‹ Dictionnaire de pédagogie et d'instruction primaire, publié sous la direction de F. BuissonChapitre 270 sur 573 · PLUCHE (L'ABBÉ · texte numérisé non relu

PLUCHE (L'ABBÉ

thodc piiilosopliique qui tourne les regards de l'âme (le la contemplation des choses sensibles à celle des choses intelligibles, exige une préparation. La philosophie ne s'aborde pas de plain pied ; il faut s'y préparer par l'étude d'objets dépourvus de tout élément sensible, et qui cependant ne sont pas encore le pur intelligible. Aussi pendant dix ans, de vingt à trente, Platon soumetil celui dont il veut faire un philosophe et un magistrat à une culture exclusivement scientifique.

Cinq sciences, toutes les cinq abstraites et matliématiques, sont enseignées pendant cette période, la science des nombres, la géométrie, une troisième science que Platon désigne sous le nom de géométrie à trois dimensions, l'astronomie, et enfin la musique.

Ce cours d'études scientifiques n'est pas la répétition des exercices mathématiques auxquels se sont livrés les jeunes gens au premier degré de leur éducation ; ces exercices, nous l'avons vu, avaient un caractère pratique ; leur but était d'apprendre au futur soldat à calculer, à mesurer les lignes, les surfaces et les solides, à se guider d'après la marche des astres. L'enseignement scientifique du deuxième degré est essentiellement théorique; son but est d'initier le futur philosophe à la connaissance des rapports généraux qui unissent les différentes espèces de grandeurs. Tel est en effet le propre de chacune des sciences préparatoires à la philosophie, dont Platon prescrit l'étude.

La première est la science des nombres; elle est capable d'élever l'âme à la pure intelligence, et de l'amener à la contemplation de ce qui est. Les nombres en effet sont parmi les choses qui invitent l'entendement à la réflexion. Aucun sens ne nous donne une connaissance complète de l'unité et des autres nombres, puisque chacun d'eux nous montre chaque nombre à la fois un et multiple. L'âme est donc forcée de demander à l'entendement ce qu'est l'unité et le nombre.

Une autre science universelle est la géométrie à deux dimensions; elle a pour objet la connaissance non des formes passagères, mais des rapports permanents qu'elles ont entre elles; par suite, elle attire l'âme vers la vérité, et forme l'esprit philosophique, en forçant Tâme à porter en haut ses regards, au lieu de les abaisser vers les choses sensibles.

Après la géométrie, vient ce que Platon nomme la géométrie à trois dimensions, science, dit-il, encore peu avancée, et qui devait être « la science de rendre commensurables, en les rapportant à des surfaces, des nombres qui sans cela n'auraient pas de commune mesure ».

A cette science succédera l'astronomie, non pas l'astronomie descriptive, mais l'astronomie mathématique, celle qui étudie les rapports numériques des astres.

Les études scientifiques se terminent par la musique, entendue comme science des rapports qu'ont entre eux les sons musicaux, musique mathématique, et par conséquent bien différente de celle à laquelle sont initiés les enfants au premier degré de l'éducation.

Mais tout cela n'est que le prélude. « L'air qu'il faut entendre, c'est la dialectique, cette science toute spirituelle, qui, s'interdisant absolument l'usage des sens, s'élève par la raison seule à l'essence des choses. » L'élève de Platon y sera initié de trente à trente-cinq ans; puis, pendant quinze ans, il descendra de nouveau tians la caverne, passera par les emplois militaires, et, s'il demeure ferme au milieu des épreuves de la vie, à cinquante ans il sera admis au gouvernement de l'État.

Tel est. rapidement esquissé, le système plato- 1'* Partff,

nicien de l'éducation. On voit que l'individu y est entièrement subordonné à l'Ktat; par suite les initiatives particulières sont supprirées. L'enfant, l'adolescont, l'homme soumis k ce régime ne sont pas considérés en eux-mêmes et pour eux-mêmes, mais uniquement dans leurs rapports avec la société. L'individu bénéficie sans doute d'une culture dont il n'est pas lui-môme le but; mais la doctrine s'éloigne trop de la réalité pour que ce programme d'éducation, qui prend l'homme à sa naissance et le tient en lisière presque jusqu'au seuil de la vieillesse, puisse être tenu pour autre chosf que pour l'idéal d'un noble et chimériaue esprit.

Louis Liard.]

PLATTEU ou PLATER. Thomas Plmi».T,

humaniste et professeur sui?>se, né dans un hameau des montagnes du Valais en H99, mort à Bâle en 1582, est l'une des figures les plus curieuses de l'époque de la Pienaissance et de la Réforme. Dans ses premières années, il n'eut d'autre occupation que de garder les troupeaux. Placé ensuite chez un curé, qui lui montra à lire, il y fut si malheureux qu'il s'enfuit avec un de ses cousins plus âgé que lui, pour courir le monde et aller étudier aux écoles. Il existait alors en Allemagne une catégorie d'étudiants vagabonds et mendiants qu'on appelait les « bâchants *» ; ils allaient de ville en ville, demandant l'aumône, et ne se faisant pas scrupule de voler au besoin ; ils emmenaient avec eux des enfants qu'ils dressaient à la mendicité et qui, après avoir vécu pendant quelques années dans un état de domesticité, devenaient bâchants à leur tour. Le cousin de Thomas Platter était un bâchant; avec lui, 1 enfant parcourut la Suisse, l'Allemagne, la Hongrie, la Pologne, menant une existence peu édifiante et n'apprenant pas grand'chose. 11 finit par se séparer de son bâchant, et fut reçu à Schlestadt dans l'école de Jean Sapidus, qui lui enseigna le latin. Il se rendit ensuite à Zurich, et y suivit les leçons de Myconius; en même temps il apprit le métier de cordier. Il put alors, tout en fabriquant des cordes pour assurer sa subsistance, continuer ses études, et s'appliquer au grec et à l'hébreu. A Bâle, où il se fixa, il travailla quelques années de son métier, puis devint correcteur d'imprimerie,et, en 1541, fut nommé professeur de grec au gymnase de cette ville; il conserva ces fonctions jusqu'en 1578, époque où ses infirmités le forcèrent à prendre sa retraite. A l'âge de soixantetreize ans, il avait écrit son autobiographie, adressée à son fils aîné Félix. Cette autobiographie est un document très intéressant pour l'histoire des études au xvi"^ siècle; l'auteur y raconte avec une nnïveté charmante ses aventures et ses pérégrinations, et nous fait connaître dans tous ses détails la vie misérable des pauvres écoliers du temps. Connue depuis longtemps par des extraits et des traductions en allemand moderne, elle a été publiée pour la première fois dans son texte original en 1840, d'après le manuscrit autographe conservé à llâle [Thomas l lattev uid Félix Flatter, zxjcei Autobiographien. îierausgegeben ion D^ D. A. Fechter\ Ijâle, Seul und Masc, 1 vol. in-8). Il en a été publié à Genève, chez Fick, une traduction française.

PLUCHE (l'abbé). — L'abbé Pluche, l'auteur du Spectacle de la nature, a rendu un service incontestable en vulgarisant, au siècle passé, les premières notions des sciences naturehes. >e a Reims, en 1688, il se voua de bonne heure :\ l'enseignement public. Il était à vingt-deux ans professeur d'humanités au collège de sa vide natale, et parvint rapidement il la chaire de rhcto^ rique. Ordonné prôtr<-, il obtint de l'cvèquo de Laon la place de principal du collège de celle ville, mais fut forcé d'abandonner ses fonctions pour avoir refusé d'accnoter la bulle Lnigaiitus. Sur la le-

PLUGHE (L'ABBÉ)

2382 — PLUGHE (L'ABBÉ)

comniandation de Rollin, il fut alors appelé h Rouen, pour diriger l'éducation du fils de l'intendant de Normandie, Gasville, et, pendant son séjour dans cette ville, donna des leçons de physique au fils de lord Staff"oi'd. Revenu à Paris, il vécut quelque temps en donnant des leçons d'histoire et de géographie, puis renonça à l'enseignement pour se consacrer entièrement à la composition d'un ouvrage commencé à l'époque où il instruisait le jeune Stafïord, et qu'il lui destinait d'ailleurs, le Spectacle de la nature. On doit encore à l'abbé Pluche La Mécanique des langues et l'art de les enseigner (1735), où il s'élève contre les thèmes prématurés, l'emploi du latin moderne et la multiplicité des règles. L'abbé Pluche, qui s'est aussi occupé de méthodes de lecture, préconise le système « d'appellation et de non-épellation » de Port-Royal, et recommande l'usage de l'écran, sorte de carton percé d'un trou à travers lequel on fait paraître an fur et à mesure, puis ensemble, les différents éléments qu'on veut faire étudier à l'enfant.

Le Spectacle de la nature, qui fut publié à Paris, en 1732 (8 tomes en 9 volumes in-r2), renferme des notions de physique et d'histoire naturelle, la description des principaux procédés des arts mécaniques, et des dissertations sur quelques questions de morale. Le tome VI contient, entre autres sujets, une centaine de pages sur l'éducation. C'est cette partie de l'ouvrage que nous nous proposons d'examiner.

Disons d'abord que ce travail est surtout un recueil d'observations sur la manière dont étaient élevés les enfants à l'époque où le livre fut écrit, et de conseils aux parents. Si nous ajoutons que l'auteur était janséniste, on sera prévenu à la fois de l'austérité et de l'esprit religieux qui y dominent. Au début, on y trouve, à l'adresse des mères, la recommandation d'allaiter elles-mêmes leurs enfants, de leur donner le bon exemple, afin que les premières impressions de l'enfant le dirigent vers le bien. A mesure qu'il grandit, on doit l'habituer à aimer « les hommes qui, vivant autour de nous ou même fort loin de nous, travaillent efficacement à nous rendre heureux « ; ne pas invoquer immédiatement les motifs religieux pour exhorter à cette amitié ; surveiller et exercer les bonnes dispositions, « principalement la douceur et la charité » ; cultiver la raison, entretenir l'activité et fortifier le jugement, « surtout par des récits et des promenades » ; éviter de raconter des histoires effrayantes qui ébranlent quelquefois si profondément le cerveau ; veiller enfin à ce qu'en se développant, l'enfant acquière une démarche aisée et souple, un ton gracieux et une bonne prononciation, qualités physiques auxquelles l'auteur paraît attacher une importance exceptionnelle.

La suite des conseils de l'abbé Pluche sur l'éducation des enfants est présentée sous la forme de deux lettres adressées à l'auteur par un père de famille.

La première, qui traite de l'éducation des filles, reproche aux parents de ne s'occuper que du maintien à garder en société, sans donner un fonds suffisant de connaissances, ou de n'habituer qu'au travail manuel sans égards pour l'intelligence. La vraie éducation, pour la jeune fille, doit consister « à la mettre en état de se conduire et de pouvoir un jour gouverner les autres ». Le moyen le plus sûr et le plus prompt de lui donner cette éducation est l'étude de l'histoire, qu'on lui enseignera d'abord par des récits à sa portée et qu'elle apprendra ensuite seule dans les livres. < Une jeune demoiselle peut apprendre ainsi une infinité de faits qui portent avec eux leur moralité et leur instruction, et elle acqueiTUtrèsaisémcut la 5c/e«ce qu'il suffit, en

retenant la seule histoire de l'Evangile et de l'établissement de l'Eglise. » On lui formera uiui bibliothèque composée des deux livres précédents auxquels on ajoutera « le Catéchisme du diocèse, le Catéchisme de l'abbé Fleury, l'Histoire de l'Ancien Testament et les Mœurs des chrétiens ». Après « ce premier nécessaire auquel tout doit être subordonné », on s'occupera de lui apprendre à compter promptement et à écrire facilement, soit un récit d'histoire qu'elle aura entendu, soit une lettre à des parents ou à des fournisseurs sur des objets usuels de la vie domestique. On aura bien soin d'exiger un style simple et de ne louer « que les bonnes idées et non les finesses et les tours spirituels ». On persuadera à la jeune fille qu'il est aisé d'écrire « en n'applaudissant qu'aux passages qui n'ont coûté ni embarras, ni méditations et en paraissant s'occuper fort peu de ce qui est brillant». La première éducation de la jeune fille ayant été ainsi dirigée, on cherchera à étendre davantage ses connaissances, si elle montre dheureuses dispositions. L'étude la plus propre « à la rendre solide sans rien diminuer de sa gaîté » est encore celle de l'histoire, plus étendue et mieux dctaillée, étude qui lui fasse voir une suite intéressante et bien liée de tous les événements njcmorables et de toutes les révolutions qui sont arrivées de siècle en siècle jusqu'à nos jours, en unissant à ces faits l'inspection des lieux où ils se sont passés. On pourra lui faire aborder ensuite la mythologie, mais lorsqu'on sera sûr « qu'elle a acquis une juste idée de la religion, et pour lui montrer les objets pitoyables sur lesquels roulait la religion païenne », en ayant soin aussi « de bien dépêcher une étude si misérable ». Après l'avoir exercée encore à certains travaux manuels tels que la broderie, la tapisserie, la lingerie, etc., on pourra considérer soi> éducation cumme terminée et l'on songera à la marier.

La seconde lettre traite de l'éducation des garçons. L'abbé Pluche critique sévèrement l'éducation qu'on donnait à ceux de son temps, « éducation qui, n'ayant pour but que l'agrément extérieur, empoisonne la société ». On envoie son fils au collège pour suivre la mode, dit-il fort justement, et l'on considère le temps qu'il y passe, non les progrès qu'il y devrait faire. Il étudie un mauvais latin qu'il ne sait même jamais, il monte à cheval, apprend à danser et sort du collège dépourvu de bon sens et de jugement, mais bouffi d'orgueil. Il convient, dit l'auteur, « de le former le plus tôt possible à la politesse et aux bonnes manières », et de lui apprendre ensuite à lire en ^amusant, au moyen d'un instrument quelconque, le bureau typographique de Dumas *, par exemple. On peut même, ajoute-t-il, l'ame. ^:' en peu de temps par ce procédé « à lire Tlicbreu, le grec, le gothique et les écritures des différents siècles ». Lorsqu'il sera en état de lire seul les histoires composant sa petite bibliothèque (la même que pour la petite fille), qu'il pourra les raconter et dire ses impressions, on abordera l'étude de l'écriture, pour le début de laquelle l'auteur recommande le procédé du calque. Viendront ensuite l'étude du calcul, ayant pour objets les besoins ordinaires de la vie domestique, les exercices de construction avec « de petits morceaux de bois taillés en briques », et enfin les belles-lettres, « si le père remarque en son fils quelque finesse d'esprit oa quelque disposition à cette étude ». Nous ne suivrons pas l'auteur dans sa dissertation sur l'étude des langues mortes et de la philosophie, qui n'offre pour nous qu'un médiocre intérêt.

L'abbé Pluche est mort à la Varenne Saint- Maur en 1761. [S. Maire.]

Page 1