ROYER-COLLARD
« Quand notre âme, a dit Vauvciiargiies, est pleine do sonlimcnt, nos discours sont pleins d'intérôr. 1) Qu'il n'écarte donc pas, comme futiles et inutiles, les lectures qui ne servent à rien, à rien qu'à émouvoir 1 âme; qu'il se rende familier avec les grands ouvrages d'imagination de tous les peuples et de tous les siècles, avec l'antiquité, avec nos classiques, avec Shakespeare et Byron, avec Goethe et Schiller, avec Dante et Cervantes, aussi bien qu'avec Hugo, Musset, Lamartine. Qu'il ne craigne pas do lire des romans : le roman, depuis un demi-siècle, a conquis une telle place dans la vie littéraire qu'un honnête homme ne peut plus se dispenser de le connaître. D'ailleurs s'il y en a de mauvais, il y en a de meilleurs, il y en a d'excellents, il y en a même quelquesuns, en petit nombre il est vrai, qui sont de purs chefs-d'œuvre, propres à imprégner l'âme d'un parfum de poésie qui persistera la vie durant.
Voilà, peut-être, comment le jeune maître, par un effort bien réglé, proportionné à ses forces, se défendra de tomber dès ses premiers pas dans le mécanisme, comment il s'animera, et animera son enseignement, d'une vie personnelle, riche, heureuse parce qu'elle sera féconde. Mais il n'est pas sauvé pour cela. La routine, vaincue pour l'instant, l'attend au périlleux détour de lâge mûr finissant, à cette heure critique, plus tardive ou plus hâtive selon les cas, mais inévitable, où la provision d'énergie que la nature avait mise en nous commence à s'épuiser, où l'on s'aperçoit que la vie nous a pris goutte à goutte notre sève intérieure, notre ardeur, notre foi dans les choses, dans les hommes et en nous-mêmes, notre élan vers le mieux, notre goût de l'effort. A ce déclin de la colline, au bas de laquelle s'entrevoit dans une ombre sinistre la fin de nous et de notre œuvre, on se seni las de la longue carrière parcourue, tenté par le repos, envahi par l'immobilité. C'est alors que la grande séductrice, l'habitude, nous fait glisser tout doucement dans l'ornière, dans la répétition automatique, monotone et paresseuse de ce que nous avons fait et refait tant de fois, dans la routine.
Et pourtant, même alors, même à cette heure décolorée et froide, n'y a-t-il donc pas moyen de rester vivant, chaud, jeune ? Peut-être, me semble-t-il. Certes, il ne dépend pas de chacun de nous que la vie s'écoule sans l'user, lui laisse toutes ses forces. Mais il y a certainement un art de vivre, de se garder soi-même intact, à travers les durs hasards ou les longues monotonies, d'entretenir en soi, malgré les années qui passent, la chaleur intérieure sous le refroidissement de la surface. Le secret, peut-être, d'y réussir, n'est pas tant le travail constant, quoiqu'il y soit indispensable. C'est plutôt une certaine disposition de tout notre être, une façon de l'incliner à la bonne humeur, de le tenir en équilibre. Et cela môme, en dernière analyse, justement parce que c'est le tissu même de l'existence, ne peut procéder que d'une haute et constante inspiration, d'un renouvellement de soi aux plus profondes sources de la vie morale, bref d'une certaine noblesse de l'âme qui fait que l'homme sourit à la vie parce qu'il lui est supérieur. [D' J.-Élie Pécaut.]
ROYIiU-COLLAUD. — Pierre-Paul Royer-Collard naquit le 21 juin 176;J, au bourg de Sompuis (près Vitry-le-Français), où son père faisait valoir un modeste domaine. Au sortir d'une enfance passée au village, avec quatre frères et sœurs, Pierre fut placé au collège de Chaumont, puis à celui de Saiut-Omer que dirigeait un de ses oncles, l'abbé Collard. Reçu avocat, il vint à Paris, et se trouva, dès les premiers jours de la Révolution, mêlé aux événements. Elu représentant de la commune par le quartier de l'île Saint-Louis, il se lit, de prime abord, le défenseur des idées modé-
rées. Après le 'i\ mai 179», il quitta Paris, et retourna à Sompuis où il passa, tout entier à létude et aux travaux agricoles, les tristes jours de la Terreur.
En l"y7, la confiance de» électeurs de la Marne l'arracha à la retraite et l'enroya au Conseil des Cinq-Cents.
Son élection ayant été annulée au coup d'Etat du 18 fructidor, il renonça pour un temps à la politique active et se replongea dans l'étude des sciences morales. Trois ans après la fondation de l'Université, il monta (1811) dans cette chaire de la Faculté des lettres de Paris où, rompant avec les doctrines de l'école deCondillac,il allaitdonner le signal d'une révolution philosophitiue, et susciter des disciples à la tête desquels Victor Cousin et Jouffroy devaient combattre sous le drapeau du spiritualisme cartésien.
Nous n'étudions pas ici Royer-Gollard dans sa carrière scientifique; mais au rôle de chef d'école philosophique se lie étroitement, dans la vie de cet homme d Etat, celui de chef de l'administration de l'instruction publique pendant une des périodes les plus critiques de l'histoire de l'Université.
Certes, on ne saurait contester à Royer-CoUard une individualité puissamment accusée. Il faut même reconnaître, chez le héros des « doctrinaires », une habituelle disposition à pousser le sentiment personnel jusqu'au dédain de la pensée d'autrui, et, tout au moins, la prétention d'être et de rester lui-même, envers et contre tous. Au Conseil des Cinq- Cents, il n'avait pas hésité à prononcer, sur la liberté des cultes, ce discours hautain et courageux qui, du premier coup (14 juillet 1797), avait mis en relief la personne du "■ laboureur de Sompuis », ainsi qu'il aimait à s'appeler. C'était lui qui, devant l'assemblée menaçante, n'avait pas craint de faire entendre ces paroles : « C'est une vérité consacrée par l'expérience que toutes les fois qu'il existe une religion qui est celle du plus grand nombre, il faut, ou que le gouverneme;;l contracte avec elle une alliance fondée sur l'intérêt d'un appui réciproque, ou qu'il la détruise, en courant le risque d'être détruit par elle. »
Royer-Collard, on le voit, ne semblait pas enclin à subir, outre mesure, l'influence du milieu au sein duquel le jetaient les événements. Et pourtant, lorsque, chef du groupe où brillaient Mole, Guizot, de Sacy, Beugnot, etc., et professeur de philosophie déjà célèbre, il fut appelé, lors de la première Restauration, à seconder le minisire de l'intérieur, l'abbé de Montesquieu, dans son projet de « réformation » de l'Université, l'entraînement de la passion politi(iue agit sur lui avec tant de puissance que, avec l'espoir d'eflfacer les souvenirs du gouvernement impérial en détruisant ses œuvres, Royer-Collard rédigea, pour en faire la charte nouvelle de l'enseignement, ï Ordonnance du 17 février 1815.
I Cette ordonnance partageait la France en dixsept universités, chacune avec son organisation séparée et prétendue complète. Copie maladroite d'un projet qui avait un instant traversé l'esprit de l'empereur lors de l'élaboration épineuse qui avait abouti au célèbre décret du 17 mars, l'ordonnance, sous prétexte de « corriger l'institution universitaire et de rappeler l'éducation nationale à son véritable objet », n'était autre chose que l'anéantissement de la grande création do 180S.
C'était en dépit des résistances très vives de ses amis de ISOS et de 1811 que Royer-Collard avait élaboré ce projet. L'un des plus intimes et le plus autorisé en cette matière, M. Rendu*, l'avait assailli de ses objections : w Vous allez renverser, avait dit l'ami de M. de Fonianes, l'édifice qui a remplacé les anciennes institutions scolaires; mais les traces mêmes de ces dernières ayant disparu.
ROYER-COLLAUD