PRÉCOCITÉ
droit. Mais aussi de se rassurer, puisqu'il n'est pas besoin, pour faire de bonne pédagogie, d'être grand philosophe, mais simplement d'avoir l'instinct, le sens pédagogique, et de deviner plutôt qne de savoir.
11 est certain que sur tous les points, aussi bien pour le développement littéraire et moral que pour le développement scientifique, l'éducation moderne favorise une précocité fâcheuse. Telle est aujourd'hui l'ampleur du bagage indispensable, que la pédagogie tend sans cesse à marcher d'une allure pins rapide que l'esprit même de l'enfant, au risque de l'essouffler ou do le dépasser. Nous faisons goûter, imiter, simuler à l'enfant des sentiments, des expériences qui dépassent son âge ; nous lui faisons pratiquer des vertus scientifiques auxquelles se refuse son esprit trop peu mûr. J'inclinerais à penser que c'est encore dans le domaine de la morale que le danger est le moindre, parce que là, la maturité naturelle est très précoce, l'instinct est d'emblée très sûr et très bien informe; l'enfant naît un être moral. Mais il ne naît pas homme de goût, ni homme de science. Quoi de plus long à former que le goût littéraire ou l'esprit scientifique? Quel exercice prolonge n'y faut-il pas, outre le don? Ce sont là des habitudes de l'esprit, c'est-à-dire quelque chose de très lent à se constituer, et dont la formation ne peut être improvisée. Regardez cependant les programmes; rapprochez cette étendue de connaissances, le sérieux, la vigueur d'esprit qu'elles supposent, de l'âge tendre où il les faut enseigner, et dites si vous n'avez pas comme l'impression que nous pressons les jeunes cerveaux pour en extraire une sagesse prématurée.
Mais si tels sont les programmes, ce n'est apparemment la faute de personne ; c'est celle du temps, des progrès du savoir humain, des conditions modernes de la vie individuelle et sociale, toutes choses qui ne se peuvent autrement. Gomment se tirer de là ?
A force d'art. Il n'y a pas d'autre secret. Il faut que l'enseignement se fasse le plus simple, le plus naturel possible. Quelle que soit la chose enseignée, il y a toujours un point de simplicité, fort délicat à trouver, où elle se trouve juste de niveau avec l'esprit de l'enfant et y entre de plain pied. Je ne connais pas de science, si ardue qu'elle soit, dont un maître intelligent ne puisse présenter à l'enfant les éléments sous une forme assimilable : car cet enfant est un homme en germe, et rien d'humain ne lui est étranger, pourvu qu'on s'accommode à sa taille et qu'on lui parle sa langue. J'accorde que cela est très difficile, particulièrement dans l'enseignement primaire, où le temps est si mesuré. Le maître y parviendra cependant, s'il sait s'arracher à la lettre des programmes et des méthodes pour faire de sa profession un art, c'est-à-dire pour y mettre la vie, avec sa jeunesse, sa souplesse, sa variété, sa perpétuelle improvisation des procédés sous le contrôle d'un sens très sûr de ce qui est réel et pratique.
Au fond, voici le grand point : se bien pénétrer de l'idée que le tout de l'éducation est, non pas d'endoctriner, mais de fonder des habitudes, habitudes d'esprit et habitudes de caractère. Enseigner, môme bien enseigner, n'est encore rien : simple culture de surlace, qui peut bien faire lever rapidement d'assez brillantes fleurs, mais qui n'a pas remué, fouillé, enrichi, transfoimé la région profonde et vivante. Ce qu'il faut, c'est précisément cette transformation de tout l'être à l'image dun type supérieur de beauté et de vérité : or le premier agent de cette opération, c'est le temps, c'est l'habitude, le pli lentement et fcûrcnic.ni imprimé à l'esprit par l'imperceptible action do chaque jour.
Prenez, par exemple, l'esprit scientifique, avec ses grands éléments : sentiment imperturbable de la stabilité des lois naturelles, rigueur dans l'observation, hardiesse dans l'investigation. C'est là une manière d'être, et non pas un secret qni puisse se réduire en formules. Ne vous flattez pas de l'avoir conféré à l'enfant, parce qu'en de bonnes et belles leçons vous lui aurez démontré le mécanisme de la science et la manière de s'en servir. Vous ne le fonderez en lui qu'à force de temps, par un long apprentissage, un long commerce avec la science et la nature. Savez-vous pourquoi? C'est que l'intelligence ne doit pas être votre dernier objectif, parce qu'elle n'est pas le centre de la personne morale. Elle n'en est, s'il m'est permis d'ainsi dire, que l'antichambre, l'avenue, domaine de la pure logique, où l'on est admis du premier coup pourvu qu'on soit en règle avec la raison. Mais le sanctuaire intérieur, le vrai foyer de la vie, il est bien plus profond, plus retiré, plus fermé, plus secret, et les c'noses n'y pénètrent pas en vertu d'un simple certificat de logique, mais seulementsous la lente et puissante pougsée de l'habitude. Et pourtant c'est là, c'est seulement dans cette féconde et mystérieuse région de l'être qu'elles prennent vie et enfoncent leurs racines. Tant que l'éducation ne les a pas fait pénétrer jusque-là, rien n'est fait de durable. Cette fleur précoce, semée à fleur de terre, so séchera au premier soleil et ne donnera pas de fruit.
Au surplus, il faut convenir que la précocité n'est pas toujours imputable à l'éducation. Elle peut être afl"aire de constitution mentale ; il y a des enfants dont le développement est naturellement hâtif. Mais si l'éducation n'est pour rien dans cette croissance anormale, elle doit en tenir grand compte, la surveiller, la régler. Il est infiniment rare, peut-être même est-il impossible, que cette éclosion trop rapide respecte l'équilibre et les bonnes proportions de l'esprit, que dans cette hâte les lignes générales de la nature morale ne viennent pas à se rompre, certains points étant en grande avance sur le reste. C'est presque toujours, en effet, sur le sentiment que porte la précocité. C'est la sensibilité, la faculté d'émotion, qui a pris un développement hors de tout rapport avec l'âge. Un enfant ainsi doué est pour l'éducateur le plus difficile des problèmes : cette sensibilité extrême, qui n'est contrebalancée que par une raison débile et une expérience presque nulle, expose l'enfant à des épreuves qui dépassent ses forces et peuvent fausser pour toujours son caractère. C'est ici que l'éducateur a besoin d'appeler à lui tout ce qu'il possède d'intelligence, d'art, de tact, de délicatesse et en même temps de fermeté, pour contenir, sans le blesser, les écarts de cet être merveilleusement frêle et vulnérable. Un homme, avec sa forte et rude raisou, a bien de la peine à comprendre par la sympathie, par l'intuition délicate, le charmant mystère d'une telle nature et à en respecter la faiblesse. Dans ces chagriiis, ces joies, ces amours, ces haines, il ne voit qu'un ridicule ou une absurdité : ce qu'ils ont do sérieux, de tragique lui échappe. Il a oublié que c'est seulement à l'enfance qu'appartient l'absolu désespoir , parce qu'elle ignore encore ce que la vie lui enseignera, qu'on peut avoir souffert et ne plus souffrir, avoir desespéré et recouvrer une autre espérance, avoir tout perdu et se consoler.
La femme, mère ou institutrice, est mieux faite pour une telle tâche, parce qu'elle a davantage l'instiuct des choses du cœur ; elle maniera toujours mieux que l'homme cette petite âme passionnée et saura le secret de la plier sans la briser sous la règle du bon sens et de la raison. Beaucoup de sympathie, beaucoup de discrétion, de la
PIIÉFET