-même tu vis et respires à la tienne. »

Une autre circonstance devait contribuer à rendre la situation plus difficile encore. La cession faite en 1813 à M"« Kasthofer (devenue Mme Niederer) de l'institut de jeunes filles avait eu lieu à des conditions qu'il est nécessaire de faire connaître, et qui étaient les suivantes : L'institut était remis à M"^ Kasliiofer libre de toute dette (Pestalozzi gardant à sa charge les dettes existante:;; les leçons qui seraient données à l'institut de jeunes filles par des maîtres de l'institut de garçons devaient faire l'objet d'une rétribution spéciale, due par M"^ Kasthofer à Pestalozzi ; pour la jouissance du mobilier, qui appartenait à Pestalozzi, M'io Kasthofer s'engageait à payer une redevance annuelle, et Pestalozzi gardait le droit de reprendre, moyennant avertissement, les meublf s dont il pourrait avoir besoin ; enfin, si le nombre des élèves de l'institut déjeunes filles venait à s'élever à plus de vingt, payant une pension moyenne de 2.J louis, M"* Kasthofer s'engageait à verser à Pestalozzi un vingtième du montant des pensions touchées, afin de l'indemniser ainsi des dépenses faites antérieurement par lui pour cet institut.

L'exécution do cette convention fut négligée sur divers points. Pestalozzi prit à sa charge les dettes de l'institut des jeunes fiiles, et il envoya, comme parle passé, les maîtres de l'institut des garçons y donner des leçons. Mais M™^ Niederer n'effectua pas le paiement des leçons données, que Pestalozzi, par délicatesse, ne lui réclan.'a pas; quant au mobilier, elle n'avait pas voulu le prendre à loyer, et avait préféré l'acheter : par un acte du 22 février 1814, elle devint propriétaire des meubles qui lui avaient été remis; toutefois huit lits et deux pianos n'avaient pas été compris dans cette acquisition, ce qui devait donner lieu plus tard à des contestations.

Lorsque Schmid, en 1815, eut commencé les réformes qui devaient sauver Pestalozzi de ses embarras financiers, il résolut de séparer nettement les intérêts économiques des deux instituts. Il reprit à l'institut des filles les pianos appartenant à Pestalozzi ; et comme M™^ Niederer n'avait point payé jusqu'alors la rétribution convenue pour les leçons que donnaient chez elle les maîtres de l'institut des garçons, ceux-ci furent prévenus qu'à partir du 1er octobre 1815 Pestalozzi ne leur tiendrait plus compte des leçons qu'ils pourraient donner à l'institut des jeunes fille-^ : naturellement, ils cessèrent d'y aller. M™° Niederer ne songea point alors à se formaliser do ces mesures; elle déclara au contraire qu'elle était bien aise de voir les intérêts de Pestalozzi entre les mains d'un gardien vigilant. Il y avait là pourtant un germe de discorde qui devait grossir et porter des fruits amers, aussitôt que les malentendus et les susceptibilités réciproques lui auraient fourni un terrain favorable.

Nous sommes arrivés à l'automne de 1816. La marche de l'institut de garçons était satisfaisante. H s'y trouvait une centuine d'olcvos. Bt- aucoup do ceuxci étaient Anglais : l'Angleterre, en effet, comoien-

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ç.iit à s'iiilcresser à la méthode pestalozzienne. La France avait aussi fourni un assez fort contingent : JuUien de Paris avait amené à Yverdon au printemps de 1816 vingt-quatre jeunes Français, au nombre desquels se trouvaient ses deux fils. Quau* aux maîtres, ceux qui étaient restés après le départ de Krusi, de Ramsauer et des Allemands, et ceux qui avaient pris les places des partants, paraissaient dévoués à Pestalozzi; le mécontentement de Niederer et son opposition, qui commençait à se manifester ouvertement, n'exerçaient pas encore une influence sérieuse. Le péril financier immédiat était conjuré : les déji Mises de l'institut se trouvaient mises en équilibre avec les recettes ; et quant aux dettes, Sclimid avait foimé le projet de les payer au moyen des hénélices qui pourraient être réalisés sur une édition complète des œuvres de Pestalozzi. Des né- ^^.cialions à cet effet furent ouvertes en novembre 18 10 avec le libraire Cotta, de Stuttgart.

C'est à ce moment que se place un incident connu seulement par le récit que Pestalozzi en a fait dans ses Lebensschicksale, sans donner le nom du personnage dont il parle. « Subitement, dit-il, apparut au milieu de nous, comme s'il fût tombé du ciel, un homme qui disposait de ressources considérables, et qu'accompagnait un groupe de jeunes gens instruits et distingués, voués à la carrière de l'enseignement. Cet homme me fit des offres presque incroyables, afin, disait-il, de mettre un i(?rme aux angoisses de ma situation, et de placer si'.r un pied solide mon établissement, dontil portait aux nues les mérites, principalement en ce qui concernait les procédés d'enseignement élémentaire de Schmid. » Pompée, qui a reçu de Schmid des renseignements j)articuliers, appelle ce per- Tîonnage Lauz: il ajoute que c'était un élève distingué de Fichie, qu'il était placé à la tête d'une association de jeunes Allemands, et qu'il avait formé le projet d'acheter l'institut d'Yverdon. Ramsauer, dans une note écrite en marge de son exemplaire des Lebensschicksale, conservé au IMusée pestalozzien de Zurich, l'appelle « le Juif Lautz ». Pestalozzi accepta l'offre que lui fit ce visiteur de mettre à sa disposition un certain nombre de ses compagnons, comme auxiliaires pour l'enseignement. La plupart des maîtres de l'institut virent de mauvais œil ces nouveaux venus; ils crurent à une machination de Schmid pour les évincer, et offrirent leur démission. Pestalozzi ne chercha pas à les retenir. Mais une fois ces maîtres partis, Schmid, plus clairvoyant que son vieil ami, crut s'apercevoir que le dessein de l'étranger était, non point de seconder Pestalozzi, mais de se substituer à lui. n importait, en conséquence, d'assurer sans retard à Pestalozzi les ressources dont il avait besoin pour rester indépendant et garder l'institut entre ses mains; pour cela, il fallait hâter la conclusion des négociations entamées avec le libraire Cotta. Dès le mois de décembre 181G, Pestalozzi avait envoyé à Cotia un projet de traité ; f-n février 1817, Schmid se rendit lui-même à Stuttgart, muni de pleins-pouvoirs, sur, mener 1 affaire vivement et habilement, et quelques jours plus tard rentra à Yverdon porteur d'un traité en bonne forme, qui garantissait à Pestalozzi des conditions inespérées et des plus avantageuses. Pendant son absence, l'étrangeravaitdémasqué ses batteries, et demandé le renvoi de Schmid. Ce changement d'attitude acheva d'ouvrir les yeux à Pestalozzi; et, lorsque Schmid fut revenu avec le traité .sauveur, on s'expliqiKi. Une plus longue entente avec l'étranger était devenue impossible : celui-ci retira du jour au lendemain les maîtres qu'il avait fourtèi, et l'institut se trouva tout à coup presque ennarement privé de personnel enseignant. Il fallut tisnslormer les sous-maîtres en maîtres, et élever | ra rang de sous-maîtres quelques-uns des élèves \

les plus avancés, afin de combler les vides causé» par cette brusque défection.

Les conditions du traité conclu par Schmid avec Cotta étaient les suivantes : le libraire s'engageait à payer à Pestalozzi, comme droits d'auteur, troifr louis par feuille d impression ; en outre, une souscription publique à l'édition devait être ouverte, et la moitié du prix des exemplaires souscrits devait appartenir à Pestalozzi.

L'annonce de la souscription fut faite en mars 1817, et Pestalozzi adressai cette occasion un appel au public (réimprimé dans l'édition Seyffarth, t. XIIi,p. 16J). M. de Guimps prétend à ce sujet que Niederer et Kriisi trouvèrent cet appel « déshonorant » pour Pestalozzi et quo, n'ayant pu obtenir que celui-ci renonçât à le publier, ils se décidèrent alors « à quittercelui qu'ils appelaient leur père ». M. de Guimps a oublié que Kriisi avait quitté l'institut dès 1816. Quant à Niederer, sa séparation d'avec Pestalozzi était résolue deux mois au moins avant la publication de l'appel en question. C'est par une lettre du 22 janvier 1817 que Niederer annonça tout à coup à Pestalozzi qu'il ne pouvait pas continuer son service dans l'institut, et qu'il renonçait en conséquence à son traitement à partir du l^r janvier précédent. Pestalozzi, très affecté de cette résolution inattendue, pria instamment Niederer de revenir sur sa décision ; mais celui-ci resta inflexible, et déclara qu'il ne lui était pas possible, sans faire violence à sa conscience, de conserver des fonctions dans uu établissement dont l'esprit n'était plus le' véritable esprit pestalozzien. La seule chose qui put être obteime fut qu'il achèverait l'instruction religieuse de ceux des élèves qu'il était chargé de préparer à la première communion pour le dimanche de Pentecôte 1817.

Lorsque lejonr de cette cérémonie religieuse fut arrivé (25 mai), Niederer, après avoir prononcé commepasteur le sermon d'usage, annonça du haut de la chaire la résolution qu'il avait prise de s'éloigner de l'institut, en ajoutant « que sa conscience lui en faisait un devoir, et qu'il se reprochait de ne pas lui avoir obéi plus tôt » (Biber, p. 338) ; il adressa ensuite ses adieux aux élèves assemblés. Voici le récit que fait Pestalozzi de cette étrange scène :

« Le service divin avait lieu chez moi, dans la grande salle du château. Toutes les personnes qui se trouvaient en relations avec nous assistaient à cette cérémonie, à laquelle je m'efforçais toujours de donner toute la solennité possible; et Niederer, sans m'avoir le moins du monde prévenu de ses intentions, profita de cette circonstance pour annoncer, dans un langage offensant, du haut de la chaire où il officiait, et devant cette assemblée venue pour assister à un acte religieux, qu'il se séparait de moi et de mon institut. Gela m'indigna naturellement, et d'autant plus que le personnage étranger qui s'était montré précédemment si bien disposé à mon égard était présent avec les maîtres qui m'avaient quitté, et que je devais nécessairement penser que la déclaration de Niederer avait été concertée avec lui. Ajoutez que la chose se passait chez moi, et que je me voyais, moi chef de famille et maître de la maison, attaqué par l'employé que je payais pour donner à mes élèves l'enseignement religieux. Dans ces circonstances, je me crus autorisé à protester. Je me levai, et je dis à l'orateur, entre autres choses, qu'il était là pour confirmer mes élèves et pour nous édifier chrétiennement par cette cérémonie, et non point pour parler en chaire des inimitiés qui existai^mt entre sa maison et la mienne. » {Lebensichicksale). Pestalozzi ajouta qu'il donnait rendez-vous à l'assemblée pour le dimanche suivant, et qu'il répondrait alors aux aixusations portées contre lui par Niederer. Mais la réflexion le ramena bientôt à des

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idées plus calmes, et il renonça sagement à donner suite à ce projet.

L(i pamphlet publié en 18*27 sous le nom do Biber nous apprend que Niederer avait choisi pour texte de son sermon ce passage de l'évangile de saint Jean : « Je suis le ciiemin, la vérité et la vie ; nul ne vient au Père que par moi », en insistant sur la nécessité de la foi en Jésus-Christ; c'était, dit l'orateur, à faire naître cette foi dans le cœur des élèves qu'il s'était principalement attaché dans tout son enseignement religieux. Biber ajoute ce commentaire : « Peu de jours auparavant Niederer avait déclaré à Pestalozzi, pour la troisième fois, qu'il ne continuerait pas ses fonctions de maître de religion, pour des motifs tirés des opinions religieuses Aq Pestalozzietde l'influence que Schmid exerçait sur les élèves à ce point de vue. » C'est qu'il y avait en effet, au fond du différend entre Pestalozzi et ceux de ses anciens collaborateurs qui se séparèrent de lui, une dissidence religieuse : Niederer, Kriisi, Ramsauer, et les Allemands qui avaient, quitté l'institut en 1816, ont tous dit, pour justifier leur attitude, qu'ils avaient fini par s'apercevoir que Pestalozzi n'était pas vcriiablcment chrétien. Nous ne pouvons insister davantage ici sur ce côté de la question, quelque intéressant qu'il soit : la place nous manquerait, et il faut nous borner à cette sim|)le indication, sans entrer dans des développements qui nous entraîneraient trop loin.

Immédiatement après la retraite de Niederer et la rupture qui s'en suivit entre les deux instituts, M"e Niederer réclama de Pestalozzi un règlement de comptes définitif. Cette réclamation donna naissance à un long débat, qui tient dans l'histoire des dernières années de Pestalozzi une place considérable ; l'odieux pamphlet de Biber, dont nous aurons à parler plus tard, est uniquement consacré à la discussion de cette question d'argent. Nous sommes obligé, malgré ce que ces détails ont de fastidieux et d'écœurant, de mettre sous les yeux du lecteur les pièces du procès, afin de lui permettre de se former un jugement. La plupart des biographes se sont contentés de tirer le rideau sur ce fâcheux épisode, en prononçant contre Niederer et sa femme une condamnation sommaire ; nous n'avons pas pensé qu'il nous fut permis de les imiter.

Les appointements que My^^ Niederer aurait dû recevoir comme institutrice de 1809 à 1813 ne lui avaient jamais été intégralement payés : elle avait encore à toucher de ce chef une somme assez forte, de laquelle elle entendait déduire le prix des huit lits qui n'avaient pas été compris dans l'acte de vente du 22 février 1814. Pestalozzi, de son côté, se croyait le créancier de M""® Niederer; bien éloigné de supposer qu'il lui dût aucun arriéré d'appointements, il pensait au contraire C[u'il avait à recevoir d'elle: 1° le prix des leçons données aux élèves de M°ie Niederer par les maîtres de l'institut, de novembre 1813 à octobre 1815 ; 2" la redevance convenue pour la partie du mobilier qui n'avait pas été comprise dans l'acte de vente ; 3» éventuellement, le vingtième du montant des pensions, si le nombre des pensionnaires s'élevait à plus de vingt. Ainsi, le conflit allait s'engager sur un double malentendu, chacune des deux parties se jugeant seule fondée en droit à réclamer quelque chose, et ignorant que la partie adverse se croyait précisément dans la même situation.

Mme Niederer insista à plusieurs reprises, verbalement et par écrit, pour obtenir de Pestalozzi qu'il consentît à s'occuper du règlement de ce litige. Sur une nouvelle réclamation, Pestalozzi, répugnant à faire valoir ses droits, écrivit enfin lebilletsuivant(8juilletl8l7):«AM. Niederer, pour Mme Niederer, Infandam, regina, jubés renovare

dolororn. Niederer, l'amour donne et se tait. Pestalozzi. » Niederer répondit sur-le-champ par un billet fort dur, où il reprochait à Pestalozzi de vouloir se soustraire par des citations poétiques à l'exécution d'une obligation. Alor>«, pour en finir, et dans un accès de générosité, Pestalozzi fit remettre à lI">o Niederer (l4 juillet) une quittance générale. Elle était ainsi conçue : « Je soussigné déclare par la présente donner quittance à M "»« Niederer, née Kasihnfer, pour toutes les réclamations que yi puis avoir à lui faire, à quelque litre que ce soir, reconnaissant tant pour moi que pour mes héritiers et les continuateurs éventuels de mon institut, qu'elle s'est acquittée envers moi à ma pleine satisfaction. » Le môme jour, une quittance rédigée dans d<fs termes identiques fut envoyée également à Krùsi, qui avait pris le parti de Niederer et s'était brouillô avec son vieux maître; Pestalozzi voulait ainsi établir nettement l'attitude bienveillante qu'il ei:tendait conserver à l'égard des deux disciple^ qui s'étaient séparés de lui et qui maintenant, à Yverdon même, avaient dressé autel couin; autel.

La quittance envoyée à M^^* Niederer était accompagnée d'une longue lettre où Pestalozzi rappelait dans quelles circonstances la cession de l'institut de jeunes filles avait eu lieu et quelles

I conditions M""' Niederer avait acceptées ; ces conditions, M°ie Niederer ne les avait pas complètement remplies, mais Pestalozzi, bien éloigné do rien réclamer, était heureux de lui donner quittance générale de tout ce dont elle pouvait être

j redevable. « J'ajoute, disait-il en terminant, que toute réclamation (jue M"^° Niederer pourrait avoir à me faire de son côté sera reconnue valable par

' moi, acceptée et payée. »

Chose incroyable et qui montre à quelles aberrations de l'intelligence la passion peut conduire, Niederer vit dans l'envoi de la quittance et do a lettre qui l'accompagnait une grave injure et un acte de perfidie 1 Dix ans plus tard encore, dans le livre de Biber, qui a été écrit sous son inspiration directe, la lettre de Pestalozzi, pleine di s sentiments les plus affectueux et les plus délicats, est qualifiée de « manifestation de satanique méchanceté, propre à faire douter de Dieu, de l'humanité et de soi-même. » {Eine Erscheinung rein satanischev Bosheit, geeiqnet, den Menschen an Gott, an seinem Gescùlecht und an sich selbst irre zumachen; p. 168).

Plein de colère, Niederer repondit sur-le-chatnp (l.S juillet) à Pestalozzi que sa femme et lui n'acceptaient pas le cadeau qu'il prétendait leur faire, et (lui, dans les termes où il leur était présenté, était un véritable « assassinat moral ». « Si nous sommes vos débiteurs, écrivit-il, adressez-nous votre compte et ne croyez pas pouvoir faire à notre égard de la grandeur d'âme, avant d'avoir accon> pli ce qu'ordonnent le devoir et la justice. Nmis paierons notre dette, quel qu'en puisse eue le montant. » En môme temps, il annonçait (juil allait déposer chez le juge de paix d'Yverdon la quittance et la lettre de Pestalozzi ; mais (lue toutefois, pour se conformer à un désir de M™*' Niederer, il attendrait deux jours, afin de laisser à

I Pestalozzi le temps d'arranger l'afTaire à l'amiable au moyen d'une explication verbale, si tel était

I encore son désir, u La sauté de ma femme a été, il est vrai, affectée par votre manière d'agir, ajou-

I tait-il; plus elle a cru en vous, plus il lui n t. té

' pénible de vous voir détruire vous-même la haute

; et noble image qu'elle portait de vous en elle ; mais elle ne veut point sacrifier le repos de sa conscience aux exigences de son être physique,

' ni ménager son exi.*>tence terrestre aux dépens ue son àmo in)nu>riolle. »

La réponse de Pestalozzi, en date du même jour.

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dit en substance qu'il n'a point songé îi « faire de la grandeur d'âme », qu'il a voulu simplement terminer une affaire embrouillée qui, par suite du manque de la plupart des pièces justificatives nécessaires, ne pouvait pas être réglée autrement. Il regrette « l'exaltation » qui règne dans la lettre de Niederer et l'emploi de grands mots comme (c assassinat moral ». Il refuse l'entrevue proposée avec M^e Niederer, parce que, dit-il, « il se ferait scrupule de paraître devant une femme que seule la crainte de ménager son existence terrestre aux dépens de son âme immortelle peut décider à s'exposer à la souffrance que lui causera le spectacle de la déchéance morale du pauvre vieux Pestalozzi ». Puis, reprenant le ton sérieux : « La postérité décidera après ma mort si je suis réellement l'homme méprisable, indigne et perdu sans ressources que vous faites de moi. Vous n'êtes pas mon juge ; personne ne vous reconnaîtra pour tel, et vous auriez quelques motifs de vous rap- })eler la maxime f: Qui dit trop ne dit rien ! Monsieur Niederer, je suis malade; ne l'êtes-vous point peut-être aussi? Je crois que si nous étions l'un et l'autre en santé, notre affaire, qui est bien plus une affaire de susceptibilité qu de comptabilité, pourrait être arrangée en buvant une tasse de café... Gomment cela tinira-t-il? Si vous tenez absolument à ce que cette affaire devienne une cause célèbre, que votre volonté soit faite... »

Mi^c la baronne de Guimps, qui habitait Yverdon, s'interposa à ce moment entre les deux parlies à titre de conciliateur officieux. M™e Niederer lui ayant dit qu'elle croyait que Pestalozzi était son débiteur, celui-ci envoya immédiatement (19 juillet) le billet suivant : « J'apprends que M°"= Niederer pense que je suis son débiteur; je prie en conséquence M™* Niederer de m'envoyer, revêtu de sa signature, le compte en vertu duquel je lui suis redevable, afin que je puisse reconnaître cette dette avec la simplicité et l'empressement que j'ai toujours mis à reconnaître toutes mes obligations. »

Mme Niederer prépara alors une copie de son compte. Elle allait l'envoyer, lorsque sur ces entrefaites un incident inattendu se produisit. Une petite révolution avait éclaté dans l'institut (24 juillet) : les sous-maîtres promus peu auparavant au rang de maîtres se « mirent en grève » ; ils refusèrent tout service à moins qu'on n'augmentât leur traitement de moitié; puis, après avoir reçu satisfaction sur ce point, ils demandèrent d'être admis tous les jours « à prendre le café après dîner avec Pestalozzi )),;en témoignage delà considération qui leur était due. Cette « révolution du café », toute ridicule qu'elle fiît, eut des suites graves : Pestalozzi, qui était malade, et que le triste débat avec Niederer avait beaucoup surexcité, fut pris d'un accès de fureur qui fit craindre pour sa raison ; et Schmid ne trouva pas d'autre moyen de le calmer que de l'emmener, dès le lendemain matin, dans un petit village situé sur les hauteurs du Jura, les Bullets, au-dessus de Grandson. « L'air vif de la montagne, raconte Pestalozzi, agit si promptement sur mon système nerveux que le danger d'un dérangement intellectuel fut presque instantanément conjuré; mais je restai très longtemps dans un état de faiblesse d'esprit, ou plutôt d'absence d'esprit, joint à un très haut degré d'angoisse et de découragement. » Pestalozzi passa quelques semaines aux Bullets dans la solitude. « Je m'y sentais, dit-il, comme délivré et inexprimablementheureux. Mais je ne voulais plus retourner dans ma maison; pendant des semaines je ne voulus plus môme en entendre parler. Il me semblait, dans l'état de surexcitation où je me trouvais, que c'était unenr'er d'où j'avais eu le bonheur de mcchapper. » Schmid montait presque tous les soirs d'Yverdon, passait la nuit aux Bullets, et redes-

cendait le matin reprendre sa tâche à l'institut- Il n'était du reste pas seul chargé du fardeau des affaires ; après la retraite définitive de Niederer, Pestalozzi avait remplacé celui-ci par un théologien allemand nommé Lange, qui se fit donner le titre de directeur des études, et qui se chargea de l'enseignement religieux ; mais ce nouveau personnage ne rut pas conquérir l'autorité morale dont il aurait eu besoin, et, lorsque Schmid était absent, tout allait de travers. « Un jour, en rentrant à l'institut, il trouva plusde trente élèves punis des arrêts, et les maîtres dans un état qui lui parut mériter la même punition ; en même temps venaient d'arriver des étrangers qui amenaient un élève ; ils auraient désiré assister aux leçons, et il était impossible aux maîtres de les donner ; cependant Schmid réussit, cette fois encore, à arranger l'affaire sans scandale public. » {Lebensschicksale.)

Fellenberg [Pestalozzïs unedirte Briefe, p. 17) nous a conservé quelques vers écrits par Pestalozzi durant son séjour aux Bullets, et qui expriment d'une manière touchante les sentiments du vieux solitaire. En voici la traduction :

« Arc-en-ciel, arc-en-ciel, — tu annonces la grâce de Dieu ! — Fais luire pour moi aussi de tes couleurs — le doux éclat, brille dans — la tempête qui remplit ma vie! — Annonce-moi un meilleur jour, — arc-en-ciel, arc-en-ciel!

» Dans les jours d'orage — Dieu m'a soutenu !

— Mon âme, loue l'Éternel I — Dois-je mourir — avant que tu m'apparaisses — et que tu m'apportes la joie — et le jour meilleur ? — dois-je boire jusqu'au fond — la coupe de la discorde, — la coupe de l'inimitié irréconciliable — jusqu'à la lie? — dois-je mourir, sans que la paix —vienne, la paix que je cherche ? — Je reconnais ma faute,

— je reconnais ma faiblesse ; — avec amour et avec larmes — je pardonne à tous leur faute. — Dans la mort du moins je trouverai la paix, — et c'est dans la mort que luira — pour moi mon meilleur jour! — Messager des jours meilleurs, — alors tu brilleras serein — sur ma tombe solitaire, — arcen-ciel, arc-en-ciel !

» Comme la neige fraîchement tombée, — comme les clairs flocons de l'hiver, — qui, à la mort de mon épouse, — brillant doucement au soleil,

— tombaient sur sa fosse entr'ouverte : — arc-enciel, arc-en-ciel, — brille aussi pour moi — d'un doux éclat, quand je mourrai. — Dans les jours d'orage — Dieu m'a soutenu! — Mon âme, loue l'Éternel ! »

Le départ de Pestalozzi pour les Bullets avait interrompu les tractations relatives au règlement du compte de M"" Niederer. Mais la correspondance à ce sujet fut reprise dans la seconde semaine d'août. M™8 Niederer envoya (12 août) le compte qu'elle avait préparé : elle réclamait, pour ses appointements comme institutrice, une somme de 1776 fr., dont elle déduisait les à-compte reçus, s'élevant ensemble à 444 fr. ;elle y ajoutait un supplément de 351 fr. pour divers postes dont elle donnait le détail. La somme totale redue par Pestalozzi était de 1683 francs. M™^ Niederer avait joint à sa note une lettre écrite en termes modérés et raisonnables, où elle faisait l'histoire de la cession de l'institut de jeunes filles, et rectifiait sans aigreur ni passion quelques erreurs de mémoire de Pestalozzi. En ce qui concerne spécialement la question financière, elle expliquait qu'elle entendait payer la valeur des huit lits appartenant encore à Pestalozzi, et que cette valeur devait être déduite de la somme indiquée ci-dessus ; quant à la rétribution due pour les leçons que les maîtres de l'institut avaient données à ses élèves, elle disait que Niederer ayant renoncé, dès le I" juillet 1814, au logement et :\ l'entretien qui lui étaient dus en sus de son traitement, Pestalozzi avait con-

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senti à regarder cette renonciation comme l'équivalent du prix desdites leçons.

Au reçu de cette lettre Pestalozzi répondit (15 août) que pour pouvoir vérifier le compte qui lui était présenté, il faudrait que les livres de 1 une et de l'autre partie fussent mis en présence et comparés, et qu'il fût fait appel aux souvenirs de son amiMieg. « Mais, ajoutait-il, je crois avoir toujours agi paternellement envers M^e Niederer, et je veux encore agir paternellement aujourd'hui. Faites traite sur moi en attendant, si M^e Mederer croit que je suis son débiteur. J'envoie à Schmid l'ordre do tout payer; s'il plaît à Dieu, nous allons pouvoir ne plus parler de cette affaire. »

Le lendemain, Niederer annonça qu'acceptant l'offre de Pestalozzi, il allait tirer sur lui, à la fin du mois, pour la somme de 1280 fr. (80 louis; un louis valait 16 fr. de Suisse) : c'était le montant approximatif de la créance de M.^" Niederer, déduction faite de la valeur des huit lits ; il déclarait aussi accepter l'examen réciproque des livres et l'intervention amicale de Mieg. Mais il ajoutait qu'il considérait dès maintenant sa créance comme valable en droit, indépendamment des sentiments paternels de Pestalozzi ; et il le priait, si précieux que ces sentiments dussent être pour lui Niederer, de ne point les mêler à un litige financier où ils n'avaient rien à faire.

Pestalozzi croyait, d'après les livres de l'institut, que M"^ Niederer n'était pas fondée à rien réclamer ; il répondit en conséquence (18 août) qu'il était prêt à payer les 1280 francs à titre « d'argent paternellement confié » ; mais que si on les réclamait comme juridiquement dus, il ne pouvait se reconnaître débiteur de cette somme. « Dieu m'est témoin, dit-il, que j'ai agi paternellement envers ta femme : je lui ai plus donné que je ne lui devais. » Il supplie Niederer de ne pas s'engager témérairement dans une voie périlleuse pour lui : « Cher Niederer, tu ne sais pas ce que tu fais; non pour moi, mais pour l'amour de toi et de ton épouse, réfléchis bien avant d'agir : car tu ne sais pas quelle est la vérité dans cette affaire. Ne précipite rien, montre cette lettre à tes deux beauxfrères Kasthofer et demande-leur un conseil; ou bien choisis un tiers comme arbitre, et, puisque tu ne veux avoir aucun rapport avec Schmid, je prierai C. (Custp.r?) de donner à ce tiers les éclaircissements nécessaires : je suis sûr qu'il ne faudra pas un quart d'heure pour reconnaître le bien fondé de mes assertions. Que je serais heureux si cette querelle, en mettant au jour la justice et la loyauté de ma conduite méconnue, pouvait rapprocher de nouveau ton cœur du mien 1... »

A cette lettre, Niederer répond sans s'émouvoir (19 août) qu'il ne peut accepter l'argent de Pestatalozzi dans les conditions où l'offre celui-ci ; il ne touchera les 1280 francs que lorsque Pestalozzi aura reconnu qu'ils sont légitimement dus à Mme Niederer, et il refuse tout ce qui pourrait être considéré comme une « générosité paternelle ». Il demande à Pestalozzi de produire le compte de M^a Niederer, tel qu'il se trouve dans les livres de l'institut, et déclare accepter volontiers M. G. pour arbitre.

Pestalozzi adressa alors à Niederer (2 1 août) un extrait de la comptabilité de l'institut, d'où il résultait qu'à la date du 1" avril 1814, c'est-à-dire quinze jours avant le mariage de M™e Niederer, le compte des appointements de celle-ci avait été définitivement réglé. Elle se trouvait, à cette date, avoir à son débit divers postes formant un total de 433 francs ; et ce compte avait éié balancé par le passement au journal d'un article qui portait à son crédit cette même somme de 433 francs comme représentant « le solde de ce qui était dû à M""-" Niederer pour ses services comme institu-

trice jusqu'au 15 novembre 1813 ». Ce règlement de compte avait eu lieu un an avant le retour de Schmid, à une épofiue où la comptabilité de l'institut était tenue par le propre neveu de Niederer. Pestalozzi supposait que M™e Niederer et son mari étaient parfaitement informés de tous ces détails, et on comprend l'étonnement que durent lui causer leurs réclamations. Or, en réalité, Niederer et sa femme n'avaient jamais su ou avaient oublié quels arrangements étaient intervenus à ce sujet avant leur mariage, et l'écriture du 1" avril 1814 — ils l'affirmèrent — avait été faite sans leur participation.

En envoyant cet extrait des livres de l'institut, Pestalozzi écrivic à Niederer une dernière lettre. Il regrettait, disait-il, d'avoir à lui transmettre un document qui faisait un si grand contraste avec le compte présenté par M^o Niederer; mais au moins, à la lecture de ce document, celle-ci comprendrait que l'envoi d'une quittance générale n'avait pas été de la part de son vieil ami une tentative de spoliation. 11 expliquait que le règlement de comptes du l^r avril 1814 — règlement fictif, la somme inscrite à l'avoir de M™* Niederer ayant été arbitrairement fixée, de façon à balancer son débit — avait eu pour but de gar'antir M™^ ivicderer contre les reproches de M™^ Pestalozzi, qui savait que son mari donnait constamment de l'argent sans l'inscrire, et qui aurait pu s'imaginer qu'on avait abusé de cette trop grande facilité. La lettre se terminait par une assurance d'affection paternelle, et une invitation à un rapprochement amical.

Ce fut M°»* Niederer qui répondit, en protestant contre le compte extrait des livres de l'institut, et en maintenant la rigoureuse exactitude de son propre compte. « Il ne s'agit pas ici, écrivait-elle, d'un misérable intérêt d'argent; si quelqu'un le pense, il s'avilit par une basse pensée. Non, Monsieur Pestalozzi ; ce dont il s'agit, c'est que ma conscience puisse ne pas vous accuser, pendant le reste de mes jours, d'avoir agi injustement envers moi, qu'elle puisse vous disculper de toute faute, afin que votre souvenir demeure pour moi respectable et sacré. »

La correspondance s'arrêta là. Aucune des deux parties ne fit une nouvelle tentative pour arriver à éclaircir un litige qu'il eût été bien facile de terminer à l'amiable ; et ce fut seulement sept ans plus tard (1824) qu'un jugement arbitral devait trancher la question, comme nous le verrons plus loin.

Nous avons maintenant à parler de la tentative faite à ce moment par Jullien de Paris et Fellenberg pour engager Pestalozzi à abandonner la direction de l'institut d'Yverdon.

Jullien, dont les deux fils, comme nous l'avons déjà dit, étaient élèves de l'institut, désirait vivement trouver quelque moyen de décharger Pestalozzi d'un fardeau trop lourd pour ses épaules. Il pensa à Fellenbeig qui, après la brouille de 1804 (V. p. 2323), s'était réconcilié avec Pestalozzi et avait repris avec lui des relations amicales; et il se dit que Pestalozzi se déciderait peut-être à lui remettre encore une fois la direction de son établissement. Après avoir fait part de son idt>e à Fellenberg, qui l'approuva (selon d'autres, l'idée première serait venue de Fellenberg lui-même), Jullien écrivit de Berne à Pestalozzi, le 23 août, pour l'inviter à venir passer quelques jours dans cette ville. Pestalozzi accepta l'invitation, se rendiL à Berne, fut conduit de là à Hofwyl, et se montra très disposé à accepter l'ofl're que lui fit Fellenberg d'une association qui paraissait devoir tire fort avantageuse pour l'institut. Il retourna le lendemain à Yverdon, où Jullien le rejoignit quelques jours plus tard, et tous les deux mirent Schmid au courant de ce nouveau projet. Schmid, après avoir reçu de Pestalozzi des pleins-pouvoirs pour coati-

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nuer les négociations, alla trouver Fellenberg h Hofwyl (commencement de septembre). Il y passa trois jours; Fellenberg et lui s'entendirent sur les conditions de l'association projetée; Sclimid se réserva seulement de prendre l'avis de Mieg, le fidèle conseiller de Pestalozzi ; il fut convenu en outre qu'à titre d'épreuve, et pour voir jusqu'à quel point les deux personnalités qu'il s'agissait de rapprocher pourraient vivre en bon accord, Pestalozzi quitterait les Ballets et irait acliever de rétablir sa santé au château de Dicmerswyl, propriété de Fellenberg, à une demi-lieue do Hofwyl.

Mieg, que Schmid alla voir à Lausanne, se montra favorable au projet, et, vers le milieu de septembre, Pestalozzi alla s'installer à Diemerswyl. On le traita d'abord en malade et on l'entoura de soins dévoués. Quand il part- 1 avoir repris quelques forces, Fellenberg commença à l'entretenir de son plan d'association. Mais Schmid, que Pestalozzi tenait au courant de ce qui se passait, crut s'apercevoir que le langage de Fellenberg n'était plus^le même qu'au début. Prompt à la (U fiance, il voulut avoirune explication avec Pestalozzi: surson désir, celui-ci revint à Yverdon passer un jour; dans cette entrevue, Schmid fit comprendre à son ami qu'il devait se tenir en garde, et il fut convenu qu'il ne prolongerait pas davantage son séjour à Diemerswyl. M&is quand Fellenberg apprit que Pestalozzi allait le quitter, il insista pour lui faire signer, avant son départ, une convention relative à l'association projetée. Le faible Pestalozzi, après avoir refusé d'abord, se laissa faire une véritable violence morale : il signa (18 octobre) un contrat en 18 articles, avec cet'e réserve toutefois, qu'il aurait la faculté de le résilier après un essai de dix-huit mois; puis il repartit pour Yverdon. Aussitôt arrivé, il confessa sa faiblesse à Schmid : « Pour pouvoir quitter Hofwyl, lui dit-il, il m'a fallu signer; Fellenberg croit maintenant me tenir dans son piège, mais il se trompe, tu me sauveras encore une fois. » La convention disait, en substance, que le produit de la souscription aux œuvres de Pestalozzi serait entièrement consacré à la fondation d'une école de pauvres, à placer dans une localité non encore désignée ; qu'une commission administrative serait nommée pour veiller à l'emploi de ce capital; qu'un directeur choisi d'un commun accord par Pestalozzi et Fellenberg serait mis à la tête de l'institut d'Yverdon; que le choix des maîtres de l'institut serait soumis à la ratification de Fellenberg; que Schmid, aussitôt que l'institut d'Yverdon pourrait se passer de ses services, deviendrait le directeur de l'école de pauvres à fonder ; que le mobilier de l'institut serait évalué, et que la valeur en serait remboursée à Pestalozzi en trois paiements échelonnés sur un espace de dix ans; que Pestalozzi renonçait à réclamer le remboursement des capitaux qu'il avait dépensés pour l'institut, et jouirait en échange d'une rente viagère de 1600 francs; que les droits d'auteur qu'il devait recevoir du libraire Cotta pour l'édition de ses œuvres complètes resteraient sa propriété personnelle ; que Gotilieb Pestalozzi irait à Hofwyl pour acquérir les connaissances agricoles nécessaires à l'exploitation du domaine de Neuhof ; que Pestalozzi conserverait le droit de séjourner dans l'un ou l'autre des établissements, sans avoir de dépenses à y faire.

Cette convention léonine, où Fellenberg ne donnait rien et recevait tout, où Pestalozzi abdiquait la libre disposition de lui-môme et de ses ressources, excita l'indignation do Schmid et de la fidèle Lisbeth. Pestalozzi, au désespoir de l'avoir signée, ne savait comment réparer sa faute. Schmid offrit de se rendre à Hofwyl, se faisant fort d'obtenir de Fellenberg la résiliation d'un contrat

dans lequel on disposait de la personne de tiers qui n'avaient pas été consultés. Il partit eff-ciivement pour Hofwyl, porteur d'une lettre de i'estalozzi; mais Fellenberg, qui l'avait accueilli très amicalement six semaines plus tôt, le reçut cette fois de tout autre façon (28 octobre) : il refusa absolument d'annuler la convention, et finalement, blessé dans son orgueil de patricien de voir un si petit personnage oser lui tenir tête et contrecarrer ses plans, il le mit brutalement à la porte (lettre de Fellenberg 'à Pestalozzi citée dans Fellenbevifs Klagp, p. 28). Dès ce moment Fellenberg fut pour Schmid un irréconciliable ennemi ; il le poursuivit d'une haine infatigable, et c'est lui (lui a le plus contribué, par ses calomnies, à créer la légende du Schmid diabolique, hypocrite et cupide, trop facilement acceptée par certains biographes.

Lorsque Pestalozzi était reparti pour Yverdon, Fellenberg l'avait fait accompagner par la personne qu'il destinait à prendre la direction de l'institut : c'était un Saiiit-Gallois nommé Siàhoie. Aussitôt arrivé, Pestalozzi avait déclaré à Stâliele qu'il n'y avait point de place pour lui au château, et qu'il eût à se loger en ville; mais il n'avait pas osé refuser ses services, pour ne pas se brouiller complètement avec Fellenberg. Stâhele faisait donc désormais partie du personnel enseignant de l'institut : c'est-à-dire que l'ennemi était dans la place. Fellenberg se proposait d'attirer, au moyen de cet agent, les maîtres de l'institut dans son parti. Dans les premiers jours de novembre, il envoya à Stâhele une longue missive, avec ordre d'en donner lecture à Pestalozzi, mais sans la laisser entre ses mains. Pestalozzi, en retour, écrivit à Fellenberg une lettre dont celui-ci n'a publié que des extraits tronqués [Pestalozzi's unedirte Briefe, p. 17), mais dont le texte intégral se trouve dans la brochure de Schmid, Fellenbeig's Klage. Nous en traduisons quelques passages, qui feront comprendre pourquoi Pestalozzi, lorsqu'il se fut rendu compte de ce que voulait Fellenberg, ne pouvait plus accepter le genre d'association que celui-ci avait cherché à lui imposer :

« M. Stâhele m'a lu de votre part un vrai chefd'œuvre où ma situation est appréciée en paroles aigres-douces, et qu'il a prudemment refuse de laisser entre mes mains. Si je ne vous connaiss.iis pas, si je n'avais pas pour vous de l'affection 1 1 de l'estime, je dirais qu'une lettre semblable < st l'œuvre d'un cœur hypocrite, orgueilleux et tyrannique ; mais Dieu m.e préserve de le faire : Ne jugez pas, afin de n'être point jugés... Dans ce chef d'œuvre, vous vous posez en homme qui prend à mon égard l'attitude du Saint-Père, lorsque, sortant du sanctuaire de la curie, il apparaît sur son balcon pour lancer l'excommunication contre un hérétique. Cette excommunication m'avait njis quelque peu de mauvaise humeur; le mêiue jour, on m'apporte un journal dans lequel vous êtes célébré comme mon sauveur, comme mon bienfaiteur, qui va payer mes dettes, et qui me donnera la tête, les bras et les jambes dont j'ai besoin pour continuer à vivre; des gens qui se sont entretenus avec vous viennent me parler de la grâce que vous me faites de vouloir bien diriger ma maison, à vingt lieues de distance, du haut de votre grandeur et par un simple veto... Mon cher Fellenberg, mettez-vous un instant â ma place. M. Jullien m'a appelé auprès de vous; Schmid, songeant aux ressources considérables dont vuus disposez, m'a encouragé à me rendre à cet appel, et â accepter tout ce qui pourrait être utile à l'avancement de nos efforts réciproques. J'allai vous trouver, plein de confiance et d'affection. Je surmontai tous mes scrupules, je fis plus que jo ne devais faire, plus que je n'avais le droit de faire, et me contentai d'une légère réserve pour

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le cas de non réussite. Encore maintenant, ma confiance dans vos bonnes intentions n'a pas disparu ; mais il s'est passé des choses après lesquelles il est indispensable que vous sacliiez ce que je ponse de notre association projiitée, et que je sache aussi ce que vous-môme en pensez... Mon cher Fellcnberg, ce que je cherchais auprès de vous, ce n'est pas ce qui vous est propre, ce n'est pas votre force personnelle. Je ne cherchais et ne cherche encore maintenant qu'une aide pour assurer l'indépendance et le libre jeu de ma propre force. Une situation indépendante, inattaquée et inattaquable, la garantie de mes droits, et des collaborateurs qui ne veuillent ni ne puissent me faire de l'opposition, voilà ce dont j'avais besoin lorsque je suis allé vous voir, voilà ce qu'à ma satisfaction je possède maintenant en partie. Je n'ai pas besoin d'autre chose, et tout ce qui pourrait m'être encore nécessaire par surcroît, je suis assuré de pouvoir me le procurer moi-même. Je serai heureux de prendre conseil de vous à l'occasion ; mais je ferai voir, h ceux qui le mettraient en doute, que je suis encore capable d'agir par moi-même... et je continuerai d'agir, en pleine indépendance, pour ce qui est mon œuvre et non l'œuvre d'un autre. Je suis prêt à m'abaisscr audessous du dernier des mendiants, comme serviteur de la vérité et la justice; mais contre la vérité, contre la justice et contre mon devoir je ne me ferai le serviteur d'aucun homme, quelles que puissent être sa position et sa grandeur dans le monde. Et j'ajoute en passant que je ne souffrirai pas de n'être regardé que comme un vieillard digne de commisération;, qui a eu autrefois quelques forces, mais qui ne les a plus. Non, je revendique le droit d'être regardé comme un homme que l'emploi de sa vie, son expérience et son courage ont mûri et rendu plus apte que tout autre à la réalisation de son but, et le droit d'être traité comme tel par tout le monde, sans exception. Je revendique le droit de conserver jusqu'à la mort mon activité libre et indépendante, et j'ajoute que mes contemporains me doivent la continuation de cette libre activité; vous-même. Monsieur de Fellcnberg, vous savez bien que mes contemporains reconnaissent qu'ils ont ce devoir à mon égard, vous savez mieux que personne que je ne pouvais accepter et n'ai acci^pté l'association qui nj'était offerte, que dans le dessein de fortifier et d'accroître ma liberté d'action. Mais s'il fallait maintenant que cette liberté d'action, revendiquée par moi, que mon indépendance et mon droit fussent soumis à l'arbitraire d'autrui, et que notre association dût être interprétée en ce sens, je vous le déclare sans détour, j'aimerais mieux finir mes jours à l'hospice à Zurich, que d'aller prendre dans vos superbes établissements, dans vos salles de concert, et même à votre table, la place d'un patriarche de l'éducation rais à la retraite avec des honneurs princiers. »

Fellenberg ne se tint pas encore pour battu. Il attribuait uniquement à l'influence de Schmid l'éloigncment que montrait Pestalozzi pour l'association projetée. Le 19 novembre, VAUgemeine Zeitung d'Augsbourg publia un article inspiré par lui, et destiné à exercer sur Pestalozzi une pression morale afin d'obtenir de lui l'exécution d«^ la convention qu'il répudiait. Dans les premiers jours de décembre, Pestalozzi envoya à ce journal une réponse (reproduite par Schmid dans la brochure Fellenberg s Klage, p. 12) où il racontait les faits et les expliquait.Après la publication de cette réponse, l'agent de Fellenberg à Yverdon, Stâhele, décida trois maîtres de l'institut (Beck, Brandt et Rank) à se joindre à lui pour exiger le renvoi de Schmid : le 14 décembre, ils présentèrent tous les quatre à Pestalozzi une adresse disant que la réponse parue dans VAUge-

meine Zeitung était, à leurs youx, incompatible avec la dignité du chef d'un établissement d'éducation ; que cette réponse avait ccrts'nement été écrite sous l'influence de Schmid; et que, si Schmid n'était pas immédiatement congélié, ils quitteraient l'institut. Pestalozzi, à bout de patience, se décida alors à chasser de sa maison l'agent de FcUorlberg; quant aux trois autres, il se contenta de les réprimander.

L'irritation de Fellenberg fut encore accrue par cet incident. Il écrivit à Stâhele : <^ En ce qui concerne Schmid, nous n'avons pas le choix : ce Satan doit partir, ou l'institut de Pestalozzi doit cesser d'exister. Je vous prie de dire à Pestalo/zi, de ma part, que je ne regarde en aucune façon notre convention comme annulée, et que je saura» la faire exécuter. » En môme temps il fit commencer, chez le libraire Saiierlànder, à Aarau, l'impression d'une brochure destinée à écraser ses adversaires.

Jullien, de son côté, s'était montré vivement contrarié de l'échec d'un projet dont il était l'aut'ur. Il retira de l'institut ses deux fils, et les autres élèves français quittèrent également Yverdon.

Mais si l'année 1817, qui s'achevait, avait apporté à Pestalozzi beaucoup de chagrins, et l'avait brouillé avec Niederer, Krûsi, Fellenberg et Jullien, elle lui réservait aussi des compensations. Le traité signé avec l'éditeur Cotta allait lui donner cette indépendance et cette sécurité qu'il avait vainement cherchées d'un autre côté. On se rappelle que Pestalozzi devait recevoir, à titre de droits d'auteur, trois louis par feuille d'impression, ce qui représentait une somme d'environ 900 louis (l'édilion devant comprendre approximativement 12 volumes à 25 feuilles chacun). D'autre part, il devait bénéficier de la moitié du prix des exemplaires qui seraient souscrits; la souscription devait rester ouverte pendant six mois, d'avril à octobre 1817 (elle fut ensuite prolongée et rendue permanente). Le résultat de cette souscription dépassa toutes les espérances; non seulement les amis et admirateurs de Pestalozzi s'inscrivirent en grand nombre, mais plusieurs souverains tinrent à honneur de figurer sur la liste : l'empereur de Russie souscrivit pour 5000 roubles, le roi de Prusse pour 400 thalers, le roi de Bavière pour 700 florins. A la fin de l'année, la souscription atteignait 100 000 francs, et Pestalozzi se trouvait en conséquence assuré de toucher pour sa part une somme de 50 000 francs.

C'est alors que se montra dans toute son étendue l'admirable désintéressement du grand éducateur. Déjà, dans le projet de convention avec Fellenberg, il s'était engagé à consacrer à la fondation d'un asile de pauvres le produit entier de la souscription à ses œuvres. Lorsque les résultats de la souscription furent connus, et que Pestalozzi sut de quelle somme considérable il allait avoir à disposer, il résolut, sans songer à lui-même et aux difficultés que pourrait lui réserver l'avenir, de transformer ces 50 000 francs en un fonds inaliénable, dont les intérêts seraient exclusivement employés au profit de l'éducation populaire. Schmid essaya de s'opposer à ce projet; il représenta à Pestalozzi que s'il ne voulait afl"ecter au naiemont de ses dettes que la somme qu'il devait recevoir à titre de droits d'auteur, il risquait de ne pouvoir satisfaire entièrement ses créanciers, d'autant plus que cette somme ne devait lui être remise que par versements partiels, au fur et à mesure de la publication des volumes ^qui dura huit ans) : c'était donc une grande iuipradeuce que de disposer, en faveur d'une création nouvelle, d'un capital qui pourrait être iiécossain- à l'existence de l'institut. Mais Pestalozzi ne vo .lut entendre à aucune objection.

Une autre joie avait adouci pour le vieillard les

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amortumes de ces jours troublés. On se rappelle que le petit-fils de Pestalozzi, Gottlieb, avait été mis en apprentissage en 1814 : sa famille le destinait à la profession de tanneur. C'avait été pour son grand-père un véritable chagrin de se séparer de lui; il avait cru devoir céder toutefois à la volonté de sa femme et de sa belle-fille. Mais maintenant que son entreprise était redevenue prospère, il songea à y associer son petit-fils et à se préparer en lui un successeur. Comme on l'a vu, une place avait déjà été réservée au jeune Gottlieb dans la convention avec Fellenberg. Après que Pestalozzi, repoussant l'intervention de Fellenberg, eut repris sa liberté, il fit venir à Yverdon son petit-fils, alors âgé de dix-neuf ans, pour le garder désormais à ses côtés.

Ce fut dans u.n discours prononcé le 12 janvier 1818, à l'occasion du saixante-douzième anniversaire de sa naissance, devant sa maison réunie, que Pestalozzi annonça sa résolution de consacrer à la cause de l'éducation populaire le produit de la souscription à ses œuvres. Après avoir exposé une fois de plus, avec de longs développements, sa théorie de l'éducation élémentaire (£'/em(??i/rt?-6î7f^2f//^') et de la simplification des procédés d'enseignement, qui doit permettre d'instruire les enfants dans la chambre de famille, il s'exprime en ces termes :

« Je destine la somme de 50000 francs de France, que doit me rapporter la souscription à mes ouvrages, à former un capital inaliénable, dont le revenu annuel sera employé à perpétuité et exclusivement comme suit :

» 1° A l'étude et à l'expérimentation des principes et des procédés propres à simplifier de plus en plus les moyens d'éducation et d'instruction, et à les approprier à l'emploi qui doit en être fait dans la chambre de famille;

» 2° A la préparation d'instituteurs et d'institutrices élevés dans cet esprit et pour ce dessein; » 3° A la fondation d'une ou de plusieurs écoles d'essai, où les enfants seront instruits dans les connaissances élémentaires (e^«?men^<2mcA geordnete imd vereinfachte Kenntnisse und Ferligkeiten) ;

>> 4° Au perfectionnement continu de tous les moyens d'enseignement et d'éducation domestiques pour le peuple. »

Il sait, ajoute-t-il, que la somme dont il dispi se ainsi est peu de chose : mais le véritable capital de la nouvelle fondation, c'est tout ce qui a été fait pour l'éducation par lui et ses collaborateurs ; il espère d'ailleurs que des amis de l'humanité joindront leur contribution à la sienne. Puis, se tournant vers son petit-fils, il se félicite de le voir revenu près de lui et disposé à s'associer à son œuvre. « Tu es revenu et tu m'as dit : Père, je veux être ce que tu es, je veux suivre la carrière que tu as suivie. Mon enfant, cette parole m'a rendu heureux. Et pourtant, tu le vois, je dispose aujourd'hui de ce que tu aurais pu, si tu voulais juger avec les yeux du monde, considérer comuTie devant t'appartenir, comme devant l'indemniser de la portion de ton patrimoine qui a été perdue dans mes entreprises... Mais, en te privant de ce capital, je te donne plus que je ne te prends, et. Dieu merci, tu le sais. Tu l'as dit: Tu veux être ce que je suis. L'or ni l'argent ne peuvent te faire devenir ce que je suis. C'est mon cœ'ur qui m'a fait devenir ce que je suis. Prends à cœur l'œuvre de mes jours, et monire-toi, quand je reposerai dans le tombeau, le continuateur actif et dévoué de celte œuvre; que son esprit t'inspire et t'élève : alors tu posséderas ce que je possède, tu seras ce que je suis, et l'or ni l'argent ne pourraient te donner ce que tu posséderas. »

Il lait ensuite un retour en arrière sur sa des-

tinée. Rappelant le conseil que lui avait donné en mourant son ami Bluntschli (V. p. 2285), il dit combien sa faiblesse et son inexpérience du monde lui ont fait courir de dangers ; mais il a trouvé enfin l'homme dont son insuffisance avait besoin, l'homme qui devait l'empêcher de se perdre. « Cet homme s'est jeté comme une dure enveloppe autour de la pulpe molle de mon œuvre prête à périr, et m'a sauvé. » Il connaît bien d'ailleurs les imperfections et les 4éfauts de Schmid; malgré la rconnaissance qu'il lui doit et l'amitié qu'il a toujours eue pour lui, il sait mieux que personne ce qui manque à son jeune lieutenant, et il est le premier à en souffrir. « Il est presque impossible de trouver deux hommes plus différents l'un de l'autre que lui et moi ; mais ce que je n'ai pas, ce dont j'avais besoin, ce que mon ami mourant regardait comme le seul salut possible pour moi, il le possède à un haut degré... Je ne me fais pas de lui une idole; je sais ce qu'il est et ce qu'il n'est pas; je sais qu'il lui manque bien des choses que d'autres possèdent. Il manque de science, il manque d'art. Au point de vue littéraire, il est aussi ignorant que moi. L'énergie de son caractère me contrarie- souvent d'une façon pénible. Mais j'ai une grande admiration pour les forces naturelles, telles qu'elles se manifestent chez les enfants du peuple, et ce respect me fait pardonner les écarts qui sont dus à l'insuffisance de l'éducation première. C'est dans ce sentiment qu'il faut chercher le secret de ma manière d'être envers Schmid. » Après s'être ainsi expliqué en toute frarichise, en présence de celui-là même qu'il jugeait de la sorte, Pestalozzi revendique pour lui-même la liberté d'action, dans la pleine conscience de son droit et de la valeur de son œuvre. Il rappelle comment on a voulu le placer sous tutelle; comment, durant des années, une domination étrangère s'était substituée à la sienne dans sa propre maison. « Pendant des années, je fus comme un rocher perdu au milieu du courant. Ma seule force était la voix intérieure, qui persistait à me dire : N'abandonne pas ton droit. Cette pensée seule me donna la force de résister. Les flots autour de moi ne s'inquiétaient guère de cette résistance, et roulaient comme si je n'eusse pas été là. Aux yeux de mon entourage, je semblais vraiment ne plus exister. L'anéantissement de ma liberté d'action paraissait à presque tous ceux qui m'entouraient la condition indispensable du salut de mon établissement et de mon œuvre. L'amitié qu'on m'accordait encore n'était plus que de la commisération pour la faiblesse de mon âge; on déplorait mon obstination, qui me menait à la ruine. Personne ne croyait, au commencement de l'année dernière, qu'à la fin de cette même année les maîtres et les élèves de ma maison seraient encore réunis autour de moi. Mais Dieu m'a secouru. Il m'a sauvé et a sauvé ma maison, contre toute probabilité humaine. Je suis sauvé 1 Mon âme, loue le Seigneur ! ... Mais maintenant, il faut que je fasse aussi ce qui dépend de moi pour atteindre mon but. Il est absolument indispensable que je réunisse autour de moi des hommes et des jeunes gens, aussi généreux et aussi intelligents que je pourrai les trouver, pour travailler, à présent que les ressources ne me fout plus défaut, à la réalisation du but le plus élevé que je me sois proposé dans ma vie ; il est indispensable que je réunisse autour de moi des témoins qui puissent attester qu'il n'est pas vrai que le bon et le noble ne soient plus mon idéal; il faut, avant de mourir, que je me lave de la calomnie qui prétend que le vieux Pestalozzi n'est plus qu'un squelette sans vie, où l'on ne trouve plus rien de son esprit et de son cœur d'autrefois; il faut que j'aie près do moi des témoins digues de foi, qui déposeront de ce que je fais, du

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matin au soir, et pendant mes longues veilles, pour la cause h laquelle j'ai consacré ma vie: il le faut, non pas pou'r moi, mais pour l'honneur de cette œuvre môme. »

Enfin, en terminant'ce remarquable discours, il invite ses anciens collaborateurs, NiedereretKrusi, à se rapprocher de lui dans un sentiment d'apaisement et de confiance : « Je m'adresse à vous, Modérer et Krtisi ! Au jour où je fais cette fondation que nos enfants et nos petits-enfants béniront, je vous dis : Réconciliez-vous aujourd'hui avec ma maison ; soyez avec moi les fondateurs de cette œuvre, pour que plus tard, quand les jours de noire vie humaine seront oubliés, quand le tombeau recouvrira notre dépouille, des pauvres, heureux et secourus par les eff"ets de cette fondation, vous bénissent avec nous comme co-fondateurs de cette pieuse association. Vous l'êtes, vous êtes avec nous les fondateurs de cette association pour le salut des pauvres, Niederer et Kriisi ! Vous avez passé avec moi une grande partie de votre vie à

rechercher les moyens de réaliser notre but

Niederer, je ne suis pas capable d'élever, par la profondeur de la pensée, les hommes à la connaissance de la vérité que je voudrais leur communiquer; ce n'est que par le cœur que je la sens, et je sais que cela n'est pas suffisant pour les besoins du monde. Je sais que pour un tel résultat ton concours est nécessaire. Tu conçois nettement la vérité, comme un ensemble rigoureusement systématique; tandis que moi, qui n'ai pas la force qu'exige une telle conception, je dois me contenter de la sentir, d'y croire et de chercher à la mettre en pratique. Niederer, chacun a son talent. Nous reconnaissons le tien, et nous sentons que nous en avons besoin, pour faire de l'éducation de Ihomme une science, et pour réaliser l'accord de sa vérité avec la vérité de la foi en Jésus-Christ. Nous voyons dans tes efî'orts la satisfaction d'un besoin de notre époque et un service rendu à l'humanité. Nous honorons la force avec laquelle tu insistes, dans ton enseignement, sur l'aff'ranchissement de la volonté humaine de l'influence de la chair et du sang, comme le fondement de toute véritable éducation. Nous t'en prions, dans cette heure solennelle, en te remerciant pour ce que tu as déjà fait : ne prive pas notre maison du bienfait de ton heureuse influence, tant que je vivrai; ne l'en prive pas même après ma mort. — Et toi aussi, cher Kriisi, je t'en prie, pense aux jours d'autrefois, et sois sûr que l'amitié que j'avais pour toi ne s'est point refroidie. Nous savons toujours apprécier le bien que nous connaissons en toi, et désirons sincèrement que ton cœur se rapproche des nôtres. Pense à l'étendue du bien qu'il est maintenant en notre pouvoir de faire. Nous souhaitons de te voir de nouveau collaborer à l'œuvre qui est la tienne et la nôtre, pour ton bien et pour le nô'tre. Kriisi, au jour où je dispose ma maison afin de pouvoir m'en aller en paix là où finissent tous les vertiges de la vie et où toutes les duretés de ses déceptions se perdent dans la I douce lumière divine, en ce jour je te prie de t'associer de nouveau, dans la mesure de tes forces, à ce qu'il y a de plus sacré et de plus essentiel dans mon œuvre. »

Après ce touchant appel, que suivent d'autres apostrophes à Lange, à Schraid, à tous les collaborateurs de l'institut, Pestalozzi s'écrie en terminant : « Amis et frères ! dans ce sentiment, devenez tous les rénovateurs de ma maison, les restaurateurs de son ancien esprit; soyez les témoins que l'esprit de ma jeunesse, l'esprit qui s'est manifesté en sa première fleur dans Léonard et Gerirude, et, plus mûri, dans Comment Gtrtrude instruit ses en/'ants, que cet esprit vit encore en moi. Oui, il vit encore en moi; je vis encore en iui, et je veux vivre en lui jusqu'au to nibeau. »

Schmid prit la parole après Pestalozzi. Il commença par déclarer qu'il n'avait pa<i approuvé le sacrifice que s'imposait Pestalozzi, le tr ;uvant imprudent ; puis il ajouta que, n'ayant pu ren)pôcher, il voulait s'y associer, et qu'il consacrait à la fondation annoncée la somme deCOOO fr., c'est-à-dire tout ce qu'il possédait.

C'est probablement à l'impression produite par cet acte de Pestalozzi qu'il faut attribuer l'attitude conciliante prise quelques jours plus tard par Fellenberg. Celui-ci fit écrire (25 janvier) par Stàhele qu'il renonçait à la publication de la brochure polémique dont l'impression avait été commencée; qu'il abandonnait définitivement la convention du 14 octobre 1817; et qu'il se contenterait de faire part aux membres qui, d'après cette convention, auraient dû former la commission administrative, de tous les détails de rafi*aire, afin qu'ils pussent juger de quel côté se trouvaient les torts. Ainsi se termina la seconde tentative d'association entre Pestalozzi et Fellenberg.

Niederer et Kriisi, par contre, ne se montrèrent aucunement touchés des paroles que Pestalozzi avaient prononcées à leur adresse. Le discours du 12 janvier ayant été publié en une brochure (Zurich, Orell, Fûssli et C'c), ils firent imprimer de leur côté le « refus méprisant» (expression de Pestalozzi dans les Lebensschicksale) qu'ils opposaient au généreux appel de leur vieux maître. Ce refus amena un nouvel échange de lettres entre Pestalozzi et Niederer. On possède le texte intégral d'une longue et touchante lettre datée du 10 mars 1818, dans laquelle Pestalozzi fait les derniers efî'orts pour vaincre la résistance de Niederer et l'amener à une réconciliation {Wahrheit und Irrthum de Schmid, p. 76-9'») ; à cette lettre, Niederer répondit que la présence de Schmid à l'institut rendait tout rapprochement impossible.

La guerre allait donc continuer entre Pestalozzi et Schmid d'une part, Krûsi et Niederer d'autre part. Ces derniers avaient trouvé un allié dans la personne d'un instituteur zuricois, Conrad Nàf, qui avait fondé à Yverdon depuis quelques années un institut de sourds-muets. A eux trois ils organisèrent contre Pestalozzi et sa maison un système d'incessantes tracasseries. Ce qu'il y a de plus singulier et de moins excusable dans leur conduite, c'est que, tandis qu'ils faisaient tous leurs efforts pour ruiner l'institut pestalozzien, ils se servaient du nom de Pestalozzi au profit de leurs propres établissements. Nous avons sous les yeux une broclmre publiée en anglais à Yverdon par Krûsi, qui s'y intitule « disciple of Pestalozzi ». C'est un exposé très sommaire et très imparfait de la méthode pestalozzienne, accompagné d'un prospectus des trois pensionnats de Krûsi, de Niederer et de Naf. Krûsi, cherchant à se faire envoyer des élèves d'Angleterre, se garde bien d'apprendre au public anglais la vérité sur ses relations avec Pestalozzi. Il se contente de dire que « des circonstances indépendantes de sa volonté l'ont conduit à quitter l'institut qu'il a aidé à fonder et à diriger pendant seize ans »,et que « son désir de demeurer uni à MM. Niederer et Nàf, ses amis et collaborateurs depuis beaucoup d'années, et de consacrer avec eux son existence à l'éducation, l'a décidé à se fixer à Yverdon », où il a fondé un pensionnat de jeunes garçons. « Notre réunion, ajoute-t-il, nous permet de trouver des ressources et des hommes qui assurent le succès de nos trois institutions (celle de M. Naf pour les sourds-muets, celle de M. Niederer pour les jeunes gens des deux sexes, et la mienne}... La méthode et les moyens d'enseignement employés dans riion établissement sont ceux que j'ai contribué à développer sous la direction paternelle de Pestalozzi. » Ce prospectus est ainsi daté : h Yverdon, le jour anniversaire de la naissance de Pestalozzi, 1818. »

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Qui aurait pu, en lisant ces lignes, soupçonner la vérité si habilement dissimulée?

Pestalozzi jugea que ses anciens collaborateurs, devenus ses ennemis, lui faisaient une concurrence déloyale; il voulut essayer de les éloigner d'Yverdon, afin de se délivrer d'un voisinage désagréable et nuisible h la prospérité de son entreprise. Dans ce dessein, il adressa au conseil d'Etat du canton de Vaud un mémoire tendant à obtenir qu'il fût faitdéfense aux maîtres qui avaientquitféson institut d'avoir à Yverdon des établissements particuliers d'éducation, et il communiqua ce mémoire à la municipalité en lui demandant de l'apostiller (•23 octobre 1818). Celle-ci refusa, par la raison (ju'une telle défense porterait atteinte à la liberté de l'industrie. On neconnaît pas, dit M. de Guimps, la réponse que fît à Pestalozzi le gouvernement vaudois ; mais elle ne pouvait être que négative.

En .exécution du programme exposé dans son discours du 12 janvier 1818, Pestalozzi désirait créer tout d'abord une école de pauvres ou orphelinat {Arme7iaîistalt), dont les élèves seraient destinés à la carrière d'instituteur et d'institutrice. Son vœu était d'installer cet établissement sur son domaine de Neuhof : mais, pour cela, il fallait d'abord y construire un bâtiment propre à recevoir les élèves; et, vu l'insuffisance des ressources dont il disposait, cette construction devait exiger plusieurs années. Comme il ne voulait pas attendre, pour comn:encer sa nouvelle entreprise, d'avoir touché l'argent de la souscription (dont le premier versement ne lui fut fait par l'édiieur Cotta que trois ans plus tard, en 1821), il se décida à louer immédiatement, dans le hameau de Clindy , à un quart de lieue d'Yverdon, une modeste maison pour y recevoir les élèves de l'orphelinat à créer; en même temps il annonça par la voie des journaux (mai 1818) qu'il était disposé à se charger gratuitement de l'éducation et de l'entretien de douze enfants pauvres, garçons ou filles : ces élèves devaient séjourner pendant cinq ans dans l'école de pauvres qui allait s'ouvrir à Clindy et s'y préparer k la carrière de l'enseignement. Il reçut de nombreuses demandes d'admission, et choisit les douze enfants qui lui parurent offrir le plus de garanties sous le rapport de l'intelligence et du caractère. L'établissement de Clindy fut solennellement inauguré le dimanche 13 septembre 1818 par un discours de Pestalozzi, qui a été imprimé, mais qu'on ne trouve dans aucune édition de ses œuvres. La section des garçons, dans cette nouvelle maison, fut placée sous la direction d'un certain Morand, celle des filles fut confiée à une sœur de Schmid, Marie, qui était une ancienne élève de l'institut des jeunes filles. L'enseignement fut donné par des maîtres de l'institut d'Yverdon.

L'histoire de l'école de Clindy est peu connue : les documents ont, manqué jusqu'à présent pour la reconstituer. Mais une publication toute récente vient d'apporter, sur ce point presque ignoré de l'œuvre pestalozzienne, d'intéressants renseignements : c'est une biographie de Jacob Heussi, l'un des douze élèves gratuits de l'école, qui est mort h Leipzig en 1883 après avoir professé durant cinquante-huit ans dans divers établissements d'éducation en Angleterre et en Allemagne {D' Jakob Heussi, Erinnoungen aus clesse?i Leben, par M. le prof. D' A. Diihr ; Leipzig, 1884). On y trouve entre autres un récit de 'a cérémonie d'inauguration, des détails sur la première installation des élèves, et des indications sur leurs études.

Depuis 1815, Pestalozzi se trouvait en relations avec un certain nombre d'Anglais, qui s'intéressaient à son œuvre, et qui se montrèrent particulièrement satisfaits de la fondation de l'école de Clindy. 11 pensa que par leur intermédiaire il serait possible de trouver en Angleterre des res-

sources destinées à accroître le capital de sa fondation, et il conçut le projet de publier à cet effet une édition anglaise de ses ouvrages. Il fit imprimer en anglais, à Yverdon, un Appel au public anglais, daté du 14 septembre 1818 {The Address of Pestalozzi lo the British public, soiiciiing them to aid by subscviptions liis plan of preparing school masters and mistresses for the people, that jnankind may in time receive the first principles of intellectual instruction from their ynothers; Ls. Fiva, son, printer, Yverdon), où il s'engage, si l'Angleterre souscrit à une traduction de ses œuvres, à consacrer le montant de la souscription, déduction faite des frais de traduction et d'impression, à augmenter le fonds inaliénable déjà constitué. « Habitants de la Grande-Bretagne, ajoute-t-il, j'espère que vous ne dédaignerez pas l'offre que je vais vous faire : je suis prêt à admettre dans mon école un certain nombre de jeunes garçons, choisis dans la classe pauvre de l'Angleterre, en nombre proportionnel à l'intérêt de l'argent que j'aurai reçu de vous ; et je les mettrai en état de vous prouver ma reconnaissance pour vos bienfaits, à leur retour dans leur pays natal, où ils introduiront les moyens d'éducation populaire qu'ils auront appris à connaître auprès de moi. »

L'école de Clindy donna promptement de bons résultats. Outre les douze élèves gratuits, d'autres enfants pauvres y furent reçus moyennant une pension annuelle de 12 louis que p'ayèri^nt pour eux divers protecteurs. Au bout de quelques mois, le nombre des pensionnaires s'élevait à une trentaine. L'appel au public anglais avait porté quelques fruits; l'idée d'une édition anglaise, il est vrai, dut être abandonnée, et aucune souscription ne fut ouverte : mais plusieurs enfants pauvres furent envoyés d'Angleterre à Clindy. Deux Anglais distingués, MM. Greaves et Mayo, montrèrent un zèle des plus vifs pour la propagation de la méthode pestalozzienne. Mayo, qui resta trois ans à Yverdon, s'y chargea de l'enseignement religieux à donner aux élèves anglais. Greaves songeait à appliquer les principes de la méthode à l'enseignement des langues étrangères : il offrit à Pestalozzi, qui accepta, de donner lui-même aux élèves de Clindy des leçons d'anglais ; des progrès surprenants furent constatés en peu do temps, et le succès de cette expérience engagea Pestalozzi à en tenter d'autres, en faisant enseigner aussi le français et le latin, 11 y eut une période de plusieurs années pendant laquelle Pestalozzi fut très préoccupé de cette question spéciale de l'enseignement des langues : il travailla personnellement à une méthode pour l'étude de la langue latine, qui n'a pas été imprimée!

C'est à cette époque que Pestalozzi écrivit pour Greaves, sous la forme de lettres, un exposé de ses principes, qui fut publié plus tard en anglais sous le titre de Letters on carly éducation, 1827. ^ \ . Greaves au Supplément.

L'année IM'J s'ouvrait sous d'heureux auspices. L'institut d'Yverdon était redevenu prospère sous la direction habile et prudente de Schmid (Lan2;e avait quitté l'établissement dans le courant de 1 S i S, à la suite d'une querelle avec Pestalozzi sur une question d'argent); l'école de Clindy attirait l'attention du public européen ; Pestalozzi, libre ei.lin des soucis qui l'avaient si longtemps oppressé, pouvait se consacrer à des travaux littéraires ; les premiers volumes de l'édition de ses œuvres complètes allaient paraître. Cette année et les deux suivantes furent pour le vieillard un temps heureux, le plus heureux de sa vie, a-t-il dit : l'Iiorizon était serein; un seul nuage, qui ive semblait pas alors bien menaçant, s'y montrait, l'inimiiié de Nicdcrer et de ses alliés.

L'unique événement de cette année 1819 fut lo

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transfert de l'école de Clindy au château d'Yver- (loiK Le motif de ce transfert fui la perte de temps que causaient les courses perpétuelles des maîtres obligés d'aller d'un établissement à i'auti-e donner leurs leçons, ainsi que la nécessité où ils se trouvaient de répéter deux fois le môme -enseignement. Les élèves garçons de Clindy furent donc réunis à ceux du château (juillet 1814), et répartis, suivant leur âge, dans les classes de l'institut; mais ils prenaient leurs repas à part, parce que leur nourriture était plus frugale que celle des pensionnaires riches; ils avaient aussi des dortoirs particuliers. Quant aux filles, elles furent installées au second éiagc de la façade du nord, dans l'appartement qui avait été celui de jVimc Pestalozzi. « En même temps, dit M. de Guimps, on fit au château plusieurs réparations, et on construisit plusieurs chambres nouvelles dans les tours. »

Cette fusion des deux établissements ne fut pas vue de bon œil par la municipalité d'Yverdon; elle désapprouvait le rapprochement des enfants pauvres et des enfants riches, ainsi que la réunion de jeunes gens des deux sexes dans le même bâtiment (lettre de la municipalité à Pestalozzi, 23 juillet 1819). Mais Pestalozzi se félicitait au contraire d'avoir, par celte mesure, donné à sa maison le véritabln caractère de la vie de famille, et, lorsqu'une expérience de plus d'une année l"eut confirmé dans celte manière de voir, 11 voulut faire part au public de la nouvelle organisation de son double éiablissement (;t des fruits excellents qu'elle produisait. A cet effet il fit paraître (fin de 18"2()) une brochure intitulée : Un mot sur iétat actuel de mes travaux pédafjogiquf^s et sur la nouvelle organisation du mon ét(ddissement [Ein W ort ûber den gegenwârtigen Zustand meiner piidagogischen Bestrebungen und ûber die neue Org-misation meiner Anstalt; Zurich, Orell, Fiissli ot C"). Le mélange d'enfants de condition différente, dit Pestalozzi dans cet opuscule, bien loin de produire aucun effet fâcheux, exerce une heureuse influence sur les uns et les auires : les élèves de l'école dite de pauvres ne montrent aucune Jalousie à l'égard de leurs camarades plus fortunés de l'institut proprement dit, et ceux-ci leur témoignent une franche et cordiale amitié. La possibilité de les réunir tous dans une même maison d'éducation, et d'y faire régner un véritable esprit de famille, est désormais démontrée. « Dieu soit loué! mon établissement, tel qu'il existe depuis un an et demi, ma ramené sur la voie de la nature et de la vie de famille, sur la voie des premiers efforts de ma jeunesse. Dieu soit loué! j'ai pu me rapprocher ainsi du but de toute véritable éducation... Je ne prétends pas l'avoir atteint, mais j'y tends de toutes mes forces. Le seul bonheur de mes vieux jours est l'espoir que la maison d'éducation que je laisserai sera édifiée sur le modèle de la pure vie de famille et de son activité pleine de liberté et de grâce. » Les succès de V enseignement mutuel, qui faisait grand bruit en ce moment en Angleterre et en France, étaient parvenus aux oreilles de Pestalozzi : il y fait une courte allusion, en expliquant que chez lui aussi les élèves les plus avancés instruisent leurs camarades plus jeunes, u Notre méthode d'enseignement élémentaire, dit-il, fournit la preuve que des élèves convenablement préparés peuvent déjà, comme enfants, enseigner avec succès à d'autres enfants ce qu'ils ont appris eux-mêmes, et qu'ils pourront par conséquent l'enseigner bien mieux encore lorsqu'ils seront devenus pères et mères. Nous croyons aussi, sous ce rappoi t, pouvoir fournir un utile secours aux hommes généreux qui, désirant répandre universellement les premiers et les plus imiispensables moyens d'instruction populaire, s'efforcent de donner une âme et une

vie irjtérieure à \ enseigne me) d mutuel. Cet enseignenient ynul.uel dont on parle tant est évidemment susceptible de deux emplois tout différents dans leurs résultats : on p(!Ui rutilihor C'^tnme un mécanisme qui épargn»; de l'argent et de la peine, et au moyen duquel on obtient à bon compte un dressage qui n'est pas une éducation ; ou bien on peut, au contraire, le considérer comme une simple enveloppe extérieui-e, comme le véhicule d'une méthode d'éducation et d'enseignement fondée sur la psychologie et visant à développer et à éveiller les forces de notre nature. Cette méthod'i, c'est celle que nous mettons en pratique. » L'éloge de Schmid et le récit de ce qu'il a fait pour Pestalozzi termine cet exposé. « Je me sens maintenant heureux, inexpriniablement hcuf^ux; et, tout en remerciant Dieu, d'un coeur ému, de mon bonheur, de ce changement inouï de la plus profonde misère en bénédiction et en félicité, je ne puis pas ne pas me souvenir que c'est par mon ami Schmid que Dieu m'a sauvé; devant Dieu et devant les hommes, je lui dois une reconnaissance que peu d'hommes doivent à l'un de leurs semblables. Que les caricatures faites de lui continuent à trouver des amateurs et des acheteurs, cela ne me touche plus. Cela ne peut plus me toucher. Je jouis des bienfaits de son action : que me font ces caricatures? Que peuvent-elles me faire? Que sont des paroles vides et des jugements mal fondés? Ils disparaissent; ils doivent disparaître : mais les faits demeurent. » Dans un appendice, Pestalozzi annonce les conditions auxquelles les élèves des diverses catégories sont reçus dans son établissement : le prix de la pension pour les enfants de familles aisées est fixé à 30 louis; des enfants de familles pauvres sont reçus à moitié prix; la proportion dans laquelle ces derniers sont admis est d'un cinquième de la totalité des élèves. L'institut comprend deux sections, celle des garçons et celle des jeunes filles; dans chacune des sections, un certain nombre d'élèves sont spécialement préparés à la carrière- de l'enseignement. Notons un passage où Pestalozzi annonce qu'il travaille à une cinquième partie de Léonard et Gertrude, et qu'il se propose d'y développer les principes sur lesquels est fondée la nouvelle organisation de sa maison. Cette cinquième partie a été réellement écrite; mais diverses circonstances ont empêché qu'elle fût publiée dans l'édition des œuvres complèies; et, après la mort de l'auteur, le manuscrit en a été perdu avec plusieurs autres. Pestalozzi se préoccupait d'assur.;r la continuation de son œuvre dans l'avenir. Déjà en juillet 1817, il avait demande et obtenu de la municipalité d'Yverdon la garantie de la jouissance du château pendant cinq années encore après son décès, en faveur des personnes qu'il aurait désignées pour lui succéder. Maintenant, après avoir associé à son entrciprise son petit-fils Gottlieb, il voulut faire quelque chose de plus : il soumit à la municipalité un plan de réparation du château, qui l'eut rendu plus propre à sa destination; en même temps, il demandait que la période pendant laquelle la jouissance de l'édifice serait garantie après sa mort à son héritier fût fixée à quinze ou vingt années au lieu de cinq. Sur les négociations avec la municipalité, commencées dans les premiers jours de 1821, nous avons deux versions différentes : celle de M. de Guimps, qui nous montre la municipalité assez mécontente « de ce qu'on a changé la nature de l'institut, d'une part en y joignant une école de pauvres, de l autre en voulant conformer les installations intérieures aux goùis et aux habitudes do luxe des Anglais, iitvenus nombreux à l'institut, » mais disposée toutefois à accorder la demande, pourvu que Pestalozzi prît à sa charge la moitié des frais des réparations, ce qu'il aurait refusé de faire ; et colle de Pesta

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lozzi {Lebensschicksale) , qui est ainsi conçue : « Je présentai à la municipalité un plan dont l'exécution m'aurait coûté, à moi personnellement, 400 louis, somme que je m'engageais à verser pour ma quote-part, offrant en outre de prendre à ma charge dès ce moment les dépenses d'entretien du ciiâteau, dépenses qui, d'après une convention antérieure, devaient être supportées par la ville. La municipalité nomma aussitôt une commission qui fut chargée de négocier avec mon fondé de pouvoirs, Schmid, et je me tenais pour si assuré de la réussite de cette négociation, que je pris d'avance avec mon petit-fils toutes les mesures destinées à me procurer l'argent nécessaire. ^

A ce moment interviennent tout à coup, d'un commun accord, Niederer, Kriisi et Nàf. Il y avait eu, pendant trois ans, une sorte de trêve, ou du moins, si les hostilités avaient continué, c'était à la sourdine et sans éclat public (à l'exception d'un incident insignifiant, au sujet duquel Krusi força Pestalozzi à comparaître devant le juge de paix, en juillet 18-20). Mais lorsque les trois alliés eurent connaissance de la demande faite par Pestalozzi à la municipalité, ils résolurent de ne pas laisser exécuter un plan dont ils redoutaient la réalisation. En conséquence, le 3 mars 1821 ils présentèrent à la municipalité d'Yverdon une requête (rédigée en français) où ils s'exprimaient ainsi : « Les soussignés viennent d'apprendre par le bruit public que Ihonorable municipalité de cette ville est disposée d'assurer de nouveau pour quinze ans le château avec ses dépendances au nommé Joseph Schmid, qui en prétend la jouissance sous le nom de M. Pestalozzi. Les dispositions hostiles dans lesquelles cet individu n'a pas cessé de se montrer depuis nombre d'années contre nos établissements, comme contre nos personnes, et l'abus qu'il a fait de la confiance sans bornes du respectable vieillard dont il s'est emparé, nous forcent de vous présenter nos observations respectueuses contre un tel arrangement. Dès le moment où M. Pestalozzi a mis le personnage en question h la tête de son institut, il a rencontré en lui un instrument actif des faiblesses et des erreurs qui ternissent l'éclat de son mérite et lâchent la gloire de sa vieillesse... M. Pestalozzi vient encore tout récemment de publier, dans la préface du 5^ volume de ses ouvrages, que iîous avons égaré le public sur ses opinions, ses vues pédagogiques et sur son institut, et il nous menace des mesures prises contre nous au delà de son tombeau. Monsieur le syndic et messieurs les conseillers I une série d'actions a mis le caractère de Joseph Schmid au grand jour. On sait ce dont il est capable, et quel est l'usage qu'il fait de ses moyens ; l'opinion publique l'a jugé en Allemagne, en Suisse, partout où il est connu. JMais le comble de l'effronterie est sa conduite envers l'honorable municipalité de cette ville, et la manière dont il cherche à engager cette dernière et à s'en servir pour se couvrir contre l'opinion, et pour continuer des menées contre nous, pour ainsi dire sous la protection de l'autoiité publique d'Yverdon. Mais si Schmid remporte la jouissance du château, après la mort de M. Pestalozzi, pour récompense d'en avoir usé de la sorte, si le terme de cette jouissance est même de nouveau prolongé, notre position vis-à-vis de lui sera tout à fait changée et elle changera nécessairement noire conduiie à cet égard. Alors nous ne pourrons plus mettre comme jusqu'à préset)t notre confiance dans la force et la sagesse protectrice des magistrats de la ville que nous habitons. Nous ne pourrons plus vivre ici en paix, ni nous occuper tranquillement de la consolidation et des progrès de nos établissements que nous avons fondés sous tant de risques, parmi tant d'obstacles, calomniés,

persécutés même d'un côté où nous aurions dû trouver notre point d'appui et nos premiers secours. Alors nous ne pourrons plus reconnaîtr" en Yverdon l'endroit respectable destiné à être et ;i devenir de plus en plus le centre du développement d'un grand et vaste système d'éducation, dont la base et la substance et la première condition sont la morale, la dignité de la nature humaine et la pureté des intentions de ses organes. »

L'effet de cette requête, dit Pestalozzi dans ses Lebensschicksale , fut de modifier brusquement les dispositions de la municipalité d'Yverdon: elle rompit les négociations commencées avec Schmid. et retira les offres qu'elle avait faites. Niederer et ses amis avaient su se créer des partisans dans la petite ville, surtout au sein de la bourgeoisie riche, attachée à l'orthodoxie protestante ; il n'est pas étonnant qu'ils aient eu assez d'influence pour tenir Pestalozzi en échec en faisant rejeter sa demande.

Déçu dans son espoir, Pestalozzi eut la fâcheuse idée de recourir aux moyens juridiques. La municipalité d'Yverdon s'était engagée, lors de la création de l'institut en 1804, à entretenir le château en bon état et à y faire les réparations nécessaires: Pestalozzi l'assigna en justice pour la contraindre à faire exécuter les travaux qu'il s'estimait en droit de réclamer d'elle. Des conciliateurs s'entremirent, et réussirent à négocier la paix : en novembre 1821, Pestalozzi se désista, la municipalité consentit à payer les frais du procès, et l'affaire en resta là. Mais il ne fut plus question désormais de la prolongation de la concession du château.

Schmid, de son côté, intenta une action civile à Niederer, Krûsi et Nâf, pour obtenir réparation des allégations calomnieuses dirigées contre lui dans la lettre adressée à la municipalité. Ce second procès traîna en longueur, donnant naissance à de nombreux écrits polémiques, articles de journaux et brochures, où l'on s'accusa de part et d'autre de toute sorte de vilaines actions, de basses convoitises et de mensonges éhontés. Niederer publia dans V Allgemeine Zeitung d'Augsbourg(fin de 1821 et commencement de 1822) une série d'ariicles où il présentait les faits à sa façon ; Schmid riposta (juillet 1822) par une brochure intitulée : Vérité et erreur dans tes destinées de Pestalozzi, démontrées par des faits {Wahrheit und Irrthum in Pestalozzi's Lebensschicksalen, durch Thatsachen dargelegt); idiViàx^ qu'un certain Jérémie Meyer, employé comme instituteur pendant quelques mois dans l'établissement de Pestalozzi, congédié par lui et recueilli par Niederer et Krusi, faisait imprimer d'autre part un pamphlet intitulé; Comment M.Joseph Schmid dirige Vinstitut de Pestalozzi^ pour faire pendant au livre « Comment Gertrude instruit ses enfants » [Wie Herr Joseph Sch'/iid die Pestalozzische Anstalt leitet ; ein Seilenstùck zu dem Bûche : « Wie Gertrud ihre Kinder lehrt » ; Stuttgart, 1822).

L'apparition de Wahrheit und Irrthum fournit î» Niederer l'occasion d'une diversion: il dénonça cette brochure au parquet, et fit intenter à son adversaire une poursuite correctionnelle pour publication d'un écrit diffamatoire. Ces poursuites eurent lieu avec tout l'appareil d'usage: une perquisition fut faite au château d'Yverdon ; les exemplaires de la brochure furent saisis, et Schmid et Pestalozzi durent comparaître devant le tribunal correctionnel, l'un comme auteur de l'écrit incriminé, l'autre comme complice. Ils demandèrent au tribunal de décider d'abord que la brochure, écrite en allemand, serait traduite en français, afin que les juges pussent en prendre connaissance. Leur demande ayant été rejetée, ils appelèrent de cette décision : le tribunal d'appel, siégeant à Lausanne, leur donna raison, et la brochure de Schmid fut remise aux mains d'un traducteur

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assermenté. L'année 1822 s'acheva sur ces entrefaites.

Ces I ristes débats n'avalent pas enlevé à Pestalozzi sa sérénité d'âme, et il continuait à nourrir l'illusion que les vastes projets annoncés en 1818 pourraient se réaliser. On le voit rédiger dans le courant de Tannée 1822 un mémoire (publié au tome IX de l'édition Cotia) dans lequel il traitait des rapports de l'éducation avec l'industrie, sous ce titre : Opinions sur Vindustrie, l'éducation et la politique, et sur notre situation à cet éf/ard avant et depuis la Révolution {Ansichten ûber Industrie, Erziehiing und Politik,mit Mcksicht auf unsern diesfaU'igen Zustnnd vor und nacli der Révolution). Des lettres écrites à sa sœur, qui ont été retrouvées et que les Pestalozzi- Biatter (années 1884 et 1885) ont publiées, nous le montrent plein de ;j;aieté et d'espoir. « Dieu soit loué, écrit-il vers la lin de 1821, cela va bien, très bien. Sclimid est un héros, il a une force d'Hercule, qui dépasse tout c(3 que j'ai vu dans ma vie; Gottlieb marche à ses côtés, avec un attachement, avec une candeur et une activité que je n'aurais pas osé espérer. Les ressources de mon entreprise s'accroissent tous les jours, et sont employées avec prudence. En un mot, je suis maintenant heureux... Je travaille jour et uuit à mes écrits, dont le produit devient toujours plus avantageux. Lisbeth est de nouveau avec nous ; elle est contente, et elle a pu se convaincre de la sécurité que présente maintenant mon entreprise. Il y a toujours çà et là de petits nuages dans le ciel le plus clair. Mais le soir de ma vie est serein. Les miens, que j'avais affligés par les erreurs de mon existence de rêveur, sont descendus avant moi dans la tombe. Ils m'ont pardonné. Mon unique descendant bénéficiera des souffrances que j'ai endurées et, s'il plaît à Dieu, vivra après moi des jours heureux et tranquilles. » Dans une lettre du 2 février 1822, il annonce qu'il a été malade, mais qu'il est rétabli : « Chacun me fait le compliment que je n'ai jamais été d'une humeur aussi calme et aussi égale que maintenant; ce qui est sûr, c'est que je travaille avec une joie qui me donne une grande satisfaction... Tu ne peux pas te figurer, chère sœur, combien ma situation a changé à mon avantage. L'aînée des sœurs de Schmid travaille avec des jeunes filles qui se destinent à devenir institutrices, et avec de tout jeunes enfants ; les succès qu'elle obtient étonnent tout le monde. L'Angleterre est aujourd'hui le lieu où l'on accorde le plus d'attention à mes efforts : nous avons maintenant dans notre maison plus de vingt-quatre Anglais, tant élèves qu'adultes... Gottlieb est en ce moment à Neuhof, où la maison et le bâtiment à côté sont en train d'être réparés et agrandis de moitié, pour recevoir un second établissement d'éducation destiné principalement aux enfants de la campagne ; l'établissement s'ouvrira dès l'automne prochain, et sera dirigé par des peisonnes qui reçoivent en ce moment leur instruction ici; notre établissement d'Yverdon continuera à exister de son côté. » Le 19 mars 1822, il écrit: « J'ai une vieillesse très gaie, et je me sens constamment de très bonne humeur! Chère sœur, la vieilhisse aussi a ses charmes, elle aussi peut être belle. Jouis de la vie dans tes vieux jours; sois contente d'être sur la belle terre de Dieu aussi longtemps que Dieu le voudra... Guster est mort le 13 du mois dernier. J'avais eu un vif chagrin de le voir, par un aveugle attachement à Niederer, se montrer injuste envers Schmid, et s'éloigner de moi d'une façon qui m'avait beaucoup attristé... Ici, tout continue â marcher dans le sens d'une amô lioration durable et d'une réelle prospérité. Tu as bien raison de dire que c'est Schmid qui m'a sauvé. Mon espoir de pouvoir faire plus pour l'éducation, à Neuhof, après ma mort, que je n'ai

' pu faire pendant ma vie ici et ailleurs, me donne de tels transports de joie, que jamais l'existence ne m'a paru si douce. Dans quelques mois, s il plaît à Dieu, ma vieille maifson sera restaurée et sous un nouveau toit. Ma santé s'est si bien rétablie, que je puis dire que depuis bien des années je ne n'étais pas senti aussi fort. » Enfin, dans une autre lettre sans date, il annonce le mariage de son petit-fils Gottlieb avec une sœur de Schmid, Catherine : « Chère sœur, je me sens en ce moment très heureux; mon Gottlieb s'est marié la semaine passée (le 26 octobre 1822;avec la sœur cadette de mon cher Schmid; c'est une jeune fille très active et habile; mon Gottlieb n'aurait pu trouver une ménagère meilleure et plus entendue; et par ce mariage le lien entre lui et Schmid est scellé pour la vie ; de cette façon, d'un côté, la prospérité matérielle de ma maison est garantie par le concours d'un homme qui, sous ce rapport, ne trouverait pas facilement son égal ; et, de l'autre côté, la continuation de mon œuvre, après ma mort, grâce à lui, est assurée autant que je pouvais le désirer. »

Cependant le gouvernement du canton de Vaud s'était ému du scandale produit par les poursuites correciionnelles dirigées contre Pestalozzi et Schmid. Il voulut mettre uu terme aux différends qui avaient donné naissance à ce honteux procès, et chargea M. Carrard, ancien syndic d'Yverdon, de faire des démarches pour obtenir une réconciliation. Krûsi venait de quitter Yverdon (il avait été nommé directeur de l'école cantonale de Trozen, Appenzell Rhodes-Extérieures, et avait cédé son pensionnat à Knusert). Une entrevue entre Pestalozzi et Niederer fut ménagée eteut lieu(3l janvier 1823) dans la maison d un ami commun ; Pestalozzi se déclara prêt à faire la paix et à tout oublier, et le lendemain il alla lui-même porter à Niederer une lettre souvent citée, dont voici le passage principal : a A la suite de notre entretien d'hier, je réitère par éciit ma prière adressée à Monsieur et à Madame Niederer, au nom de Dieu et de sa miséricorde, de me délivrer enfin du martyre que je souffre depuis bientôt six années, par suite de la guerre coupable et cruelle que se font, avec une opiniâtreté anti chrétienne, deux maisons qui se disent chrétiennes. Cher Niederer ! rappelle à ton souvenir ce que nous avons été l'un pour l'autre, ce que nous avons espéré l'un de l'autre! Je voudrais pouvoir espérer de vous deux ce que j'en espérais autrefois, et je serais heureux de redevenir pour vous ce que j'ai été alors... Cher Monsieur Niederer I chère Madame Niederer 1 Je suis près de la tombe : laissez-moi y descendre en paix. Et j'ajoute ceci : J'ai encore quelque chose à faire sur la terre; faites que je puisse y travailler désormais sans obstacles, en me délivrant des tortures de cet indigne procès. Je vous promets, en échange de ce service dont j'ai besoin pour atteindre le but de ma vie, amour et reconnaissance jusqu'à la mort. »

Après de longs pourparlers, Niederer élabora (27 mars 1823) le projet d'une convention destinée à terminer la guerre. Cet instrument de réconciliation, rédigé par Niederer en français, et dont la teneur fut acceptée par Pestalozzi et Schmid, était ainsi conçu :

« Les soussignés, M. le docteur Henri Pestalozzi, fondateur et chef de son institut d'éducation à Yverdon; de plus, d'un côté M. Germain Kriisi, directeur de l'école cantonale d'Appenzell à ïrogen, M. Conrad Naf, directeur d'un institut de sourds-muets, et M. le docteur Jean Niederer, ministre du saint Évangile et chef d'un institut de demoiselles, et de l'autre côté M.Joseph Schmid, résolus de terminer leurs différends à l'amiable et d'une manière conforme au caractère personnel, à la dignité et à la situation civile et sociale

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des personnes agissantes, sont convenus des points suivants :

M lolls déclarent comme contraires à Ja vérité, à une meilleure connaissance et à une plus intime conviction, toutes les mauvaises interprétations, médisances et imputations qui ont eu lieu par rlTet de malentendus depuis le retour de M. Joseph Sclimid dans i'institut Pestalozzi en 1815, particulièrement depuis le commencement de l'année 181fi, quel qu'en soit le nom, de qui que ce soit qu'elles émanent, et lesquelles ont été divulguées verbalement, par écrit et par voie d'impression. Ils désavouent en particulier formellement les accusations et défenses, basées sur une relation de comptabilité non terminée, comme étant sans fondement, et provenant d'une erreur devenue passionnée, en tant qu'elles offensent l'honneur et, la droiture des personnes qu'elles regardent.

» 2° Les plaintes pendantes devant la justice seront retirées par chaque partie, en tant que cela la regarde. Chacune paie ses frais.

» 3° La relation de comptabilité en contestation sera remise à quatre arbitres qui, dans le cas de voix égales, choisiront un surarbitre, qui alors décide; chaque partie choisit deux arbitres. Leur choix reste libre à chacune d'elles sans restriction. La décision peut être publiée si on le désire. » (Suivent encore trois autres paragraphes sans Importance.)

Ce document devait être signé sur-le-champ par les parties contractantes ; mais un deuil survenu dans la famille de Niederer fit différer de quelques jours cette formalité. Dans l'intervalle, des officieux répandirent le bruit que Schmid représentait ce traité de paix comme un triomphe P'iur lui et une défaite pour ses adversaires. Niedei'cr, froissé, retira aussitôt son projet (30 mars), et la guerre recommença de plus belle.

Le dénouement du procès correctionnel intenté à Schmid et à Pestalozzi, longtemps différé, ne se fit plus attendre. Le 22 avril 1823, l'uffaire vint devant le tribunal d'Yverdon. Le ministère public demandait, par application de la loi, six mois de piison contre Schmid, et autant contre son coaccusé. Après des débats qui durèrent deux jours, le tribunal prononça l'acquittement des deux prévenus, par ce motif que la loi ne visait que les écrits imprimés sur le territoire du canton de Vaud, et que la brochure inct iminée avait été imprimée à Heidelberg, quoique le titre indiquât Yverdon comme lieu d'origine. Le ministère public appela de ce jugement; mais le tribunal de Lausanne confirma la sentence des premiers juges.

Restait à Juger le procès civil que Schmid avait intenté à Niederer en 182t. Mais sur ce procès interminable allait de nouveau s'en greffer un autre. Un article que Niederer publia en juillet 1823 dans plusieurs journaux allemands et suisses décida Pestalozzi à l'attaquer lui-même devant les tribunaux : Niederer, dans cet article, avait déclaré fausses et calomnieuses les assertions de la brochure-. Wahrheit und Irrthum relatives à la cession de l'institut de jeunes filles; Pestalozzi ne voulut pas laisser suspecter sa bonne foi, et réclama un examen juridique de sa comptabilité. Niederer essaya d'une échappatoire : il demanda au tribunal d'Yverdon de se déclarer incompétent, par le motif que l'article avait paru en premier lieu dans VAllgeni'nne Zeitung d'Augsbourg; mais le tribunal refusa d'admettre ce système de défense, l'article ayant aussi été publié par des journaux suisses. Le nrocèo, après cet incident préliminaire, s'engagea sur le fond. Pestalozzi rédigea un volumineux mémoire qu'il destinait à l'impression ; mais, avant de le publier, il crut devoir en donner connaissance au gouvernement vaudois. La lecture de ce document décida le conseil d'Etat à tenter un dernier effort pour «în finir avec ces scandaleux débats, dont le bruit

avait attiré l'attention de toute l'Europe, et qui mettaient de nouveau l'institut d'Yverdon en danger de périr. Par ses ordres, lo préfet d'Yverdon, M. du Thon, appela devant lui les deux parties, leur remontra la nécessité de cesser une lutie déplorable, et obtint que le projet de convention qui avait été préparé par Niederer quelques mois auparavant, et retiré ensuite par lui dans un mouvement malheureux d'amour-propre, fût repris et accepté comme terrain de conciliation. Ce document fut enfin signé le 31 décembre 18'23, par Pestalozzi et Joseph Schmid d'une part, par Niederer, Krûsi et Nâf d'autre part.

Il semblait que désormais aucun obstacle ne s'opposât plus au projet caressé depuis si longtemps par Pestalozzi, et qui avait fait la joie de sa vieillesse : l'installation à Neuhof de l'école de pauvres dont il avait cru pouvoir annoncer à sa sœur la prochaine ouverture dès 1822, et dont le personnel enseignant aurait été composé des élèves reçus gratuitement à Clindy en 1818, et préparés durant cinq ans à l'exercice des fonctions d'instituteur. Comme nous l'avons vu, il avait fait commencer à Neuhof la construction d'un nouveau bâtiment; dès la fin de 1822, son petit-fils Gottlieb était allé avec sa jeune femme s'installer sur l'ancien domaine de son grand-père pour en diriger luimôme l'exploitation et pour achever les préparatifs destinés à l'école projetée. Cette même année, l'Anglais Mayo était retourné dans son pays afin d'y fonder un établissement du môme genre; il avait emmené avec lui l'un des meilleurs élèves de Clindy, Heussi, et avait promis à Pestalozzi le concours actif d'un comité anglais pour son entreprise. Mais au moment même où Pestalozzi croyait ainsi toucher à la réalisation de son rêve, toutes ses espérances furent brusquement déçues. Les cinq années durant lesquelles les futurs instituteurs avaient été gratuitement entretenus venaient d'arriver à leur terme, et aucun d'eux — qui eût pu prévoir une telle ingratitude? — ne voulut consentir à aller à Neuhof! Les connaissances qu'ils avaientacquiseslesavaient misenétatde prétendre à des positions plus brillantes : ils déclarèrent qu'ils voulaient partir, et que « leur devoir de reconnaissance n'allait pas jusqu'à l'obligation de se sacrifier eux-mêmes de pareille sorte ». D'autre part, les ressources financières dont avait disposé Pestalozzi étaient épuisées ; les fonds produits par la souscription, loin d'avoir pu être mis en réserve pour constituer un capital inaliénable, suffisaient à peine à couvrir les dépenses faites jusqu'à ce moment, ainsi que le démontrent les chiffres publiés par ^c\\m\à.[Fellenberg's Klage, 1827, p. 66) : la souscription, en effet, ne rapporta en réalité à Pestalozzi qu'une somme de 13 958 florins, c'est-àdire environ la moitié de la somme primitivement annoncée; cette somme lui fut remise en quatre versements, dont le dernier n'eut lieu qu'en octobre 1826; d'autre part, l'entretien durant cinq ans des douze élèves reçus gratuitement, calculé à raison de 12 louis par élève et par an, coûta à Pestalozzi 720 louis ou 7,900 florins; la construction du nouveau bâtiment à Neuhof engloutit une somme considérable ; les travaux relatifs à l'élaboration des moyens d'enseignement, en particulier des méthodes pour l'étude du latin et du français, occupèrent pendant de longues années plusieurs personnes qu'il fallait rétribuer; enfin, dix années durant, l'édition des œuvres complètes exigea le travail continu de deux copistes. Pestalozzi se trouvait donc, au moment où l'établissement de Neuhof aurait dû s'ouvrir, à la fois sans maîtres et sans argent. Une lettre qu'il reçut de Mayo en mars 1824 fut le coup de grâce donné à ses espérances : Mayo annonçait qu'il ne fallait pins compter sur aucun concours de la part du comité anglais.

PESTALOZZI

Se voyant dans limpossibilitc de donner suite à son plan, Pestalc/zi fit connaître au public, par unii déclaration datôo du 17 mars 1824 et imprimée en tète du XU^ volume do ses œuvres, la situation où il se trouvait. C'est aux inimitiés qui ont paralysé ses efforts qu'il attribue principalement son insuccès : « Le public, dit-il, partagera la douleur avec laquelle je me vois lorcé de déclarer que ces circonstances ont rendu complètement impossible la fondation que j'avais projetée et de laquelle je m'étais promis tant de ])U'.n, et qu'elles m'ont mis absolument hors d'état de remplir les engagements que je m'étais imposés avec tant de dévouement et d'abnégation. J'ai tout fait et tout sacrifié, jusqu'au dernier sou de l'argent qui se trouvait entre mes mains, pour rendre possible la fondation projetée; j'ai même compromis et entamé la fortune et les droits de mon petit-fils ; mais tous mes efforts ont été en pure perte. » Une peut, ajoute-t-il, demander qu'à sa plume les ressources dont sa maison d'Yverdon a besoin pour continuer à subsister; il annonce en conséquence la prochaine publication de plusieurs ouvrages inédits : une continuation de Léonard et Gertrude^ divers opuscules relatifs à sa carrière et à ses entreprises, et trois volumes sur l'enseignement élémentaire du nombre , de la forme et du langage.

Mais ce n'était pas seulement à la fondation annoncée en 1818 que Pestalozzi allait se trouver obligé de renoncer. L'institut d'Yverdon lui-même avait reçu, de tous ces débats étalés sous les yeux du public, d'irréparables atteintes; depuis 1822 le nombre des élèves avait beaucoup diminué. En outre, malgré la signature du traité de paix, les haines n'avaient pas désarmé. Le })lan des adversaires de Schmid était maintenant d'obtenir contre lui, de la complaisance des autorités vaudoises, un arrêté d'expulsion. On peut lire dans le volume de M. de Guimps, pages 4o9 et suivantes, le détail de cette intrigue et le texte de la délibération du conseil d'État vaudois en date du 6 octobre 1824 (extraite du registre secret de ce corps). L'expulsion de Schmid fut décidée, et le conseil d'Etat écrivit en ces termes au juge de paix d'Yverdon: a Le conseil d'État vous charge d'enjoindre à M . Victor-Joseph Schmid, étranger, qui n'a point de permis d'établissement ni de séjour, et qui est dans l'institut de M. Pestalozzi, à Yverdon, de sortir du canton, en vous autorisant toutefois à accorder à cet étranger un délai de six semaines pour arranger ses affaires, s'il en a besoin. » Ainsi le renvoi de Schmid, que ses ennemis n'avaient pu arracher à Pestalozzi malgré l'acharnement avec lequel ils l'avaient réclamé pendant huit ans, était maintenant imposé au vieillard par la volonté du gouvernement lui-même.

Pestalozzi protesta avec indignation ; il se rendit à Lausanne, représenta aux membres du conseil d'Etat que lui enlever Schmid c'était vouloir la ruine de l'institut; il demanda quels motifs pouvaient légitimer un pareil acte d'arbitraire. H ne put obtenir aucune explication ; mais, sur ses instances, on consentit à accorder à Schmid un délai de quelques mois.

En même -temps que ceci se passait, le différend entre Pestalozzi et les époux Niederer au sujet du compte non encore réglé était soumis à un tribunal arbitral, en exécution de l'article 3 de la convention signée le 31 décembre 1823. Les arbitres désignés par Pestalozzi furent le conseiller d'Etat Soulier et le professeur Gh. Secrétan; ceux de Niederer, le conseiller d'Etat de la Harpe et le docteur en droit Pellis. La sentence des arbitres, qui fut rendue le 30 novembre 1824, porta sur douze points différents (Biber, p. 284); nous les résumons ci-dessous, en nous excusant une dernière fois auprès de nos lecteurs d'avoir à olacei'

l'o Partie.

sous leurs yeux de semblables détails ; nous avons déjà dit pourquoi nous ne pouvions pas les passer sous silence:

1° Niederer réclamait une première somme de 233 francs. Pestalozzi fournit la preuve que cette somme, légitimement due à Niederer, avait été payée à celui-ci le2Gjuin 1817;

2"* Niederer réclamait le paiement de quatre mois et demi d'appointements, de janvier au milieu de mai 1817, soit 150 francs. Pestalozzi se déclare prêt à payer. Les arbitres, considérant que durant ces quatre mois et demi Nied';rer a donné moins de leçons que précédemment, ne lui accordent que 75 francs ;

3° Niederer, qui avait accepte, en 1815, comme les autres maîtres de l'institut, une diminotion de moitié sur son traitement, réclame ht, paiement delà moitié à laquelle il avait renoncé, soit 750 fr. pour un an dix mois et demi. Les arbitres le déboutent de sa demande;

4° Niederer, qui devait être logé et nourri à l'institut, a été logé et nourri au domicile conjugal à partir du l^f juillet 1814; il réclame de ce chef, pour deux ans dix mois et demi, une indemnité de 1104 francs. Les arbitres le déboutent de sa demande ;

5° M^ïc Niederer réclame son traitement comme maîtresse à l'institut des jeunes filles, de 1800 à 1813, soit 1776 francs pour quatre ans dix mois et demi; elle reconnaît avoir reçu 444 francs en divers à-compte : il lui est redù 1332 francs. Pestalozzi répond que, d'après ses livres, le compte de M°io Niederer a été balancé le l^r avril 1814, et qu'il ne doit plus rien. Les arbitres donnent raison à M">c Niederer ;

6° Pestalozzi réclame, en paiement des leçons données à l'institut de M^ic Niederer par les maîtres de son propre institut, de 1813 à 1816, une somme de 843 francs. M™^ Niederer reconnaît devoir cette somme;

7° Pestalozzi réclame le loyer de deux pianos pendant dix-neuf mois et demi. M™° Niederer dit ne s'être servie que d'un seul, et ne devoir que le loyer de celui-là. Les arbitres décident qu'elle doit payer le loyer des deux pianos ;

8® Pestalozzi réclame le loyer de huit lits, pendant dix ans neuf mois et demi, ^l^" Niederer prétend que ces lits lui ont été vendus, et que le prix doit en être retenu sur ses appointements. Les arbitres donnent raison à Pestalozzi ;

9° Pestalozzi réclame le prix de quatre nappes vendues à M^i^ Niederer, Les arbitres le lui accordent ;

10" M™° Niederer réclame de Pestalozzi le remboursement de diverses petites dépenses se montant à 73 francs. Pestalozzi reconnaît devoir cette somme ;

110 Mme Niederer dit que Pestalozzi avait promis de prendre à sa charge une partie du prix de la pension d'une jeune fille; elle réclame de ce chef 165 francs. Pestalozzi se déclare prêt à payer ;

12° Enfin vient le point essentiel. Pestalozzi réclame sur l'institut de jeunes filles tous les droits moraux, pédagogiques et financiers que lui garantit l'acte de cession de 1813. Les arbitres, considérant que certaines clauses de cette convention, notamment celle relative aux leçons que devaient donner les maîtres de l'institut des garçons, n'ont pas été observées par Pestalozzi, déclarent celuici déchu des droits qu'il revendique sur liustitut de M™e Niederer.

Au point de vue financier, le résultai de ce laborieux règlement de comptes était celui-ci : les époux Niederer restaient débiteurs envers Pestalozzi d'un solde de 244 francs, représenian; U différence entre les sommes allouées par les arbitres à chacune des parties.

iiS

PESTALOZZI

PESTALOZZI

Une lettre de Pestalozzi à sa sœur, la dernière, sans date, doit trouver sa place ici : elle a été écrite vers la fin de 1824 ou au commencement de 1825. Nous y lisons ce qui suit : « Je suis en bonne santé, et extraordinairement robuste pour mon âge. Depuis la visite que m'ont faite tes chers enfants, la conduite de Niederer et compagnie à l'égard de Schmid a eu des conséquences de plus en plus nuisibles pour mon établissement, de sorte que je regarde l'institut des garçons comme n'existant à peu près plus; celui des jeunes filles (dirigé par Marie Schmid) marche d'une façon satisfaisante : pour celui-là j'ai des ressources et de l'aide. Mais les choses en général vont de telle façon que je me suis enfin décidé à ne pas tenter plus longtemps l'impossible, et à me reposer une bonne fois; j'emploierai le temps qui me reste à terminer quelques travaux littéraires, qui me sont très bien payés; je veux commencer enfin à ne plus me sacrifier à l'ingratitude des étrangers, et consacrer à l'avantage des miens le peu que je puis encore produire. Le jeune ménage se trouve très bien à Neuhof; nous y avons fait bâtir, et le domaine vaudrait aujourd'hui, si on voulait le vendre, le double de ce qu'il valait autrefois; la jeune femme semble faite exprès pour la vie de la campagne, et je suis heureux de voir notre Neuhof prospérer entre ses mains comme jamais il ne l'avait fait entre les miennes. Je suis content : Dieu a tout fait pour le mieux. Je travaille en ce moment à l'exposé de mes principes et au récit de mes destinées ; je sais que tu auras du plaisir à le lire, je te l'enverrai dès qu'il sera imprimé. Schmid continuera mon œuvre après ma mort; sa force est grande; sa sœur aussi se consacrera dans sa sphère au but de ma vie; je puis donc en toute tranquillité voir approcher la fin de ma carrière. »

Lorsque Pestalozzi se fut bien convaincu que le conseil d'Etat vaudois ne se laisserait pas fléchir, et que le décret d'expulsion prononcé contre Schmid était irrévocable, il annonça que lui-même était décidé à quitter Yverdon, et fit ses préparatifs de départ. Les élèves de l'institut furent rendus à leurs familles; et le 2 mars 1825, le vieillard, accompagné de Schmid, se retira à Neuhof auprès de son petit-fils pour y passer dans la retraite ses derniers jours.

Les deux dernières années de Pestalozzi à IVeubof

I Gottlieb Pestalozzi et sa jeune femme à Neuhof (182^). La servante Lisbeth les ^ rejoint (1823); elle se brouille avec eux et se retire à Gais (1824). — Installation de Pestalozzi à Neuhof (mars 1825). Ses projets d'éditions française et anç^laise de ses œuvres. Il reprend l'idée de fonder à Neuliof une école de pauvres. Voyage de Schmid en France et en Anf^lcterre (mai 1825-juiïlet 1826). — Publication du Chant du cygne et de I\J es destinées {\8iQ). — Pestalozzi nommé président de la Société helvétique (3 mai 1825). Ses deux derniers opuscules : Discours prononcé à Langenthal le 2S avril 1826 et Essai d'une esquisse de ce qui constitue l'idée de l'éducation élémentaire, — Visite à l'orphelinat de Beuggeu (juillet 1826). Schmid repart pour Paris (septembre). Réunion de la Kulturgesellschaft de Bruff g; (novembre). — Nouvelle polémique engagée par Felleiiberg (octoi)re-décenibre). Publication du pamphlet de liiber : ('ontribution à la bibliographie de Pestalozzi t janvier 1827). Pestalozzi veut répondre; il tombe malade. Son testament. Ou le transporte à Brugg (15 février 1827). Sa mort (17 février). Ses funérailles à Birr.

Depuis la fin de 1822, comme nous l'avons dit Goltlieb Pestalozzi s'était établi à Neuhof avec sa jeune femme. La servante Lisbeth (M"»*^ Kriisi) était allée les rejoindre au commencement de 1823; et il nous faut ouvrir ici une courte paionthèso pour indiquer de quelle manière attristante le lien formé entre elle et la famille Pestalozzi par

de longues années de services et d'aff"ection réciproque, se rompit un peu plus tard. Dès 182 (, Lisbeth, que ses forces commençaient à trahir (elle entrait dans sa soixantième année), avait dû renoncer à tout service actif dans l'institut ; Pestalozzi la garda encore deux années auprès de lui, puis il l'envoya vivre à Neuhof, où elle se plaisait plus qu'à Yverdon. Malheureusement, au bout d'une année environ, des mésintelligence* se produisirent entre la vieille servante et la nouvelle maîtresse du domaine; le conflit paraît s'être produit à l'occasion du fils de Lisbeth, un garçon d'une vingtaine d'années, idiot de naissance, qu'elle avait amené avec elle. Il y eut des scènes violentes; Pestalozzi et Schmid voulurent s'interposer, et ce dernier vint exprès d'Yverdon ; mais la paix ne put être rétablie, et Lisbeth dut quitter Neuhof en 1824. Elle se retira dans la commune d'origine de son mari, le village de Gais (Appenzell Rhodes-Extérieures); son fils idiot y fut placé dans la maison des pauvres, et elle s'y installa auprès de lui pour le soigner. C'est là qu'elle mourut en 1830. Sa vieillesse fut préservée du besoin par deux rentes viagères, dont l'une lui avait été assurée dès 1815 par le testament de ]\{mc Pestalozzi, et dont l'autre fut spontanément ajoutée à la première par Pestalozzi lui-même, au moment où elle quitta Neuhof.

Pestalozzi arrivait à Neuhof, en mars 1835, avec la pensée que sa carrière n'était pas finie, et qui! lui restait encore assez de vigueur physique et d'énergie intellectuelle pour tenter une nouvelle entreprise. Il avait un moment désespéré, nous l'avons vu, de la fondation de l'école de pauvres qu'il rêvait de créer à Neuhof même, et avait déclaré publiquement qu'il renonçait à son projet; mais sitôt qu'il fut éloigné d'Yverdon, il sentit renaître ses espérances, et s'occupa avec Schmid de rechercher les moyens de les réaliser.

Pour se procurer les ressources matérielles qui lui manquaient, il songea tout d'abord à faire paraître une édition française et une édition anglaise de ses œuvres. Schmid se rendit (mai 1825) à Paris et à Londres, afin de prendre les dispositions nécessaires pour cette double publication, et de recueillir des souscriptions. Des prospectus furent publiés en français et en anglais. Dans le prospectus français {Plan d'éducation et d'enseignement et moyens de le mettre à exécution , Paris, 1826), Pestalozzi s'exprime en ces termes : « Il est encore deux nations, dont l'auteur d'une découverte, en quelque genre que ce soit, est jaloux de mériter le suffrage; je n'ai pas besoin de nommer la France et l'Angleterre. La connaissance de la langue allemande n'est assez répandue ni chez l'un ni chez l'autre de ces peuples pour que je puisse me flatter que mes ouvrages, à moins d'être traduits, y trouvent un grand nombre de lecteurs. J'aurais pu laisser au temps le soin de créer ces traductions ; mais on me pardonnera de vouloir que mes idées, quelles qu'elles soient, quelles qu'on puisse les juger, soient transmises dans ces deux pays, comme partout ailleurs, sans altérations, sans modifications, telles que je les ai conçues, telles que je les conçois encore. J'ai donc l'intention et j'ai pris sur moi la tâche de faire paraître en langue française et anglaise, séparément, la partie au moins la plus essentielle des ouvrages que j'ai déjà publiés en Allemagne. En me chargeant de ce nouveau travail, qui peut paraître pénible à ma vieillesse, j'avoue franchement que je crois encore répondre à un appel qui m'est fait depuis longtemps, souscrire à des vœux qui m'ont été maintes fois exprimés par des hommes du rang et du mérite le plus élevé, et dont l'expression se retrouve peut-être et se reproduit plus hautement encore dans les imitations plus ou moins fidèles, plus ou moins mala^

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droitosque l'on a pu faire de mon système dans les d(;ux pays auxquels je destine cette publication. Si je différais davantage, mon intention, conforme à ces vœux, ne pourrait plus s'accomplir. Je touche à ma quatre-vingtième année, le temps me presse, et l'âge m'averiit que je n'ai plus un instant à perdre si je veux, à la fin de mes années, rester fidèle au principe qui a dirigé toute ma vie, le désir de me rendre utile. »

Pestalozzi avait recommandé à Schmid de mettre h profit son séjour en France et en Angleterre pour se renseigner sur les industries qui pourraient être introduites à Neuliof. Dans une lettre citée par Pompée, il lui dit : « Ce que j'ai rôvé et senti instinctivement sur la réunion de l'agriculture, de l'industrie et de l'éducation est une de ces pensées que je n'ai pu réussir à exécuter par suite d'une maladresse et d'une légèreté qui ont attiré des milliers de souffrances et de douleurs sur les miens et sur ceux qui me chérissaient le plus ; mais toi, tu mettras en évidence que ce point de départ est vrai, que tout dépend de ce commencement. J'espère encore voir germer les premières semences pendant ma vie ; quant aux tentatives qui seront faites après ma mort, je suis sûr qu'elles seront en harmonie avec les idées de ma plus tendre jeunesse, que j'ai exécutées si malheureusement et si maladroitement... Mon petit-fils, qui a pour toi une si profonde affection, te secondera avec toute l'ardeur d'un cœur jeune et candide; il ne peut pas beaucoup, mais ce peu a sa valeur. Moi^ je puis encore moins, mais je suis sûr que si je n'étais pas à moitié aveugle, et si ma mémoire était plus fidèle, je te seconderais dans ce moment mieux que tout autre... Je voudrais commencer par une industrie qui mît à profit les cornes et les os; il faut bien examiner tout ce que tu pourras trouver sous ce rapport, et voir de quelle manière on pourrait introduire ce genre de travail à Nenliof. »

Disons tout de suite que ces diverses idées restèrent à l'état de projets : le temps devait manquer à Pestalozzi pour les exécuter. Ni la traduction française ni la traduction anglaise de ses ouvrages ne virent le jour; et quant à l'école de pauvres de Neuhof, le bâtiment qui devait la recevoir ne fut jamais achevé.

Pendant l'absence de Schmid, Pestalozzi reprit la plume pour terminer le travail déjà commencé h Yverdon et dont il avait annoncé à sa sœur la prochaine publication ; un exposé définitif de ses principes d'éducation, accompagné de son autobiographie. La dernière partie de cette autobiographie, celle où il racontait les années passées à iiurgdorf et à Yverdon, devant avoir le caractère d'un écrit polémique, Pestalozzi jugea convenable de la détacher du reste de son travail pour en faire une publication distincte.

L'exposé de doctrines dont nous venons de parler, joint à la première partie de l'autobiographie, parut en 1826, sous le titre de Chant du Cygne [Schwanengesang), dans l'édition Gotta des œuvres complètes, dont il forme le treizième volume. La suite de l'autobiographie fut publiée en même temps, mais comme un ouvrage séparé et chez un autre éditeur, sous ce titre : Mes destinées comme chef de mes instituts d'éducation à Burgdorf et à Yverdon [Meine Lebensschicksale als Vorsteher meiner Erziehungsanstatten in Burgdorf und IfertenyGerhàvd Fleischer, Leipzig, 182G).

Les deux cents premières pages du Chant du cygne sont consacrées à une analyse très dévelopj)ée de Vidée de Véducation élémentaire (Idée der Elementarbildung) et des moyens que Pestalozzi propose d'employer pour donner un enseignement vraiment clomcniaire et embrassant ien-

semble des facultés de l'enfant. Il y a dans cette partie du volume beaucoup de longueurs et de répétitions; les idées exposées sont celles que nous connaissons déjà, mais elles sont présentées d'une manière peu claire, sans ordre, dans un langage flottant et diffus qui les affaiblit. La partie autobiographique, par contre, est écrite avec beaucoup de verve, semée d'anecdotes humoristiques vivement contées; c'est la source à laquelle ont puisé presque exclusivement, Jusqu'à ces dernières années, les biographes de Pestalozzi pour toute la période de son enfance et de sa jeunesse ; mais elle offre malheureusement des lacunes considérables. Elle s'interrompt brusquement au moment de la révolution helvétique, et le volume se termine par qufilquea pages où l'auteur, faisant un retour sur l'ensemble de sa longue carrière, se pose avec angoisse cette question : Le but que je voulais attefcdre était-il chimérique, et ma vie s'est -elle consumée en efforts inutiles? 11 se répond en ces termes : « Non, je n'ai pas perdu ma vie, et mon but n'était pas chimérique. Mon institut, tel qu'il est né à Burgdorf du sein du chaos, tel qu'il a subsisté à, Yverdon dans sa difformité sans nom, n'était pas le but de ma vie. Non, non, à Yverdon et à Burgdorf, les manifestations qui ont mérité la critique ne sont que des résultats de mes faiblesses individuelles, qui devaient aboutir à la ruine de la partie extérieure de mes tentatives. Mes instituts, et toute cette partie extérieure de mon activité, ne sont pas ce qui constitue les aspirations de ma vie. Ces aspirations se sont conservées vivantes au dedans de moi, et se sont aussi manifestées par des résultats éprouvés, qui témoignent de la vérité des fondements sur lesquels elles reposent. » Il insiste particulièrement sur ce point, qu'il est demeuré conséquent avec lui-même, et que les idées sur lesquelles il appelle, dans ce dernier effort de sa plume, l'attention et la sympathie de ses contemporains, sont celles pour lesquelles son cœur a battu dès sa première jeunesse. Il ne veut pas être jugé sur les résultats de l'entreprise où la fatalité et son imprudence l'ont entraîné. « Non, cette entreprise ne fut pas l'œuvre de mon cœur, pas même celle de mes rêves. Jamais en ma vie je n'avais rêvé d'une destinée pareille. Sur le banc de galérien do mon institut, je ne m'appartenais plus, je n'étais plus moi-même, et je me trouvais hors d'état de faire l'usage que j'aurais voulu de mes aptitudes et de mes facultés... Ce qui, dans mes aspirations, m'appartient en propre, ne date point de Burgdorf, mais des premiers clans de mon amour pour le peuple et pour l'enfance. Cette haute pensée, l'idée de l'éducation élémentaire, elle s'était déjà développée en moi lorsque j'écrivis Léonard et Gertrude. Je n'avais pas encore, il est vrai, prononcé à cette époque le.s mots « idée de l'éducation élémentaire », je crois même ne les avoir Jamais entendus résonner à mon oreille; mais j'avais déjà le profond et vivant sentiment des résultats les plus grandioses que cette idée pourra produire pour le genre humain. » Le dernier mot de son livre est une touchante prière adressée à ceux qui le jugeront : « Essayez toutes choses et retenez ce qui est bon; si quelque chose de meilleur a mûri en vous, ajoutez-le à ce que j'essaie de vous donner en ces pages dans un esprit d'amour et de vérité : mais au moins ne rejetez pas en bloc toute 1 œuvre de ma vie comme une chose condamnée d'avance sans examen. »

Dans Meine Lebensschicksaley Pestalozzi reprend son autobiographie au point où il l'avait laissée dans le Chant du cygne, et fait l'histoire de ses deux instituts de Burgdorf et d'Yverdon. Il chei^ che à expliquer son insuccès, et ii en voit la cause

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d'une part dans sa propre incapacité, d'autre part dans le? défauts de ses collaborateurs. Le jugement qu'il porte sur toute cette période de sa vie a été confirmé, dans son ensemble, par la postérité; toutefois, il est permis de trouver qu'il se montre d'une sévérité excessive, tant pour luimême que pour autrui. La moitié environ du volume est consacrée au récit de ses difîérends avec Niederer; ce récit paraît être la reproduction du mémoire manuscrit communiqué au conseil d'Etat vaudoisaans l'automne de 1823; il est incomplet et inexact sur plusieurs points, et doit être rectifié par une comparaison et un rapprochement avec la brochure de Schmid Wahrheit und Irrthum et avec le livre de Biber Beitrag zur Biographie Pestalozzi's. Peu de temps après son arrivée à Neuhof, Pestalozzi s'était rendu à l'assemblée annuelle de la Société helvétique à Schinznach (C mai 1825). Il y avait vingt-neuf atis qu'il n'avait paru aux réunions de l'association dans le sein de laquelle il avait été admis plus d'un demi-siècle auparavant (V. p. 2288). Il fut reçu avec un véritable enthousiasme; on eût dit que ses collègues de la nouvelle génération voulaient, par leur accueil, le dédommager des déboires d'Yverdon et de l'ingratitude de ceux qui l'avaient abandonné. Il fut élu par acclamation président de la Société pour l'année suivante. Vivement touché de ce témoignage de sympathie, il promit de parler, dans son discours présidentiel, « de la patrie et de l'éducation, auxquelles il avait consacré toute son existence ». Il tint parole. L'année suivante, la réunion de la Société helvétique eut lieu à Langeiithal (26 avril 1826); Pestalozzi présidait; le discours qu'il avait préparé, mais qu'il ne put prononcer lui-même à cause de sa longueur, fut lu par le secrétaire de l'association, le pasteur Schuler; au banquet, un hymne en l'honneur du noble vieillard, composé par le poète Frôhlich, de Brugg, fut chanté en chœur par tous les convives ; la première strophe disait : « Vois tes fils debout autour de toi ; — Accepte notre chant en ton honneur, — Pour tout ce que tu nous as enseigné — Sans te laisser vaincre par d'amères souffrances, — Pendant toute la durée d'une vie terrestre. » Le discours de Pestalozzi a été imprimé au XlVe volume de l'édition Gotta des œuvres complètes, sous ce titre : Discours que j'ai prononcé à Langenthal comme président de La Société helvétique [Rede, die tch (ils diesjdhriger Pràsident der Helvetischen Gesellschnft den 26. Âpril 182(5 in Langenthal gehalten). Ce discours ne remplit que la première partie du programme annoncé par l'auteur : il est consacré tout entier à la patrie, au souvenir de ses gloires passées, aux espérances de l'avenir. Mais Pestalozzi avait préparé aussi un travail sur l'éducation, dont il ne fut pas donné lecture. Ce travail n'a pas été recueilli dans ses œuvres; il est imprimé dans le volume des Verhandlungen der Helvetischen Gesellschnft zu Langenthal, 1826, et a été reproduit récemment dans les Pestalozzi- Blâtter de Zurich (1882). Ce mémoire, intitulé JE'^^ai d'une esquisse de ce qui constitue ridée de r éducation élémentaire {Versuch einer Skizze ûber das Wesen dei' Idée der Elemeiiturbildung, und ûber meijie Lebensbestrebung en, dièse hohe Idée in ein heiteres Licht zu setzen und die MÔglichkeit ihrer Anwendung in die Augen fallen zu machen), expose avec beaucoup de clarté le programme d'éducation de Pestalozzi pour les six ou stpt premières années de la vie de l'enfant; l'auteur annonce qu'il s'est occupé de préparer des moyens d' enseignement f c'e^t-à-dire de nouveaux livres élémentaires, et que ces livres, presque entièrement achevés, seront prochainement publiés. Dans l'été de 1826, Schmid revint de son voyage en Angleterre et en France. Il ne fit à Neuhof qu'un court séjour, et en septembre il repartit pour Paris,

avec la mission d'y publier un écrit périodique. Il n'a paru de ce journal qu'un seul numéro, sous ce titre : Méthode théorique et pratique de Pestalozzi pour l'éducation et l'instruction élémentaire, publiée en français par lui-même ; Lassime et Cic, in-8. 182f;.

Le 21 juillet 1826, Pestalozzi avait visité avec Schmid l'orphelinat fondé à Beuggen, prèsdcRheinfelden ; il entreprit ce voyage sur l'invitation des fils de son ami Legrand, l'ancien membre du directoire de la République helvétique, qui avaient contribué à la fondation de cet établissement. Une fête y fut organisée en son honneur; les élèves, après avoir chanté le célèbre Wanderer's Nacht- ] lied de Gœthe (mis autrefois par Pestalozzi dans la bouche des enfants de Gertrude), lui offrirent une couronne de chêne; ému jusqu'aux larmes, Pestalozzi la refusa en disant : « Je ne mérite pas cette couronne; laissez-la à l'innocence. »

Quatre mois plus tard (21 novembre 1826), il assistait encore, à Brugg, à la réunion de la Kulturgesellschaft du district de Brugg; il y fit lire par le pasteur Steiger, de Birr, son Essai d'une esquisse de ce qui constitue l'idée de l'éducaiioyi élémentaire. A ce moment, il se sentait encore très fort. Il travaillait plusieurs heures par jour aux écrits dont il préparait la prochaine publication, entre autres à une continuation de ses Lebens-' schicksale ; \\ faisait de longues i)romenades, par| tous les temps, avec l'entrain d'un jeune homme ; à un ami qui l'engageait à se ménager un peu, il répondait en riant, dans son dialecte zuricois : « J'ai la santé d'un ours. » {Iha 'ne GesUndheit wie 'n Bar). Cependant il était atteint d'une maladie, la gravelle, dont les accès le faisaient parfois souffrir, sans inspirer néanmoins de sérieuses inquiétudes.

Mais la tranquillité dont il avait joui depuis son retour à Neuhof allait être de nouveau troublée. La publication des Lebensschicksale à Leipzig déchaîna un orage. Fellenberg fît paraître dans divers journaux (octobre 1826) une réponse datis laquelle, après avoir raconté à sa façon les négociations de l'année 1817, il accusait Pestalozzi et Schmid d'avoir trompé le public sur l'emploi des fonds de la souscription aux œuvres complètes. « On a vu, disait-il, Pestalozzi, à l'instigation de Schmid et à la honte de ses vrais amis, mendier, des souscriptions à ses ouvrages, comme un pauvre aveugle qui, guidé par un roué spéculateur, tendrait son chapeau aux aumônes. Schmid a ensuite obtenu de Pestalozzi qu'il manquât à l'engagement si solennellement contracté d'employer le produit de ces souscriptions à la fondation d'une école de pauvres, afin d'hériter de cet argent. » A cette honteuse calomnie, Pestalozzi ne voulut pas répondre lui-même; ce furent son petit-fils Gottlieb et Schmid qui répliquèrent à Fellenberg, en annonçant qu'ils le poursuivraient devant les tribunaux. D'autres attaques suivirent; Pestalozzi continua à garder le silence. Mais en janvier 1827 parut à Saint-Gall un volume intitulé CoJitribution à la biographie de Henri Pestalozzi et éclaircissements sur ii07i dernier ouvrage [Beitrag zur Biographie Ileinrich Pestalozzi's una zur Beleuchtung seiner neuesten Schrift : « Meine Lebensschicksale u. s. f. », nachdessen eigenen Briefenund Sihriften bearbeitet ; Saint-Gall, Wegelin et Râtzer). L'auteur de ce pamphlet était un certain Biber, qui, en 1824 et 1825, avait été employé à l'institut de IVlmo Niederer à Yverdon; il avait figuré dans les tractations qui précédèrent la sentence arbitrale du 30 novembre 1824 comme fondé de pouvoirs de Niederer. Son livre est un recueil de documents, lettres, comptes, etc., relatifs à la longue querelle concernant l'institut de jeunes filles, avec notes et commentaires. Pour défendre l'intégrité des époux Niederer, l'auteur a cru nécessaire de cherchera perdre Pestalozzi de réputation : les imprudences

PESTALOZZI

du pauvre vieillard, ses erreurs de mémoire, ses actes les plus innocents, ses moindres paroles, tout, jusqu'à ses mouvements de générosité et à ses accès de désespoir, sont représentés comme autant de perfidies, de manœuvres macliiavéiiques ou d'indignes simagrées; à cliaque page, le grand éducat( ur est bassement outragé, traité de charlatan, d'iiypocrite, de comédien, accusé d'immoralité et de mensonge. Bien que Niederer et sa femme, paraît-il, — nous n'en sommes pas certain, — n'aient pas directement collaboré à la rédaction de ce livre impie, ce sont eux qui ont fourni à Biber les matériaux dont il s'est servi, et ils doivent porter avec lui la responsabilité de cette mauvaise action. Nous ne pouvons les en absoudre, si grands qu'aient pu être les torts de Pestalozzi et de Sclimid à leur égard : rien ne saurait justifier de semblables représailles.

Lorsque Pestalozzi eut lu le pamphlet de Biber, il fut pris d'une fièvre violente. Il comprit qu'il lui était impossible de se réfugier plus longtemps dans le silence du mépris. Un journal zuricois disait de lui : « Il paraît que Pestalozzi fait comme certains animaux, qui se cachent sous le poêle lorsqu'on leur montre le bâton, autrement il répondrait à ces attaques. » Il voulut prendre la plume ; mais il tomba malade et dut se mettre au lit. <c Je sens que ma mort approche, dit-il à son médecin, mais il me faut encore six semaines pour réfuter ces honteuses calomnies. » Le médecin lui interdit tout travail ; sans tenir compte de cette défense, le vieillard essaya de se remettre à l'ouvrage; mais il ne put écrire, dans les heures qu'il dérobait à son mal, que quelques feuillets sans suite. Bientôt cette imprudence aggrava son état ; l'afTection spéciale dont il soutirait nécessitait en outre une intervention chirurgicale fréquente: le médecin proposa de le transporter de Neuhof à Brugg, afin de l'avoir près de lui. Pestalozzi y consentit. Avant son départ, le 15 février 1827, jugeant sa fin prochaine, il dicta au pasteur de Birr ses dernières volontés. Voici les passages essentiels de ce testament :

« Je suis tout près de la mort. J'aurais désiré vivre quelques mois de plus, pour mon œuvre et pour ma justification et celle de Schmid; mais je me suis résigné, et je meurs sans regret. Joseph Schmid prendra ma place et sera le père de mes enfants. Il continuera à veiller avec une aftection paternelle sur mon peiit-fils, sur sa femme et leur enfant... Il a tout sacrifié pour moi, sans recevoir de moi autre chose que la nourriture et l'habillement. Je suis son débiteur et donnerais volontiers ma vie pour lui. Quoi que puissent dire contre lui ses ennemis et les miens, il est mon sauveur et le sauveur de ma maison. Là où il a manqué, il a manqué par complaisance pour moi. Il a voulu, pour me complaire , réaliser l'impossible. Par l'ordre et une sage économie, par le meilleur emploi possible des ressources disponibles, il a voulu payer les dettes de ma maison, et fonder encore une école de pauvres pour donner satisfaction à mes vœux. Il a accompli la première partie de cette tâche : il m'a sauvé financièrement; il a payé toutes les dettes de ma maison. Il n'a pu accomplir la seconde. Il n'a pu fonder l'école de pauvres, par ce motif, sans parler d'autres causes qui ont nui à l'entreprise, que beaucoup de souscriptions promises n'ont pas été payées. Schmid n'a point détruit soit l'un, soit l'autre de mes instituts d'Yverdon, comme le prétendent ses ennemis et les miens, qui ont répandu à ce sujet d'incroyables calomnies. Les hostilités qui m'ont été suscitées pendant les dernières années de mon séjour à Yverdon sont le motif qui m'a engagé à fermer mon institut; et c'est bien en pure perte que nos ennemis font tant de bruit à ce sujet, car cet institut ne répondait pas aux premières aspirations

de ma vie. Je me suis retiré dans mon cher Neuhof, pour me consacrer désormais exclusivement à celles-ci. C'est à cette œuvre que je travaillais, et toutes les injures contre Sci.mid et contre nioi, que les journaux ont si complaisamment accueillies, n'ont pu troubler ma tranquillité ni me détourner de mon travail. -Il était déjà assez avancé, et j'osc^is espérer que mes livres élémentaires, lorsqu'ils auraient vu le jour, obtiendraient le suffrage des psychologues impartiaux, et conduiraient aux expériences que je désire si vivement voir tenter. Ce que je souhaitais n'est pas arrivé : mon travail reste inachevé. Je laisse à mes amis le soin de voir quel usage peut en être fait.

» Quelles que fups'^nt la joie et l'ardeur avec lesquelles je travaillais à cette œuvre, mes ennemis ont enfin réussi à me les gâter. Le livre de Biber et la lettie de Fellenberg publiée dans le n" II) do la Neue Zûrcher Zeitunfj (janvier 1827 ; c'est une seconde attaque) me provoquèrent à une réponse. Chose qui ne m'était pas arrivée depuis des années, je pris la plume moi-même ; mais mes forces me trahirent. J'espérais, ma réponse achevée, pouvoir dire à tous, amis et ennemis : « Me connaissez-vous mieux ? » et obtenir justice pour moi et pour mon ami Scîimid. La Providence en a décidé autrement, et je m'incline. Mais, comme je ne pourrai plus parler dans la tombe, je somme aujourd'hui tous mes ennemis, ouverts ou cachés, nommément Fellenberg, qui, sous prétexte de me défendre, veut me faire passer pour un coquin ou un imbécile ; Biber, qui, au contraire de Fellenberg, m'attaque en adversaire déclaré, mais dont j'aurais facilement paré les coups si l'arme n'avait échappé à ma main défaillante ; ?»iederer, Kriisi et Nâf, qui me paraissent avoir mis Biber en avant — quoique celui-ci ne veuille pas en convenir — pour se donner l'avantage d'une apparence pacifique, bien qu'ils soient les auteurs de tous les scandales qui ont empoisonné les dernières années de ma vie : je les somme tous, sur mon lit de mort et au nom de la justice du ciel, de porter leurs accusations devant les tribunaux, et défaire faire par l'autorité compétente une enquête sévère sur tous les méfaits qu'ils imputent à Schmid et à moi. Schmid trouvera dans mes papiers toutes les pièces qui doivent servir à sa justification et à la mienne, et je l'autorise à en faire l'usage qu'il jugera nécessaire pour son honneur et pour le mien. Puisse ma cendre faire taire enfin la haine de mes ennemis, et mon suprême appel les engager à suivre avec calme et dignité la voie de la justice ! Puisse la paix que je vais trouver donner aussi la paix à mes ennemis! En tout cas je leur pardonne. Je bénis mes amis, et j'espère qu ils se souviendront avec afi'ection de celui qui n'est plus, et qu'après sa mort ils continueront à consacroi* leurs efforts à la réalisation des aspirations de sa vie. »

Transporté à Brugg dans un traîneau fermé, par une froide journée d'hiver, il fut installé dans une petite chambre de l'hôtel Zion rotiien llaus, au rez-de-chaussée ; il avait auprès de lui sa petitefille par alliance, la plus jeune sœur de Schm.d, et son petit-fils Gottlieb; Schmid, absent depuis le mois de septembre, était retenu à Paris. Le lendemain 16, il eut une crise '.rès pénible et lut pris de délire; le 17 au ma;in, il expira.

Deux jours après, on l'enterra dans le cimetière de Birr; la bière était portée par les instituteurs du voi.sinage ; qui^lques amis et les enfants de l'école du village formaient tout le ctTtège. Pendant longtemps, la tombe de Pestalozzi fut ombragée par un simple rosier; en 184tj, le gouvernement argovien fit ériger sur l'une des face de la nouvelle école de Birr un monument lunéraire, sous lequel repose aujourd'hui la dépouille de l'ami des pauvres et des enùnis.

PESTALOZZI

PESTALOZZI

La mort presque subite de Pestalozzi ne lui avait pas permis de mettre îa dernière main aux divers ouvrages dont il avait annoncé la publication ; mais d'autres, tels que la cinquième partie de LéoïKird et Gertrude, étaient entièrement achevés. Ces manuscrits inédits n'ont pas vu le jour: Gottlieb Pestalozzi ayant voulu les envoyer en 1840 à Schraid, qui s'était établi à Paris (V. Schmid), la caisse qui les contenait se perdit en route sans qu'il ait été possible d'en retrouver les traces. Quant à l'école de pauvres de Nenliof, elle ne s'ouvrit jamais, et le bâtiment qui devait la recevoir est resté inachevé.

Renseignements bibliographiques.

A. — Editions des ouvrages d'î: Pestalozzi.

Nous avons, au cours de cet article, indiqué le titre de tous les écrits de Pestalozzi dans leur ordre chronologique, et mentionné la première édition de chacun d'eux, leurs réimpressions du vivant de l'auteur, ainsi que leurs traductions françaises ; il nous reste à énumérer les autres éditions totales ou partielles qui en ont été faites.

La première édition des œuvres complètes de Pestalozzi est celle de Cottà {Pestalozzi'ssdmmtUche Schriften, Stuttgart et Tubingue, 15 vol. in-8o), qui a paru de 1819 à 1826. Elle laisse beaucoup à désirer sous le rapport de la correction du texte. Plusieurs écrits de Pestalozzi n'y ont pas trouvé place. Quelques-uns des ouvrages les plus importants ont subi des modifications considérables. Léonard et Gertrude en particulier a été complètement remanié : le roman occupe les quatre premiers volumes de l'édition ; mais ces quatre volumes correspondent seulement aux trois premières parties de l'ouvrage ; la quatrième partie a été entièrement laisée de côté.

Kriisi a donné deux éditions de Léonard et Gertrude, en rétablissant le texte des éditions originales de 1781, 1783, 1785 et 1787 : la première en 1831 (Trogen, 4 vol.), la seconde, ne comprenant que les deux premières parties, en 1844 (Zurich, Meyer et Zeller, un vol., avec des dessins à la plume, par H. Bendel); une réimpression de cette dernière édition a été faite à Zurich en 1857.

M. Fr. Mann a publié dans la Bibliothek pàdagogiker Classiker de H. Oeyer^ à Langensalza, un choix des principales œuvres de Pestalozzi : J. H. Pestalozzi's ausgewâhlte Werke, mit Pestalozzï's Biographie; 4 vol. in-32, 1871. Un second tirage de cette édition a été fait en 1878, en quatre volumes in-8o. L'édition de Mann comprend les ouvrages suivants : Léonard et Gertrude; la Soirée d'un solitaire; des extraits du Schweizerblatt ; la Lettre sur le séjour à Stanz; Comment Gertrude instruit ses enfants; Opinioiis et expériences concernant l'idée de l'instruction élémentaire; Discours prononcé àLenzbourg en 1809; Discours de Pestalozzi à sa maison, 1808, 1809, 1810, 1811, 1812, 1818; le Chant du Cygne. Les textes donnés par Mann sont ceux des éditions originales.

M. L.-W. Seyffarth, recteur et pasteur à Luckenwalde, a publié de 1869 à 1873 la seule édition complète des œuvres de Pestalozzi qui ait été donnée depuis celle de Cotta : Pestalozzi's siimmtliclie Werk"., gesichtet, vervollstcindigt und mit erliiuternden EiJileitungen rersehen von L. W. Seyffarth, Rector und Hil/sprediger zu Luckenwaide; Brandebourg, Adolf Mullor; 18 vol. in-18°. dette édition donne en seize volumes et deux volumes supplémentaires tous les ouvrages de Pestalozzi que M. Seyffarth a pu se procurer; elle est beaucoup plus complète que celle de Cotta, et le texte est conforme aux éditions originales, excepté pour Léonard et Gertrude : M. Seyffarth

a cru malheureusement devoir adopter, pour cet ouvrage, le texte remanié des quatre premiers volumes de l'édition Cotta, qui sont devenus, dans son édition, les première, deuxième, troisième et quatrième parties du roman ; et il y a ajouté, sous le titre de cinquième partie, la quatrième partie telle qu'elle a été publiée en 1787, que l'édition Cotta avait omise.

Enfin, la commission du Pestalozzi-Slûbcheyi^ à Zurich, a fait paraître, à l'occasion du centenaire de la publication àeLéonardet Gertrude, une nouvelle édition de cet ouvrage, en 2 vol. in-8o : Lieiihard und Gertrud, erster und zweiter Theil, neu herausgegeben zurn Jubilàum der Original-Ausgabe vom Jahr 1781 ; Zurich, 1881; — driiter und vierfer Theil, neu herausgegeben als Fortsetzung der Jubilàum-Aus g abe des ersten und zweiten Theils, von der Kommission fûrdas P estalozzi-Stûbchen ; Zurich, 1884. Cette édition est accompagnée de deux études sur « l'histoire de la composition de Léonard et Gertrude », par M. le D^ Q'. Hunziker.

B. — Odvrages formant les sources originales

A CONSULTER POUR LA BIOGRAPHIE DE PeSTALOZZI.

Nous aurions pu dresser une liste très considérable d'ouvrages relatifs à Pestalozzi; mais nous n'avons pas cru qu'un catalogue de ce genre eût ici une utilité réelle. Nous nous sommes contenté d'indiquer ci-dessous les titres des écrits qui forment, avec les œuvres de Pestalozzi luimême, les sources originales auxquelles il convient de puiser pour l'étude des questions relatives à la biographie du célèbre éducateur. Nous avons écarté tout ce qui est de seconde main.

L'ordre suivi est l'ordre chronologique.

(La plupart des ouvrages mentionnés ci-après se trouvent au Musée pédagogique de Paris : cet établissement possède l'une des collections les plus complètes d'écrits relatifs à Pestalozzi, provenant, pour une large part, de la bibliothèque de M. Rapet, acquise par le Musée en 1880.)

Der Erinnerer , journal publié à Zurich en 1765 et 1766.

IsAAC IsELiN, Ephemeriden der Me7ischheit,}0\xvnal publié à Bâle de 1776 à 1782.

Ein Zeuge der Wahrheit, oder Herder ûber Pedalozzi. Zurich, Gessner, 1797.

ScHNELL, Bezirksstatthalter in Burgdorf, an seinen Frennd K. ûber Pestalozzi's Lehranstalt. Berne, 1800.

WiELAND. Article sur Pestalozzi dans le Denise her Merkur, 1801.

Herbart, Pestalozzi's Idée eines ABC der Anschauung untersucht und wissenschaftlich ausgefûhrt. Gôttingen, Rôwer, 1802.

Id., Ueber Pestalozzi's neueste Schrift : « Wie Gertrud ihre Kinder lehrt ». Article dans la revue allemande Irène, 1802. Réimprime plusieurs fois.

Ith, Amtlicher Bericht ûber die Pestalozzische Lehranstalt und die neue Lehrart derselben.herae et Zurich, H. Gessner, 1802.

GuTSMUTHS. Article sur Pestalozzi dans la Bibliothek der pddagogischen Literatur, mai 18ii2.

SoYAUx, Pestalozzi, seine Lehrart u?id stine Anstalt. Mit Bemerkungen und 4 Tabellen begleitet. Leipzig, Gerhard Flcischer, 1803.

Steinmuller, Bemerkimgen gegen Pestalozzi's Unterrichtsmethode. Zurich, 1S03.

ZscHOKKE, Historische Defikwûrdigkeiten der helvettschen Staatsumwdlzung. NVinterthour, 3 vol.,

Grunkr, Briefe aus Burgdorf^ ûber Pestalozzi^ seine Méthode und Anstalt. Ein Beitraq zum bes^ seren Verstilndniss des Bûcha : a Wie Gertrud ihre Kinder lehrt », U7id zur Erleichterung des zweckmussigen Gebrauchs der Pestalozzischea Elevypntar-Unterrichtsbûcher. Dem Herrn P}'ofessor Salzmann^ Direclor der Erziehungsanstalt zu

PESTALOZZI

PESTALOZZI

Sch?ippfenthid, gp.widmel. Hambourg, Perthes, 1804. — Zweite unverdndcrte und mit vier neuen Jiriefen vermehrte Ausgabe. Francfort-sur-le-Mein, 180fi.

Herdart, Ucher den Standpunkt der Beiirtheiliinq der Pestatozziichen Unterricktsniethode. Brème, 1804.

M*** DE II***, Précis de la nouvelle méthode d'éducation de M. Pestalozzi, directeur de l'institut d'éducation à Berthoud en Suisse; suivi de quelques considérations sur cette métliode, par Amaury Jiuval. Paris, veuve Panckoucke, an XII, 1804.

Article sur la méthode de Pestalozzi dans la héca'le, no 25, an XII (mai 1804).

Passavant, Darstellung und Prû/ung der Pestalozzischen Méthode nach Deobachtungen in Burgdorf. Le m go, 1804.

Trapp, Deux articles sur Pestalozzi dans la Neue Berlinische Monalschrift, novembre 180i et juin

Zeli.er, Historische Nachricht von einem Versuch ûbcr die Anwendbarkeit der Pestalozzi'schen Lehrart in Volksschulen. Tubingue, 1804.

Chavannes, Exposé de la méthode élémentaire de H. Pestalozzi, suivi d'une notice sur les travaux de cet homme célèbre, son institut et ses principaux collaborateurs. Paris, Levrault et C'^, 1805.

EwALD, Geist der Pestalozzi'schen Bildungsmethode, nach Urkunden und eigener Ansicht. Zehn Vorlesunqen. Brome, 1805.

Prospekt des Pestalozzi'schen Instituts zu Mûnchen-Buchsee in Verbindung udt den Erziehungs- Anstalten zu Hofwyl; 18U5 (sans nom de lieu ni d'imprimeur).

SïRôM, Précis succinct de la méthode d'instruire de Pestalozzi. Copenhague, 1805.

VViTTE, Bericht an seine Majestàt den KÔnig von Preussen ûber das Pestalozzi' sche Institut in Burgdorf. Leipzig, 1805.

Gruner, Noch ein Wort zur Empfehlung der kraftigere7i,namentiich der Pestatozzischen Weise in der Beha?idlimg und itn Untemchte der Jngend. Ein Nachtrag der Erfahrung zu den « Briefen aus Burgdorf ». Francfort-sur-le-Mein, Mohr, 1806. '

Von ïurk, Briefe aus Mûnchenbuchsee ûber Pestalozzi und seine Elementarbildungsmethode, Leipzig, Gràff, 2 vol., 1806.

ToRLiTZ, Reif^e nach der Schweiz. Veranlasst durch Pestalozzi und dessen Lehranstalt. Copenhague et Leipzig, 1807.

FicHTE, Beden a7i die deutsche Nation, 1808. (Nombreuses éditions.)

Zeli.er, Grundlagen einer besseni Zukunft. In Briefen an die Fûrstin von Lippe-Detmold. Zurich, 1808.

HoTTiNGER, Ei7i BUck auf einige neuere Verbesserungsversuche des Unterrichts. Zurich, 1809.

[Le P. GirardJ, Rapport sur l'institut de AI. Pestalozzi à Yverdon, présenté à S. E. M. le landamman et à la haute Diète de^ dix-neuf canton^: de la Suisse. Imprimé par ordre de la Diète. Fribourg, Piller, imprimeur cantonal, 1810. (Il existe aussi une édition allemande de ce rapport : Berne, «aller, 1810.)

HoTTiNGER, Ein Wort an Professor Joh. Schulthcss. Zurich, 1810.

NiEMEYER, Ueber Pestalozzi's Grundsutze und Methoden. Halle et Berlin, 1810.

Joseph Schmid, Erfahrungen und Ansichten ûber Erziehimg, Imtitut.e und Schulen. Heidelberg, Mohr et Zimmer, 1810.

NiEDERER, Das Pestalozzi' sche Institut an das Publikum. MU einem Briefe Pestalozzi's als Vorrede. Yverdon, 1811.

Id., PestalozzVs Erziehungsunternehmung im Verhaltniss zur Zeifku'tur.' Ein historisch-kriiischer Beitrag zur Kenntniss uwl Derichtigung

der ofl'nntlichen Beurtheilung dièses Gegemtandes. Yverdon, et en commission chez Cotta à Stuttgart. Erste Abtheilung, 1812 ; Zweite Abiheilung, 1813.

Bremi, Ùeber die Schrift : « Pestalozzi's Unlernehmung im Vohaltniis zur Zeitkultur r>,fiûher genannt « Das Pestnlozzische Institut an das Publicum X). Erste Abtheilung, enthaltend die Beleuchtung der Beschid'/igungen des II. J. Siederers gegen den Verfasser. Zurich, David Biirkli, 1812. (La seconde partie de l'ouvrage n'a pas été publiée.)

JuLi.iEN DE Paris, Précis de l'institut d'éducation dYverdun, organisé et dirigé par Pestalozzi. Milan, 1812.

Id., Esprit de la méthode d'éducation de Pestalozzi. Milan, imprimerie royale, 2 vol., 1812. — Nouvelle édition sous le titre ù'Exposé d'i la niéthode d'éducation de Pestalozzi, Paris, Hachette, 1 vol., 1842.

Verhnndlunc/en der schweizerischenGesellschaft fur Erziehung; 1808-1812.

Nàgeli, Erkidrung an Hottinger als Anklâger der Freunde Pestalozzi's. Zurich, 1813.

Henning, Mittheilungen ûber Pestalozzi's Eiqenthûmlichkeit, Leben und Erziehungsanstalten . Publié dans le journal de Harnisch, der Schulrath an der Oder, année 1814.

Kaiisi, A coup d'œil on the gênerai means of éducation, followed by a notice of a 7iew institution for y oun g boys. Yverdon, 1818.

Joseph Scu-mid, Rede gelialten am 72. Geburtstage Pestalozzi's. Zurich, 1818.

J. Meyer, Wie Herr Joseph Schmid die Pestalozzi'sche Anstalt leittt. Ein Seitenstiick zu dcm Bûche : « Wie Gertrud ihre Kinder lehrt ». Stuttgart, Mctzler, 1822.

Joseph Schmid, Wahrheit und Irrlhum in Pesta/ozzi'.'i Lebensschicksalen, durch Thatsachen dargeleyt. Yverdon (Heidelberg), juillet 1822.

J. Meyer, Aux amis de Pestalozzi. Réponse aux injures et fausses allégations publiées par te sieur Joseph Schtnid, chargé de la direction de Vlnstitid Pestalozzi, dans l". supplément à une brochure intitulée : Vérité et Erreur ^ etc. Paris, David, juin 1823.

Verhandlungen der helvetischen Gcsellschaft^ in Langenthal ini Jahr 1826. Zurich, Fr. Schulthess, sans date.

BiBER, Beitrag zur Biographie Heinrich Pestalozzi's und zur Beleuchtung seiner neuesten Schrift : « Meine Lebensschicksale u. s. f. », nach dessen eigejien Briefen und Schriften bearb-itet, und mit andenveitigen Urkunden telegt. Saint- Gall, Wegclin et Riitzer, 1827.

Joseph Schmid, Fellenberg's Klage gegen Pestalozzi, gewùrdigt und belcuchtet durch von diesem Idnterïassenen Schriften. Karlsruhe, Macklot ,

NiEDERER, Pestnlozzi'sche Bliltter fur Menschenund Volksbildung, oder Beitrdge zur Kointniss Pestalozzi's als Mensch^ubildners und zur lie/ôrderung seiîier EntiviLkelungs- und Unterrichtswci<e. Ouvrage formé de la réimpression de divers articles de Niederer et d'autres, aiosi que de manuscrits inédits de Pestalozzi, publiés d'abord duns X'AUgemeine Monatschrift fur Erziehung und Uîiterricht de J.-P. Rossel, paraissant Ji Aix-la- Chapelle. Il comprend u.m vuluuie portant la date de 1828, et le commencement d'un second volume resté inachevé. ,

Krusi et ToBLER, Beitriige zu dm ^dMn dev Volkserziehung im Geiste der Menschenbil'iunq. Publication périodi.jue qui p«rut durant quatre années. Zurich et Trogen, 183-J-1.S3.1.

[FellenbeugI, Ileinrich Pestalozzi s bis rahtn unedirte Briefe und letzte SchicK^afe. Berne, Jenni, 1834 (publié sans nom d'auteur).

PESTALOZZI

PESTALOZZI

HEUssLEn, Pestalozzi's Leistungenim Erziehungs fachn. Bâle, Sclivveigliauser, 1838.

Ramsauer. Kurze tkizze meines pddagogischen Lebens. Mit besonderer Beriicksichtigung auf Pestalozzi und seine Anstalten. Oldenbourg, Schulze, 1838.

Krusi, Erinnerungen aus meinempàdagogischen Leben vnd Wirken, vor meiner Vc.reinigung mit Pestalozzi, wuhrend derselben und seither. Fin Freundeswort an die Seminarisien des dritten Le><rkurses bei ihrer Schulprûfung am 19. August 1839. Stuttgart, Cast, 1840.

JD., Meine Bestrebungen und Erfahrungen im Gebiete der VolkserzieJiung. Gais, 1842.

NiEDERER, Briefevon 1797-1803 an seinen Freund Tobler. Genève, 1845.

AcKERMANN, Friîine7m7ige7i aus meineni Leben bei Pestalozzi. Francfort-sur-le-Mein, Jiiger, 1846.

Blochmann, Heinhch Pestalozzi. Zûge aus dem Bilde seines Lebens und Wirkens nach Selbtszeugnissen, Anschauungen und Mit/heilungen. Leipzig, Brockhaus, 1846.

Ramsauer et Zahn, Pestalozzi-Blutter, erstes Fief t. Elberfeld et Meurs, 1846. — Ce recueil n'a eu qu'un seul numéro; il contient un écrit de Ramsauer intitulé MeiHorahilien.

Joseph Schmid, Pestalozzi und sein Neuhnf. Zuricli, Schultliess; imprimé à Paris chez Renouard, rue Garancière ; 1847.

Lange, Erin7ierunge7i aus 7nexnem Schtdleben. Potsdam, 1855.

MôRiKOFER, Heimncli Pestalozzi und Anna Scliutthess ; article publié dans le Zûixher Tusche7ibuch de 1859.

VuiLLEMiN, Souvenirs. Lausanne, 1877.

Emanuel Frôhlich, Eriiuieming an Vatei^ Pestalozzi ; publié par M. J. Keller d'Aarau, dans un article intitulé Brugger Erinnerunge7i an Hei7î7nch Pestalozzi, inséré dans les Pâdagogische Blàtter de Kehr, 1881, n» 3.

Briefwechsel zwischen Pestalozzi und dem Minister Zinzendorf 1783-1790; lettres publiées, avec éclaircissements historiques par leD^O. Hunziker, dans le Pssdagogium de Dittes, 3* année, mai et juin 1881.

DiiHR, Dr Jakob Heussi, Erinnerungen aus dessen Leben. Leipzig, 1884.

Un Musée pestalozzien a été créé à Zurich en 1879 sous le nom de Pestalozzi-Stûbchen : il forme une annexe du Musée pédagogique suisse [Schweizerische permanente Schulausstelhng in Zurich) fondé dans cette ville en 1876. On y a réuni une bibliothèque pestalozzieune, et un nombre considérable de documents inédits concernant Pestalozzi. La direction du Pestalozzi- Stûbchen (D"" 0. Hunziker), après avoir emprunté (l'abord pour ses communications avec le public l'organe du Musée pédagogique suisse (K"orres/;o/zdenzblntt des Archivs der schweizerischen permanenten Schulaussiellung iji Zurich, 1878 et 1879), s'est donné depuis 1880 un organe spécial, les Pestalozzi-Blatter (Zurich, imprimerie Herzog, six numéros par an.) Ce recueil forme une collection des plus précieuses à consulter.

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