RÉMUSAT (M™' DE
coup d'iiUelligonce et de liaute raison, de l'éduration de ses deux filles. Elle avait un cercle intime d'amis de choix, philosophes et publicistes, qui agitaient dans son salon les questions les plus sérieuses et discutaient avec autant de verve et d esprit que de bonne grâce et de parfaite courtoisie. C'est dans ce milieu, à la fois brillant et sérieux, que se forma l'esprit de M™e de Rémusat.
Mariée à seize ans à M. de Rémusat, ancien magistrat, elle continua, pendant les années qui suivirent son mariage, sa vie paisible et recueillie. Mais les circonstances rapprochèrent le jeune ménage de Mme Bonaparte, et lorsque, en 1802, Je pouvoir du premier consul fut assez affermi pour qu'il essayât de constituer une sorte de cour, il plaça M™e de Rémusat près de M°»e Bonaparte, comme dame du palais, et il attacha M. de Rémusat à sa personne en qualité de chambellan. Après la chute de l'empire, M. de Rémusat fut nommé préfet à Toulouse, puis à Lille ; il fut destitué par le ministère Villèle. Sa femme, qui employait à écrire les rares loisirs que lui laissait son existence agitée, nous a laissé des romans qui sont peu connus, des lettres adressées à son mari, des mémoires où elle a consigné ses observations sur le règne, la cour et la personne même de Napoléon pJ^, et un ouvrage de pédagogie, malheureusement inachevé, l'Essai sur l'éducation des femmes. Elle fut enlevée prématurément à sa famille en 1821.
Quand on prononce le nom de M™' de Rémusat, le souvenir de ses Mémoires se présente vivement à l'esprit. C'est le plus connu et lo plus généralement apprécié des ouvrages qu'elle a laissés. Ce récit animé, vivant, sincère, éclaire, en effet, d'un jour nouveau, cette cour de Bonaparte où s'agitaient tant d'intérêts mesquins, où le mouvement des idées était si lent, arrêté par le maître qui se défiait grandement de la pensée. Cet ouvrage abonde en révélations piquantes, en observations judicieuses et fines. On sent qu'en l'écrivant, elle a été pressée par la vérité, par le besoin de prémunir les esprits contre les promesses du pouvoir absolu, contre sa fausse grandeur et sa prospérité apparente. Et de fait, il est impossible de ne pas devenir, en le lisant, plus sévère pour ce pouvoir funeste qui ne peut se maintenir que par l'abaissement des caractères et des esprits.
La lecture des lettres qu'elle écrivait à son mari, durant les nombreuses absences auxquelles le condamnait sa situation près de l'empereur, nous fait entrer en relations plus intimes avec elle. On ne saurait exprimer une forte et profonde affection en termes plus touchants, et mettre une plus grande variété de tours et de pensées dans cette expression même. Il y a une grande richesse de cœur et d'esprit dans ces causeries avec un absent; il y a aussi la marque d'une intelligence cultivée, nourrie de bonne et saine littérature, en commerce familier avec Pascal, Montesquieu, Voltaire, Plutarque et Platon, a qu'elle n'entend pas toujours» . Ses lettres nous la montrent sérieuse et exaltée à la fois, très sensée, et pourtant alarmée et hors d'elle-même devant le plus petit incident, lorsqu'il contrarie ses affections; douée d'un pénétrant esprit d'observation et naturellement portée, à propos de tout ce qu'elle voit, aux réflexions pl)ilosophiques et morales, et peu capable néanmoins de s'intéresser fortement à ce qui dépasse le cercle étroit de la famille et des amis. »t Ma vie, écrit-elle, semble en quelque sorte être toute serrée dans mon cœur. » En lisant ces pages, on ne voit pas se aessiner un caractère, on ne se sent pas en présence d'une âme supérieure aux événements et qui les domine : elle a besoin d'être heureuse pour être calme et paisible. Et pourtant, son fils, qui o été, sans contredit, un
des hommes les plus distingués de notre époque, lui rapportait « les mérites et les succès de toute son existence ». Comment, dès lors, ne pas lui attribuer les fortes qualités sans lesquelles nous ne pouvons rien fonder ici-bas?
D'ailleurs, son livre sur l'éducation des femmes, le seul de ses ouvrages que nous ayons à analyser ici, porte l'empreinte d'une haute et ferme raison, d'un bon sens pratique qui s'appuie sur les principes de morale les plus élevés.
Cet ouvrage parut, pour la première fois, en 1824; comme nous l'avons dit, il fut interrompu brusquement, et l'auteur n"a pu remplir qu'une partie du plan qu'il s'était tracé. Les applications, les conseils pratiques manquent, mais il est aisé de les déduire des idées générales qui sont liées entre elles et forment un système bien ordonné. « Je ne vois aucun motif, dit M^^ de Rémusat, au début de son livre, de traiter les femmes moins sérieusement que les hommes, de leur dénaturer la vérité sous la forme d'un préjugé, le devoir sous l'apparence d'une superstition, pour qu'elles acceptent le devoir et la vérité; nul n'est fondé à leur ravir le privilège d'obéir à la loi divine révélée par la raison. »
Voilà l'idée maltresse de tout l'ouvrage. La femme n'est pas un être purement sensitif; elle est douée de raison; elle a pour guide la conscience, pour mobile le désir de se perfectionner. Les moyens dont elle dispose sont la liberté et la volonté. Nous ne pouvons nier que l'éducation qu'on lui donne doit se conformer à sa nature, assurer sa dignité d'être moral par l'empire de la raison sur la liberté. Substituez donc à cette morale superficielle, toute de convention et qui régit ses actes seuls, des principes fixes, assez généraux pour diriger sa vie tout entière. Faites-lui sentir de très bonne heure la beauté et la force du mot devoir. « Qu'une mère, avant de prescrire, s'attache à faire voir que toute grande personne quelle est et précisément parce qu'elle est grande personne, sa vie est toute semée d'obligations. » Cette idée du devoir, associée à chacune de nos actions, peut seule donner du prix à nos actes journaliers^ élever notre tâche, quelque modeste qu'elle soit, à la hauteur d'une mission.
Toutefois, la raison « raisonnante » ne suffit pas; il faut à la femme l'enthousiasme et l'émotion d'un grand sentiment. Eclairez son intelligence, fortifiez la règle morale, oui, mais donnez aussi un aliment à son imagination et à sa sensibilité ; entretenez en elle ce foyer intérieur qui communique à son âme la chaleur et la vie,, élevez-la jusqu'au sentiment religieux. Mais gardez-vous d'entendre par là une pratique froide et vide : « Pratiquer son culte sans intelligence, sans lecture, sa»as méditation, c'est vraiment renier son âme, éteindre la lumière intérieure, se défier de Dieu, de la parole et de la grâce. » La foi,, c'est la conquête de l'intelligence qui cherche consciencieusement la vérité, c'est la forte et paisible certitude de celui qui sait pourquoi il croit. « C'est du besoin d'examiner, dit-elle en terminant son livre, que vous devez faire sortir le besoin de croire. »
On le voit. M™*» de Rémusat, par le prix qu'elle attache à la raison, la confiance qu'elle témoigne à la nature humaine, par sa façon de comprendre la religion qu'elle ne sépare pas de la raison et de la morale, est la fille du xviii» siècle ;mai3 lorsqu'elle demande aux femmes de s'intéresser à la chose publique, parce que « leur destinée n'est pas indépendante de l'état politique de leur pays »^ elle est bien de notre époque et elle a une vue singulièrement nette de la réalité. Si nous la comparons aux fcîmmes de talent qui ont écrit, dans notre siècle, des ouvrages d'éducation^ nous la rapprocherons surtout de M"'*' Neckei*
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de Saussure. En dépit des différences qui les eéparent, il y a entre elles une étroite parenté : elles ont même respect pour la nature humaine, même confiance dans les forces dont elle dispose, môme souci do mettre dans l'éducation et dans la vie tout entière plus de lumière et de chaleur. Mais M™o Neckei- subordonne tout au sentiment religieux ; M™e de Rémusat s'appuie surtout sur la raison éclairée et animée; la première vise plus profond, elle voit mieux les faiblesses et la grandeur de la nature humaine, elle est vraiment un moraliste et un éducateur, tandis que la seconde est plutôt un psychologue. Mais que d'observations fines, délicates, quelle raison aimable répandue dans les écrits de M"»« de Rémusat! C'est bien la femme dont la société moderne a besoin qu'elle aspirii à former : forte sans raideur ni sécheresse, sensée et pourtant éprise d'idéal; elle ne recherche ni l'éclat ni le succès, mais elle veut être utile ei. contribuer au bonheur et au bien général.
[Marg. Fontes.] RENAISSANCE. — Le mot Renaissance, qui devrait répondre à une notion très précise, est devenu l'un des plus vagues de notre langue, comme un signe qui s'est usé à force d'être mis en usage, et auquel ne se rattachent plus que des idées assez incertaines. Pour les uns, il indique une période historique qui, prise au point de vue de la France, commence au temps de l'expédition de Charles VllI en Italie, et s'étend jusrqu'à celui de Henri IV, ou même jusqu'à Louis XIII ; mais si l'on veut entendre la Renaissance totale, l'italienne avant tout, il faut remonter bien plus haut et y faire entrer tout le xv* siè- «le; les personnes qui s'intéressent aux origines des grandes crises intellectuelles et qui, dans un fleuve, comptent volontiers la source elle-même, pénétreront jusqu'au cœur du xiv' siècle, jusqu'à Pétrarque tout au moins. Mais ici nous n'avons, en quelque sorte, qu'une délimitation chronologique. Le plus souvent, on emploie le mot de Renaissance pour signifier soit le réveil des éludes antiques et le retour aux écrivains classiques; soit l'évolution des arts du dessin vers une expression plus libre et plus vivante de la nature, de la beauté, de la joie, soit la sécularisation de l'esprit moderne qui, affranchi des traditions religieuses, des entraves scolastiques du moyen âge, commence les littératures modernes. Il y a là des notions justes, à la condition qu'on mesure avec précision l'extension de chacune d'elles; il faut convenir, par exemple, qu'au moyen âge presque tous les écrivains anciens, que la Renaissance semblera retrouver au fond d'une cave, étaient connus, lus, commentés et compris des lettrés de l'Occident ; que le rajeunissement des beaux-arts avait commencé, en Italie, dès lexiiie siècle, pour la sculpture d'abord, avec Nicolas de Pise, puis pour la peinture, avec Giotto : ces deux artistes avaient retrouvé la bonne tradition, Nicolas, par l'étude des formes grecques sur les bas-reliefs du Campo-Santo de Pise, Giotto, par l'observation passionnée de la nature. Pour l'architecture, on n'oubliera pas que le dôme de Pise est du xiio siècle, et que le gothique en est déjà bien séduisant : enfin, pour ce qui concerne les littératures de la Renaissance et le témoignage qu'elles donnent d'une sorte d'affranchissement de l'esprit humain, on se souviendra de l'aisance parfaite avec laquelle s'étaient joués jadis de toute discipline ecclésiastique ou féodale, en Italie, Dante, Pétrarque et les conteurs de nouvelles, dès le xiiio siècle; dans la France du midi, les troubadours; dans celle du nord, les trouvères tels que Rutebeuf, les auteurs de contes et de fabliaux, les écrivains satiriques qui inventèrent, en plein Wie siècle, la multiple épopée de Renart. Ainsi, les principaux courants de la Renaissance remon-
' tent bien au delk du xv» siècle; ma'soo n'aurait, , d'ailleurs, sur la Renaissance, qu'une idée tout à fait fausse, si l'on imaginait qu'elle a seulement réuni tous ces courants en un lit commun, puis [ qu'elle en a réglé la marche et fixé la direction. I L'originalité de la Renaissance est autrement I grande. Elle est dans une conception nouvelle, ou I plutôt retrouvée, de la nature et de la vie hu- , maines, conception que n'a point formée un commerce plus intime et plus libre des écrivains et ^ des civilisations de l'atitiquité, mais que l'antiquité a éclairée, encouragée, et rendue très consciente. L'homme s'est replacé dans les conditions intellectuelles, morales et paifois même sociales où l'avait établi, antérieurement au christianisme, la civilisation du monde gréco-romain. Il a repris la pleine autonomie de sa raison. Il a rendu à toutes les forces de son cœur, à ses passions, même aux plus violentes, toute la liberté de leur énergie. Il n'a point, sans doute, répudié le christianisme, mais il a rejeté pour toujourij les idées sur lesquelles reposait le chrJstianismi ascétique du moyen âge; il ne veut plus considérer la vie terrestre comme une épreuve préparatoire à la vie future; il la croit bonne en soi, une fin réelle et non plus seulement un moyen de mériter le ciel ; il est persuadé que rien de ce qui vit eu nous ne doit être mutilé, que le plaisir, que l'instinct expriment la nature humaine d'une façon aussi légitime que la sagesse, la science, l'enthousiasme; à la discipline imposante du moyen âge qui, par les formes rigoureuses de la société chrétienne, catholique et féodale, par les communes municipales, par la scolastique et le monachisme, a encadré étroite ment l'individu et entravé tous les mouvements de la pensée ou de la volonté personnelles, l'homme de la Renaissance a substitué le droit absolu de la conscience individuelle ; à la tradition gothique, l'invention de la personne responsable ; à la règle inflexible, la liberté.
C'est bien ainsi que s'est produite en Italie la Renaissance, dont l'œuvre première a été de briser les moules de la vie politique et sociale, et de fonder, sur les débris du régime impérial, pontifical, féodal et municipal, une Italie nouvelle, le principatou la tyrannie. Autour du tijran italien s'organise comme par une nécessité logique une civilisation nouvelle, où le citoyen, comme le prince, ne vaut que par lui-même et par lui seul, où il se sent d'autant plus fort pour le combat de plus en plus dur de la vie qu'il est plus savant, plus audacieux, plus passionné, moins scrupuleux. Il ne compte plus que sur soi, il se répète la maxime de Léo Batlista Alberti : « L'homme peut tirer de soi-même tout ce qu'il veut. » De là, chez les Italiens de la Renaissance, une puissance de volonté extraordinaire qui, en quelques-uns, artistes, tels que Brunelleschi, Michel-Ange, Léonard de Vinci, s'est rencontrée avec une richesse de connaissances et d'aptitudes véritablement prodigieuse. Ils pratiquent à la fois, en maîtres, deux ou trois arts, écrivent des poésies, sont mathématiciens et ingénieurs, au besoin chimistes, tailleurs de marbre, fondeurs en bronze. De là, chez les diplomates et les hommes d'Etat, tels que Machiavel ou Guichardin, une expérience universelle qui touche à tous les intérêts d'une nation, histoire, politique, économie politique, art de la guerre, théorie de l'impôt, institutions des peuples étrangers. Une si large culture a aiguisé en eux, au plus haut degré, le sens critique qui va souvent jusqu'au scepticisme, le don de l'ironie, qui ne recule pas assez en face de la satire implacable, du pamphlet mortel dont l'Arotin a laissé le modèle. En réalité, ils n'ont gardé, pour le gouvernement de leur vie intellectuelle ou morale, qu'une seule règle, mais souveraine : le de-
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veloppement illimité de la nature liumaine, emportée par la recherche d'une infatigable curiosité, par la force de ses passions et de ses convoitises, môme jusqu'aux derniers excès de l'égoïsme, de la fourberie, de la volupté. Rien ne leur semblait bon, qui ne leur donnât les plus vives jouissances du pouvoir ou de la richesse, de la science ou de la poésie. En peinture comme en poésie, ils ont renoncé ii a tradition édifiante, et ne sont plus satisfaits que par les formes les plus belles, par les arrangements les plus pittoresques, les couleurs les plus séduisantes, les fables les plus étonnantes ou les plus gaies, tout ce qui fait la joie de leurs yeux ou de leurs esprits. Ils savent réaliser, dans leur vie extérieure, ces conditions d'énergie harmonieuse ou du sensualité fine qui leur semblent indispensables à la satisfaction de leur conscience; jamais et nulle part les cités n'ont off"ert au regard de tous de telles pompes et de telles fêtes, entrées de princes, cavalcades, décors éclatants des palais et des rues, jeux publics, réjouissances et allégories du carnaval ; jamais non plus la vie de société ne s'est entourée d'un cadre plus magnifique : les palais et les villas, l'ameublement où les marbres précieux se rencontrent avec les étoff'es soyeuses, brochées d'or, avec les arazzi, les tapisseries des Flandres, les bronzes antiques; les salons où l'on disserte sur Platon, où l'on écoute les stances de l'Arioste ou de Boiardo; tout cet appareil qui a tant surpris les barons français de Charles VIII, à peine échappés de leurs tristes manoirs féodaux, fut le symbole visible de cette jeunesse renouvelée de la civilisation, qui s'appelle la Renaissance italienne.
Grâce à sa puissance contagieuse, la Renaissance de l'Italie a très profondément, parfois même d'une façon hâtive, transformé la civilisation du reste de l'Occident. La France, l'Allemagne, l'Angleterre, l'Espagne, les Pays-Bas se sont assimilé avec plus ou moins d'originalité les arts, les formes poétiques, la vie princière. la vie de société et de conversation, le luxe extérieur, les mœurs et le caractère visible, les vices même de la péninsule. L'initiation commença parla France; c'est là qu'elle fut à la fois la plus complète et la plus brusque. Elle renouvela en peu de temps l'ensemble même de la vie de l'esprit. Les autres contrées accomplirent avec plus de lenteur leur conversion. L'Angleterre et l'Espagne ne se rendirent que dans la seconde moitié du xvi^ siècle: l'Allemagne, tout entière à la Réforme, ne reçut pendant longtemps de la Renaissance que la culture purement intellectuelle et érudite de l'humanisme. Sur ce dernier point, qui était capital, toute l'Europe fut vite d'accord avec l'Italie. Dans la Péninsule comme partout ailleurs, l'esprit très particulier dans lequel on reprit l'étude des l.ettres antiques fut le signe le plus frappant de l'évolution de la conscience européenne. Dorénavant l'intérêt supérieur de la vie humaine, que le moyen âge avait placé, tout au moins en théorie, dans la recherche du bonheur éternel, par le renoncement et par la foi, s'est concentré dans l'homme lui-même ; il était donc naturel que l'on revînt, avec la plus vive curiosité, à la Grèce et à Rome, c est-à-dire à la civilisation toute rationaliste de notre race, et que les écrivains, les philosophes, les poètes qui, libres de toute préoccupation religieuse, de toute angoisse mystique, ne nous entretenaient que d'eux-mêmes et de nous-mêmes et s'enfermaient avec nous dans l'horizon plus étroit, mais réel et tangible de la cité et de la famille, fussent lus, analysés, commentés avec une insatiable avidité. Les littératures aiiticjups semblaient donner, à des hommes convaincus de l'excellence de leur raison, le spectacle encourageant de tout ce que pouvait faire de grand la raison livrée à son propre instinct. Elles leur ou-
vraient, pour les faiblesses du cœur, des trésors d'indulgence; elles ne les obligeaient à renoncer à aucune des séductions de la vie; elles leur enseignaient l'art de s'accommoder aux misères du monde, aux trahisons de la fortune ; elles traitaient les passions avec une sagesse moyenne, moins en maladies mortelles de l'âme, qu'en forces naturelles qui, réduites harmonieusement à une équitable mesure et tempérées par la prudence ou l'honneur, sont encore une source de joies légitimes. C'est bien cette éducation toute laïque de la conscience moderne que les humanistes de la Renaissance ont tirée des lettres classiques. On comprend dès lors pourquoi ils ont été, en si grand nombre, je ne dis pas les ennemis du christianisme, mais les adver>aires de l'Eglise et des or dres religieux, pourquoi la Réforme, à ses débuts, s'est appuyée sur eux, et, un peu plus tard, quand elle s'organisa et voulut se fortifier par l'austérité des doctrines morales, pourquoi elle se trouva, à son tour, en lutte avec quelques-uns d'entre eux, Erasme, par exemple, Budé, Rabelais, ou même les Estienne. Aussi est-ce surtout au xvi^ siècle, et dans les pays où la Réforme et le catholicisme se sont fait la guerre la plus rude, que l'on aperçoit très clairement, grâce au contraste le plus curieux, ce qu'il y a d'essentiellement original dans l'esprit de la Renaissance. Les humanistes et les artistes sont arrivés à une sorte d'indifférence q»i leur permet de vivre en dehors des passions religieuses de leur temps ; tandis que, du côté des sectaires des deux églises, nous ne voyons que troubles de toutes sortes, discussions envenimées par des haines implacables, des calomnies horribles, les lettrés semblent se replier tranquillement vers les « temples sereins » de la sagesse et de la science, aussi loin que possible du champ de bataille religieux. <» Je n'ai d'autre souci que celui de mon repos », écrivait Erasme vieillissant h Ulrich de Hutten. Ce mot n'est point d'un égoïste étroit, mais d'un véritable humaniste, qui a recueilli tout le miel des doctrines antiques et sait que le bonheur résulte de l'équilibre intérieur, de la mesure exquise de toutes les émotions, de la maîtrise incontestée de la raison ; conditions très délicatesà régler, maisqui,une fois mises d'accord, donnent la paix et la parfaite sérénité. C'est à ce régime intellectuel et moral que Rabelais conviait tous les esprits distingués, les hommes et les femmes d'élite pour lesquels il édifia l'abbaye de Thélème. Là « estoient les belles grandes librairies en grec, latin, hébrieu, françoys, tuscan et hespaignol ». Mais tout n'y est point bibliothèque. Ceci est un palais de la Renaissance, aéré, lumineux, orné de fresques, de tapisseries, de statues, entouré de prairies, d'eaux courantes, de jardins de plaisance. On n'y voit de chapelle pour aucun culte; mais la devise inscrite sur la porte de ce singulier couvent, Fay ce que vouldras, ne doit pas inquiéter les moralistes, « parce que gens libères, bien nés, bien instruicts, conversans en compaignie honneste, ont par nature un instinct et aiguillon qui tousjours les poulse à faictz vertueux et retire de vice, lequel ils nommoient honneur. » On conçoit facilement que la pratique et la théorie de l'éducation ait préoccupé les hommes de la Renaissance. Malgré leur dévotion pour les lettres classiques, ils ont su se préserver d'un pédantisme de collège qui les aurait ramenés aux disciplines scolastiques du moyen âge. Ils ont tenté le plus constant effort pour créer une éducation libérale et complète ; ce n'est point leur faute si, chez nous, les jésuites, l'université, peut-être aussi Port-Royal, sont revenus sans cesse aux vieilles routines, aux enseignements surannés. L'Italie avait, la pren)ière, élargi de la façon la plus géncreuse les cadres de l'éducation. Dès le xiv^ siècle, elle avait invité les femmes à goûter, s^ns
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hésitations ni réserves, à la vie de l'esprit ; elle eut, au xvi», des dames lettrées, telles qu'Isabelle d'Esté et Viitoria Golonna, qui surent demeurer gracieuses tout en étant savantes. Jusqu'au milieu du xvo siècle, la Renaissance avait été surtout latine dans la Péninsule; l'instinct national semblait attacher l'Italie à la civilisation romaine plus étroitement qu'à la Grèce. Nicolas V, Bessarion, Marsile Ficin, les platoniciens de Florence )'accoutumèr(;nt rapidement à la culture hellénique. Enfin, l'Italie, en qui la vie était si orageuse et si intense, ne voulut point que l'éducation ne fût que dans les livres, les exercices purement intellectuels, ni qu'elle se développât, comme une plante de serre chaude, entre les murs d'une classe ou d'une bibliothèque. On peut voir encore, dans le Corligiano de Gastiglione, au commencement du xvi^ siècle, quels exercices corporels, quels arts libéraux doit pratiquer un cavalier accompli : c'est déjà, mais avec plus de mesure et d'élégance, et, en plus, l'art de la conversation mondaine et enjouée, le programme de Gargantua.
Rabelais fut assurément, dans notre xvio siècle, l'homme qui entendit le mieux l'éducation selon la tradition italienne ; il sentit à merveille ce que les lettres grecques devaient ajouter à la culture des humanistes de la première heure (V. Rabelais); sur la question de l'éducation des femmes, il se montra même plus libéral que no fut plus tard Montaigne*. «Que dirai-je?» écrit Gargantua à son fils, après lui avoir énuméré les progrès do la science depuis vingt ou trente années en France ; « les femmes et filles ont aspiré à ceste louange et manne céleste de bonne doctrine. » Montaigne n'eut pas la science encyclopédique de Rabelais, mais il vécut dans un commerce plus littéraire avec les anciens, surtout avec Plutarque et Sénètiue, et son génie observateur, si fort pour l'analyse de conscience, éclairé par ces deux sages, a pu pénétrer plusieurs des plus profonds recoins de la nature humaine. Mais il est bien intéressant de voir que ces deux grands esprits, sur le point capital en matière d'éducation, à savoir sur la préparation rationnelle à la vie active, sont d'accord l'un avec l'autre, et que Montaigne, toujours attentif à son expérience propre et dont les vues sont plus modérées que celles de Rabelais, cherche en réalité le môme idéal.
0 Ce n'est pas une âme, écrit-il, ce n'est pas un corps qu'on dresse, c'est un homme, il n'en fant pas faire à deux. Et comme dit Platon, il ne faut pas dresser l'un sans l'autre, mais les conduire également, comme une couple de chevaux attelez à mosme timon... Ce grand monde, c'est le miroir où il nous faut regarder, pour nous cognoistre de bon biais. Somme, je veux que ce soit le livre de mon escolier... Je trouve ces ergotistes plus tristement encore inutiles. Nostre enfant est bien plus pressé : il ne doit au paidagogisme que les premiers quinze ou seize ans de sa vie : le demeurant est deu à l'action. Employons un temps si court aux instructions nécessaires. Ce sont abus, osiez toutes ces subtilitez espineuses de la Dialectique, de quoy nostre vie ne se peut amender, prenez les simples discours de la Philosophie, sçachez les choisir et iraitter à poinct; ils sont plus aisez à concevoir qu'un conte de Boccace ». Néanmoins, comme toute doctrine systématique sur l'éducation se ressent toujours du moment historique et du milieu social où elle se produit, tandis que l'élève do Rabelais, qui vit encore dans l'époque féodale, devient un robuste et infatigable baron, le disciple de Montaigne, mieux préparé pour une civilisation plus élégante, et que l'on intéresse aux choses de la société et de la conversation plus qu'aux faits de la nature, se forme aux belles manières et reçoit un maître à danser, « afin que la bienséance extérieure, et l'antre gent et la dispo- 1^° Partir.
sition de la personne se façonnent q-iant et quant l'âme ». Le moyen âge avait excellé a dresser des chevaliers et dos docteurs scolastiques : mais il n'était pas possible alors d'être à la fois grand docteur et bon chevalier : la l'.enaissance sut cultiver, dans la mémo personne, le lettré, l'érudit, le cavalier, le gentilhomme, l'homme du monde.
[Emile Gebhart.]
RENDU (Ambroise). — Anibroise-Marie-Modeste Rendu naquit à Paris le 25 octobre 1778. Son père, l'un des plus honorables notaires de la capitale, lui fit donner, sous ses yeux mêmes, une éducation à la fois libérale et conforme aux traditions profondément religieuses de la famille. A dix-sept ans, il se trouva en état d'entrer à l'Ecole polytechnique qui venait de s'ouvrir. Mais, ayant refusé le serment de haine à la royauté, exigé par le Directoire, il dut quitter l'établissement avant l'achèvement de ses études, comme « indigne de profiter de l'éducation républicaine qui lui était accordée par la nation ». Cette circonstance le rejeta de l'étude des sciences dans celle des lettres : il se fit l'auditeur assidu de M. de Fontanes au Lycée et devint bientôt son ami. Lorsque celui-ci eut créé le Mercure destiné à lutter contre la Décade pkilosophique et à réagir contre la littérature issue de la Révolution, il s'associa le jeune Rendu, qui se trouva ainsi mis en relations avec l'abbé Delille, La Harpe, Chateaubriand, Joubert, de Bonald, etc., et qui put se souvenir plus tard d'avoir assisté à la lecture des épreuves du Génie du christianisme.
Vers cette époque, il préludait à sa carrière administrative en discutant avec M. de Fontanes un projet de réorganisation de l'Académie française, et à sa carrière littéraire en traduisant la vie d'Agricola et en commençant, avec Gaéneau de Mussy, une édition du Traité des études. Peu de temps après, M. de Fo.itanes était devenu président du Corps législatif, et Rendu se livrait à l'étude du droit sous Poirier; il publiait ses Comidérations sur le prêt à intérêt. Les principes qu'il professait dans cet ouvrage le faisaient accuser pai* ses amis d'un peu de janséiiisme, peut-être parce que, dit son fils et son historien, « à une sévère austérité de mœurs il alliait un instinct de respectueuse indépendance, soutenu par la fidélité aux grandes traditions de l'église de France. » Nous ciions ces mots parce qu'ils peignent bien Ambroise Rendu et qu'ils expliquent la ligne de conduite qu'il a tenue en toute circonstance : chrétien convaincu, catholique libéral et gallican, ennemi des doctrines étroites et exclusives dont il devait pourtant voir le triomphe dans ses dernières années, tel on le trouve dans tous ses actes comme dans tous ses écrits.
Pendant que les lettres avec M. de Fontanes et le droit avec M. Poirier se disputaient le jeune Rendu, Napoléon songeait à la réorganisation de l'enseignement public, et posait, avec Fourcroy, Chapial, Portails et Fontanes, les bases de la grande institution qui devait être V Université de France. Revenu définitivement à M. de Fontanes, Rendu fut plus d'une fois consulté par lui et assista, plus d'une fois aussi, aux laborieuses discussions d'où sortirent enfin la loi du 10 mai 1806 et le dé.ret da 17 mars 18U8. M. de Fontanes.créé grand- maître, demanda à l'empereur d'être assisté par des inspecteurs généraux et d'avoir parmi eux u quelques hommes à qui il put donner son intime confiance, et qui fussent les dépositaires de ses intentions les plus secrètes », et il ajoutait : « Je regarde M. Rendu, ainsi que M. Guéueau de Mussy, comme mes principaux adjoints. Nul ne ménie plus qu'eux mon estime et mon affection. Ils sont en quelque sorte les yeux et les bras dont jai besoin pour voir et remuer la grande machine que vous me confiez. »
RENDU
RENDU
Nommé inspecteur général et, en outre, membre du Conseil impérial, Ambroise Rendu fut en effet le confident des pensées du grand-maître et l'exécuteur de ses décisions. 11 ne resta étranger à aucune des mesures prises pour organiser les nouveaux services et en assurer le fonctionnement. Il semble qu'il fut particulièrement chargé de concilier à l'Université naissante les sympathies du clergé : on reconnaît sa main et son esprit dans les circulaires qui furent adressées aux évoques pour obtenir leur concours.
Au Conseil, il faisait partie de la première section, qui avait dan» ses attributions « l'état et le perfectionnement des études ». Plus tard, l'éducation populaire fut particulièrement de son domaine. Il avait contribué à faire relier les écoles primaires au vaste plan conçu par l'empereur, et à faire poser en principe « qu'il serait établi des classes normales destinées à fournir des maîtres pour les écoles primaires, et qu'on y exposerait les méthodes les plus propres à améliorer l'enseignement ». Dès les premiers jours de son entrée en fonctions, il se préoccupe des petites écoles et appelle sur elles l'attention des autorités universitaires, surtout celle des autorités ecclésiastiques, les seules sur lesquelles on pût compter alors pour la surveillance et l'amélioration de l'instruction primaire, particulièrement dans les campagnes. Quelques mois après, il poussait le comte Lezay-Marnésia, préfet du Bas-Rhin, à fonder l'école normale qui devait devenir le type des établissements du genre. Lorsque, à la suite de la mission de G. Cuvier en Hollande et en Allemagne, un décret de novembre 1811 eut prescrit au Conseil de l'Université « de présenter un mémoire sur la partie du système établi en Hollande pour l'instruction primaire qui serait applicable aux autres départements de la France », le Conseil arrêta, sur le rapport de M. Rendu, un règlement qui eût devancé de quatre ou cinq ans l'ordonnance de 1816 si les événements du moment n'en avaient fait ajourner l'exécution.
De 1808 à 1816, l'Université avait parcouru sa période d'organisation. A partir de 1815, elle entra dans cette période de lutte qui devait durer jusqu'à nos jours. Les hommes ardents de la Restauration entreprirent d'abattre,, dans l'intérêt de la religion et de la liberté, cette « fille du tyran». Ambroise Rendu, qui avait assisté à la naissance de l'Université, qui, comme il aimait à le dire, « l'avait bercée et emmaillotée », eût peut-être admis, ainsi qu'il le fit plus tard, qu'on la modifiât. Mais il ne put se résoudre à voir détruire par le morcellement et par une sorte de décapitation (ordonnance du 17 février 1815) une institution qu'il considérait comme le trait d'union entre la vieille société qui s'en allait et une société nouvelle aux aspirations et aux besoins de laquelle il fallait satisfaire. Fidèle à l'œuvre qui devait être celle de sa vie entière, il s'en fit le défenseur autorisé, et respecté quand même de tous les partis. Ses Quelques observations sur l'ordonnance royale de 1815 contribuèrent, autant que les événements, à la faire tomber en discrédit ; une nouvelle ordonnance (15 août) substitua seulement au grand-maître une Commission, et laissa le reste à peu près intact. Mais les ennemis de l'Université ne se tinrent pas pour battus ; la lutte fut reprise à la Chambre (discours de M. de Saint- Romain). Rendu reparut sur la brèche, et toute la France libérale lut ses Observations sur les développements présentés à la C/iam6re, ainsi que les Suppléments qui les suivirent. L'ordonnance du 29 février 181fi, à la rédaction de laquelle Rendu prit la plus grande part, provoqua une nouvelle tempête. On sait que cette ordonnance confiait la surveillance des écoles à des comités cantonaux, établissait trcis catégories de brevets, créait pres-
I que l'obligation, stipulait la gratuité au moins pour les enfants indigents, confiait la présentation des instituteurs aux maires et aux curés, interdisait le mélange des sexes dans les écoles, admettait les associations religieuses autorisées à fournir, à des conditions convenues, des maLres aux communes, et plaçait ces associations sous le droit commun quant à la présentation, à la surveillance, au brevet, etc. Plusieurs de ces dispositions furent dénoncées dans des pamphlets et dans une partie de la presse comme renouvelées des décrets de la Conventioik et surtout attentatoires à l'indépendance des congrégations religieuses. D'ailleurs, des écoles mutuelles se fondaient, étaient encouragées et menaçaient de j faire une concurrence redoutable aux écoles con- ! gréganistes qui, dès lors, n'admettaient point vo- 1 lontiers de partage. Les frères des écoles chrétiennes furent poussés à la résistance. Ambroise Rendu, qui venait d'être appelé au poste de substitut du procureur général près la Cour royale de Paris et qui en était d'autant plus en vue, ne craignit pas, tout en défendant les frères, de les rappeler à l'obéissance à la loi et de faire entendre à leurs imprudents amis de dures vérités. Il publia son Essai sur l'instruction publique et particulièrement sur l'instruction primaire^ où il débute ainsi : « La question qui s'agite depuis quelque temps par rapport aux frères des écoles chrétiennes paraît d'abord extrêmement simple : il s'agit de savoir si ces pieux instituteurs, qui dirigent en France une partie considérable des écoles primaires, sont tenus de se soumettre aux formalités que les lois, décrets et ordonnances prescrivent à tous les instituteurs, ou s'il existe dans ces lois, ces décrets ou ordonnances, une exception qui dispense les frères de la soumission commune. » Puis il établit le point de fait et en tire des conclusions rigoureuses : « Les frères ont obéi jusqu'ici, donc leurs statuts ne font point obstacle à la soumission. » Bientôt, venant à la question de droit, il profite de la circonstance pour examiner « ce que c'est qu'une corporation dans un Etat; quels doivent être ses rapports essentiels avec la puissance publique; s'il serait possible qu'il s'établît en France, au xix* siècle, sous la monarchie constitutionnelle, un phénomène que la France n'a jamais vu ni souffert, c'est-àdire une corporation quelconque qui, n'existant que par l'Etat et pour l'Etat, aurait le monstrueux privilège d'obéir ou de désobéir aux lois et aux ordonnances, selon le bon plaisir d'un chef absolu qui serait lui-même indépendant de ces lois et ordonnances. » Dans cet ouvrage, qui ne contient pas moins de trois volumes, Ambroise Rendu est à la foir jurisconsulte, apologiste et historien. A plus de soixante ans de distance, ses plaidoyers en faveur de l'Université, au fond en faveur de l'enseignement laïque, du moins de l'enseignement laïque tel qu'il le comprenait avec ses contemporains, c'est-à-dire chrétien et confessionnel, présentent encore un vif intérêt; on aime à repasser par ces luttes ardentes, à voir avec quelle rigueur de raisonnement, avec quelle arapleur de vues un homme de bien convaincu combat des adversaires revenus de l'émigration sans avoir rien appris ni rien oublie.
En 1820, M. Rendu prit place parmi les membres de la commission de l'instruction publique, et quand celle-ci devint la même année (ordonnance du ler novembre) le Conseil royal de finstruclion publique, û fut le sixième conseiller, (|ui devait « exercer les fonctions de ministère public, et être chargé en outre de l'instruction et des rapports concernant l'instruction primaire et les écoles primaires ». Il conserva pendant trente ans cette sorte de magistrature . On peut voir dans son livre sur ï Université de France et sa juri-
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diction disciplinaire^ comment il en comprenait l'exorcice. Il voulait, pour tout fonctionnaire de l'Univ-iisité, sécurité et dignité. « Ce que vous donnerez aux hommes en témoignages d'estime,
disait-il, ils vous le rendront en dévouement
Nous n'avons pas affaire à des commis et à des agents improvisés d'une administration matérielle. Nous avons devant nous non pas des machines, mais des hommes ; non pas des instruments dont l'un vaut l'autre, mais des intelligences dont chacune a sa valeur propre et qui ont formé, au prix de longs et méritoires efforts, le trésor moral qu'elles mettent à notre disposition. Tâchons donc de leur témoigner du respect. »
Au milieu d'occupatiens de détail qui ne lui demandaient pas moins de seize heures par jour, il ne perdait pas de vue les grands intérêts de l'instruction populaire. Sa pensée se porta constamment sur trois points : 1» création d'un système d'enseignement répondant aux besoins des classes vouées à l'industrie; 2° fondation d'établissements destinés à former des instituteurs; 3° organisation d'un système régulier de surveillance et d'inspection.
L'heure n'était pas encore venue pour l'accomplissement du premier de ces projets. M. Rendu ne vit naî re que quelques établissements d'enseignement professionnel (une institution commerciale pour former des négociants et des gens d'alTaires à Limoges, un cours de théorie et de pratique commerciales à Toulouse, une école de commerce et de langues au Havre, un cours de sciences physiques et d'art qui précéda la grande école professionnelle de Mulhouse, etc.). Le second projet marcha au moins aussi lentement d'abord : les écoles normales de Strasbourg, de Rouen, d'Heldefange et de Bar-le-Duc, restèrent longtemps des créations isolées; mais à partir de l'ordonnance du 14 février 1830 et surtout de la loi de 1833, les progrès furent considérables. Sous celte loi aussi, M. Rendu put voir l'inspection créée et organisée. Ce fut sur son rapport que l'arrêté du Conseil royal, en date du 27 février 1835, régla les attributions et les fonctions des inspecteurs primaires et qu'une autre ordonnance du 13 novembre 1837 leur adjoignit des sous-inspecteurs.
En même temps, M. Rendu portait ses préoccupations sur les cours d'adultes, les conférences d'instituteurs, les écoles de filles et en particulier sur les salles d'asile. Nommé président de la commission supérieure qu'instituait l'article 16 de l'ordonnance du 22 décembre 1837, ordonnance qu'il avait lui-même provoquée et préparée, Ambroise Rendu travailla, pendant treize ans, à consolider cette nouvelle institution, à lui concilier les sympathies, notamment celles du clergé, et au besoin à la défendre, car il devait être jusqu'au bout dans sa destinée de défendre en quelque sorte d'une main ce qu'il édifiait ou contribuait à édifier de l'autre. C'est ainsi qu'en 1849, au moment où allait se clore sa carrière administrative, *)d*it. publier une seconde édition de ses Comidévatxons sur les écoles normales, afin de sauver ces établissements de la ruine complète dont ils étaient menacés. C'est ainsi encore que, par un avis émis au mois de mai 1850 et appuyé sur tous les motifs que put lui fournir sa science de jurisconsulte, il chercha à réagir contre l'abus que faisaient les préfets de la triste loi du 11 janvier ISoO, pour maintenir en faveur des instituteurs le droit de n'être point frappés sans avoir été entendus ou dûment appelés.
En 1847, M. Rendu avait cherché à améliorer la situation de ces instituteurs qu'il défendait alors. O. Luvier, dans son rapport de 1810, proposait de baser la réorganisation de l'enseignement primaire sur « le bien-être des maîtres, la surveil-
lance des inspecteurs et le perfectionnement des méthodes ». Ce bien-être se faisait longuement attendre. La loi de 1833 avaitassuré aux instituteurs le logement et 200 francs, c'est-à-dire l'i couvert et un morceau de pain. Pour le surplus, leur sort dépendait du nombre de leurs élèves et de l'importance du poste qu'ils parvenaient à conquérir. M. Rendu et M. de Salvandy (projet de loi du 31 mars 1847) proposèrent de classer les écoles en trois catégories auxquelles correspondraient des traitements minima de 600, de 900 et de 1200 fr., minima qui pouvaient être dépassés par la plusvalue de la rétribution scolaire. Ils se montraient, comme on le voit, plus généreux que n'allaient le faire les législateurs de 1850, et créaient, dans le service des écoles, une hiérarchie qui n'est point encore définitivement établie de nos jours.
L'heure approchait où les institutions auxquelles Ambroise Rendu s'était voué, et dont il pouvait bien dire quarum pars magna fui, allaient courir un suprême danger. Ses efforts pour concilier l'Eglise et la société laïque, pour amener le clergé et l'Université à se donner la main sur le terrain de l'enseignement, n'avaient point abouti ; le clerg;é ne voulait plus se contenter de la part que lui avait assignée le fondateur de l'Université ;il réclamait au moins un partage, et les événements de 1848 assurèrent son triomphe en même temps que celui des congrégations religieuses. Peut-être Ambroise Rendu se fit-il une dernière illusion : il voulut voir, dans la loi de 1850, une transaction destinée à consolider plutôt qu'à détruire l'œuvre de sa vie, « un pacte de famille, un traité d'alliance entre deux puissances amies qui se proposent un môme but et qui veulent y marcher de concert ». Mais il comprit que son rôle finissait avec celui de ce Conseil impérial ou royal dont il avait été, pendant près d'un demi-siècle, la lumière et l'âme, au sein duquel 11 avait préparé tant de lois, d'ordonnances et de règlements, émis tant de sages avis qui font encore jurisprudence aujourd'hui et qu'il avait lui-même réunis et systématisés dans un ouvrage considérable, resté comme le monument de la législation de l'enseignement public pendant les cinquante premières années du siècle, le Code universitaire. Au mois de juin 1850, laissant à M. Pillet, son collaborateur des derniers jours et alors chef de la division de l'instruction primaire au ministère de l'instruction publique, le souci de suivre les écoles et les maîtres dans leurs nouvelles destinées, il rentra dans la vie privée. S'il avait éprouvé plus d'une déception et s'il voyait derrière lui des ruines, il se retirait au moins avec la satisfaction du devoir longuement et noblement accompli, et avec la consolation d'emporter l'estime de tous, môme celle des partis qu'il avait combattus, car on pouvait dire de lui comme du héros romain dont il avait traduit la vie dans sa jeunesse : a Virtute in obsequendo, verecundia in praedicando, extra invidiam nec extra gloriam erat. »
Ambroise Rendu vécut encore dix ans dans la retraite, assistant aux événements sans s'y mêler et se livrant à des travaux de prédilection (étude de l'hébreu, traduction et commentaires des psaumes). Atteint d'une paralysie de la ianj^ue en 1860, il mourut le 12 mars de la môme année.
[E. Brouard.]
REKDU (Ambroise). — Jurisconsulte français, fils aîné du précédent, et frère de M. Eugène Rendu, inspecteur général de l'instruction publique. Né à Paris, le l»' juillet JS20, il estmort à Vichy, le 28 mai 1864.
Ambroise Rendu fils, bien que destiné au barreau, s'était de bonne heure intéressé aux questions d'éducation et en avait fait une étude approfondie ; dès làge de vingt-deux ans (18i2j, il
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publia, sous l'inspiration de son père, son Cours de pédagogie ou Principes d'éducation où, pour la première fois depuis la création des écoles normales, les notions essentielles de la pédagogie et de l'esthétique étaient mises à la portée des futurs instituteurs. Cet ouvrage obtint un légitime succès. On y retrouve, ainsi que dans le Manuel de i' enseignement primaire rédigé par son frère, M. Eugène Rendu, et couronné récemment par l'Académie des sciences morales, les doctrines de l'ancienne Université en matière d'enseignement primaire.
M. Ambroise Rendu avait aussi publié, en dehors d'importants ouvrages de droit, un Cours complet d'histoire à l'usage des écoles normales, en collaboration avec le géographe Ansart, inspecteur de l'académie de Paris, et un livre de lecture, les Récits moraux et instructifs qui, de 18 i8 à 1870, fut très répandu dans les écoles primaires. On a aussi de lui, en collaboration avec son cousin Victor Rendu, inspecteur général de l'agriculture, une petite encyclopédie à l'usage des écoles, en dix volumes in-18, intitulée Nouveau spectacle de la nature.
RENDU (Marie -Jeanne). — Marie -Jeanne Rendu, en religion sœur Rosalie, était parente d'Ambroise Rendu ; mais elle était issue d'une branche de la famille restée dans le pays de Gex, son lieu d'origine. Elle était née à Gomfort, hameau dépendant de la commune de Lancrans (département de l'Ain), le 8 septembre 1787. D'une grande piété, mais se sentant plus de goût pour le soin des pauvres et des malades que pour la vie contemplative, elle entra, en 1802, dans la communauté des sœurs de Saint-Vincent de Paul, qui venait de se reconstituer à Paris, dans un immeuble de la rue du Vieux-Colombier. A peine avait-elle pris l'habit et fait sa profession, qu'elle fut envoyée à la maison de secours de la rue de l'Épée-de-Bois, située dans le faubourg Saint- Marcel, alors l'un des quartiers les plus pauvres et les plus délaissés de Paris. Elle en devint bientôt supérieure et la dirigea pendant un demisiècle. Peu à peu, elle y installa toutes les œuvres auxquelles se dévoue son ordre : écolo, salle d'asile, crèche, refuge de vieillards, patronage, etc.
La vie de la sœur Rosalie appartient plus aux annales de la charité qu'à celles de la pédagogie. Nous devons cependant recueillir ses idées sur des questions qui s'agitèrent de son temps et qui, encore aujourd'hui, inquiètent plus d'un pédagogue. Elle les exprima dans une Nute écrite en 18:)4 en réponse à une série de questions que lui avait posées l'autorité supérieure, relativement à la direction donnée, dans les écoles publiques, à l'éducation des jeunes filles pauvres. Elle n'était point, tant s'en faut, ennemie de l'instruction ; elle cherchait au contraire à la faire pénétrer dans les familles pauvres comme un élément puissant do moralisation. Mais elle la voulait proportionnée à la condition et à la carrière probable des enfants qui se pressaient alors dans les écoles de Paris. Elle n'approuvait pas ce qu'elle appelait l'exagération des programmes de l'instruction primaire. Tout ce qui s'élevait au-dessus des notions élémentaires l'effrayait, bile regrettait surtout le temps consacré au chant dans les écoles de filles: « La musique, disait-elle, peut convenir aux garçons destinés au contact bruyant des autres hommes, aux travaux en commun et à la vie du dehors ; elle peut adoucir les mœurs rudes de l'ouvrier et substituer d'honnêtes et pacifiques récréations au tumulte et aux orgies du cabaret. Mais elle est dangereuse pour les jeunes filles, elle les appelle aux réunions nombreuses et mêlées, If^s arrache à la modestie, aux devoirs du foyer domestique pour les livrer à la curiosité de la ouïe etauxtipplaudisscments du ihcâire. Pourquoi
chercher à éveiller chez nos pauvres filles desbesoins et des goûts en contradiction avec la condition que leur naissance, leur fortune etla société leur imposent? Le dessin, le chant, tout ce surcroît d'instruction n'est bon qu'à les dégoûter de leur aiguille, à propager ces idées de déclassemeni qu'il serait grand temps de réprimer, et qui font le tourment de la classe ouvrière : car le malheur de nos ouvriers, c'est que personne ne veut plus aujourd'hui rester dans son état. » Ce langage exprime bien les préjugés de l'époque contre l'extension que commençait à prendre l'instruction populaire. Mais on y trouve aussi une part de vérité, et, dans tous les cas, un grand esprit d'observation.
Les mêmes préoccupations lui inspiraient unevive répugnance à l'endroit des internats ou orphelinats. Elle préférait pour ses élèves, dès leur début dans la carrière du travail, la condition qui devait être celle de toute leur vie. Elle craignait que les jeunes filles, sorties de ces établissements pour rentrer dans leur pauvre quartier, ne pussent se faire aux privations, aux froissements, aur humiliations succédant tout à coup au bien-être matériel et moral dont elles auraient joui à l'orphelinat; qu'elles ne prissent en dégoût la maison paternelle (t avec son lit dur, ses maigres repas, les soins à donner au pauvre ménage, aux jeunes frères et sœurs ou aux vieux parents, le tout mêlé aux exigences d'un laborieux apprentissage ». Elle préférait les laisser à leur milieu et les voir seulement revenir le dimanche passer la fin de la journée dans la compagnie de leurs anciennes maltresses, se refaire auprès d'elles, dans des jeux et dans des exercices appropriés, des fatigues de la semaine, se retremper dans les pieuses traditions de l'école et peut-être se relever de défaillances passagères. Ce fut là l'origine des patronages qui s'établirent peu à peu dans la plupart des écoles congréganistes,
La ville de Paris dépensait chaque année une somme consiJérable pour payer l'apprentissage des jeunes filles proclamées premières à la suite d'un concours ouvert entre toutes les écoles communales. La sœur Rosalie pensait de cette institution ce qu'en pensa plus tard M. Gréard, et s'en exprimait ainsi ; « L'apprentissage accordé au concours a de graves inconvénients que l'expérience m'a fait connaître. La lutte s'établit plutôt entre les maîtresses qu'entre les élèves ; il n'y a de soins, d'attentions que pour les enfants dont on attend un succès, au grand détriment de la masse qui a droit à la sollicitude et aux leçons de lamaîtresse.Unerécompenseaccordéedans chaque école, sans concours général, sans rien de ce qui excite la vanité, d'après le travail soutenu, la bonne conduite constatée, entretiendrait l'émulation sans faire naître l'ambition etla rivalité; l'argent donné en prix par la ville, au lieu d'être inutilement employé à payer un apprentissage que la jeune ouvrière paie ordinairement avec son temps, serait placé à la caisse d'épargne au profit de la jeune fille, qui n'en jouirait qu'à sa majorité. » On sait que les bourses d'apprentissage finirent par être dédaignées et que, suivant la pensée de la sœur Rosalie, M. Gréard les fit changer en livrets de caisse d'épargne (juillet 1872).
Une autre proposition de la sœur Rosalie était de faire ramasser les enfants qui errent daus les rues pendant les classes, a On rendrait ainsi, disait-elle, service aux parents dont ils trompent la surveillance, et on connaîtrait ceux qui abandonnent leurs enfants sur la voie publique. » Du reste, elle fit plus d'une fois elle-même le gendarme, et on la vit pousser vers les écoles ou vers les asiles do son ressort les enfants qu'elle rencoutrait oisifs dans la rue ou dans les familles, et solliciter pour eux de ses collaboratrices le peu