‹ Dictionnaire de pédagogie et d'instruction primaire, publié sous la direction de F. BuissonChapitre 293 sur 573 · PRINCES(ÉDUCATIONDES) —2436— PRINCES (ÉDUCATION DES · texte numérisé non relu

PRINCES(ÉDUCATIONDES) —2436— PRINCES (ÉDUCATION DES

Barthélémy : terriblo témoignage du néant de l'éducation à certaines époques et sur certaines natures. Les préfaces, où le maître s'adresse directement à l'élève, ne sont pas les moindres pages dans l'œuvre d'Amyot. On y lit des maximes comme celle-ci : « Ce n'est pas grandeur de pouvoir tout ce qu'on veut, mais de vouloir tout ce qu'on doit. — L'histoire est un greffier qui tient registre des arrêts de la cour et justice divines. — La loi éternelle, qui est la droite raison, vérité, et propre volonté de Dieu seul. » Charles mourut dans les bras de son précepteur, car « le roi l'aimait fort et l'appelait toujours son maître ». Amyot composa sur cette mort une élégie latine qui, à défaut du mérite poétique, a celui de la sincérité. On ne voit pas qu'il ait payé le même tribut h. la mémoire de Henri IlL II avait composé pour ce prince un Projet de l'éloquence royale, qui n'est pas inférieur à ses autres écrits. Ses deux disciples ne furent pas en reste envers lui : il dut à leur munificence les abbayes des Roches, de Saint-Gorneii de Compiègne, l'évêché d'Auxerre, le titre de grand-aumônier de France, et enfin, quoique plébéien, le cordon de commandeur de l'ordre noble du Saint-Esprit.

Dans le même temps grandissait Henri de Navarre. A peine « échappant à la mamelle », il avait été confié par son grand-père à la baronne de Miossans, conduit au château de Coarraze, et élevé à la dure par sa gouvernante. On le voyait courir avec les petits montagnards, tête nue et « pieds décaux », hiver comme été, échangeant avec eux des coups de poings sincères. A la cour de France et au collège de Navarre, son précepteur fut le sieur de la Gaucherie, bon helléniste et bon huguenot, lequel entreprit de lui apprendre le grec par l'usage, sans thèmes, ni grammaire. Il se servait pour cela de courtes sentences extraites des auteurs grecs qu'il lui faisait apprendre « par fréquente récitation ». Palma Gayet, sous-précepteur et plus tard historien de Henri IV, nous a transmis deux de ces sentences : « Il faut chasser la sédition de l'Etat. — Vaincre ou mourir. » De toutes deux, Henri IV fit durant sa vie de fréquentes applications. Revenu à Paris, Henri passa aux mains de Florent Chrestien, « homme versé en toutes bonnes lettres et en la poésie, en quoi la reine se plaisait ». Sous ce maître, Henri écrivit cette traduction des Commentaires de César dont le manuscrit existait dans la bibliothèque du roi du temps de Casaubon. Les fragments qu'on en a publiés avec les annotations du maître sont d'un bon élève de quatrième. Ces études donnèrent à Henri une teinture des lettres anciennes qu'il ne perdit jamais. Grâce à sa « grande dextérité d'esprit », il sut se faire honneur de son fonds, citer juste et à propos, dans un temps où ce talent était en honneur. Scaliger, Sully, Bassompicrre lui en rendent témoignage. Mais le maître des maîtres, pour lui, ce fut Plutarque. Mieux inspiré que Charles IX et son frère, il en nourrit son âuie, il y forma sa conscience, il y modela sa conduite. Cette lecture le fit ce qu'il paraîtra plus tard, homme de cœur et grand roi.

De l'enfance do Louis XIII et de son frère, nous ne retiendrons qu'un détail. Comme Gaston d'Orléans montrait une répugnance invincible pour le rudiment, on imagina de mettra pour lui la grammaire en action. On fit une citadelle du que retranché^ contre laquelle on mena la division des verbes régulierSy Ja brigade des 7ioms substantifs^ le régiment des particules, et la compagnie des adverbes. Les verbes irréguliers formèrent un corps de volontaires conduit par le capitaine Volo. On équipa une flotte chargée de cas et l'on rangea en bataille les verbes hétéroclites contre les verbes défectlfs.

Un vieux gentilhomme, nourri dans les fortes études de la Renaissance, le duc d'Epernon, fit de ce régime une critique méritée : « Rois et gentilshommes, dit-il, nous sommes de la même pâte que les autres... Pour n'être pas des sots, il faut que nous ayons de la peine, comme les fils de boui'geois qu'on envoie aux études. » Bien pensé et bien dit.

L'éducation de Louis XIV fut mise sur un pied respectable. Mazarin s'en assura la surintendance. Le duc de Villeroy fut gouverneur, c'est-à-dire maître de l'éducation politique et militaire. C'était, selon M™3 de Motteville, « l'homme le plus sage de la cour. » Versé dans l'art militaire, ayant commandé des armées, il avait surtout l'expérience des affaires et la connaissance du a dedans du royaume ».

En 1644, deux candidats étaient en ligne pour les fonctions de précepteur : La Mothe Le Vayer, désigné par Richelieu ; le célèbre Robert Arnauld d'Andilly, préféré par la reine. L'abbé de Beaumont de Péréfixe l'emporta sur eux. L'exclusion d'Arnauld d'Andilly s'explique par la question janséniste et l'amitié compromettante de Saint-Cyran ; celle de Le Vayer a sans doute son explication dans cette phrase de l'oraison funèbre de Péréfixe prononcée par Fromentières : « Je ne crois pas qu'on puisse disputer à l'Eglise l'honneur d'instruire les souverains. Nos rois sont les fils aînés de l'Eglise, n'est-il pas juste que la mère qui les enfante les élève ? » Cependant La Mothe Le Vayer était, comme nous l'avons dit, le candidat de Richelieu; c'était un homme fort distingué, et l'ouvrage qu'il avait publié en 1640 sous ce titre : Traité de V éducation de Monseigneur Le Dauphin (dédié au cardinal de Richelieu) nous paraît mériter une courte analyse.

L'auteur discourt successivement de la religion, de la justice, des finances, de la guerre, des sciences.

Sur la question religieuse, il émet des opinions modérées, ne perd pas de vue les libertés de l'Eglise gallicane et fait preuve d'une certaine tolérance à l'égard des protestants.

La justice est, dit-il, essentielle à la royauté et traditionnelle chez les rois de France. Il condamne les favoris, recommande la fermeté aux princes. En terminant, il se pose cette question, qui nous paraît étrange, qui semblait toute simple alors : Les rois sont-ils au-dessus des lois? Sa réponse est évasive ; En droit, les rois sont au-dessus des ordonnances qu'ils font; en fait, les rois de France se font gloire « de se soumettre à la raison ».

Le chapitre des finances est plein d'idées justes et de bon sens. Les partisans y sont traiiés de « harpies des rois ». L'auteur a comme une vue lointaine de l'impôt progressif. Il ne va pas jusqu'aux projets de réforme élaborés plus tard par Vauban.

Dans le chapitre des armes, La Mothe Le Vayer fait preuve de connaissances techniques assez bien exposées. Bien avant Louvois, il condamne les « passe-volants, ces soldats supposés, ruine certaine de toutes les armées ». Il veut que le prince paie de sa personne sur le champ de bataille, raconte à cette occasion la mort du « grand Gustave » et conclut que « un champ de victoire est le plus beau lit d'honneur où puisse reposer un grand roi ».

Des sciences, il ne veut pour son prince que « ce qui lui est propre » et ce qui peut servir a à cette grande charge du gouvernement des peuples ». Peu de grammaire, il ne faut pas « employer le sceptre à remuer du fumier ». Peu de latin, et selon que « son inclination le souffrira ». En revanche, de la rhétorique : lart de parler est « faculté royale ». Vérité et brièveté

PRINCES(ÉDUCATIONDES) — 2437 — PRINCES (ÉDUCATION DbS)

sont les deux qualités essentielles de l'éloquence des princes; Louis XIV n'appliquera pas mal cette maxime. Une logique simple et naturelle, dépouillée des « artifices et subtilités » scolastiques. Quant à Y arithmétique, « cette science convient mieux à un marchand qu'à un roi. » 11 suffit au prince « d'une médiocre connaissance du jet » (calcul au moyen des jetons). Fouquet goûtera cette théorie, mais Colbert?

La musique est une « discipline royale ». La géométrie est peu nécessaire « aux tôles couronnées » ; il en est de même de V astronomie.

La Mothe Le Vayer inscrit encore sur son programme la géographie, la physique, « ce code de la nature », et la morale^ dont les principes sont « les Géorgiques de notre âme ». Des arts mécaniques^ il exclut l'agriculture, la chirurgie, l'art des tisserands. Il admet la chasse, l'architecture et môme la navigation. Large place est faite aux exercices physiques, équitation, danse, escrime, paume, natation. Le traité se termine par une dissertation en forme contre l'astrologie et les autres sciences occultes. Ce détail en dit long sur l'état des lumières en 1640.

Tel est ce livre, curieux mélange d'érudition, de philosophie, de bon sens et aussi d'erreurs et de préjugés. On a remarqué qu'il n'y est question ni de l'histoire ni de la poésie : deux graves lacunes dont Bossuet, Fénelon et Condillac ne se rendront pas coupables.

Péréfixe était un prêtre doux et modeste, estimé de Richelieu qui l'avait désigné pour l'épiscopat. Ce fut un précepteur honnête et consciencieux. M™' de Motteville lui reproche une certaine jalousie, le portant à écarter du roi « les gens d'es- §rit qu'il aurait peut-être goûtés et qui lui auraient onné curiosité d'apprendre mille choses qu'il ne savait pas ». Mais Laporte, valet de chambre du prince, affirme « qu'il n'omettait rien de ce qui dépendait de sa charge ». Ce Laporte s'était fait sa

{>etite part dans cette éducation : chaque soir, il isait au roi un chapitre de Mézeray, « d'un ton de conte, » ajoute-t-il. Pourquoi ce ton, capable de gâter le reste ? Le roi goûtait cette lecture, il promettait bien « de ressembler aux plus généreux de ses ancêtres », et se mettait en colère lorsqu'on lui disait qu'il serait « un second Louis le Fainéant ».

Laporte et Saint-Simon accusent Mazarin d'avoir systématiquement négligé ou déprimé l'éducation de Louis XIV. L'accusation tombe lorsqu'on voit le ministre prendre soin que le petit roi assiste régulièrement aux conseils, cette école de politique et d'administration : surtout quand on le voit, en 1G51, adjoindre à Péréfixe, qui ? le candidat ajourné en 1C44, l'homme de Richelieu, le savant La Mothe Le Vayer. Le Vayer avait déjà reçu comme •dédommagement, en 1649, la charge dé précepiteur de Philippe d'Orléans, frère du roi. Pendant les longues absences de Péréfixe, nommé à l'évêché de Rodez, il réunit dans ses mains les deux •éducations royales. Fidèle au plan d'études précédemment tracé, il composa pour eux sept traités sous le titre de Géographie, Rhétorique, Morale, Economique, Politique, Logique, Physique du prince. Le défaut de ces livres est d'être plus dogmatiques que pratiques : leur qualité commune est la lucidité et la brièveté. On a remarqué dans le nombre VÉconomique du prince : idée heureuse. Ce n'est encore qu'un germe, mais cent ans plus tard, à l'entresol du palais de Versailles, il fructifiera entre les mains de Turgot «t dos économistes.

Cette fois encore, Le Vayer ne parle de poésie qu'accessoirement, et se tait sur l'histoire. Péréfixe, écrivain médiocre, comme le prouve sa Vie dt Henri IV, n'est pas homme à suppléer Le Vayer. Il en faut conclure qu'il manquera à

Louis XIV la haute culture littéraire, le sentiment élevé de l'idéal transmis par l'antiquité aux temps modernes.

Mais il y a loin de là aux assertions de Saint-Simon : « A peine lui apprit-on à lire et à écrire, et il demeura tellement ignorant que les choses les plus connues d'histoire, d'événements, de fortune, de conduite, de naissance, de lois, il n'en sut jamais un mot. Il tomba par ce défaut, et quelquefois en public, dans les absurdités les plus grossières. » Saint-Simon se réfute lui-môme quand il ajoute un peu plus loin : « Il parlait bien, en bons termes, avec justesse. » « Justesse et propriété » sont les deux qualités maîtresses que Sainte-Beuve reconnaît au roi dans ses écrits. Enfin, on sait le témoignage porté par M™'' de Caylus : « Le roi pensait juste, s'exprimait noblement, et ses réponses les moins préparées renfermaient en peu de mots tout ce qu'il y avait de mieux à dire selon les temps, les choses et les personnes, »

C'est donc moins le côté intellectuel qu'il faut critiquer dans l'éducation de Louis XIV que le côté moral. Et ici ses honnêtes précepteurs sont bien moins en cause que les circonstances, l'entourage, tout le système. La cour est le terrain le moins propre à l'œuvre éducatrice. L'air y est imprégné du poison de la flatterie. L'intérêt et la corruption en occupent toutes les avenues. Que peuvent les maîtres contre cette incessante obsession? Oh! « le monde I le monde! le monde! les plaisirs, les mauvais conseils, les mauvais exemples! Sauvez-nous, Seigneur! » C'est le cri d'angoisse que laisse échapper Bossuet, précepteur, un jour que lui apparaissent les difficultés de sa lâche et l'inanité de ses efforts.

Laporte se plaint qu'à chaque instant le petit prince lui échappe pour courir auprès de la reine-mère, dans le cercle des dames et des seigneurs où chacun l'applaudit et lui fait fête. Et quel enivrement précoce versaient au prince ces hommages de la cour, ces génuflexions des corps publics, cette prosternation de la France entière aux pieds d'un enfant, centre unique de toutes les adulations et de tous les encens 1 II n'y a pas jusqu'au maître d'écriture qui ne se môle de corrompre. Celui de Louis XIV lui donna un jour cette phrase à copier : « Les rois peuvent tout ce qu'ils veulent. » La page existe dans une collection, à Saint-Pétersbourg. L'imprudente maxime est transcrite six fois de suite.

Pour l'éducation dti grand dauphin par Bossuet, pour celle du duc de Bourgogne par Fénélon, — deux éducations qui comptent parmi les grands faits de notre histoire morale et littéraire, — de même que pour l'œuvre accomplie par M°i« de Maintenon auprès du duc du Maine, nous renvoyons aux articles Bossuet, Fénelon et Maintenon (M™* de), auxquels nous n'aurions rien à ajouter.

Que dire du Régent et de son trop fameux précepteur? Ce prince, «si heureusement doué pour être, dit Saint-Simon, le chef-d'œuvre et l'honneur d'une éducation », en fut, grâce à Dubois, le scandale et la honte. Il sortit de ses mains instruit et dépravé. Il faut lire dans les lettres de la duchesse d'Orléans, mère du Régent, et dans Saint-Simon, les détails de cette éducation, fructueuse quant à la science acquise, corruptrice quant aux mœurs. Philippe d'Orléans savait plusieurs langues, aimait la lecture et l'histoire, connaissait les sciences, « toute la chimie», dit naïvement la duchesse, savai. peindre et composer. Mais dès l'âge de treize ans, l'élève de Dubois se trouvait corrompu. Il se précipiU avec la fougue de son caractère, ^ en fanfaron de vices, » comme dira Louis XIV, dans une carrière qu'on laissa complaisamment s'ouvrir devant lui. En dépravant le fils de ses maîtres, Dubois

Page 1