PRECEPTEUR
ducpren, dit Tcrence) le jeune garçon ou la jeune fille sur le chemin de l'école, de la palestre, de la promenade. Dans le principe, son office est purement d'un « gardien ». C'est le mot dont se sert encore Horace dans son portrait du jeune homme, a l'imberbe jouvenceau, libre enfin du cornac, »
Imberbts juvenis tandem custode remoto.
La force des choses, le progrès des temps et des mœurs changea le pédagogue en précepteur. Le besoin des éducations royales n'y fut pas étranger. On ignore les noms des pédagogues de Thémistocle, d'Aristid(% d'Alcibiade : qui ne connaît le précepteur d'Alexandre, ceux de Néron et de Marc-Aurèle?
Au moyen âge, tout chapelain est plus ou moins pédagogue. A partir de Charlemagne, la charge de précepteur royal se généralise : Eginhard ouvre la liste.
Le XVI* siècle, la Renaissance amène l'âge d'or du préceptorat. Le goût des lettres antiques qui se réveille si énergiquement donne du prix à la fonction, et lui ouvre carrière. Le soin que prend Rabelais à composer son personnage de Ponocrates atteste l'importance subite de la question. Montaigne devance Rousseau en traçant le modèle du précepteur idéal : «Je voudrois qu'on fust soigneux de choisir à un enfant de maison un conducteur qui eust plutost la teste bien faicte qne bien pleine, et qu'on y requist tous les deux, mais plus les mœurs et l'entendement que la science » ; et toute cette suite de préceptes qui composent l'admirable chapitre xxv du premier livre des Essais.
Montaigne lui-même fut dès sa tendre enfance aux mains des précepteurs. Le premier, un Allemand, que son père gageait chèrement, le prit, on peut le dire, à la mamelle, lui apprit le laiin comme langue maternelle, si bien que le premier mot de l'élève ne fut point papa, mais pater. Montaigne en prenait avantage sur ses maîtres subséquents « qui n'osoient, dit-il, m'accoster » tant le latin lui était devenu un langage « prest et à la main ». Montaigne n'en fut pas moins au collège de Guyenne, à Bordeaux; son père voulait sans doute, comme celui d'Henri de Mesme, lui faire oublier « les mignardises » de la maison paternelle, et le « faire dégorger en eau courante ». Il distingue ses précepteurs « domestiques » et ses précepteurs « de chambre ». Les premiers résidaient, j'imagine, au château de Montaigne; les autres le reçurent au collège de Guyenne, où Muret et Buchanan l'eurent pour élève.
Pasquier*, dans ses iîecAerc/ie5 (Livre IX, ch.xviO, parle de cette double organisation. Les précepteurs, de même que les régents, étaient distincts des « pédagogups ». On appelait de ce dernier nom (V. Pédagogue) des maîtres qui n'enseignaient pas, à proprement parler, mais tenaient à louage du principal du collège une ou plusieurs chambres où ils nourissaient des « caméristes », c'està-dire des jeunes gens dont ils surveillaient les études et la conduite. Parfois ils en groupaient cinq ou six. Erasme approuve fort ce moyen terme [média vin) ; il y voit une heureuse conciliation entre la vie commune {sodadtus) et l'éducation privée. Port-Royal pensait sur ce point comme Erasme (V. Port-licyal).
En se multipliant outre mesure aux xviio et xvnie siècles, la fonction de précepteur se gâte et dégénère. L'esprit d'imitation et de vanité s'en môle. Avoir un maître pour soi tout seul, faire bande à part, devient de bon ton. La petite noblesse veut imiter la grande, la bourgeoisie singe les hobereaux. On ne peut qu'approuver M™^ de Sévigné écrivant à sa fille : « Je voudrais que vous
eussiez un précepteur pour votre enfant, c'est dommage de laisser son esprit sans culture. » Mais on sourit de lire dans une lettre du financier Montauron à sa femme : « Mettez mon fils à l'académie, donnez-lui un gouverneur, car il le faut élever en homme de condition ! » La valeur de l'homme décroît du même pas que la fonction. Les Muret, les Buchanan, les Amyot sont rares en tout temps, aussi bien que les Fléchier (précepteur d'un Gaumartin) et les Gondillac (précepteur d'un prince de Parme). Faute de choix, on se rabat sur le fretin, on prépare une génération de précepteurs peu formés et peu dignes, qui vont ju^^tifier le mot cruel de Quintilien sur toute la corporation : « Il n'y a d'ordinaire que des hommes d'un esprit médiocre qui daignent s'attacher à l'éducation d'un seul et faire office de précepteur ; c'est qu'ils se sentent incapables d'un emploi plus relevé. » Molière a tracé, dans la Comtesse d'E^carbagnas, l'amusante caricature d'un précepteur de province, le « très humble » Bobinet, qui, après avoir « souhaité le bon vêpre à toute l'honorable compagnie », fait réciter à son élève la grammaire latine de Despautère. Un siècle plus tard, M™e d'Epinay, en quelques pages de ses Mémoires, nous fait voir, en la personne du pré* cepteur de son fils, le petit abbé Linant, quelle était la condition de demi-domesticité où vivaient ces « gouverneurs », — gens d'esprit parfois, comme celui-ci, qui fut un des correspondants de Voltaire, — plus propres à rimer des vers galants qu'à élever un jeune homme, et à qui on donnait de temps à autre un habit neuf comme à un laquais. Voici comment parle l'Encyclopédie à l'article Précepteur : « On est trop heureux de trouver un précepteur, ami des muses et de la vertu, qui veuille se charger de l'éducation d'un enfant et prendre les sentiments d'un père. » L'auteur de l'article réclame en conséquence pour lui quelque fortune et beaucoup de considération. Mais « souvent il ne trouve ni l'un ni l'autre : on attache un assez grand mépris à leur profession Que la scène couvre leur maintien de ridicule, il n'en est pas moins vrai que la plupart des républiques n'auraient pas eu besoin de faire tant de lois po-jr réformer les hommes, si elles avaient pris la précaution de former les mœurs des enfants. »
Parmi les œuvres posthumes de Fabre d'Églan tine figure une comédie intitulée les Deux précepteurs^ qui fut représentée dans la dernière année du xviii* siècle. Elle fut vraisemblablement composée entre 1789 et 1794. Donc, chronologiquement, une trentaine d'années seulement la séparent du temps où M°ie d'Epinay rédigeait ses Mémoires. Moralement, il y a tout un siècle entre ces deux œuvres : que s'est-il donc passé dans l'intervalle ? Deux faits qui n'en font qu'un : l'Emile de Rousseau et la Révolution française.
Le précepteur, dans la société nouvelle, a suivi la marche ascendante de tous ceux qui, de près ou de loin, ont la main dans l'œuvre de l'éducation. Il s'est élevé, il s'est perfectionné comme le professeur du collège, comme le maître de l'école. Son rang dans la famille qui l'emploie est celui que lui assignent son mérite personnel, sa science, sa valeur morale. Son indépendance assure sa dignité. Mais, croissant en considération, le corpsa décru en nombre. Le type se fait rare, il tend à disparaître. Bien des causes agissent dans ce sens : diminution des grandes fortunes, changements profonds opérés dans les mœurs, le train de vie, l'habitation; facilité et proniptitude des moyens de communication rapprochant les centres scolaires et les foyers d'étude ; diffusion de plus en plus large des écoles publiques; nécessité pour tout jeune homme de se créer un emploi, une carrière ; difâculto des exa-