SAVOIE (DUCHÉ DE) — 2699 — SAVOIE (DUCHÉ DE
alimenté par une 'contribution commune, sinon égale, des écoliers ; chacun, le matin, devait apporter sa bûche. Quelquefois, c'était un pieu arraché du champ voisin ou un échalas dérobé à la vigne. Ici, un gros arbre équarri formait la chaise du maître et le banc des élèves, ou bien l'on usait des bancs de l'aubergiste à la condition de les restituer le samedi; là un pétrin, une marche d'escalier servait de table ; la porte, de tableau noir ; un charbon, de craie, et le reste à l'avenant. Même en 1879, M. Cocheris, inspecteur général, constatait que « certaines communes de la haute montagne ont pour école un coin d'écurie où les enfants, en compagnie d'animaux domestiques, ont de la litière jusqu'aux genoux. » Il y a une dizaine d'années, on rencontrait encore des écoles ayant pour plancher la terre battue, pour ouvertures une porte basse et une petite fenêtre vitrée de papier huilé.
Nous croyons superflu de faire remarquer que les écoles urbaines étaient, pour l'installation, beaucoup mieux partagées. M. l'archiviste de la Haute-Savoie a bien voulu, à notre intention, copier et traduire du latin un acte curieux, passé en 1433, par-devant Louis de Gruffy, « notaire apostolique et impérial », et qui donne à bail à maître Jean Ducret, maître des écoles d'Anneci/, une maison dont le mobilier scolaire ferait envie aujourd hui à plus d'une commune rurale : « tables avec bancs à dossier aux quatre faces... trois arches en sapin, quatre arches en noyer, toutes fermant à clé » ; ces « arches » seraient aujourd'hui accueillies avec reconnaissance par telles de nos bibliothèques populaires.
Sauf de très rares exceptions, les écoles, de campagne ou de ville, étaient mixtes. Les filles, du reste, les fréquentaient peu. On y enseignait les prières, le catéchisme, la lecture, l'écriture et la chifre. Les livres étaient en français, la langue du pays. Ils se composaient de l'abécédaire ou croix de par Dieu, du catéchisme, de la Bible, de la Civilité chrétienne en caractères gothiques. On attachait une grande importance au calcul et à la lecture des manuscrits. On utilisait à cet effet les papiers de famille ; contrats, baux, comptes, copies d'actes juridiques et pièces de procès (les procès étaient nombreux et les Savoyards voulaient pouvoir déchiffrer eux-mêmes ces grimoires).
Le mode d'enseignement était individuel, les procédés aussi primitifs que l'installation de l'école, et les résultats fort modestes. Lire V écriture, savoir signer son nom, se tirer honorablement des deux premières opérations arithmétiques, telle était la moyenne du savoir transmis au bon vieux temps par le Briançonnais.
Le salaire du maître lui était payé en argent ou en nature. Ici, l'école était gratuite : le maître recevait, selon les ressources de la commune, de 50 à 100 francs environ pour les quatre ou cinq mois d'écolage ; là, elle était payante avec liste de gratuité, et les élèves versaient 5, 10, 15 sols par mois, selon le nombre des matières qu'ils voulaient apprendre. Ailleurs, le maître recevait du pain, de l'huile, du vin, des œufs, du fromage, etc., avec faculté de vendre, au moment de son départ, l'excédent de ses provisions. Dans bien des communes, il recevait en paiement le déjeujier chez un élève, le dîner chez un autre et le souper chez un troisième. A défaut de rétribution scolaire payée en espèces par les familles, les communes lui assuraient un modiquQ traitement. Cet usage du paiement simultané en argent et en nature s'est perpétué jusqu'aujourd'hui dans tels établissements secondaires ecclésiastiques.
L'enseignement rudimentaire donné jusqu'à la fin du xviiio siècle ne pouvait éclairer vraiment les esprits. Les livres de politique, de philosophie ou de sciences, les romans mêmes et les poésies
étaient volontiers interdits, mais on tolérait la lecture d'almanachs ridicules et de .lanuels de sorcellerie que nul ne songeait à faire mettre à l'index. Aussi, les populations demeuraient-elles attachées aux superstitions, du moyen âge. Les possédés du démon, les sorciers abondaient. L'un d'eux, en 1074, fut condamné à être brûlé vif « avec un bœuf son compère ». Le document inédit suivant donnera, à cet égard, une idée de l'état des esprits en Savoie en plein xviiie siècle :
« Jean de Caulet, par la permission divine et l'autorité du Saint Siège apostolique, évoque et prince de Grenoble, doyen du décanat de Savoie, etc., etc. ; à tous ceux qui ces présentes verront, salut en Notre-Seigneur. Ayant été informé qu'il s'est introduit plusieurs abus et superstitions dans la paroisse de X*** (Savoie) en notre diocèse, plusieurs habitants attribuant au démon les malheurs qui leur arrivent et forçant le sieur curé dans les moindres occasions de faire des prières publiques et des exorcismes et de passer un temps considérable, le jour et la nuit, à la porte de l'église pour conjurer le temps et même de se transporter dans des maisons particulières pour y exorciser des hommes et des femmes et même des bêtes, le tout quoi ne peut provenir que de l'ignorance, de la méchanceté de quelques particuliers ou d'autre cause scandaleuse et au mépris de la religion, — A ces causes nous défendons expressément au sieur curé dudit lieu de faire aucune prière publique ou exorcisme dans les cas susdits d'orages, tempêtes ou maladies d'hommes ou de bestiaux, sans une permission spéciale de nous et par écrit, sauf à faire dans les cas urgents, dans l'église, les prières prescrites par les ordonnances synodales de notre discèse ou le rituel ; défendons pareillement et sous les peines de droit aux habitants dudit lieu de forcer le sieur curé à observer d'autres cérémonies que ce que dessus, et en cas de violence de leur part, enjoignons audit sieur curé de faire procéder contre les délinquants par devant qui de droit. Mandons audit sieur curé d'instruire spécialement en ses prônes pendant un mois sur l'énormité du péché de superstition. Donné à Grenoble, dans notre palais épiscopal, ce 18 septembre 1740. Jean, évêque de Grenoble. »
Rappelons à ce propos que de nos jours, de 18G2 à 1868, la commune de X... (arrondissement de Thonon) fut affligée d'une vraie épidémie de manie démoniaque. Ces préjugés des sortilèges, du mauvais œil, de la conjuration du temps, se retrouvent aujourd'hui chez les vieilles gens des campagnes, aux portes mêmes de Chambéry.
Auxxvii« et xvine siècles, l'éducation d'une jeune fille de bonne famille en Savoie se réduisait « à être bien tenue en linge, apprendre à danser, à chanter, puis être mise au couvent jusqu'à ce qu'on lui ait trouvé un mari », quand elle ne devait pas entrer en religion. Celle d'une fille do paysan consistait à apprendre à lire et à coudre. L'écriture et le calcul étaient d'ordinaire réservés aux garçons. Il y avait d'ailleurs peu d'écoles de filles.
Emmanuel-Philibert avait donné, en 1503, la première législation scolaire. En 1737, elle fut complétée par l'institution d'un Réformateur de province et, en 1768, par celle d'un Conseil de réforme à Chambéry. La part faite à l'enseignement primaire y est minime. L'Instruction du roi au Conseil de réforme de Chambéry (1768), qui embrasse toutes les matières enseignées dans les écoles de divers ordres, vise le proto-médicat, les chirurgiens, phlébotomistes, droguistes, épiciers, apothicaires, et ne fait nulle mention do l'instruction des filles. Néanmoins, un progrès sensible était réalisé, puisque les maîtres d'école devaient