‹ Dictionnaire de pédagogie et d'instruction primaire, publié sous la direction de F. BuissonChapitre 38 sur 573 · CARRE POLONAIS · texte numérisé non relu

CARRE POLONAIS

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iDÎ'A. JAZWINSKI 1

Le carré polonais s'obtient en dessinant une table de I^ythagorc de cent cases vides, et en renforçant les quatre lignes du contour et les deux axes horizontal et vertical : le carré se trouve ainsi divisé en quatre carrés plus petits, dont chacun contient vingt-cinq cases, ainsi que le représente

la figure ci-jointe. Si, dans le réseau formé par ce quadrillage, on inscrit les matières qu'il s'agit d'enseigner, on arrive à les représenter sous la forme de tableaux graphiques, qui aident la mémoire à retenir l'ensemble et les détails au moyen d'une localisation matérielle.

M. Jazwinski fit connaître sa méthode à Lyon en 1830, à Paris en 1833, et obtint des encouragements de diverses sociétés et du ministère de l'instruction publique. Son procédé fut môme adopté en 1843 dans les écoles de la ville de Paris, pour l'enseignement de l'histoire de France. Ce résultat était du aux efforts du général Bem, compatriote de M. Jazwinski, qui s'était fait, après le départ de celui-ci pour la Russie en 18:^.7, le propagateur de la méthode nouvelle. Toutefois ce premier succès ne fut pas de longue durée, et, après la mort du général Bem, en 1850, la méthode polonaise tomba dans l'oubli. En 1877 et 1878, un élève du D' Jazwinski, M. Saucré, a essayé d'attirer de nouveau l'attention sur le carré po'onais et les applications plus ou moins heureuses dont il est susceptible. — M. Jazwinski a reçu en 1858 les palmes d'officier d'académie. JKAIX-PAUL. — V. Richter.

JÉSUITES. — Des son origine, la Société de Jésus a mis l'éducation de la jeunesse au nombre des articles essentiels de son programme. Elle est incontestablement au premier rang parmi les congrégations enseignantes, quelque jugement que l'on porte a'ailleurs sur l'esprit de sa pédagogie. Ses efforts et ses succès ont excité une extraordinaire passion d'appréciations contraires, les unes entièrement louangeuses, les autres défavorables à l'excès. Ponr les uns, les jésuites auraient atteint la perfection : « En ce qui regarde l'instruction de la jeunesse, disait Bacon, consultez les classes des jésuites : car il ne se peut rien faire de mieux. » Pour les autres, les jésuites seraient d'aussi mauvais pédagogues qu'ils sont de redoutables politiques : « En fait d'éducation, disait Leibnitz, les jésuites sont restés au-dessous de la médiocrité. »

Ce qui est dès l'abord incontestable, c'est que les jésuites se sont appliqués à l'éducation avec une ardeur inouïe. Quelque disposé que l'on soit à juger sévèrement les méthodes pédagogiques des disciples de Loyola, comment se retenir d'admirer la ténacité et le zèle d'une Société qui depuis trois siècles, vouée à l'enseignement, résiste à toutes les attaques, survit aux révolutions qui la proscrivent, aux arrêts d'exil qui la frappent, rouvre ses écoles que les monarchies ou les républiiiues ont fermées, renaît sans cesse de ses cendres, toujours infatigable et puissante, tiujours prête à reparaître et h. reprendre le cours interrompu de sa propagande et de ses travaux. Jamais corpf»ration ne fut aussi savamment organisée et ne disposa d'autant de ressources pour le bien ou pour le mal.

Fondée en 153 i par Ignace de Loyola, la compagnie de Jésu- devait être, dans la pensée de son organisateur, une véritable milice «io combat, dont l(î double but serait de comiuérir de nouvelles provinces au catholicisme par les missions, et de lui conserver les anciennes par 'les écoles. La

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congrégation fut solennellement consacrée par le pape Paul III en 1540. Quelques années après, la Société avait déjà établi des collèges à Billora, à Mauriac, à Rodez, à Pamiers, à Tournon. En 1561, malgré le Parlement qui se défiait d'un ordre ultramontain, malgré les évoques qui redoutaient une congrégation directement soumise au pape, malgré l'Université qu'effrayait la concurrence de rivaux aussi actifs, les jésuites s'installaient à Paris même, grâce à la protection du roi. En Italie, ils avaient même succès. Un auteur italien du xvi«* siècle, Crémonini, raconte en ces termes leurs débuts :

« Ils sont venus, pauvres et humbles d'allures. Ils ont commencé par apprendre la grammaire aux enfants ; et ainsi, peu h peu, lentement et graduellement, je ne sais trop par quelles voies, accumulant les richesses et s'insinuant pied à pied, ils sont arrivés à tout enseigner, avec l'intention, à ce que je crois, de devenir à Padoue les monarques du savoir [monarchi del saperé)^ si tant est qu'ils se contentent de si peu. »

Un instant compromis et expulsés de France, à la suite de l'attentat de Châtel (1594), ils furent rappelés par Henri IV en 1604, et dès lors, pendant tout le cours du xvii* siècle, leur histoire ne compte plus que des succès. Dès le commencement du XVII* siècle, les jésuites réunissaient près de quatorze mille pensionnaires dans leurs collèges de la seule province de Paris. Et parmi ces élèves, que de noms célèbres ou glorieux, qui composent une véritable liste d'honneur : pour la guerre, Condé, Villars ; dans l'épiscopat, Fléchier et Bossuet; dans le droit, Lamoignon et Seguier; dans la philosophie, Descartes, plus tard Montesquieu et Voltaire ; dans les lettres, Corneille et Molière ! Ajoutons d'ailleurs que quelques-uns de ces élèves ont formellement renié leurs professeurs. Voltaire disait : « Les Pères ne m'ont appris que des sottises et du latin ! »

Quoi qu'il en soit, la clientèle de la Société grandissait toujours. C'était dans ses collèges que les classes moyennes et élevées plaçaient de préférence leurs enfants. Vers 1650, les petites écoles de Port-Royal purent causer quelque ombrage aux jésuites. Mais Port-Royal fut dispersé, ses écoles rasées, et l'influence des jésuites, qui n'avait pas été étrangère à la persécution et à la destruction des jansénistes, devint prépondérante. A la fin du xvii« siècle, l'ordre entier possédait, soit en France, soit dans les autres pays, 180 collèges, 90 séminaires, 160 résidences et un personnel de 21,000 membres. Le xviii' siècle, surtout vers la fin, fut moins favorable aux jésuites. Déjà bannis de la Russie en 1719, du Portugal en 1759, ils le furent de la France en 1762, et de l'Espagne en 1767. Quelques années plus tard, en 1773, l'ordre tout entier était aboli par le pape Clément XIV. L'Église elle-même finissait par se révolter contre l'humeur despotique et les manières arrogantes d'une société dominatrice, véritable monarchie théocratique qui régnait sur le monde entier. Mais il n'y a pas de société plus vivace que la Société de Jésus. Après une éclipse passagère de leur fortune, les Pères furent solennellement rétablis (1801-1814) par le pape Pie VII. Ils reparurent en France sous le nom de Peines de ta foi, et y reprirent vite leur crédit. Cependant la Restauration elle-même, sous le ministère Martignac, fit fermer leurs maisons : les jésuites n'ont pas su se faire tolérer, même par les monarchies. Mais pour n'être pas légalement reconnus en Franc j, les jésuites n'en ont pas moins continué à y vivre ; et on sait comment, sous le second Empire, grâce à la loi du 15 mars 1850 sur la liberté de l'enseignement, ils en étaient venus peu à peu à reprendre leur prestige pédagogique et à réunir dans leurs collèges une bonne partie des enfants de la bour-

geoisie et presque tous les enfants de la noblesse. L'exécution des décrets de 1880 a eu pour résultat la fermeture de leurs collèges. Mais, malgré leur dispersion apparente, ils sont encore plus puissants qu'on ne le croit, et ce serait une erreur de penser que le dernier mot est dit avec eux.

Un estimable écrivain pédagogique, L. Burnier, faisait remarquer que les jésuites n'ont presque rien publié sur l'éducation. « Ils ne sont pas de ces précepteurs, ajoute-t-il, qui travaillent à se rendre inutiles. Eussent-ils quelques bons secrets de pédagogie, ils les garderont pour eux ou ils ne les confieront qu'en latin à l'usage de leurs adeptes. » Il y a quelque injustice dans ce reproche : si les Pères n'ont pas enrichi de beaucoup d'ouvrages la littérature pédagogique, c'est que, en trois siècles, leur esprit est resté le même et que leurs méthodes n'ont pas beaucoup varié. Par essence, la Société de Jésus est une corporation immobile. La Ratio studiorum ou règlement d'études publié en 1599, qui indique avec une extrême minutie la division des classes, les matières de l'enseignement, les devoirs et les fonctions de chaque professeur, les règles de la discipline, est restée jusqu'à nos jours la loi suprême des maisons d'éducation dirigées par les Pères. En 1832, le général de l'ordre Roothan y introduisit quelques modifications insignifiantes, rendues nécessaires par les changements survenus dans les études. En 1854, le P. Beckx, l'avantdewiier général de la congrégation, dans une lettre écrite au ministère des cultes de l'empire d'Autriche, déclarait que la Ratio est la règle universelle de la Société et qu'elle ne peut être changée que sur quelques points de détail.

Avec la Ratio, ce sont les Constitutions parues en 1599 qu'il faut consulter surtout pour se faire une idée de la pédagogie des jésuites. Le quatrième livre des Constitutions est consacré tout entier à l'organisation des études. Joignons -y la Ratio docendi et discendi (1711), du P. Jouvency, la Manière de bien penser dans les ouvrages d'esprit (1687) du P. Bonheurs, les œuvres du P. Buffier au xviii» siècle ; et, si l'on veut des sources contemporaines, le livre du P. Daniel, les Jésuites instituteurs de la jeunesse française (1880).

Des trois grands degrés de l'enseignement, primaire, secondaire et supérieur, il est à remarquer que les jésuites n'ont guère cultivé avec succès que l'enseignement secondaire. Pour l'enseignement primaire, ils n'ont volontairement rien fait. Même dans leurs collèges classiques, c'est à des religieux d'un autre ordre qu'ils confient volontiers les classes inférieures. Nulle part ils n'ont organisé d'écoles primaires. Il est facile de comprendre les raisons de cette abstention et de cette indiff"érence. Donner ses soins à l'instruction élémentaire du peuple, cela suppose qu'on hait l'ignorance, qu'on aime les lumières pour ellesmêmes, qu'on croit à l'obligation d'éclairer et d'agrandir l'humanité par le développement de l'intelligence. Or, les Jésuites n'admettent guère la valeur intrinsèque de la culture intellectuelle. Ils ne comprennent cette culture que comme une convenance imposée par le rang à certaines classes de la nation. Loin de l'estimer par-dessus toutes choses, ils s'en défient, ils y voient une arme dangereuse qu'il est bon de ne pas mettre dans toutes les maiiis. Pour Ignace de Loyola et ses disciples, tout se subordonne à la foi, et la foi du peuple n'a pas de meilleure sauvegarde que son ignorance. Les jésuites n'ont pas compris que c'est le peuple surtout qui a besoin d'être éclairé, si l'on veut défendre sa moralité contre les mauvaises passions. Ils veulent bien reconnaître pourtant, dans les Constitutions, que « ce serait cha-

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Tité d'apprendre à lire et à écrire aux ignorants. » Mais, disent-ils, notre personnel est trop peu nombreux pour sufrire à cette tâche : nous ne disposons pas des ressources nécessaires. Fautil prendre cette excuse au sérieux chez un ordre qui a toujours pu ce qu'il a voulu! Non, la vérité, c'est que les jésuites ne désirent pas l'instruction du peuple. Nous en trouverions la preuve, si cela était nécessaire, dans ce passage des Constitutions : « Nul d'entre ceux qui sont employés à des services domestiques pour le compte de la Société ne devra savoir lire et écrire, ou, s'il le sait, en apprendre davantage : on ne l'instruira pas sans l'assentiment du général de l'ordre, car il lui suffit de servir en toute simplicité et humilité Jésus-Christ notre maître. »

Les jésuites ont fait plus d'efforts du côté de l'enseignement supérieur. Il ne leur déplaisait pas de s'emparer des universités afin de garder la haute main sur l'esprit des hommes. Mais leurs universités n'ont jamais brillé d'un vif éclat. C'est que la haute science vit de liberté, et que les jésuites n'admettent pas que l'esprit s'émancipe : ils le tiennent en tutelle et l'asservissent à des lois immuables.

Il n'y a donc pas lieu de s'étonner de la faiblesse nécessaire des hautes études dans une corporation qui interdisait toute opinion nouvelle, qui semblait vouloir supprimer le progrès, qui, enfin, était condamnée par ses principes à voir l'idéal de l'enseignement supérieur dans la monotone répétition des mêmes doctrines, rajeunies quelquefois par un verbiage élégant, mais le plus souvent usées et affaiblies par de mesquines interprétations.

Mais les jésuites ont un terrain qui est le leur, le terrain de cette éducation moyenne, de cette instruction classique qui a fait leur réputation, et où ils passent, non sans quelque raison, pour des maîtres. Venus au moment oîi la Réforme faisait de si rapides conquêtes dans les rangs de la bourgeoisie et de la noblesse française, et où, en même temps, la Renaissance paraissait menacer la société chrétienne d'un retour pur et simple aux lettres païennes, les jésuites ont voulu parer à ce double péril. Il n'était plus possible de maintenir dans sa sécheresse et sa raideur la discipline scolastique. L'esprit humain s'était émancipé, les hommes du xvi^ siècle avaient salué avec émotion leurs ancêtres dans les auteurs grecs et latins. L'étude de la littérature ancienne était devenue une nécessité ; la Réforme et quelques membres des universités lui avaient fait bon accueil. Les jésuites, obéissant au goût du temps, n'hésitèrent pas à introduire les lettres classiques dans les programmes de leur enseignement. Leur effort porta sur la recherche des moyens qui devaient permettre de raviver, d'égayer l'instruction par la variété et le charme des lectures antiques, sans compromettre pourtant la fin suprême de l'éducation, à savoir l'orthodoxie catholique. Accaparer les lettres grecques et latines au profit de la foi, tel fut le but avoué de la Société de Jésus.

On ne saurait disconvenir que les collèges des jésuites se distinguèrent dès le début par une discipline plus régulière et en même temps plus douce que celle qui était en usage dans les collèges de l'Université. La Ratio itudiorum prescrit aux maîtres de ne recourir aux punitions qu'à la dernière extrémité : « Que le maître, y est-il dit, ne se presse pas de punir, qu'il ne pousse pas les punitions trop loin : qu'il fasse semblant de ne pas s'apercevoir des fautes commises, quand il le peut sans compromettre l'intérêt de l'élève. » Et aileurs : « On obtiendra plus de bons résultats par l'espoir de l'honneur et des récompenses et par la crainte du déshonneur que par les coups. » l"-*^ Partie.

A l'inverse des jansénistes qui bannissaient l'émulation, ce oui faisait dire à Pascal : a Les enfants de Port-Iîoyal auxquels on ne donne point cet aiguillon d'envie et de gloire tombent dans la nonchalance », les jésuites multipliaient les récompenses et les divertissements : les récompenses pour exciter l'émulation, les divertissements pour dissiper l'ennui de l'internat. Los récompenses ne consistaient pas seulement en distributions solennelles de prix : on accordait aussi aux meilleurs élèves des croix, des rubans, des insignes, comme on fait encore dans certaines écoles primaires et dans les pensionnats de demoiselles. Il y avait quelque puérilité et une condescendance trop marquée pour la vanité extérieure dans ce système de petites récompenses. Les récréations étaient aussi variées que possible, et sur ce point il faut louer les jésuites. Précisément parce qu'ils imposaient à leurs élèves un internat rigoureux, les jésuites étaient intéressés à rendre agréable, s'il était possible, aux jeunes reclus le séjour de leur prison. Les représentations théâtrales, — que l'Université avait longtemps pratiquées, mais qu'elle abandonna à cause de leurs inconvénients manifestes: perte de temps, excitation excessive au plaisir, encouragement prématuré donné au désir de plaire, — les représentations théâtrales ont toujours été en honneur chez les jésuites. Ce que les jésuites recherchaient dans ces' exercices dramatiques, ce n'était pas seulement une distraction pour les jeunes gens, c'était une école de tenue et de bonnes manières. « La tournure, dit un Père jésuite, est souvent la meilleure des recommandations. » L'élève doit apprendre à tenir la tête, les pieds, les mains. 11 saura, par exemple, qu'il n'y a pas de dignité, quand on parle, « à avancer l'index, en fermant les autres doigts ; qu'il est très convenable au contraire de joindre ensemble l'annulaire et le médius en écartant un peu les autres doigts. » La préoccupation du décorum, louable en elle-même, aboutissait chez les jésuites à des minuties ridicules et à une affectation fâcheuse.

Un trait particulier de la discipline jésuitique, c'est l'association des élèves au gouvernement de la classe, leur coopération au maintien du bon ordre. Le principe est excellent, mais les jésuites en ont abusé. Dans chaque classe, ils distinguaient des élèves d'élite qui étaient chargés de recueilUr les devoirs, de signaler les absences. Jusque-là, tout est bien ; mais ces élèves privilégiés devenaient des espions entre les mains des maîtres. Les jésuites ne craignaient pas la délation : ils l'encourageaient. Ainsi l'élève qui avait fait usage de la langue française, au lieu de parler latin, pouvait être déchargé de la punition encourue, s'il prouvait par témoins que le même jour un de ses camarades avait commis la même faute.

Un autre trait caractéristique du régime des collèges des jésuites, c'est le souci qu'on y prenait de la santé des élèves. La Société de Jésus n'est jamais tombée dans l'erreur, trop commune chez les mystiques, de croire qu'on travaille pour l'âme en mortifiant le corps, en le soumettant à des excès de privation et d'austérité. D'autre part, il ne faut pas imposer à l'intelligence un travail excessif. Le travail prolongé et fatigant, le travail à la façon des bénédictins, ti'a jamais été en honneur chez les jésuites. Défense était faite aux écoliers de travailler plus de deux heures de suite. « Vous devez veiller avec un soin particulier, est-u recommandé aux maîtres, à ce que les élèves n o tudient pas au temps où leur santé pourrait en souffrir, donnant au sommeil le temps nécessaire et gardant une juste mesure dans les travaux de l'esprit. » Conseils sages, inspirés par une idée exacte de l'équilibre qu'il convient d'éiablir entre les forces morales et les forces physiques ! Ordre militant avaot tout, les jésuites ne songent pas à

: ils saestiment,

crée^/leu^"s élèves dans l'intérieur du collège qu'ils leur Derniettaient moins de distractions au dehors.

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imiter les ordres purement monastiques vent le prix d'un corps robuste, et comme elle le mérite, la santé Physique Les iésuites étaient d'autant plus disposés à re-

3 c le) Les externes étaient soumis eux-mêmes à une surveillance sévère : on leur interdisait d assister aux spectacles publics, aux grandes réunions, aux exécutions, sauf aux exécutions d'hérétiques. Le dernier spectacle était autorisé, et presque recommandé, comme salutaire à la foi !

Le défaut le plus général et le plus grave de la discipline jésuitique, sans parler ici des cnatiraents corporels dont il est question dans d autres articles de ce Dictionnaire (V. Fouet, Punitions), c'est qu'elle affaiblit outre mesure, elle supprime presque l'action des parents. On se plaint souvent du casernement, de la séquestration complète des enfants dans les collèges de l'Université. Le sont les jésuites qui ont inventé le système. Une fois enfermé dans les quatre murs de 1 internat, l'enfant n'a presque plus de relations avec ses parents. Les jésuites lui dorent peut-être plus que d'autres les barreaux de sa prison, et 1 amusent davantage dans sa cage ; mais ils prétendent en revanche le dominer tout entier et ne laisser rien à faire à la famille. Dans la Ratio, il n'est question qu'une seule fois des parents. « Dans les cas graves, on pourra faire venir le père et la mère, si l'on croit utile de s'entretenir avec eux de leur enfant, ou môme on ira les trouver chez eux, si le rang des personnes exige cette condescendance. »

Il ne faut pas craindre de le dire, la tendance des jésuites est plutôt de relâcher que de resserrer les liens de l'enfant avec sa famille. Voici quelques traits empruntés à un livre du xvii* siècle, qui sous ce titre : Portrait du parfait écolier, nous révèle l'idéal poursuivi par la Société. Il s'agit d'un'jeune Tyrolien, Jean-Baptiste de Schultaus, élevé de 1635 à 1640 dans le collège des jésuites de Trente, et qui devint plus tard membre de l'ordre. « Sa mère lui rendit visite au collège de Trente. Il refusa de lui serrer la main et ne voulut même pas lever les yeux sur elle. Celle-ci, étonnée et affligée, demanda à son fils d'où venait la froideur d'un pareil accueil. « Je ne » te regarde point, non parce que tu es ma mère, » mais parce que tu es femme. »> Et le biographe ajoute : « Ce n'était pas là un excès de précaution ; c'est la femme qui toujours chasse l'homme du Paradis. » Quand lamèredeSchultaus mourut, il ne montra pas la moindre émotion, « ayant » depuis longtemps adopté la sainte Vierge comme w sa vraie mère ».

Après cet exposé rapide des procédés de discipline en honneur dans les collèges des jésuites, examinons maintenant quel était l'enseignement des Pères et l'esprit de cet enseignement.

Le fond de l'enseignement des jésuites, c'est le grec et le latin, surtout le latin. Les deux langues sont placées au même rang dans la Halio. Mais en fait le latin prenait le dessus et devenait la principale étude. Ecrire en latin, tel était l'idéal désiré et souvent atteint, grâce à des méthodes ingénieuses et efficaces. D'abord la langue maternelle, la langue vulgaire comme on disait alors, est interdite jusque dans les conversations de camarade à camarade. On est puni pour avoir parlé français. C'est seulement les jours de fôtc et en guise de récompense que les écoliers étaient autorisés à converser entre eux autrement qu'en latin. De perpétuelles études do grammaire latine, des explications d'auteurs, de longues récitations, enfin des exercices écrits en prose et en poésie latines, tels étaient les moyens principaux emjiloyés par les jésuites et transmis par eux aux

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collèges de l'Université. Sans doute, nous sommes» loin de croire que l'instruction secondaire ait pour objet unique ou essentiel l'art d'écrire dans la langue de Cicéron : mais le but une fois admis par hypothèse, il faut reconnaître que les jésuites avaient admirablement combiné pour l'atteindre leurs méthodes scolaires.

Il n'est peut-être pas difficile de devenir un bon latiniste, quand on ne songe à devenir que cela. Or, pendant tout son séjour au collège, l'élève des jésuites n'a pas d'autre préoccupation que l'étude de la langue latine. La Ratio fait, il est vrai, une petite part à V érudition, c'est-à-dire aux connaissances historiques. Mais c'est seulement à propos des auteurs expliqués en classe que le professeur entrera dans quelques détails sur les mœurs des peuples, sur les événements de l'histoire. « L'érudition, dit la Ratio, ne sera employée qu'avec mesure, afin d'exciter de temps en temps resprit,sans empêcher l'étude de la langue. » L'histoire ne pénétrait donc dans les premiers collèges des jésuites que par une porte de derrière, pour ainsi dire, accidentellement, à propos d'un texte grec ou latin. L'histoire moderne et l'histoire de France étaient entièrement laissées de côté. Un Père a écrit de notre temps ; a L'histoire est la perte de celui qui l'étudié. » Ce dédain systématique de l'histoire jette à lui seul un grand jour sur l'inspiration générale des études des jésuites. Les faits historiques, comme tout ce qui constitue un enseignement positif, répugnent à un système de formalisme et d'éducation superficielle.

Les auteurs anciens eux-mêmes n'étaient pas expliqués à fond et en entier : on procédait par morceaux choisis, par extraits. On craignait d'appliquer la méthode que Bossuet pratiquait avec le Dauphin : l'étude d'un auteur poursuivie d'un bout à l'autre de ses ouvrages. En d'autres termes, ce n'étaient pas les auteurs anciens dans leur vérité, dans leur intégrité, que les jésuites faisaient connaître aux jeunes gens. Forcés par le goût du temps de faire entrer les lettres antiques dans leur plan d'éducation, ils espéraient, par les travestissements, par les suppressions qu'ils se permettaient, déguiser assez les auteurs pour que l'élève n'y.reconnûtpasle vieil esprit humain, l'esprit de la nature. Leur rêve était de transformer les auteurs païens en propagateurs de la foi. « L'interprétation des auteurs, dit le P. Jouvency, doit être faite de telle sorte que, quoique profanes, ils deviennent tous les hérauts du Christ {Christi prsecones quodammodo fiant). » Le but de la Société de Jésus, ne l'oublions pas, était exclusivement de faire des chrétiens. « On s'occupera des belles-lettres, disent les Constitutions, afin d'arriver plus aisément à mieux connaître et à mieux servir Dieu. »

Allant jusqu'au bout dans cette voie, les jésuites en venaient à considérer dans les auteurs profanes les mots plus que les choses. Même arrangés, en effet, et expurgés par une censure scrupuleuse, les auteurs profanes se prêtaient difficilement au rôle de prédicateurs chrétiens qu'on voulait leur faire jouer. Il fallait donc diriger l'attention des élèves, moins sur l'esprit qui les anime, sur les pensées où se manifestent la fierté, l'indépendance et la dignité humaines, pensées peu conformes à l'esprit de la Société de Jésus, que sur les élégances du langage ou les finesses de l'élocution, sur la forme qui, elle au moins, n'est d'aucune religion et ne pouvait en rien porter atteinte à l'orthodoxie nouvelle. De là est sorti ce qu'on a si justement appelé le formalisme jésuitique, plus préoccupé de la forme extérieure des idées que des idées elles-mêmes. De sorte que, par un détour, l'éducation retombait, avec les jésuites, dans le vice fondamental de la discipline du moyen âge, l'abus de la forme. Seulement, au moyen âge,

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la forme, c'était le raisonnement, rargumentaiion rude et grossière, le barbare syllogisme. Ce que les jésuites mettaient à la place, c'était la forme littéraire, l'élégante rhétorique, avec des tours ingénieux, des procédés brillants, des figures aimables.

Il est donc évident que les jésuites cherchaient dans la lecture des anciens, non un instrument d'éducation morale et intellectuelle, mais simplement une écolo de beau langage. Sur ce point, les aveux abondent dans leurs écrits; mais il n'en est pas de plus expressif que celui du général Beckx, qui dit en propres termes, dans une lettre déjà citée : « Les gymnases resteront ce qu'ils sont de leur nature, une gymnastique de l'esprit, qui consiste beaucoup moins dans l'assimilation de matières réelles, dans l'acquisition de connaissances diverses, que dans une culture de pure forme. » Il ne s'agit pas, on le voit, de développer l'intelligence proprement dite, c'est-à-dire la faculté qui, après avoir réfléchi sur les pensées des autres, s'émancipe et se hasarde à penser par elle-même. Ce sont les facultés superficielles de l'esprit que les jésuites cherchent à exercer et à occuper, afin que l'élève se résigne plus facilement à laisser inactives les forces intimes de sa raison et, s'il se peut, qu'il ne les soupçonne môme pas. Ils donnent beaucoup de temps aux exercices do mémoire , ils excitent l'imagination^ ils disciplinent le goût. Mais ils craignent de remuer les profondeurs de l'âme humaine et d'y faire surgir, d'y évoquer ce redoutable esprit d'examen et de réflexion personnelle auquel Descaries, leur élève pourtant,a fait un appel qui a été entendu ; cette raison affranchie qui cite devant elle toutes les croyances, pour les accepter, si elle y voit luire l'évidence, pour les repousser, si elle ne peut s'en rendre compte et les mettre d'accord avec elle-même. Trouver pour l'esprit des occupations qui l'absorbent, qui le bercent comme un rêve, sans l'éveiller tout à fait ; appeler l'attention sur les mots, sur les tournures, afin d» réduire d'autant la place des pensées; provoquer une certaine activité intellectuelle prudemment arrêtée à l'endroit où à une mémoire ornée succède une raison réfléchie : en un mot, agiter l'esprit, assez pour qu'il sorte de son inertie et de son ignorance, trop peu pour qu'il agisse véritablement par lui-même, par un déploiement viril de toutes ses facultés, telle est la méthode des jésuites. Elle est bonne pour former, non pas des hommes, mais de grands enfants. « Le plus souvent, dit un de nos contemporains, le comte autrichien François Deyn, l'élève des jésuites restera ce que les jésuites ont fait de lui, un esprit borné, non développé, incapable de se passer de la direction paternelle du jésuitisme. » Les jésuites, dit dans le même sens Macaulay, semblent avoir trouvé le point jusqu'où l'on peut pousser la culture intellectuelle sans arriver à l'émancipation intellectuelle.

Nous en avons dit assez pour caractériser renseignement donné par les jésuites, et qui pourrait être résumé ainsi : le moins possible de connaissances positives, rien que des exercices purement formels. Les études scientifiques étaient négligées, comme l'histoire. La philosophie était réduite, ou peu s'en fallait, à la dialectique syllogistique.

Sans doute, il faut tenir compte du temps et reconnaître que dans les siècles suivants les jésuites ont suivi le mouvement général qui a si prodigieusement élargi les cadres de l'enseignement scientifique. Mais ils l'ont fait par nécessité plus que par conviction, parce qu'il fallait se plier aux exigences des programmes d'examen, avec défiance plus qu'avec sympathie, sans bien comprendre, ce semble, le rôle que les études scien-

I tifiquos doivent jouer dans le développement de l'esprit humain. Les langues anciennes étudiées un peu mécaniquement, voilà, à vrai dire, le seul enseignement que les jésuites aient pratiqué avec amour et avec foi.

Môme au xviii« siècle, les jésuites persistaient dans leurs nouvelles méthodes. Il suffit pour s'en convaincre d'étudier les rapports qui furent présentés, en 1702, au Parltiment de Paris par les officiers municipaux ou royaux de toutes les villes où les jésuites possédaient des collèges. On y saisit sur le vif et dans tonte sa sincérité l'expression des besoins dont le bon sens populaire reconnaissait l'urgence et que la Société de Jésus se refusait à satisfaire. Presque partout ce sont les mêmes doléances et les mômes projets de réforme. Donnons-en quelques exemples.

Les officiers du bailliage d'Auxerre se plaignent que les écoliers n'étudient dans les classes que quelques auteurs latins, et qu'ils en sortent sans que jamais on leur ait mis dans les mains un seul auteur français. Les officiers royaux de Moulins insistent pour qu'il y ait par semaine au moins une heure de chaque classe consacrée à l'histoire de France. A Orléans, le mémoire de la municipalité appuie sur la nécessité « de faire enseigner aux enfants la langue française et de la leur apprendre par principes ». A Moutbrison. de même, on demandait que l'on s'occupât prin cipalement d'apprendre aux enfants leur langue et l'histoire de leur patrie, et que, par le récit des vertus des grands hommes de leur pays, on leur inspirât le désir de leur ressembler ; enfin, ce que l'on donnât aux enfants une teinture de géographie, surtout de celle de leur pays ». Ces études modernes de la langue et de la littérature française, et aussi de l'histoire nationale, ces études réelles et nécessaires que l'on réclamait de toutes parts, étaient précisément celles que la compagnie de Jésus, obstinément asservie à son formalisme, répugnait le plus et répugnera toujours à mettre en leur rang, qui est le premier.

L'intérêt de l'enseignement des jésuites réside donc beaucoup moins dans leurs programmes, dans leurs méthodes, que dans l'esprit général qui domine leur pédagogie et qui en est l'âme. Or les jésuites sont des religieux, mais ils ne ressemblent pas aux autres religieux; ils appartiennent à la grande famille catholique, mais ils ont leur physionomie personnelle. Au milieu des vastes associations que la foi a semées dans le monde, ils constituent une espèce à part; de tous les corps de la chrétienté, ils sont le plus discipliné et le plus fort; ils ont gardé l'empreinte du génie de leur fondateur.

Ignace de Loyola savait, pour avoir lu l'histoire du moyen âge, ou bien avait compris d'instinct quels ont été, quels peuvent être les défauts inhérents aux institutions monastiques. L'écueil du religieux, c'est que son esprit se perde dans des contemplations, dans des rêveries, fécondes peut-être pour la foi, mais stériles pour l'étude, qui élèvent l'âme individuelle, mais qui la laissent impuissante pour l'action. Aussi Loyola a-t-il interdit à ses disciples l'excès des prier es et des méditations. Rien de moins mystique que l'esprit des jésuites : de là le secret de leur force en ce qui concerne le gouvernement des âmes, et cette opiniâtreté invincible qu'ils apportent dans l'accomplissement de leurs projets. Absorbés dans l'extase^usés par l'ascétisme, les jésuites auraientils pu consacrer à l'œuvre de l'éducation une attention aussi soutenue et une pareille force de volonté? ,

Mais ce qui donne surtMit à l enseignement jésuit que sa puissance et son relief, c'est le principe d obéissance devenu lo mot d'ordre de tous les membres do la Société, depuis le plus huniblo

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jusqu'au plus éminent. On ne fait de grandes choses dans le monde que par l'accord des volontés. Ce sont les indisciplinés qui agitent l'humanité. Ce sont les disciplinés qui la mènent. Or, jamais le sentiment de la discipline n'a été poussé plus loin que dans la Société de Jésus : « Renoncer à ses volontés propres est plus méritoire que de réveiller les morts.» — « Il faut nous attacher M'Eglise romaine au point de tenir pour noir un objet qu'elle nous dit noir, alors môme qu'il serait blanc. » — a La confiance en Dieu doit être assez grande pour nous pousser, en l'absence d'un navire, à passer les mers sur une simple planche. » — a Quand même Dieu t'aurait proposé pour maître un animal privé de raison, tu n'hésiterais pas à lui prêter obéissance, ainsi qu'à un maître et à un guide, par cette seule raison que Dieu l'a ordonné ainsi. » Quels prodiges de dévouement n'est-on pas en droit d'attendie d'une Société où des milliers de volontés abdiquent tout mouvement propre pour marcher du même pas au.même but, pour avancer, sans rébellion d'amour-propre, sans tâtonnements stériles, dans une voie invariable?Le bon ordre, condition essentielle des études ; la suite dans le but et dans les méthodes, sans laquelle on s'égare d'essai en essai, d'expérience en expérience; la discipline enfin, qui empêche tout écart de la part du maître; n'est-il pas évident que tous ces avantages sont réalisés dans les collèges d'une Société qui se soumet à la loi de l'obéissance passive, et qui marche comme un régiment ?

Disons encore que, inférieurs à leur tâche sous tant de rapports, les jésuites, sur un point, n'ont rien à envier à personne: nous voulons parler de ce dévouement, de ce zèle professionnel, qui supplée souvent à l'insuffisance des méthodes, et qu'on ne saurait leur contester.

Mais à côté du bien, il faut voir le mal; à côté des bons résultats de la discipline jésuitique, que de dangers à craindre ! Le système de l'obéissance absolue, de l'obéissance aveugle, supprime toute liberté, toute spontanéité. L'originalité est interdite. C'est un crime d'ouvrir une voie nouvelle. L'action personnelle vivante d'un maître qui obéit à son génie est chose inconnue chez les jésuites. Une monotonie insipide est souvent le défaut de leurs classes. Qu'on relise les C091stitiitions, et l'on verra jusqu'à quelle puérilité y est poussée la manie de la réglementation. Il est prescrit déviter les plis au front, au nez, afin que la sérénité extérieure rende témoignage de la gaîté de l'âme. Quand on s'entretient avec des personnes de qualité, il faut les regarder non dans le blanc des yeux, mais en dessous. On indique exactement la façon dont il faut tenir la tête, les mains, remuer les yeux, les lèvres. La vie entière est réglementée. Le jésuite ne s'appartient plus. Il est un règlement en action. Son existence mécanique, automatique, est une sorte de mort spirituelle. 0 II faut se laisser gouverner par la divine Providence agissant par l'intermédiaire des supérieurs de l'ordre, comme si l'on était un cadavre que l'on peut mettre dans n'importe quelle position et traiter suivant son bon plaisir ; ou encore comme si on était un bâton entre les mains d'un vieillard qui s'en sert comme il lui plaît. » Et comme on craint que l'esprit humain, que le moi ne se révolte un jour ou l'autre contre cet asserissement moral, contre cet esclavage du sentiment et de la pensée, la surveillance la plus minutieuse est organisée. Avant 1762, le général de l'ordre recevait par an six mille cinq cent quatre-vingt-quatre rapports. « Nul monarque de la terre, dit un historien, n'est aussi bien renseigné que le général des jésuites. » Que peut être l'éducation dirigée par de tels maîtres, sinon un evéritable tyrannie déguisée sous une douceur

feinte, un despotisme insinuant qui ravit aux hommes toute liberté ? N'est-il pas à craindre que les jésuites, instruments serviles d'une volonté supérieure, ne soient disposés à généraliser l'idéal de vertu qui leur est imposé à eux-mêmes, à le proposera leurs disciples? N'est-il pas à craindre qu'ils ne tendent à développer l'habitude de l'obéissance irréfléchie, de la souplesse, de l'humilité, plutôt que les fortes vertus du caractère, le sentiment de la dignité personnelle, la conscience du droit, le courage et l'indépendance?

L'éducation jésuitique a été combinée en définitive plutôt pour former des gentilshommes aimables que pour créer des âmes humaines, complètes et en possession de toutes leurs forces : elle n'est pas assez générale. En outre elle détourne trop l'attention de l'élève sur des intérêts étrangers aux intérêts du pays : elle n'est pas assez patriotique. Elle a d'autres défauts encore. Le plus grand est peut-être que, pour les jésuites, l'éducation est un moyen, non un but; un moyen de propagande religieuse et d'influence politique. Les jésuites ne sont pas des pédagogues assez désintéressés pour nous plaire. Il faut à l'éducateur véritable ce détachement des intérêts de parti qui lui permet de ne voir dans l'élève qu'un esprit à cultiver et une âme à former. Et qu'on ne dise pas que l'influence morale des jésuites est compensée par l'excellence de leurs méthodes d'instruction. Nous avons montré que leurs méthodes sont factices, artificielles et superficielles, et, sur ce point, tous les observateurs impartiaux sont de notre avis.

« Pour l'instruction, dit M. Bersot, voici ce qu'on trouve chez eux : l'histoire réduite aux faits et aux tableaux, sans la leçon qui en sort sur la connaissance du monde, les faits môme supprimés ou changés, quand ils parlent trop ; la philosophie réduite à ce peu qu'on appelle la doctrine empirique, et que M. de Maistre appelait la philosophie du rieu, sans danger qu'on s'éprenne décela; la science physique réduite aux récréations, sans l'esprit de recherche et de liberté ; la littérature réduite à l'explication admirative des auteurs anciens et aboutissant à des jeux d'esprit innocents... A l'égard des lettres, il y a deux amours qui n'ont de commun que le nom : l'un fait les hommes, l'autre de grands adolescents. C'est celui-ci qu'on trouve chez les jésuites : ils amusent l'âme. »

En résumé, plus on voudra former des hommes, plus on aimera dans l'éducation la franchise, dans l'instruction l'étendue et la profondeur ; plus on recherchera la fermeté de la volonté, l'indépendance de l'esprit, la droiture du cœur, et plus l'enseignement des jésuites perdra de son crédit et de son autorité. [Gabriel Compayré.J

JEU. — Le rôle qui appartient de nos jours au jeu dans l'éducation est double. Aujourd'hui comme de tout temps, il a ce premier, ce grand office de délasser, de détendre l'enfant, de lui rendre, par le repos de l'esprit et l'activité physique, les forces nécessaires au travail cérébral. Mais en outre, il a depuis quelques années une fonction proprement éducative, il est devenu un instrument de culture et d'enseignement.

Du jeu exploité pour une fin pédagogique, nous ne dirons ici que peu de chose. Ce serait traiter incidemment et aborder par un petit côté une des questions les plus importantes et les plus intéressantes de l'éducation du premier âge. On la trouvera d'ailleurs étudiée en détail, sous ses divers aspects, en maint endroit de cet ouvrage (V. entre autres Frœbel et Jardin d enfants). C'est en Allemagne que prit naissance l'idée merveilleusement juste et féconde d'utiliser pour l'éducation du petit enfant son premier, l'on peut presque dire son unique mode d'activité, le jeu. C'est à Frœbel que revient l'honneur d'avoir net-

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temcnt aperçu toute la portée de cette idée, de l'avoir mise en pleine lumière et d'en avoir fait une application qui a révolutionné l'éducation du premier âge. Sans vouloir étudier ici sa grande création du Kinder g art en, nous ferons seulement remarquer que le principal caractère de cette institution est l'usage que l'on y fait du jeu. C'est en jouant que l'enfant fait le premier essai de ses forces intellectuelles, qu'il se forme l'œil et la main, qu'il apprend à nommer et à imiter les formes et les couleurs. C'est par le maniement de toutes sortes de petits engins spéciaux, solides en bois, brins de paille, petits bâtons, papiers quadrillés pour le dessin, le pliage, le découpage, balles et boules de couleur, enfin c'est par des travaux qui sont des jeux véritables que l'enfant fait l'éducation de ses sens, qu'en même temps il exerce son initiative et sa faculté d'invention, et acquiert l'instinct de l'harmonie, de l'ordre, de la régularité. — Nous nous bornerons à deux observations. Voici la première : une telle méthode, par cela seul qu'elle est toute spirituelle, ou plutôt que tout son mérite, toute son efficacité est dans l'esprit qui l'anime, une telle méthode, entre des mains inintelligentes, risque de devenir stérile, de se réduire au procédé, de se faire automatique, et de n'être plus qu'une lettre morte. Pour porter tous ses fruits, elle demande des maîtres bien doués et parfaitement préparés à une œuvre si délicate. La seconde remarque est celle-ci : autant l'éducation par le jeu est excellente et naturelle, appliquée au premier âge, autant elle serait déplorable si on la voulait prolonger au delà. C'est fort bien de proportionner et d'approprier le travail aux forces actuelles de l'enfant, de graduer l'étude selon le développement de l'intelligence. Mais il ne faut pas que cette préoccupation, devenue excessive, nous porte à trop nous défier des forces du petit esprit, et à nous méprendre sur ses véritables aptitudes, ilien, après tout, ne ressemble à un homme comme un enfant. Il est déjà un homme à vrai dire, sinon en fait, du moins en puissance, et il importe de solliciter de bonne heure, avec mesure il est vrai, ses facultés innées d'abstraction et de généralisation. On est peut-être aujourd'hui trop porté à oublier ce point.

Ceci dit, nous abordons l'étude du jeu envisagé comme instrument de distraction, de délassement, chez l'enfant déjà soumis à la discipline de l'école. Et nous nous demandons quelle place lui doit être faite dans l'éducation.

Voilà une question qui n'a de puéril que l'apparence et dont la gravité n'échappera point à quiconque a le souci des intérêts réels de l'enfance et le sens de la vraie pédagogie. Quant à nous, notre réponse est catégorique : il faut laisser au jeu dans l'éducation une place auSsi large qu'il est possible, de le faire sans compromettre l'instruction. Gela, pour un double motif: parce que le jeu est l'un des éléments capitaux de l'hygiène physique, et parce qu'il joue dans l'hygiène de l'âme un rôle qui n'appartient qu'à lui.

L'importance des jeux pour sauvegarder l'équilibre physique de l'enfant, personne ne songe à la contester. Il suffit de se reporter aux conditions physiologiques de cette période de la vie, à l'extrême activité de la nutrition et à la rapidité des échanges moléculaires, pour se faire une idée de la part qui revient à l'exercice dans cette accélération singulière des phénomènes nutritifs. Une activité musculaire très fréquente, très vive, violente môme, est indispensable pour précipiter chez l'enfant le double mouvement de composition et de décomposition, pour entraîner dans une usure rapide les matériaux assimilés et en amener de nouveaux, pour diriger sur ce brasier vivant un torrent d'oxygène. Dès que l'enfant, de façon

ou d'autre, ne se livre point à un exercice suffisamment fréquent ou prolongé ou énergique, tenez pour certain que sa santé est compromise, que la flamme vitale languit ou va languir. L'enfant qui ne joue pas, ou pas ass» z, s'il n'est malade, risque de le devenir.

Notez que cette nécessité de l'exercice est toute physiologique, existe quel que soit le genre de vie de l'enfant et en tout état de cause. Mais combien n'est-elle pas plus impérieuse, plus absolue, dè> que l'enfant travaille! A cet âge plein de périls, où tout l'être est en voie de formation, où rien n'est fondé encore, mais où tout se fonde, il importe extrêmement de maintenir l'équilibre entre le? fonctions, de ne point laisser l'une se surmener au grand dommage des autres organes condamnés à l'inaction. Si donc vous imposez à l'enfant une grande activité intellectuelle, c'est-à-dire, en dernière analyse, nerveuse, vous voilà contraint de la contrebalancer par une dépense musculaire proportionnelle. Faute d'assurer ce balancement des fonctions, vous faites porter tout l'effort sur la machine nerveuse, délicate encore et impressionnable, et vous risquez de voir éclater des désordres graves, les uns soudains, fièvres, convulsions, méningites, névralgies aiguës, les autres plus lents et à longue échéance, appauvrissement organique, anémie, phtisie, ou plus simplement de fausser et de dévier le développement organique.

Ce sont là dos réflexions dont la sagesse est devenue, depuis quelques années, presque banale. Les progrès des sciences biologiques ont eu leur contre-coup dans la pédagogie, et jamais on n'a, semble-t-il, mieux compris que de nos jours les conditions de l'équilibre physiologique de l'enfant, jamais on n'a tant fait pour les réaliser. Jamais, en particulier, on ne s'est tant préoccupé d'assurer à l'élève une somme suffisante d'activité physique et de développer son corps par l'exercice comme on développe son esprit par l'étude. La gymnastique est devenue l'élément principal de l'hygiène de l'écolier; elle a pris dans nos programmes une place, modeste d'abord, mais qui n'a cessé de s'élargir, et qui s'élargira certainement encore. Toutes les mesures sont donc prises, ou le seront avant longtemps, pour créer, à côté de l'appareil de culture intellectuelle ou morale, un appareil également puissant et compliqué de culture physique.

Assurément, ce sont là d'excellentes dispositions, et nous sommes loin de penser que les fruits qu'elles porteront n'ont que peu d'importance, fout au contraire, nous sommes de ceux qui en attendent de grands effets pour la vigueur et la santé de nos jeunes générations, pour la pondération des éludes, pour l'équilibre général de l'éducation. A une condition, toutefois : c'est que l'on se gardera d'aller trop loin dans cette voie, et de prétendre remplacer la libre et joyeuse activité des récréations par les exercices méthodiques, commandés, par la gymnastique par exemple, qui n'est en somme qu'une leçon de plus.

C'est que le jeu en effet, comme nous le disions en commençant, n'est point uniquement affaire d'hygiène physique. Il intéresse pour le moins autant l'hygiène de l'âme, laquelle à tout âge, mais surtout dans l'enfance, est en étroite connexion avec la première. Jouer, c'est vraiment bien autre chose que dépenser une certaine somme de mouvement, qu'exercer un certain nombre de muscles, et consommer de loxygèue pour produire de l'acide carbonique. Il y a quelque chose par delà toute cette physiologie, et quelque chose d'infiniment précieux, à savoir l'expansion joyeuse, spontanée, libre, la joie de vivre et de se détendre, je ne sais quel épanouissement actif et heureux de la plante humaine au prin-

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