‹ Dictionnaire de pédagogie et d'instruction primaire, publié sous la direction de F. BuissonChapitre 271 sur 573 · PLUMES · texte numérisé non relu

PLUMES

PLUTAROUE

PLUMES. — La plume prise h l'aile des gros oiseaux est devenue, dans tout l'Occident, l'inslruniont ordinaire des écrivains vers le vi" siècle de l'ère chrétioiine. On sait que les Grecs et les nomait)S se servirent d'abord, pour écrire sur des tabieitcs, d'une sorte de poinçon appelé style. Los Orientaux employaient, pour écrire sur le parchemin et sur le papyrus, la canne [calamiis) ou le rosr-au {avwi'to), qu'ils taillaient à peu près comme nous taillons les plumes d'oie. C'est là ce qu'on peut voir pratiquer encore dans les écoles musulmanes de l'Algérie, où les jeunes élèves écrivent, au moyen de roseaux taillés, sur des tablettes de bois recouvertes d'une couche blanche.

Il était naturel que la tige ronde et creuse du roseau donnât aux peuples du Nord l'idée d'employer au môme usage le tube allongé que forme la plume de l'aile des grands oiseaux comme l'oie, le canard, le corbeau. Il fallait d'abord la débarrasser d'une sorte de suint, humeur grasse qui la tapisse à l'intérieur comme à l'extérieur et qui empêcherait à l'encre de couler. Pour cela on tenait la plume pendant quelque temps dans du sable fin chauffé à GO degrés : elle en sortait transparente, durcissait peu à peu, et prenait une couleur jaunâtre. Nos petits paysans, qui se servaient souvent des plumes des coqs et des poules de leur basse-cour, les dégraissaient dans les cendres chaudes.

Restait la taille de la plume. C'était le maître d'école et son sous-maître, quand il en avait un, qui devaient pratiquer cette opération pour la très grande partie des élèves : quelques-uns de ceux-ci seulement étaient pourvus d'un canif et préparaient eux-mêmes leur plume. On conçoit ce (|u'avait de latigant pour la vue cette obligation d'ajuster trente ou quarante becs de plume au commencement de chaque classe, et ce que cela amenait d'incidents de tout genre. Nous voyons encore le pauvre maître placé devant une fenêtre et autour de lui vingt mains levées ; la discipline était fort relâchée pendant qu'il avait les yeux fixés sur les becs de plume. Dans certaines écoles bien tenues, les élèves de chaque table plaçaient, à la fln de chaque classe, leurs plumes dans un cornet, et le maître les préparait en dehors des leçons : c'est ce que recommandait V Ecole paroissiale, manuel des petites écoles de Paris au XVII* siècle. La plume taillée n'allait pas toujours au gré de l'élève, elle crachait, elle était trop fendue, etc. ; il la rapportait au maître, qui s'impatientait bientôt de ces retouches de la première taille.

L'invention des plumes métalliques vint fort heureusement débarrasser les maîtres d'une tâche pénible et mettre à très bon marché l'instrument pour écrire. Ce fut, dit-on, l'Anglais Wyse qui, vers 1803, fabriqua les premières plumes d'acier. L'usage ne commença à s'en répandre que dans la période comprise entre J820 et 1830, et ce n'est même que vers 1840 qu'il pénétra dans les écoles primaires. A ce sujet, nous ferons remarquer que le premier emploi connu des plumes métalliques remonte aux solitaires et aux religieuses de Port-Royal, qui les taillaient dans du cuivre. Voici la note que nous trouvons dans Saïutfe-Beuve (Port-Royal, lll, p. 513) : « On doit à Port-Royal l'usage des plumes de métal qui ont fait gaguer bien du temps aux élèves et leur ont épargné bien des petites misères. Fontaine écrivait à la sœur Elisabeth-Agnès Le Féron, le 8 septembre 1G91 ; « Si je ne craignais d'être importun, je » vous demanderais si on taille encore des » plujnes de cuivre chez vous, et en ce cas je » prierais notre Révérende Mère de m'en donner » quelques-unes; ce serait une grande charité >' pour un petit peuple de la campagne où nous ' sommes, dont on veut bien prendie queloue

» soin. > Cet usage des plumes de cuivre d'ivait remonter au temps des Petites Ecoles. »

Il est curieux d'avoir à attribuer le premier usage des plumes métalliques à ceux-là mêmes qui réformèrent l'enseignement de la lecture. Ouoi qu'il en soit, les plumes de cuivre de P(.rt-Royal disparurent bientôt, et l'invention des plumes do fer appartient sans conteste aux Anglais. Cette industrie prit naiss^^nce à Rirmingham, et les noms de Cillott, Josiah Mason, Perry et Miichell sont devenus célèbres dans le monde entier. En Franco, elle a pénétré p;ir Bouloguesur-Mer, puis s'est étendue successivement à Paris et à Laigle. Les progrès ont été remarquables, et l'on est arrivé à pouvoir donner la grosse de plumes (douze douzaines j au prix de 16 à 20 centimes. (Voir dans le Magasin pittoresque, année 1869, p. 203, des détails très intéressants sur les procédés de fabrication des plumes d'acier.)

Il y a, sans doute, un choix judicieux à faire entre les divers genres de plumes métalliques : il faut éviter d'en prendre qui aient un bec trop eftiio, surtout pour les jeunes enfants; celles qui l'auraient peu flexible doivent être rejeiées aussi. Les plus employées sont les plumes dites à lance.

La substitution de la plume de fer à la plume d'oie ne s'est pas faite aussi promptement qu'on pourrait le croire. Les calligraphes, qui tenaient à former des pleins et des déliés, préféraient la plume doie, et beaucoup d'écrivains lui sont restés attachés jusqu'à leur dernier jour. Ce que l'on reproche surtout aux plumes de fer, c'est de se gâier promptement par l'action corrosive de l'encre. Pour combattre cet inconvénient, les fabricants ont eu recours au bleuissage, au bronzage et même à la dorure, mais sans beaucoup de succès. La nature des encres y est sans doute pour beaucoup aujourd'hui.

Il n'est pas d'instituteur qui veuille ramener dans son école l'usage des plumes d'oie et se remettre à les tailler. Il leur suffit d'y avoir recours pour faire de la bâtarde ou de la ronde, car les plumes d'acier que l'on prépare pour ces deux genres sont loin de valoir une plume d'oie bien taillée.

Nous ne signalerons que comme une invention curieuse, sans emploi dans les écoles, la plume électrique d'Edison, qui sert à copier des dessins, de la musique, etc. On en trouvera la description dans le journal La Nature (année 1878, tome I, page 324). [B. Berger.]

PLL'TARQUE. — PlutarquB est né en Béotie, à Chéronée. Son bisaïeul s'appelait Nicarque, son aïeul Lamprias; il parle souvent de son père, mais sans le désigner par son nom. Il avait deux frères : Timon et Lamprias. Parmi ses maîtres, il nomme le médecin Onésicrate, un rhéteur Emilianus et le philosophe Ammonius. Il étudiait les mathématiques à Athènes sous la direction d'Ammonius, l'année où Néron visita le temple de Delphes. Ses relations d'études, de fonctions et d'amitié le conduisirent dans la plupart des villes de la Grèce, à Alexandrie et peut-être à Sardes. Athènes lui avait conféré le droit de cité. 11 lit plusieurs voyages en Italie et séjourna à diverses reprises à Rome, où il tint école et rassembla les matériaux do ses Vies /.^ralièles. C'est à Chéronée qu'il se maria. Il avait épousé une femme d'une famille honorable, Timoxène, qui lui donna cinq enfants : quatre fils, Soclarus, Antobule, Plutarque, Chéron, et une fille qu'il perdit en bas âge ainsi que le dernier de ses fils. Envoyé, tout jeune encore, en mission auprès du proconsul d'illyrie, il fut aussi chargé, pendant ses séjours en Italie, do suivie les intérêts de sa ville natale. A Chéronée même, il commença par remplir un obscur emploi de police municipale, puis

PLUTARQUE

PLUTARQUE

il devint archonte. Enfin, pendant plusieurs pythiades, il exerça près du temple de Delphes les fonctions de grand-prêtre d'Apollon.

Tels sont, dans leur brève simplicité, les renseignements sans lien ni date que Plutarque nous fournit sur les circonstances de sa vie, et aucun écrivain, grec ou latin, n'a fait pour lui ce qu'il avait fait pour tant d'autres : le biographe de l'antiquité n'a pas de biographie.

On en a profité pour lui créer une légende. Vers le milieu du moyen âge, deux compilateurs en renom, (ieorges le Syncelle et Suidas, alléguèrent que, dans sa vieillesse, Plutarque, élevé au consulat, avait été investi par Trajan d'un souverain pouvoir sur les magistrats de l'IUyrie et sur la Grèce. Deux cents ans plus tard, Jean de Salisbury, rapportant comme un fait avéré que Plutarque avait été le précepteur de Trajan, donnait tout au long l'analyse d'une Institution dictée par le maître à son élève en la faisant précéder d'une lettre dans laquelle le philosophe félicitait le prince de son élévation à l'empire. Fondée sur des textes sans authenticité et sur des allégations sans preuves, respectée plutôt que défendue par ceux-là mêmes qui se faisaient une religion de la maintenir, cette tradition ne résiste pas à l'examen, et tous les sentiments de Plutarque y répugnent. Tandis que les philosophes, ses contemporains, se vaiîtent d'avoir répandu dans l'univers les conseils de leur sagesse, son honneur, à ses propres yeux, c'est d'avoir rempli à Chéronée les plus modestes emplois durant de longues années : il a voulu vivre et mourir dans sa « petite patrie ».

Son œuvre est supérieure à sa vie et son esprit supérieur à son œuvre. Si le titre de philosophe suppose nécessairement une certaine puissance métaphysique, nul n'y saurait moins prétendre que le moraliste de Chéronée ; Plutarque n'a point le goût des hautes spéculations : considérant les passions dans leurs effets, tel le spectacle du monde et de l'histoire lui découvre le jeu mobile du cœur humain, tel il l'étudié pour en tirer le sujet d'une leçon : l'observation de la vie est son point de départ, l'application à la vie, son but. Mais si l'analyse savante et fine des ressorts de l'âme, si la connaissance exacte de la discipline qui en règle les mouvements sont du domaine de la philosophie, Plutarque mérite le nom de philosophe, et il en est peu qui l'aient honoré plus que lui. Observateur sagace, psychologue délicat et ferme, — bien que nulle part, à proprement parler, il ne traite de psychologie, — il a, par excellence, le tempérament et l'autorité du moraliste. Aussi voyons-nous que, dès l'origine, tous ses ouvrages ont été réunis sous le titre commun (ÏŒuvres morales. Les Vie^ parallèles n'en sont que la suite et le couronnement. Plutarque n'écrit pas pour prouver ou pour peindre; la vérité historique n'est pas l'objet qu'il se propose : l'histoire n'est pour lui qu'une école de mœurs.

C'est l'avantage de la morale pratique de ne point faire acception de sectes. Comme les plus grands de ses contemporains, Plutarque reprend volontiers son bien où il le trouve. Platon est son maître. Il professe sa doctrine, il la défend contre les stoïciens et les épicuriens. Toutefois, ne se refusant, suivant la maxime de l'Académie, à aucune opinion autorisée par la vraisemblance, il reçoit et comprend dans son enseignement tout ce qii'avant lui la sagesse grecque avait mis en lumière de vérités utiles. Suivant le mot ingénieux d'un poète, si sa morale a pour père Esprit pratique ou Usage, Mémoire est sa mère. Mais on peut s'abandonner sans crainte au large courant de ses discours : il a sa direction et son but. S'il emprunte à tout le monde, il s'approprie tout ce

qu'il emprunte : mythologie, poésie, histoire, il transforme et fond dans sa doctrine les matériaux de toutes provenances que lui fournissent ses souvenirs.

Envisagée dans son ensemble, sa doctrine a trop exclusivement en vue le perfectionnement de l'individu. On voudrait aussi que le pur esprit de conduite y tînt moins de place, et que sur les grands problèmes de la destinée humaine, le travail de la pensée personnelle s'y montrât plus ferme. Mais cette morale, insuffisante et courte, n'en constitue pas riioins un trésor de sagesse incomparable. Etudiant l'homme, non d'après un idéal préconçu, mais d'après la réalité ondoyante et diverse de la nature, profondément pénétré de la nécessité de la coexistence des trois forces à la fois solidaires et distinctes qui forment l'unité vivante de l'âme, — intelligence, sensibilité, volonté, — ne proscrivant pas les passions, s'en remettant, pour les discipliner, à l'habitude, c'est-àdire à l'effort persévérant de la volonté réglée par la raison, s'appuyant particulièrement sur l'exemple comme sur l'élément d'éducation le plus général et le plus saisissant, Plutarque fait dn la pratique de la vertu le plus accessible en même temps que le plus digne et le plus sûr des moyens de bonheur. Si l'objet qu'il se propose est moins « raffinement que l'assagissement des esprits », comme dit Montaigne, il ne manque ni d'élévation ni de force; il a plus d'une fois suscité les grandes vertus ; et, dans la sphère plus humble des vertus de tous les jours, la morale universelle n'a pas trouvé d'interprète plus judicieux. On peut dire de ses préceptes ce qu'il disait des discours de Phocion : « Ils sont trempés dans le bon sens. »

Le talent de l'écrivain achève l'effet de la doctrine; Plutarque a commencé par exercer le métier de sophiste, et l'on ne fréquente pas impunément l'école. Il n'a pas de composition régulière, il abuse des images, des citations et des exemples; sa langue manque de pureté. Mais il a son art à lui, l'art, toujours intéressant, d'une âme sincère. Partout où son imagination est émue d'un digne objet, nul n'en a égalé la magie. Son style se prête tour à tour avec le même bonheur aux sujets les plus différents; il vivifie tout ce qu'il touche. « La philosophie, disait Voltaire, se compose de choses que tout le monde sait et de choses que personne ne saura jamais. » Plutarque donne du prix aux choses que tout le monde sait par l'agrément de l'expression. Sur les observations les plus vulgaires, il répand le charme qu'il décrit si bien, quand il parle du doux éclat dont les rayons du soleil naissant revêtent les plus tristes aspects de la nature. Comme les grands hommes qu'il introduit à notre foyer, il devient lui-même, par sa familiarité engageante, un hôte et un ami . Ce qu'on serait tenté parfois de contester à son jugement étroit, on l'accorde à sa bonne grâce. La place qu'il a gagnée par la rectitude de sa raison, l'attrait de son commerce la lui conserve.

Ainsi s'explique sa renommée, sans qu'il soit besoin de lui prêter l'importance d'un rôle politique qu'il n'a pas pu et qu'il n'eût jamais voulu jouer. C'est assez pour sa gloire d'avoir rempli de son esprit, de son imagination, de son cœur, l'esprit de Montaigne, le cœur de Rollin, l'imagination de Rousseau. Par eux autant que par luimôme, il a travaillé à l'éducation de la France et, avec elle, à l'éducation du monde entier.

Pour lui, il avait placé ailleurs le but de sa modeste ambition. Les leçons dont le monde a profité, c'est à son pays qu'il les avait réservées. Attaché à tous les glorieux souvenirs de la Grèce, Plutarque eût voulu faire refleurir, dans les mœurs, dans les institutions, dans les croyances, l'esprit de l'antique tradition.

PLUTARQUE

PLUTARQUE

Celte fidélité à la tradition est l'explication des er. ours môlées à ses idées, si justes d'ordinaire et si délicates, sur les devoirs et les afiectionsde la vie domestique. Aucun philosophe grec ou latin n'a parlé de la famille avec plus de charme. Il en élargit le cercle : il y donne à la femme un rôle plein de grâce et de dignité: il y fait entrer les esclaves ci jusqu'aux animaux. Mais cette place qu il accorde aux esclaves est une place de sympathie toute personnelle, et, sur ce grand problème de la fraternité humaine si généreusement agité par la philosophie stoïcienne de son temps, il en reste aux principes d'Aristote et de Platon.

Le respect de la tradition l'inspire mieux en politique. Par-dessus les passions de la petite ville, qu'il dépeint avec finesse, un autre intérêt le touche. Jouissant avec une reconnaissance sincère des bienfaits de la paix romaine, étranger à tout esprit de faction et de violence, mais sentant les dangers de l'oppression dissolvante de l'administration impériale, il adjure ses concitoyens d'user de leurs droits dans le cadre des libertés municipales qui leur sont laissées ; et il ne tint pas à lui qu'une plus saine intelligence de leurs mutuels devoirs n'arrêtât les maîtres et les sujets sur le penchant d'une ruine commune.

C'est dans le même esprit que sont conçus ses traités de morale religieuse. Frapper du même coup la superstition et l'athéisme, rendre un sens raisonnable et un pieux attrait aux pratiques du paganisme, en relevant au-dessus des autels purifiés de l'Olympe d'Homère l'image du dieu dé Platon : tel est le rêve (ju'il caresse.

Ajoutons que ce respect de la tradition qu'il proless'', il donne l'exemple de le praiitjuer. « Socrate, dit Xénophon, aimait encore mieux définir la justice par ses actions que par ses discours. » Plutarque a droit au même témoignage. Partout, dans la famille, dans la cité, dans le temple, il est le premier à observer les devoirs qu'il prescrit. Il élève ses enfants comme il a été lui-même élevé; il donne à sa ville natale le meilleur de ses forces, de son activité, de son âme; il meurt grand-prêtre d'Apollon : sa vie est le coramenluire louchant de ses écrits.

On l'a souvent opposé à Lucien ". Le contraste achève en effet de faire comprendre l'esprit de sa morale. L'année que ses biographies assignent communément à sa mort est celle-là même où Lucien est né ; et il semble qu'il se soit écoulé entre eux plusieurs siècles de controverse et de Cx-itique. Mythologie, histoire, philosophie, religion, Lucien, comme Plutarque, traite les sujets les plus divers; mais tous les souvenirs, tous les restes de ce monde que Plutarque travaille respectueusement à relever, Lucien les mine sourdement et les précipite. Le souffle d'un esprit nouveau anime les écrits du satirique de Samosate ; l'âme de l'antiquité respire dans les ouvrages dii sage de Chéronce; il est le défenseur, tout ensemble candide et résolu, parfois volontairement aveugle, du passé.

Dans un traité compris parmi ses œuvres, les sept sages de la Grèce se trouvent, par un ingénieux anachronisme, réunis à Corintho autour de Périandre. Le repas est simple et frugal : les convives sont assis sans distinction ni rang; des lemmes ont place à la table. La religion, la politique, la famille fournissent les matières de l'entretien. De la discussion d'une maxime philosophique, on passe à l'explication d'une énigme, de lenigme au conte, non sans s'arrêter, chemin faisant, à quelque sophisme. Apollon, Homère, Platon, Euripide sont tour à tour appelés en témoignage; la parole passe avec la coupe. Le roi du festin s'est cfl"acé, ou plutôt le roi du festin, c'est l'auteur qui, d'un air demi-grave, demi-souriant, met doucement les convives aux prises et dirige |

le chœur. Que Plutarque soit lui-même l'auteur de ce traité ou qu'il faille l'attribuer, comme il est plus vraisemblable, à l'un de ses disciples, — qui, avec plus de bonne volonté que du talent, aura entrepris de replacer le maître parmi ses pairs, — c'est ainsi que le moraliste de Chéronée nous apparaît, sur la limite extrôipe du moudc antique : il est le dernier, le plus aimable et le plus grand des Sages de la Grèce.

On peut dire que l'éducation a été l'objet de sa vie entière a été consacrée à l'éducation. Toutefois, quelques-uns de ses écrits en portent plus particulièrement le caractère et le titre.

L'usage a même prévalu longtemps de placer en tête de ses œuvres morales un traité sur ï Éducation des enfants, qui, selon toutes les vraisemblances, ne lui appartient pas. Ce n'est pas que ce traité .soit tout à fait sans valeur. Les observations sensées, les idées pratiques n'y manquent point. Le pastiche d'ailleurs est assez habile. L'auteur connaissait Plutarque, le fond de sa doctrine, le toui de son esprit, les procédés de sa méthode. Toutefois on s'explique avec peine que des savants tels que Xylander, H. Estienne, Fabricius et Heussinger aient pu s'y méprendre. Leurs arguments ont été péremptoirement réfutés par Wyttenbach. Fond et forme de l'opuscule, Wyttenbach a tout passé au crible d'une minutieuse critique, et il n'y a plus à revenir sur les questions techniques de composition et de grammaire qu'il a examinées. Les questions techniques mises à part, ni l'étendue démesurée du traité, qui embrasse dans son ensemble la vie de l'enfant depuis le jour où il a ouvert les yeux à la lumière jusqu'à celui où il prend place parmi les hommes, ni la sécheresse didactique des préceptes, ni l'esprit, plus latin que grec et moins latin que moderne, des considérations sur lesquelles ces préceptes sont appuyés, ne sont conformes aux habitudes de composition du sage de Chéronée, à sa diffusion si agréablement nourrie, à sa bonhomie fine, à son génie tout imprégné des traditions de la Grèce; les qualités et les défauts de Plutarque ont une autre saveur.

Qu'il nous suffise donc de rappeler ce traité pour mémoire, et de signaler, dans le travail de l'auteur, les réflexions préliminaires sur les principes fondamentaux de toute éducation; les observations sur les soins (jue la mère doit à l'enfant, sur le choix des domestiques commis à sa garde, et sur la nécessité de mener de front la double éducation du corps et de l'esprit; enfin, les conseils sur la conduite à tenir à l'égard du jeune homme, qu'il ne faut ni soumettre à un joug trop pesant, ni afi'ranchir d'une tutelle nécessaire, et sur l'obligation pour les pères de donner l'exemple des vertus qu'ils recommandent.

Les traités sur la M'inière d'entendre les poètes^ sur la Manière d'écouter et sur les Moyens de connnitre les progrès qu'on fait dans la vertu, adressés tous trois à des jeunes gens, ou faits pour des jeunes gens, voilà les sources où il faut chercher les idées de Plutarque en matière d'éducation.

C'est à partir de l'adolescence que les enfants appartenaient à l'école proprement dite, et dès lors la philosophie, la phiK)Sophie morale surtout, était le sujet de leurs études. Toutefois, on aurait craint « d'éblouir des esprits encore novices ei tout imbus des préjugés des mères, des nourrices et des pédagogues, en les exposant, dès labord, an pur éclat des maximes de la philosophie ». On s'attachait donc, dans la dernière période de l'enfance, à leur présenter u!ie « lumière entremêlée d'ombre qui les préparât à fixer sans trouble le grand jour de la vérité » ; on les initiait à l'étudG des maîtres de la pensée par l'étude des maiircs de l'imagination ; on les conduisait par les chemins « doux fleurants » de la poésie aux temples austères do la sagesse.

PLUTARQUE

PLUTARQUE

Prenant son élève à ce passage de l'enfance à la jeunesse, Plutarque le suit pas à pas dans le développement de son adolescence, et comme toujours, il ne s'épargne pas aux prescriptions. Il lui enseigne, par le menu, quel profit il peut tirer de la lecture des poètes, quelles dispositions il convient d'apporter aux cours publics de morale, comment il doit chercher à se rendre compte luimôme de ses progrès. Nous ne pouvons entrer dans l'analyse détaillée de ces préceptes; nous voudrions seulement marquer les traits essentiels de la méthode.

Les maîtres de la jeunesse n'étaient pas sans défiance au sujet des idées que la poésie éveille dans une imagination naissante, des troubles qu'elle excite dans un cœur inexpérimenté, Plutarque ne méconnaît pas ce danger. Les jeunes gens, il le sait, ne sont, en général, que trop disposés à préférer aux écrits des philosophes sur la nature de l'âme, les fables d'Esope et les histoires merveilleuses d'Héraclide et d'Ariston, Mais l'abus des œuvres d'imagination doit-il en faire proscrire l'usage? Faut-il, comme Ulysse fit à ses compagnons pour passer devant les rochers des Sirènes, boucher les oreilles des jeunes gens et les forcer de fuir à toutes rames les parages de la poésie? — « Non, répond le moraliste avec un remarquable esprit de mesure, le fils de Dryas, le sévère Lycurgue, ne donna pas une preuve de sagesse, le jour où, pour réprimer les désordres de ses sujets qui s'adonnaient à l'ivresse, il commanda d'arracher les vignes dans toute l'étendue de ses Etats; il n'avait qu'à rapprocher l'eau des sources pour ramener à la raison le dieu de la folie, comme dit Platon, par la main d'un autre dieu, le dieu de la sobriété. Le mélange de l'eau ôte au vin ce qu'il a de dangereux, sans lui enlever ce qu'il a de salutaire. Gardons-nous donc d'aller détruire la poésie, cette vigne féconde plantée par la main des Muses. Là où la fable s'épanouit avec une confiance présomptueuse, réprimons cette exubérance; mais partout où la douceur attrayante de la fiction ne doit pas être sans fruit, bornons-nous à corriger ce qu'elle aurait de dangereux en y introduisant la philosophie et le mélange de ses leçons; enchaînons la raison des jeunes gens à des principes qui les empêchent de se laisser entraîner dans l'abîme par la voix des Sirènes. »

Or, ces principes que Plutarque expose avec une agréable variété d'exemples peuvent être ramenés à trois. Se rappeler qu'il n'y a pas de poésie sans fiction, et par suite qu'il ne faut pas s'abandonner sans réserve aux émotions que la poésie produit; ne pas oublier que le vice, comme la vertu, est du domaine des poètes, de même que le laid est, comme le beau, le domaine des peintres; songer dès lors qu'il faut chercher dans les pointures de la poésie, non une leçon, mais seulement l'exactitude de la ressemblance; comprendre enfin que le sens des mots est souvent modifié par la nature des situations, et que les sentiments ne valent que par l'usage qu'en lait le poète : telles sont les règles qu'il propose. Un mot les résume: contre les entraînements de l'imagination, il veut qu'on en appelle aux lumières et aux conseils de la réflexion.

L'âge venu de fréquenter les cours publics de morale, il ne se contente plus pour le jeune homme des réflexions provoquées par le commentaire d'un auteur étudié à l'école dans une lecture commune. Il commence à livrer son élè*'e à luimême. Mais, proportionnant la responsabilité qu'il lui impose à la liberté qu'il lui laisse, il ne l'affranchit des exigences d'une tutelle étrangère que pour le soumettre au joug non moins impérieux de la raison. Il ne l'abandonne pas d'ailleurs à ses propres forces; il l'invite à s'entretenir chaque jour avec le philosophe dont il suit les cours,

pour lui confier ses défaillances, pour lui demander ses avis. En même temps, il exige qu'au sortir de chaque leçon, il achève, par un sincère retour sur lui-même, le travail qu'a commencé la parole du maître. «Que penserait-on, dit-il, d'un homme qui, allant chercher le feu chez son voisin et trouvant l'âtre garni, y resterait à se chaufl'er, sans plus songer à retourner dans sa propre maison ? Telle est l'image du jeune homme qui, s'en tenant au plaisir de suivre les cours d'un philosophe, croirait assez faire en demeurant tranquillement assis auprès de lui ; il pourrait retirer de ces entreliens une apparence de savoir, semblable à la rougeur dont le feu nous colore ; mais la chaleur intérieure de la sagesse ne détruirait pas la rouille et les ténèbres de son âme. » Il faut qu'il médite les idées qu'il aentendu exposer, qu il s'en pénètre, qu'il se les approprie. L'effort personnel est le premier degré de la sagesse.

Enfin, convaincu que, contrairement aux paradoxes des stoïciens, l'homme ne se transforme pas miraculeusement en un jour et à son insu, mais que la vertu est le prix de la lutte persévérante, et que l'âme a la conscience du moindre de ses progrès, Plutarque analyse un à un, à son élève, les symptômes qui peuvent lui donner le sentiment de son amélioration. Le chemin de la sagesse lui paraît-il moins rude? Après avoir été un moment écarté de l'étude par un établissement, un voyage, une amitié, un service public, éprouvet-il le pressant besoin d'y revenir? trouve-t-il en lui la force de résister à ceux qui viennent lui dire avec affectation que tel jouit, à la cour, de la plus haute fortune, qu'il a fait un mariage opulent, qu'il a paru dans la place publique, suivi d'une nombreuse escorte, pour y prendre possession d'une charge ou pour y plaider une affaire importante ? Commence-t-il, dans ses lectures, à s'attacher au fond des choses et à tirer des livres d'histoire ou de poésie ce qui peut contribuer à l'apaisement des passions ? l'habitude de réfléchir lui a-t-elle appris à saisir promptement dans tout ce qu'il voit un exemple de vice ou de vertu ? Qu'il ait confiance et prenne courage : c'est un progrès. Ce sera un progrès plus sérieux encore, d'en être arrivé à ne plus prendre la parole dans les cours par esprit d'entêtement, pour le plaisir de discuter, ou par amour-propre, dans le but de briller, à parler en présence d'une assemblée plus ou moins nombreuse, sans concevoir de honte ni se préoccuper des applaudissements; à recevoir les critiques aussi tranquillement que les éloges ; à ne chercher le prix de la vertu que dans la jouissance d'une bonne conscience ; à s'avouer ses fantes à soi-même et aies confesser sincèrement à un directeur éclairé. Il aura fait un nouveau pas, quand ses songes mêmes ne lui présenteront plus que des images pures; quand, examinant l'état de ses passions, il reconnaîtra que les bonnes ont pris l'avantage sur les mauvaises, et que la raison les règle toutes; quand l'exemple des gens de bien excitera en lui un sentiment d'émulation; quand il se plaira à les consulter au fond de son cœur et à se les représenter comme des témoins vivants de sa conduite; quand il recherchera leur commerce et mettra son bonheur à les laisser pénétrer dans tous les détails de sa vie; quand enfin, privé du père et du maître qui l'ont élevé, sa plus douce pensée sera de regretter qu'ils ne soient plus là pour jouir du spectacle de leur œuvre. Mats, où il pourra se rendre le témoignage qu'il touche presque au but, c'est lorsqu'il sera devenu plus difficile pour lui-même que tout le monde. Trop éclairé pour proposer à son élève un idéal de sagesse irréalisaable, Plutarque s'attache cependant à lui inspirer le goût de la perfection : « Celui qui désespère de jamais devenir riche, dit- il, compte pour rien les petites dépenses, parce que

POESIE

POESIE

los cparpînes qu'il pourrait faire n'en vaudraient pas la peine ; mais quand on a l'espérance d'arriver tôt ou tard à la fortune, plus on sent qu'on en approche, plus on amasse. Aussi vcille-t-on sur ses Jautes avec d'autant plus de rigueur, qu'on est près de n'en plus commettre... Pour un mur de clôture, on emploie indifféremment le premier bois venu, les pierres les plus communes et jusqu'à des débris de couronnes funéraires. Tels les gens vicieux construisent leur existence d'actions de toute espèce. Mais ceux qui ont établi sur une base d'or les fondements de leur vie, semblables à dos architectes qui bâtissent un temple ou un palais, ceux-là n'admettent rien au hasard dans leur édifice : ils dirigent, ils disposent tout suivant la règle de la droite raison, estimant, à juste titre, comme l'artiste Polyclète, que la partie la plus difficile, la plus délicate à faire dans la statue, ce sont les ongles. »

L'ensemble de ces préceptes nous offre donc, on le voit, un traité complet d'éducation morale, dans la plus grave et la plus large acception du mot. Respectant l'œuvre de la nature, mettant à profit avec mesure toutes les forces de l'intelligence des jeunes gens, prévenant les écarts de l'imagination par les conseils de la réflexion, provoquant son élève, dès qu'il est en âge, à l'effort personnel, l'encourageant par la satisfaction du progrès accompli, l'excitant par la perspective et l'ambition d'une amélioration nouvelle, toujours prêt h lui apporter son aide et l'invitant à la lui demander, mais retirant graduellement sa main, Plutarque arrive peu à peu à établir le jeune homme en possession de soi-même et à lui remettre la direction de sa vie.

Sous cette tutelle discrètement prolongée, le jf'unc homme a atteint en effet l'âge de la première maturité. Il a quitté le toit domestique. Le plus souvent, suivant les lois de la nature, le vide s'est fait au-dossus de sa tête. Il est devenu chef de famille, et son tour est arrivé de rendre à d'autres los soins qu'il a reçus.

Tel est l'ensemble des préceptes de Plutarque sur l'éducation. Un père de l'Église, saint Basile, repassant sur ses traces, a pu rajeunir la vertu de ses conseils sur la lecture des œuvres d'imagination ; il n'en a fait oublier ni l'esprit judicieux, ni le charme; le brillant interprète de la morale cvangélique n'a trouvé que des fleurs à glaner dans le champ moissonné par le moraliste païen. Môme sous les fausses couleurs données à son génie par l'auteur apocryphe du Traité de l'édiication des enfants, Plutarque, du seizième au dixhuitième siècle, de Montaigne à Rousseau, a régné en maître dans les écoles, et aujourd'hui encore ne voudrait-on pas voir gravée sur les murs de nos classes cette maxime qui est, pour ainsi dire, l'âme de sa méthode : « L'intelligence des jeunes gens n'est pas un vase qu'il s'agisse de remplir, c'est un foyer qu'il faut échauffer ? » Nul surtout ne nous paraît avoir mis plus heureusement en lumière ces deux vérités fondamentales, trop souvent oubliées : d'une part, que l'œuvre de l'éducation embrassée dans son ensemble est avant tout une œuvre morale, qui, par l'esprit, doit arriver au cœur ; d'autre part, que le temps et l'effort personnel ensontl'un l'élément nécessaire, l'autre, ia condition indispensable. [Gréard.]

rOESIE. — On trouvera dans la II^ Pautie de ce Dictionnaire, aux articles correspondants, tout ce qui concerne la nature et l'histoire des genres divers de poésie, ainsi que les règles de la versification ou du langage poétique. iNous n'aurons k nous occuper ici que des rapports de la poésie avec 1 éducation.

La poésie a-telle droit de figurer dans l'éducation, en particulier dans l'éducation primaire, et

plus particulièrement dans l'éducation populaire? Y a-t-elle sa place marquée, distincte, circonscrite, comme telle autre matière de simple instruction, comme l'histoire, la géographie ou 1'. rithméiique' Ou bien est-elle objet d'éducation générale, comme la morale, comme la religion; et, à ce titre, tout en occupant une certaine place dans l'emploi du temps, doit-elle être plutôt répandue dans tout l'enseignement et le pénétrer d'un certain esprit?

On répondra sans peine à ces questions si l'on cherche d'abord à se rendre compte de ce qu'est la poésie elle-même en son fond intime. Elle n'est une langue spéciale, la langue des vers, avec ses figures nombreuses et hardies, ses inversions et ses termes particuliers, avec sa mesure et son rythme, que parce qu'elle est d'abord un sentiment, un état d'esprit particulier, lequel trouve habituellement son expression naturelle dans cette sorte de langage surnaturel que tous les peuples ont connu et qu'ils ont distingué de la vulgaire prose. La poésie n'est donc pas un langage plus beau que les autres, plus brillant, plus élégant, dont on serait convenu do faire usage pour de certains objets, et pour ainsi dire en de certains jours de fête : c'est un état d'âme essentiellement humain, le plus naturel, le plus humain de tous les sentiments, par conséquent le plus universel. C'est l'émotion que chacun de nous, à son jour, à son heure, ressent en présence du secret des choses, de l'idée ou de l'âme cachée en tout ce qui vit, et qui le fait être et vivre ; devant la fleur opulente, l'humble graminée, le rayon qui tremble au crépuscule sur les blés verdoyants, la lumière matinale, le ruisseau qui coule solitaire, la petite branche qui se balance au vent ; et aussi devant le mystère de l'enfant qui ouvre ses yeux charmés h la vie ou qui s'éteint prématurément, étonné d'être si mal accueilli dans ce monde ; de la destinée humaine, si brève et semée de tant de contradictions ; de la destinée des civilisations et des religions qui naissent, vivent, croyant à. leur éternité, allaitent des peuples à leur féconde mamelle, et disparaissent ensuite pour toujours; de l'humanité qui, portée sur sa planète aussi éphémère que les autres astres, poursuit sa marche vers un but inconnu; enfin de l'univers même, dont la poésie, devançant de son pas hardi la science circonspecte et rejoignant la religion, entrevoit l'unité vivante et intelligente.

Mais dire tout cela, c'est encore, nous le confessons, ne rien dire; c'est décrire les abords du temple sans pénétrer au sanctuaire. Qui se flatterait de définir la poésie? Celui-là seul le pourrait qui définirait le secret de l'homme, de sa nature, de sa destinée, de ses rapports avec tous les êtres et avec leur principe commun. Car elle est, au fond, l'homme même, l'homme véritable, dans son élan le plus naïf vers les choses et dans son repliement le plus spontané sur lui-même. Le poète ne prête d'autre vie aux choses que sa propre vie; c'est l'imago de lui-même, mais une image animée, vivante, qu'il projette, qu'il cherche en tout; la poésie est essentiellement un acte de foi à l'esprit, à l'esprit présent en toutes choses, à l'harmonie de la nature et de l'homme, et h l'harmonie de l'un et de l'autre avec le principe universel de la vie.

Et non contente d'apercevoir ou de soupçonner le dedans des choses, leur sens caché, qui échappe à l'œil du vulgaire comme au regard attentif du savant, non contente de croire, sans la voir, ;\ cette réalité, elle l'aime, elle s'unit à elle. Dans le sentiment poétique le plus familier comme dans le plus sublime, ce n'est pas notre seule intelligence qui se met en mouvement : c'est notre âme même avec toutes ses puissances spontanées ; elle est tout nous-môme ; elle est, oserions-nous dire, plus que nous, eu ce qu'elle jaillit de cet arrière-fond

POESIE

POESIE

intime de sontiments par où l'individu, limité de toutes parts, tient à l'ordre universel ; en ce qu'elle exprime ainsi, non pas notre pauvre être du moment, celui que le vulgaire connaît, mais notre être véritable, dont celui-là n'est qu'une ombre, et qui échappe sans cesse à notre prise.

La science voit les choses tout autrement : elle étudie, en même temps que leur aspect extérieur, leurs conditions d'existence ; elle décompose, mesure, pèse, recompose; tandis que la poésie voit d'un coup d oeil direct et d'ensemble, et, comme on dit en langage d'école, d'un regard synthétique, la science voit analytiqueraent. Autres sont les habitudes d'esprit que donne la culture poétique, le commerce assidu avec la poésie, autres celles que donne la culture scientifique. Mais les unes ne sont pas moins nécessaires que les autres h la santé spirituelle. On accordera sans peine que l'homme, réduit à considérer les choses de la nature, de l'histoire, de l'humanité par leur côté poétique seul, serait impropre à l'action et comme un étranger égaré dans la vie. Il est également viai que l'action, la science, l'art, n'ont qu'une portée médiocre, ils ne s'élèvent pas bien haut, ils sont frappes d'une secrète impuissance, d'une sorte de « difficulté d'être et de vivre », si la poésie ne les anime intérieurement de sa flamme; si à la curiosité vulgaire ou aux meilleures ambitions pratiques ils ne joignent ce sentiment du merveil- Îhux des choses, du mystérieux dans les êtres, dans la destinée, dans l'univers, qui échauffe l'intcîliigence et la volonté, qui double l'énergie et rontretient, qui par delà le but atteint ou clairement découvert en montre un autre qui se dérobe et qui est la raison des précédents, qui met de l'intérêt dans la plus simple recherche, dans l'étude de l'existence la plus humble, parce qu'il y fait apparaître, comme dans un dernier fond, l'infini même. Que ce sentiment vienne à s'affaiblir ou à s'éteindre chez un peuple, l'étude et l'art en seront, sans qu'il y paraisse d'abord, atteints à la racine ; toute activité perdra de sa grandeur ; la perfection des méthodes, la puissance des mécanismes intellectuels, l'entraînement de la vie, les nécessités politiques et économiques suffiront quelque temps à déguiser la décadence : mais le fleuve, qui coule encore sous nos yeux, est tari ou appauvri à sa source.

Nul n'a peut-être, de nos jours, mieux senti et mieux dit que Vinet à quel point la poésie, loin d'être une chimère, est la vérité, l'homme même {Etudes morales; De l'avenir de la poésie] V. sa Chrestomathie, III, 435) :

« La poésie ne peut mourir : telle est la foi de l'auteur (Lamartine), c'est aussi la nôtre. La poésie est inhérente à l'âme humaine; elle en est un des éléments nécessaires, indestructibles.

» Poésie! poésie! Le plus vain de tous les mots ou le plus profond, la plus frivole de toutes les choses ou la plus sérieuse! Il me semble que c'est d'aujourd'hui que je comprends tout ce que tu peux être. Arrivé à cette époque de la vie où pour t?nt d'hommes la poésie a cessé d'exister, je te sens plus voisine de moi, plus puissante sur ma vie, plus positive dans ma pensée que tu ne l'as jamais été. Je ne te confonds point avec ta vaine image; et telle que je te conçois, tu m'apparais comme la plus complète personnification de l'humanité, comme son vivant résumé; tu dis tout ce qu'elle e?t, ou plutôt tu es tout ce qu'elle est; tu en es la dernière et la plus infime expression; au-dessus, au-dessous de toi, il n'y a rien ; tu es la vérité des choses dont la prose n'est que le déguisement; tu en renfermes le secret que tu trains sans le connaître. »

Si le témoignage que l'on vient de lire d'un

homme considérable à la fois comme moraliste et comme critique littéraire n'est pas vide de sens, on ne sera pas embarrassé de répondre à cette question : La poésie est-elle un objet de luxe qui ne convient pas au peuple ; une superfluité charmante dont il faut se garder d'encon.'brer l'éducation de la masse, parce qu'elle la détournerait des humbles occupations d'où dépend l'existence quotidienne, et qu'elle l'allécherait à des plaisirs au-dessus de sa portée? Ce serait, à notre avis, l'une des pires, des plus funestes erreurs. Ceux qui l'avancent en terriies plus ou moins déguisés devraient aller plus loin et réserver la religion, si proche parente de la poésie, pour l'usage exclusif des classes de loisir ; s'ils reculent devant cette énormité, c'est que la religion leur apparaît surtout comme la gardienne de l'ordre public, qui excelle à endormir les douleurs de la vie présente. Non, la poésie, pas plus que le sentiment religieux, n'est chose de luxe, déplacée dans l'éducation des petits. Aujourd'hui surtout que la religion, soit par la faute des églises établies, soit par l'effet d'un mouvement scientifique qui abonde sans mesure dans un sens exclusif, a perdu et perd de jour en jour une grande partie de son empire sur les âmes, la poésie est plus nécessaire que jamais pour nous aider à traverser le désert que laissent derrière elles les croyances et les habitudes disparues. «Malheur, dit quelque part Shakespeare, malheur à qui n'entend pas la musique que tout homme porte en soi. » Et, de fait, la poésie, grâce à la langue magique dont elle dispose, est la grande évocatrice, qui arrache l'enfant du peuple à l'état d'inconscience somnolente, le révèle à lui-môme en lui faisant entendre dans un langage idéalisé, — c'est-à-dire plei7i au plus haut degré de réalité morale, de sentiments humains, — ces chants d'amour, de joie ou de tristesse, de regrets ou d'espérance, de doute ou de foi, de pitié ou d'indignation qui résonnaient confusément en lui. Elle l'enlève, le ravit à son égoïsme grossier, âpre, positif, calculateur ; elle l'aide à naître à Vhumanité, elle le fait véritablement être; si du moins c'est être que d'avoir une âme, une âme consciente d'elle-même ; et si c'est avoir une âme que d'avoir des sentiments humains, de vivre avec soi, en soi, et de vivre aussi dans les autres, de se transporter par la sympathie dans leur destinée, d'élargir son moi jusqu'à y faire tenir la famille, la patrie, l'humanité, la nature et Dieu môme.

N'est-il pas vrai que plus on observe de près la société contemporaine, à tous ses degrés, mais surtout dans les hautes et moyennes classes, et plus particulièrement chez les femmes et chez les jeunes gens, plus on découvre avec surprise que ce qui sauve du néant spirituel un très grand nombre de personnes, ce qui les empêche d'être tout frivolité, tout égoïsme, toute décoration mondaine, tout apparence ou tout savoir extérieur, ce qui, en leur donnant quelque commencement d'eVi-c-, de vie supérieure, leur donne aussi quelque prix, les rend « intéressantes », c'est, à défaut de principes, de desseins réfléchis et utiles, de nobles sentiments passés en habitude, c'est peut-être quelques belles strophes de poésie qui de temps à autre chantent en eux, qu'ils se plaisent à écouter et à réciter, et qui forment, à leur insu, leurs titres do noblesse les plus authentiques?

Nous disions tout à l'heure que l'affaiblissement des croyances religieuses ne fait à notre avis que rendre la poésie plus nécessaire dans l'éducation publique. C'est parce que les sources anciennes et consacrées de la vie intérieure sont appauvries ou taries qu'il faut ne point négliger les sources profanes: mais une autre raison vient confirmer cette nécessité. L'éducation poétique du peuple réclame d'autant plus de place et de soins que l'éducatioi^

POÉSIE

POÉSIE

scientifique, pratique ou professionnelle, prend un plus ample et plus rapide développemcMit. C'est parce que les habitudes de calcul exact, d'observation précise, d'analyse rigoureuse (habitudes d'un prix infini), vont se propageant de renseignement secoDdairo h ren8eignen)ent primaire, de l'école normale à l'école élémentaire; c'est parce qu'elles s'étendent peu à peu à tous les domaines de l'activité, parce qu'elles occupent sur tous les points l'esprit des nouvelles générations : c'est précisément pour cette raison qu'il importe d'établir un rcM;ime qui tempère et corrige celui-là, à savoir l'habitude de considérer la nature, le monde, l'humanité, l'histoire, non par morceaux, par leurs parties intégrantes, par leurs éléments constitulifs, mais dans leur unité et leur simplicité de composition, tels qu'ils apparaissent aux plus petits d'entre nous à l'état de recueillement et de libre méditation.

La même conclusion s'impose à nous quand nous venons à considérer l'âpre labeur pratique auquel presque tout le monde est aujourd'hui astreint, la complication croissante d'efforts que réclament l'agriculture, le commerce, l'industrie, l'activité ))olitique que le gouvernement démocratique et libérai sollicite sans cesse de tous les citoyens, enfin le tour exclusif que la morale elle-même, l'enseignement moral, incline de plus en plus à prendre, tour personnel et utilitaire, respect de soi, devoirs correspondant à des droits, dignité humaine à reconnaître chez les autres et à faire reconnaître en soi, etc. Qui ne voit ce qu'un te! régime, tant d'énergie, de lutte, de dépense de force, d'application à un but positif, a d'épuisant, de desséchant! Qui ne voit, pour parler avec jVimc Necker, que les facultés actives, sans cesse tondues, ont besoin de se renouveler par l'exercice des facultés contemplatives; que le fond intime de sentiments, d'où jaillit toute vie intellectuelle ou pratique vraiment saine et forte, a lui-même besoin de se reconstituer par la vue simple, désintéressée, naïve des choses humaines ou de la nature, c'est-à-dire par la poésie. Il y aurait lieu, en vérité, de trembler pour l'avenir de la science, de [la liberté, de la civilisation popu- 1 lire dans notre pays, s'il était prouvé que la poésie descend peu à peu à l'horizon littéraire parce qu'elle s'éteint lentement dans les cœurs, et que la chute des vieilles croyances positives et des vieilles institutions sociales est l'inévitable précurseur de la mort du sentiment poétique. Heureusement ni l'humanité, ni la France ne sont à ce point épuisées de sève. D'illustres exemples ont montré de nos jours que rien n'est moins sûr que les prophéties de décadence fondées sur de prétendues analogies historiques. De même que les croyances religieuses et sociales ne disparaissent que pour se transformer sous l'aiguillon des éternels besoins de l'humanité, de même la poésie se modifie; elle se renouvelle; mais loin de mourir, elle n'a peut-être, à aucune époque de notre histoire, trouvé plus de voix inspirées pour la chanter ni plus de cœurs pour lui faire écho. Qu'elle descende donc vers le peuple; qu'émue d'une sympathie fraternelle, elle prenne part à l'éducation des petits; qu'elle fasse éclore leurs sentiments, qu'elle les aide à devenir des âmes humaines; et que de la foule confuse, pauvre troupeau sans noms distincts, elle tire des êtres libres, des personnes.

Avons-nous besoin d'expliquer à cet endroit qu'en élevant si haut l'office éducateur de la poésie, nous ne prétendons pas qu'elle puisse suppléer lu morale. Un mot suffira pour éclaircir toute obscurité. La poésie élève l'âme et l'agrandit; elle évoque ses puissances endormies, et enire toutes la

puissance morale; mais à celle-ci appartient le privilège de lier la volonté, de commander et de défi-ndre, de gouverner l'existence en souveraine maltresse. La morale est essentielLment activité, énergie, discipline, règle, parce qu'elle est le devoir; la poésie est plus passive, sensitive, Imaginative, hlles s'unissent, à n'c<i pas douter, au point de se confondre, au sein intime de l'humaine nature, et la religion elle-même ne s'en distingue pas : mais ce dernier fond se dérobe à nos regards ou du moins à nos définitions. Nous en savons assez toutefois sur la parojité de ces aspirations diverses, toutes trois primitives et indestructibles, pour savoir que la vie morale sans poésie est indigente et terne, que la vie poétique sans morale est incohérente, inconsistante et sans force, et que l'une et l'autre sans la religion manquent de cette flamme intérieure et de cette grandeur mystérieuse sans lesquelles l'âme humaine n'est pas véritablement achevée.

Peut-être aussi ne sera-t-il pas superflu de marquer, à propos de l'éducation populaire et du secours que lui doit pi êter désormais la poésie, une précaution importante. Prenons garde que le robuste bon sens et la vigoureuse sève du peuple ne s'allèrent dans l'habitude de la rêverie et des sentiments exaltés ou factices. Nul désastre, disonsle bien haut, n'égalerait celui-là. Quand nous appelons la poésie au conseil, au foyer, à l'école, c'est une poésie qui soit esprit et non simple musique, c'est-à-dire sensation; qui soit simple, largement humaine, et non pas raffinée, aristocratique, érudite ; qui soit virile et non pas efféminée ; raison et non caprice; qui nous porte à l'action et non au sommeil; qui s'exprime en une bonne et forte langue ; bref une poésie qui apporte à notre jeune peuple la santé au lieu des rêves morbides.

La poésie n*a eu jusqu'à ces derniers temps qu'une place extrêmement restreinte à l'école primaire et dans les écoles supérieures. Encore cette place, si exiguë, était-elle en partie usurpée par des pièces médiocres de pensée, de ton, de langue, qui séduisaient les maîtres par la fausse pompe de l'expression ou le marivaudage des sentiments. Ne parlons pas de certains recueils de poésies soidisant religieuses, recueils en crédit et dûment autorisés, mais aussi injurieux au bon goût, à la raison, à l'honnêteté qu'à la piété même.

On peut dire que tout est encore à faire dans cette voie. Il en est un peu de la poésie comme de la musique : elle est traitée en noble étrangère ; elle a sa place à des jours marqués ; mais elle n'est pas de la famille ; et, pour parler sans figure, elle n'est à aucun degré l'âme de l'école. Elle n'inspire ni l'enseignement ni l'éducation : elle se retirerait par ordre supérieur qu'aucun vide ne se ferait sentir, pas plus que la suppression officielle du chant n'atteindrait au vif notre organisme primaire. Telle est l'exacte vérité : ce que les anciens estimaient la partie divine de la pédagogie, nous en faisons l'économie.

Cette lacune, qui apparaît encore moins dans les programmes que dans l'état réel de l'éducation, tient sans doute premièrement à ce que l'esprit public, mal éclairé sur cette question, ne réclamait, jusqu'à ces dernières années, aucun changement notable. La poésie notait guère qu'une sorte d'art d'agrément, inutile, sinon nuisible à des enfants voués au travail manuel : irait-on dérober aux occupations nécessaires un temps précieux pour le donner à des délassements aristocratiques ?... Avec de telles vues régnantes, il est facile de deviner si la genorahie des maîtres était aptes à goûter, à interpréter la poésie.

On allait se heurter à une autre difhculte non

POÉSIE

POESIE

moins considérable, qui aujourd'hui encore est loin d'être écartée. A quelle source puiser pour l'école primaire, pour l'âge de sept h douze ou

^ treize ans ? Où chercher des morceaux propres à ce haut office d'éducation morale que nous avons

; essayé de marquer, des morceaux d'une langue simple, saine, et à la portée de tous? Dans la littérature classique ? Oui, sans doute ; mais on sait combien cette littérature, si l'on excepte La Fontaine et Molière, est savante, peu populaire d'inspiration et de langage. On peut juger par un seul exemple, celui de Corneille, le « plus éducateur » de nos poètes, de la peine que l'on aurait à composer, avec les œuvres immortelles du XYii^ siècle, une littérature scolaire du premier âge appropriée à notre état social. Les poètes du xviii* siècle, pour d'autres raisons, se prêtent mal à prendre rang parmi les instituteurs de notre démocratie. Quant à ceux du xix° siècle, qui ont vécu de notre vie, partagé nos espérances et nos tristesses, parlé notre langue, est-il besoin de faire observer combien le choix à faire dans leurs œuvres en vue de l'enfance et en vue de Técole ouverte à tous, est difficile; combien leur esprit, en cela trop semblable au nôtre, apparaît souvent troublé, maladif; comment il se dégage de leurs vers une impression tout autre que celle de la santé, de la force, de la confiance en la vie; comment enfin cette poésie si 7'éelle est peu vraie, peu humaine, peu appropriée à l'usage d'un jeune peuple qui se prépare à entrer dans la vie, non pour rêver et se lamenter, mais pour vivre.

Ce sont là des difficultés sérieuses ; mais ce ne sont que des difficultés. Bien choisir demanderait sans doute les qualités à la fois du moraliste, de riiomme de goût, et aussi du citoyen d'un pays libre : du moins la matière ne manque pas au choix ; les poètes de l'âge classique et ceux de notre âge, même les poètes du second rang, peuvent fournir une opulente gerbe à l'éducation populaire. Déjà, il a été publié des recueils estimables pour les degrés successifs de l'enseignement ; il s'en prépare sûrement de meilleurs. Je voudrais que dans les écoles normales, qui sont l'une ries plus chères espérances de la France libérale, d'où il est permis d'attendre les initiatives fécondes, on exerçât les jeunes gens de troisième année à discerner dans les œuvres du xyii^ siècle ou dans celles de Lamartine, de Victor Hugo, et des dii minores de nos jours, les pièces qui conviendraient aux divers âges de l'école, et à justifier ce choix par de bonnes considérations; à dire les retranchements qu'il faudrait parfois opérer, les strophes à retenir ou à écarter, et pour quelles raisons de morale ou de goût.

Voici un essai de ce genre, sujet à révision, qui qui a été entrepris cet hiver (1884-1885) à l'Ecole de Fontenay par les élèves de première année sur les Feuilles d'automne et les Rayons et les Ombres de Victor Hugo. Les élèves proposaient, après mûr examen, leur choix ou de pièces entières ou de fragments de pièces, en vue soit de l'école normale, soit de l'école primaire ; le professeur, qui avait préparé de son côté le môme travail, écoutait les raisons alléguées pour et contre et donnait ensuite son avis. Nous no communiquons cette liste qu'à titre de suggestions et nullement de choix définitif :

Indication des morceaux des Feuilles d'automne destinés à être appris par cœur à Céccie primaire.

\\. Jusqu'à « le grand arbre est tombé ». IIL llcverie d'un passant à propos d'un roi.

Tout le morceau.

V, Ce qu'on entend sur la montap^ne. Tout

le morceau.

Page 1