RECTEUR
notre chimie, nos cornues et nos scalpels, ce n'est pas nous qui avons découvert que la pensée 80 traduit par une dépense matérielle, qu'elle ne peut durer indéfiniment, qu'il faut donner à la machine vivante le loisir de régénérer ces matériaux indispensables, sans lesquels le travail du cerveau s'arrête comme une horloge arrivée au bout de sa course. On savait cela de tout temps, l'expérience et l'instinct y suffisaient, et le fait s'est exprimé de lui-même dans la belle métaphore dont il s'agit. Mais voyez comme le sens en est plus large, va plus loin et plus haut que cette dissection chimique. Ce n'est pas seulement l'étoffe matérielle de la pensée qui s'use, c'est la pensée même, c'est notre être en ses parties les plus intérieures, j'ose dire les plus spirituelles. Oui, il est parfaitement vrai que, fût-on nourri d'ambroisie, comme disaient les anciens, à.'urée et de créatine, comme diraient nos savants, on ne peut pas penser longtemps de suite, on ne peut pas avoir de l'imagination, ni de la réflexion, ni même du génie au-delà d'un nombre d'heures assez restreint. Il faut s'arrêter, quoi qu'on en ait, et changer brusquement le genre de son activité, la faire purement physique, ou bien même l'interrompre tout-à-fait, pour laisser aux autres ressorts trop tendes le temps de retrouver leur élasticité première.
S'il y a un art de penser, en voilà certes une loi fondamentale, comme le confirment d'ailleurs les découvertes de la science moderne. Mais ne vous semble-t-il pas que pour la mieux connaître, nous ne sommes pas précisément en passe de la mieux respecter? Nous perfectionnons les méthodes de travail, nous arrivons à faire rendre au cerveau son maximum d'effort, surtout nous élargissons tous les jours le champ de son activité : mais de le récréer, de balancer cet accroissement de labeur par une rénovation plus parfaite, il semble que nous n'ayons cure. Nous tendons tous les ressorts de la machine, nous la lançons à un train d'enfer, ^ans trop nous soucier qu'elle s'use ou se brisL^
Mais c'est dans le travail du jeune âge que le mal est le pire. Ah ! que la récréation est une chose plus précieuse, à cet âge, plus féconde, plus indispensable ! Le jeu, c'est la moitié au moins de la vie de l'enfant. C'est là seulement qu'il trouve l'emploi de quelques-unes de ses facultés les plus charmantes et les plus naturelles^ la satisfaction de certains de ses besoins les plus impérieux. Le jeu n'est pas seulement pour le petit enfant l'exercice de ses muscles, la régénération de son sang, le plaisir de dépenser son énergie vitale et de la sentir redoubler en lui. Ah 1 que le jeu est bien autre chose que ce qu'y voit notre pédantisme ! C'est toute la petite âme enfantine qui s'y ébat et s'y déploie dans son charme incompaiable. Laissez-la faire, regardezla seulement agir, et vous verrez le jeu devenir une improvisation d'une richesse et d'une justesse qui vous frappera de surprise, où la faculté maîtresse de cet âge, l'imagination, se donne libre carrière, se crée un monde à elle, mille mondes successifs, au gré de sa changeante fantaisie, et déroule ces drames copiés sur la réalité la mieux observée ou inventés de toutes pièces selon un art infini. La spontanéité, c'est-à-dire l'i'^vention, la création, voilà le trait caractéristique, et voilà aussi la secrète et féconde vertu du jeu du petit enfant, voilà la source des plaisirs qu'il y trouve. Plaisir très particulier, très intense, d'un ordre très élevé, qui plus tard, transporté dans le plein de la vie, n'est pas autre que la joie du génie en ses heures de création. Cette joie d'espèce si rare et si haute, bien peu d'hommes sont destinés à la connaître; elle est lo partage de la petite élite des artistes créateurs. Mais du moins la naluie a
permis que le plus humble d'entre nous la savourât au matin de sa vie, et c'est elle qui fait la poésie radieuse, l'enchantement de cet âge.
Nous savons cela, sans doute, mais comme nous l'oublions I Voyez où en est sur ce point, pourtant capital, de pédagogie, l'enseignement primaire, voyez surtout où il est en train d'arriver, si l'on ne s'arrête. On a chargé les programmes jusqu'à leur extrême limite, rempli, bourré « l'emploi du temps » en telle manière que pas une minute n^en soit perdue. C'est à merveille. Mais cela ne suffisait pas encore. Telle est l'ampleur du savoir moderne, même resserré au minimum primaire, qu'on a franchi le pas fatal, on s'est laissé aller à empiéter sur le terrain sacré, sur la récréation. On y a mis ce qui ne tenait pas ailleurs, et ce qui pouvait faire figure d'exercice « récréatif », la gymnastique, les travaux manuels, l'instruction militaire, les excursions scientifiques. On veut y mettre l'enseignement professionnel. Où mène cette voie dangereuse ? A rien de moins qu'à pervertir absolument l'action de l'éducation sur l'enfant.
Qu'on ne nous dise pas que ce sont là de bien grands mots pour bien petite chose. Réfléchissez, observez, comparez, et vous en tomberez d'accord. Avez-vous donc envie que nos établissements primaires soient frappés du mal qui sévit si cruellement dans les grands internats secondaires où ne se voient plus d'enfants, mais de tristes petits hommes, chétifs, vieux, blasés, usés, aussi loin de s'abaisser à jouer qu'ils le seront à quarante ans, politiquant déjà ou faisant pis? J'accorde que la sèvo plébéienne est vigoureuse, qu'elle fera longtemps encore éclater vos cadres. Mais il n'y a pas de force qui tienne, si vous allez la comprimant, la tarissant, sous votre appareil inflexible de pédagogie. Le beau profit, si après avoir réalisé cette merveille d'utiliser, de tourner savamment en élude chaque heure, chaque seconde de la vie enfantine, de l'avoir bourrée de leçons ouvertes ou déguisées, d'avoir ainsi créé à la patrie des jeunes hommes très bien dressés, munis du plus authentique savoir, remplis des notions les plus pratiques, vous leur avez enlevé la chose précieuse entre toutes, celle qui vaut toutes les autres mille fois, la jeunesse du cœur et de l'esprit ?
Voyez bien ceci : ce qui fait que le peuple, en notre temps de démocratie et de liberté, est ou doit être notre espoir, notre salut, que toute notre attente est en lui, que nos soins, noire amour sont pour lui, c'est justement la puissance, la fraîcheur de son énergie vitale, que rien n'a encore affaiblie ni usée. C'est qu'il est le fonds intarissable d'où jaillissent les âmes éprises^ d'action, les âmes ouvertes à la joie de vivre, avides de s'élancer dans ce monde qui leur est nouveau et merveilleux; c'est qu'il est la source où se retrempe et se régénère la vie sociale. Il y a là comme un mystère naturel qu'il faut so garder de troubler, parce que ce trouble retentirait avec des conséquences incalculables dans les destinées mômes du pays. Le savoir marche à la conquête du peuple, et c'est là le plus beau fait de ce siècle. Nous entreprenons de verser la lumière dans ces obscures et fécondes profondeurs ; nous prétendons appeler tous ces ignorants d'hier à la vie bupérieure de leur temps. C'est une œuvre nécessaire, une œuvre sacrée, mais délicate aussi, ne l'oublions pas. Dans notre ardeur d'instruire, gardons-nous de fausser la nature, de l'appauvrir sous prétexte de richesse. Veillons à lui laisser ce qu'elle a de meilleur et ce qui est le plus à elle : la force d'expansion, la spontanéité, l'enthousiasme, autant dire la vie. [D*^ J.-Elie Pécaut.]
RKC TKliR. — Fonctionnaire placé à la têie de chaque circonscription universiiaire appelée aca-