‹ Dictionnaire de pédagogie et d'instruction primaire, publié sous la direction de F. BuissonChapitre 315 sur 573 · RABAUT SAINT-ÉTIENNE — 2524 — RABAUT SAINT-ÉTIENNE · texte numérisé non relu

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faire embrasser le plan du livre dans son harmonie et son unité.

Quintilien dresse la liste des auteurs que le jeune homme peut lire avec fruit, et compose sa bibliothèque. Il y met en compagnie les orateurs, les historiens, les philosophes et les poètes ; mais il faut remarquer avec quelle réserve il recommande de lire les poètes : « Tout n'est pas également louable dans leurs œuvres, dit-il; car les Grecs sont souvent licencieux, et il y a des endroits d'Horace que je ne voudrais pas expliquer {Grseci multa lice7îter et Horatium in quibusdam nolim 171 ierpre tari) . » Quintilien se prononce donc pour ce que nous appelons aujourd'hui des éditions expurgées à l'usage de la jeunesse. Il veut avant tout préserver l'innocence de cet âge et garder intacte une pudeur que l'éducation doit protéger et que la vie flétrira trop tôt.

En littérature, Quintilien est un classique. Il est en lutte ouverte avec les rhéteurs de 1 école de Sénèque, qui cherchaient les pensées brillantes, les traits ingénieux, tout ce qui frappe et éblouit. Il demande au contraire à son élève le jugement, le goût, le bon sens. Il veut qu'il s'attache à suivre les meilleurs modèles et qu'il cherche avant tout, en écrivant, le naturel et la vérité.

En philosophie, il n'est d'aucune école et ne jure sur la parole d'aucun maître. Il a plutôt une certaine antipathie pour les philosophes en général et pour l'arrogante sagesse dont ils faisaient profession de son temps. Cependant il veut que le jeune homme aille étudier dans les écoles la science de la vertu dont ne peut se passer l'orateur {id quod est oratori necessarium... evolvendis penitus auctorihus, qui de virtute prsecipiunt) . La morale est le véritable fondement de l'éloquence; tout discours digne de ce nom s'appuie nécessairement sur elle : a Quant à cette loquacité dépourvue de connaissances philosophiques {ignara quidem hujusce doctrinse loquacitas) y elle est condamnée à marcher sans guide ou à s'égarer. » Que le futur orateur le sache! La vertu n'est pas un don de la nature : bien qu'elle lui doive quelques-uns de ses mouvements (iw/je^ws), elle a besoin d'être perfectionnée par la science, et il n'y a pas d'éducation complète sans l'étude de la philosophie.

Mais si l'on ne peut être vraiment vertueux sans la philosophie, il est également indigne d'un honnête homme, d'un esprit cultivé, d'ignorer les sciences. Quintilien veut que les écoliers apprennent la géométrie : « Cette étude donne de l'activité à l'intelligence, dit-il ; elle l'aiguise et rend ainsi la conception plus prompte [agitari namque animas atque acui ingénia et celeintatem percipiendi venire inde). » Qu'aurait dit Quintilien s'il avait pu prévoir le développement que les sciences devaient prendre de nos jours et les merveilleuses conséquences qu'en devait recueillir l'esprit humain?

Suivant lui, la musique doit avoir aussi sa place dans une éducation libérale. Chez les Grecs elle faisait partie de. l'éducation de la jeunesse; et de nos jours M. de Laprade déclare « qu'à peu d'exceptions près tout homme peut et doit savoir chanter. L'homme est de sa nature un animal

chanteur. La parole lui a été donnée pour se parfaire en une musique. » La musique adoucit et élève l'âme. Elle éveille, elle développe en nous les sentiments doux et généreux. Quintilien proscrit seuleaient « cette musique efféminée qui ne fait entendre sur les théâtres que des sons lascifs et languissants» et qui ne va qu'à flatter les sens, à corrompre et à amollir les cœurs (musice, in scenis e/feminata et impudicis modis fracta). V Institution oratoire contient donc en quelque sorte le programme d'un cours complet d'enseignement. Mais ce qui fait le prix surtout de cet ouvrage, au point de vue de la pédagogie, ce sont ces aperçus variés sur la nature et le caractère des enfants, sur le rôle et les devoirs du professeur, sur les détails de l'instruction et de la discipline, donnés par un homme supérieur sans système et sans pédantisme. Quintilien s'inquiète de la tenue des élèves et de leurs rapports entre eux dans l'école, a Je n'aime pas, dit-il, que les petits soient assis pêle-mêle avec les grands {pueros adolescentibus sedere permixtos non placet mihi...); l'âge faible doit être séparé de l'âge adulte [infirmitas a robustioribus separanda est). Il s'inquiète des heures de récréation .^ et des jeux, dont il comprend l'importance; il dit ^ presque, comme Montaigne, que « les jeux des enfants ne sont pas jeux, et les faut juger en eux comme leurs plus sérieuses actions ». 11 écrit sur les punitions un chapitre plein de sagesse, où il blâme avec éloquence l'usage du fouet et des punitions corporelles. « Je condamne absolument l'usage du fouet, s'écrie-t-il. D'abord c'est un châtiment honteux etservile. Ensuite l'écolier que les réprimandes ne corrigent pas s'endurcira bientôt aux coups comme les plus vils esclaves. » Le maître ne doit pas avoir besoin de recourir à de tels moyens pour assurer son autorité . C'est par l'ascendant de son caractère qu'il aura surtout de l'empire sur ses élèves. Quintilien trace à ce propos un beau portrait du maître tel qu'il le conçoit : « Qu'il prenne avant tout à l'égard de ses élèves les sentiments d'un père {sumat ante omnia parentis erga discipulos animum) ; qu'il se regarde comme tenant la place de ceux qui lui ont confié leurs enfants; qu'il ne souffre aucun vice en lui ni dans autrui ; que son austérité n'ait rien de triste, sa douceur rien de relâché, qu'il parle souvent de ce qui est droit et convenable ; car plus il donnera de conseils, moins il donnera de punitions. Simple dans son enseignement, laborieux, exact sans excès, il répondra volontiers aux questions et ira même au devant de ceux qui ne lui en font pas. » Mais si Quintilien exige tout du maître, il demande en retour k l'élève affection et reconnaissance : « Qu'il aime ceux qui l'instruisent non moins que la science elle-même : qu'il les regarde comme des pères dont il tient non la vie du corps, mais celle de l'esprit {parentes esse 7ion quidem corpO' rum sed mentiuni credat). » Faut-il s'étonner après cela que Rollin ait proposé Quintilien comme un modèle môme à des parents chrétiens, et qu'il ait emprunté à V Institution oratoire une bonne part des préceptes de son Traité des Etudes ? LTli. Froment.]

RABAUT SAIiNT-ETIENNE. — Jean-Paul Rabaut Saint-Étienne (1743-1793), fils du célèbre pasteur protestant Paul Rabaut, et pasteur lui-même, fut élu successivement député aux Élats-générauxpar la ville de Nîmes, et membre de la Convention natio-

nale par le département de l'Aube. A la Convention, on trouve son nom parmi ceux des orateurs qui prirent part à la discussion du 18 décembre 1792 (V. Convention, p. 533). Trois jours plus tard le 21 décembre, il prononça un discours sur l'édu-

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cution nationale. Il distingue soigneusement Tcdu- Cation nationale de rinsiruction publi<|ue. « L'instruction publique éclaire et exerce l'esprit, l'éducation nationale doit former le cœur; la première doit donner des lumières, et la seconde des vertus. » Il recherche les moyens de donner aux Français les vertus qu'exige l'exercice de la liberté. « Il faut absolument, dit-il, renouveler la génération présente en formant en même temps la génération qui va venir. Il faut faire des Français un peuple nouveau; lui donner des mœurs en harmonie avec ses lois ; lui présenter une éducation aimable, séduisante, enchanteresse ; lui inspirer, avec cet enthousiasme heureux qui le caractérise, la liberté, l'égalité, la fraternité surtout, ce sentiment aimable et doux, la première loi, l'unique bonheur de la société ; dissiper ainsi cette terreur sombre qui nous enveloppe, et ces images obscures où les spectateurs effrayés croient apercevoir l'annonce de la tempête. »

Le projet de décret que Rabaut Saint-Étienne avait joint à son discours esl fort intéressant à étudier. Les idées de ce Girondin sur l'édiication se rapprochent beaucoup de celles des Montagnards. Voici les principales dispositions du plan qu'il soumit à la Convention ;

tt Usera élevé en chaque canton, à la campagne, un édifice destiné aux assemblées des citoyens, aux écoles publiques, aux fêies nationales, et aux autres institutions communes que la nation jugera convenable d'établir...

» Cet édifice portera pour inscription Temple national. (En attendant, les citoyens s'assembleront, ou dans les églises, ou même aux champs dans la belle saison).

» Les jours de dimanche seront consacrés à la pratique de toutes les insiitutioDS publiques que la naiion aura déterminées.

» Les exercices du corps, et les jeux publics propres à augmenter la force, l'agilité et la santé, seront fixés par une loi particulière.

» Chaque dimanche, il sera donné une leçon de morale aux citoyens assemblés. Cette leçon sera prise dans des livres élémentaires approuvés par le Corps législatif.

» Chacun de ces exercices commencera par la lecture alternative de la déclaration des droits et de celle des devoirs.

» Les seuls officiers municipaux sont constitués, à cet égard, officiers de morale : ils ne pourront se dispt^uHer de ces fonctions...

» En chaque exercice, il sera chanté des hymnes à l'honneur de la patrie, à la liberté, à l'égalité, à la fraternité de tous les hommes, propres enfin à forn)er les citoyens à toutes les vertus, lîes hymnes devront être ap[)rouvés par le Corps législatif.

» Dans les saisons et jours favorables, les citoyens se donneront récipro(iueinent le spectacle des exercices militaires, ce qui sera déterminé par des règlements particuliers.

» Tout enfant âgé de dix ans sera tenu de savoir par cœur la déclaration des droits et celle des devoirs, et les principaux hymnes civils. Il sera fait un examen général des enfants de cet àgo, dans le temple du canton, en présence de tous les officiers municipaux, le premier dimanche (lu mois de juillet. Cette journée sera nommée la fête des en/ants. De ce jour, les jeunes garçons seront admis à apprendreles exercices u)iliiaires...

» En chaque ville, bourg ou village, les enfants de dix ans et au-dessus seront formés aux premiers exercices militaires.

» En chaque canton, ils seront exercés aux évolutions et manœuvres, jusqu'à lâge de quinze ans, où tons devront être lorraés.

\> En chaque assemblée publique, il y aura dos places distinctives pour les vieillards des deux sexes âgés de plus de soixante ans.

1''^ Pahiib.

» Dans chaque section, pour les villes, et dans les cantons, pour les campagnes, les vieillards des deux sexes, âg'^s de |>!us de soixante ans, se n'unissent pour élire un sénat, composé d'un nombre égal de personnes des deux sexes ; il aura le« fonctions suivantes :

» Tous les enfants, jusqu'à l'âge de quinze ans seront soumis à sa censure, et tout vieillard de soixante ans aura le droit de leur faire des reproches sur leurs fautes. Les parents qui auraient à se plaindre de leurs enfants pourront les amener au sénat pour y être censurés.

n Le sénat distribuera les prix aux enfanta vainqueurs dans les exercices publics.

» H réprimandera, dans les erifants, les actions de lâcheté, de cruauté, de désobéissance à leur» parents, et tous les vices contraires au bon ordre et au bien de la société. 11 donnera des éloges publics aux enfants qui se distingueront par leur tendresse pour leurs parents, pour leurs frères et sœurs, et par des dispositions heureuses pour l'exercice des vertus domestiques.

» Le sénat pourra censurer les pères et mères, quelle que soit leur fortune, qui élèvent leurs enfants avec trop de délicatesse, qui leur laissent prendre le goût des frivolités, ou qui leur inspirent de l'orgueil...

» Lorsque les principes constitutionnels de morale et le mode de gouvernement auront été ratifiés par le peuple, ils seront rédigés en forme de catéchisnie ; et tout enfant âgo de quinze ans sera obligé de le savoir par cœur.

» Il sera dressé un catéchisme simple et court sur les droits et les devoirs des nations entre elles, que tout garçon de quinze ans sera obligé de savoir par cœur.

» Les jeunes gens, arrivés à l'âge de quinze ans, subirontun examen sur ces deux objets, ddus le tem|)le national du canton, en présence des officiers municipaux du canton, le premier dimanche de juillet de chaque année. Le même jour, ils feront des évolutions militaires pour la dernière fois. Cette journée sera nommée la fêie des adolescents.

)) Il sera déterminé, par le Corps législatif, quel mode de vêlement doit être donné aux enfa as des différents âges, depuis la naissance jusqu'à l'adolescence.

» La forme des vêtements des citoyens, des armes, des exercices, l'appareil des fêtes, et toutes les choses d'institution commune, seront également déterminées par le Corps législatif.

» Il sera formé incessamment des ateliers de travail pour tous les âges. Les départements consulteront, à cet égard, les conseils généraux des communes; ils examineront leurs demandes ; cl sur leur avis, les Citmmunes de nouveau consultées, le Corps législatif statuera.

» Tout citoyen qui, à l'âge de vingt-un ans, ne justifiera pas qu'il sait un métier propre à lui faire gagner sa vie, ne pourra exercer les droits de citoyen, ni aucune fonction publique, ni servir dans les armées.

» Le Corps législatif enverra aux citoyens, tous les ans, une ou deux fois, selon les circunstaur<'s, des instructions morales propres à corrigei li-S abus, à prévenir les vices oo à réprimer les altérations qui pourraient être faites dans la morale publique, dans la constitution et dans les lois, (..es instructions seront lues dans les assemblées de canton, » , ....

Le projet de Rabaut Saint-Etienne fut accueilli avec beaucoup de faveur, et son auteur fut, séance tenante, adjoint au Comité d'instruction publique. Les événements politiques l'empcclièrent de continuer à s'occuper des questions d'éducation. Le 18 mai, la Gironde l'envoya siéger au fameux comité des Douze. Après la chute du parU giroa-

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dîn au 31 mal, il fut l'un des vingt-neuf membres de la droite mis en état d'arrestation chez eux. Ainsi que plusieurs de ses collègues, il réussit à s'évader, ce qui eut pour conséquence sa mise hors la loi. Ayant été découvert dans sa retraite le 4 décembre 1793, il fut envoyé à l'échafaud le lendemain. [J. Guillaume.]

KABELAIS. — La Renaissance française n'a point en, en matière d'éducation et de culture intollectuelle, de novateur plus hardi, d'inventeur plus original que Rabelais. Homme d'église, dès sa première jeunesse engagé dans un ordre mystique où l'étude et les livres étaient considérés comme choses dangereuses, il rejeta tout d'un coup la vieille tradition, renia le moyen âge, la scolastique, le pédantisme monacal, la routine dogmatid.ue de l'Université de Paris. A la place du trivium et du quadrivium il institua pour son propre compte d'abord, et recommanda ensuite à son siècle, une expérience extraordinaire qui convenait à son vigoureux esprit comme à la force morale et physique de ses deux géants, Gargantua et Pantagruel. Le programme de Rabelais n'est cependant excessif que par la richesse des détails et la puissance de mémoire, d'application ou de courage qu'il suppose. On en peut réduire les proportions, le principe en demeure excellent ; le cadre est bon, bien que d'apparence un peu cyclopéenne.: il renferme la première ébauche d'une éducation vraiment libérale et déjà toute moderne.

Pour bien comprendre les vues de Rabelais sur ce grave sujet, comme sur tous les points où s'est j portée son ironie, il faut d'abord être persuadé i de la sincérité, de la bonne foi, de la hauteur desprit de ce grand écrivain. Une passion a do- j miné toute sa vie : la recherche de la vérité, le respect de la science. S'il y a, dans son roman | symbolique, une notion certaine, toujours claire, partout présente, c'est celle-ci : il n'y a de bon i pour l'esprit comme pour la conscience que les \ idées justes ; l'exercice de la raison est le propre | de l'homme et la source de sa dignité vraie ; le j mal en lui, la réelle faute originelle dont il doit se purifier, c'est l'erreur, le sophisme, le mensonge, la superstition, la méchanceté, la sottise; toutes les maladies de la pensée ou du cœur ne sont que les formes multiples de l'erreur. Une raison naturellement saine et droite ne suffit point pour se garantir de l'erreur. Des maîtres entêtés de routine, des livres bourrés d'idées creuses ou enfantines, une éducation mécanique, une discipline de couvent, des jeux puérils gâteront d'une façon peut-être irrémédiable les esprits les mieux doues. C'est au précepteur, c'est aux livres et à l'étude qu'il appartient d'achever chez l'écolier l'œuvre de la nature et, dans l'enfant, de préparer l'homme, c'est-à-dire la personne raisonnable.

La première éducation de Gargantua est évidemment celle même que Rabelais avait reçue dans son enfance, puis chez les moines de Fontenay-le-Comte. Gargantua, en venant au monde, a crié : « A boire I... » La vie purement instinctive, naturellement grossière ou naïve, a occupé ses premières années. « Toujours se vaultroit par les fanges, baisloit souvent aux muulches, et couroit voulentiers après les parpaillons. » Aucune idée juste dans ce cerveau d'enfant ; « croyoit que nues feussent pailles d'airain, et que .essies feussent lanternes ». L'adolescent se nourrit pareillement d'illusions et de rêves; il clievau< lie sans cesse des coursiers factices et les Ciiresse tendrement. On cherche alors « un grand docteur sophiste » pour « rendociriiier s< Ion sa cap.nité » A la discipliiie tout» scolasti<|ne de maiire Tliubal lioloplierne, il perdra s(^s plus belles années. il s'exercera laborieusement aux lonnea de la pen-

sée, mais négligera la pensée elle-même. Les grammairiens latins de la décadence , ceux du moyen âge, des paraboles et des homélies, la logique sophistique, la rhétorique bavarde, les traités rédigés par demandes et réponses, si bien appris qu'il les peut réciter « à revers », tout cela rend Gargantua « fou, niays, tout resveux». L'ennui, un bâillement sans fin, la paresse, la gourmandise, d'éternelles patenôtres égrenées dans un demi-sommeil, ,des siestes fréquentes, des jeuxa*5î5, la préoccupation constante du « roust», des collations et « arrière-collations », tel est le résultat moral auquel aboutissait la pédagogie des « resveurs matéologiens du temps jadis ». Rabelais se tira tout seul hors de ce puits. Pour un moine, c'était une sorte d'apostasie. En lui, l'effort fut d'autant plus remarquable qu'il avait appartenu plus longtemps que son héros à Vécole. S'il n'avait pas suivi, entre les murs de la Sorbonne, les leçons des maîtres sophistes et des théologues, s'il n'avait pas soutenu, devant les docteurs de l'Université, quelque belle thèse « par l'espace de six semaines, despuis le matin quatre heures jusques à dix heures du soir », tout au moins, dans son abbaye, avait-il trouvé la « librairie de Saint-Victor », l'arsenal poudreux de la vieille science syllogistique et édifiante, dont il a dressé le catalogue dérisoire. Il ferma résolument ces in-folios inutiles et se détacha, non sans gaieté, et au grand scandale de ses confrères, de la tradition doctrinale que ces titres bouffons laissent assez bien comprendre : « Badinatoriiim Sorboniformium. Question très difficile : On demande si la Chimère, bourdonnant dans le vide^ peut dévorer les intentions secondes? Sujet débattu pendant dix semaines au concile de Con' stance. Barboui lamenta Scott. Il alla droit, d'une part, aux antijuités et aux langues savantes, au grec, à l'hébreu, à l'arabe, au droit romain; de l'autre, quand il eut jeté le froc aux orties, aux sciences expérimentales et positives, à la médecine, à la chimie, à l'anatomie. Dans ses voyages d'Italie, il étudia les doctrines des médecins italiens, se forma à l'archéologie, composa un herbier, chercha des manuscrits grecs, pénétra probablement la science tout italienne des poisons. Dès 1540, il jouissait, parmi les humanistes, les érudits et les savants, d'un renom considérable. Il était, par ses relations d'amitié et l'autorité de son savoir encyclopédique, du monde des Budé, des Estienne, des Calvin, des Erasme. Nul n'était mieux préparé que Rabelais par l'expérience personnelle à l'invention d'un plan nouveau d'éduca* tion.

Ici, il convient de distinguer en lui deux courants d'idées. Il a reçu lun de la Renaissance italienne et française : c'est la doctrine même des humanistes du xv^ et du xvi^ siècles. Il a inventé l'autre, où apparaît en ses traits originaux la pédagogie véritablement rabelaisienne.

La première de ces directions est surtout littéraire, philologique, si l'on veut; elle se montre particulièrement dans la fameuse lettre de Gargantua à son iils Pantagruel. « J'entens et veux que tu aprenes les langues parfaictement : premièroment la grecque, comme le veut Quintilian ; secondement la latine, et puis l'hébraicque pour les sainctes lettres, et la chaldaîcque et arabicque pareillement... Puis soigneusement revisite les livres des médicins grecs, arabes et latins, sans contemncr les thalmudistes et cabalistes ». Pour Rabelais, dans 1 enstmible des études d'antiquités, c'e^t le grec qui doit dominer. Le grec, que l'Italie étudiait avec passion depuis un siècle au uj !in<, était encore, pour la Krance, une nouveauté aussi rare qu'il l'avait été jadis, dans la pennisui'», au trmp> de Pétrarque et de Boccace. Le premier livre grec ne fut imprimé chez nous

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