JEUNES DETENUS
temps de sa vie. Voilà ce que nulle gymnastique ne remplace, si savante qu'on la fasse, car la condition première du jeu, et de son effet bienfaisant, c'est qu'il soit spontané. Voilà ce qui est indispensable pour la santé morale, pour l'équilibre du caractère, pour la bonne humeur, que dis-je ! pour le bonheur de l'enfant. Car ce n'est point un homme, que vous élevez ; c'est un enfant. Souvenez-vous-en quelquefois, ne fût-ce qu'aux heures de récréation, et, quand vous avez exigé de lui, durant de longues heures, l'application, le sérieux, le vouloir d'un homme, laissez-le pour quelques instants redevenir lui-même, et se livrer avec délices à cette joyeuse détente de tout son être. Laissez-le crier, rire, chanter, courir, s'ébattre librement, jouer enfin, car tout cela lui est naturel, et partant lui est nécessaire.
Voilà pourquoi nous n'avons pu voir sans quelque inquiétude la surcharge des programmes et l'accroissement des matières d'étude amener le rétrécissement progressif de la récréation. Toutefois, si c'est là un mal, encore peut-on répondre qu'il est nécessaire et qu'il s'y faut résigner. Ce qui nous peine et nous alarme davantage, c'est de voir la récréation elle-même envahie et dénaturée par de nouveaux enseignements, enseignement de la gymnastique, enseignement professionnel, théorie de l'arpentage, excursions botaniques, géologiques, archéologiques, etc., etc., en sorte qu'il ne restera bientôt plus à l'enfant que des loisirs dérisoires, et qu'il ne sortira plus que rarement de cet état de contention d'esprit, de cet effort cérébral dont la durée devrait être courte à son âge. Il y aurait là, nous semble-t-il, si l'on n'y prenait garde, un sérieux danger pour l'avenir. Nous risquerions peut-être, pour peu qu'on allât trop loin dans cette voie, de voir se déclarer, dans l'enseignement primaire, le mal qui a frappé depuis longtemps l'enseignement secondaire ; nous risquerions de voir disparaître de nos écoles le naturel, la spontanéité, la gaîté vive et franche, de voir l'écolier devenir une sorte de collégien primaire, pédant, gourmé, ayant désappris les amusements de son âge, ayant oublié d'être enfant. Nous avons sauvegardé la santé physique, pris toutes nos mesures pour faire des muscles solides, des membres souples, un sang riche. C'est à merveille. Mais prenons garde, pour conquérir ces biens précieux, d'en sacrifier d'autres plus précieux encore, la simplicité de l'esprit, l'équilibre du caractère, pour tout dire, la jeunesse de l'âme.
Faut-il aller jusqu'au bout de notre pensée? C'est en ce moment, plus que jamais, qu'il importe d'entretenir dans l'âme de nos enfants cet ardent foyer de jeunesse. Nous assistons aux premiers effets d'une révolution qui s'opère dans l'enseignement public et qui le modifiera profondément. Il s'agit, au prix d'un prodigieux effort, de hausser cet enseignement au niveau des sciences de tout ordre, au point qu'il suffise à tous les besoins que l'esprit moderne crée dans une démocrr.tie. La tâche est immense, à dire le vrai, n'a point de fin, puisque chaque jour, en élargissant le domaine du savoir humam, la fait plus vaste encore. De là, pour l'enseignement primaire en particulier, une conséquence grave : afin d'assurer à l'enfant le nécessaire en fait d'instruction positive, utilisable^ on sera, quoi qu'on fasse, contraint de sacrifier une part do plus en plus grande de tout ce qui n'est point indispensable, de ce superflu de pur ornement, de cotte culture esthétique qui, même sous la forme la plus modeste, a du moins pour inestimable résultat d'humaniser l'enfant, de lui ouvrir des aperçus sur un autre monde que celui des calculs positifs et des connaissances pratiques. L'éducation primaire — ceci ne peut être évité — se fera, se
fait déjà de plus en plus scientifique et utilitaire ; chacune de ses heures, trop peu nombreuses, doit être marquée par un profit. Qui n'aperçoit, dès lors, combien il importe de ne point laisser l'âme enfantine se dessécher dans cet âpre labeur, et la jeunesse, source vive de passion et de bonheur, tarir prématurément ? Qui ne sent de quel intérêt il est, pour notre démocratie, de ne point sortir de cette épreuve enrichie d'un côté et appauvrie de l'autre, modifiée et altérée dans son tempérament, mais tout au contraire de préserver intactes, à travers tout, ces vieilles qualités de l'âme française, la bonne humeur, la gaîté, l'entrain, l'enthousiasme — la jeunesse ? Et que l'on ne dise pas que voilà de bien grosses réflexions à propos d'un sujet bien léger, que c'est mener trop grand bruit d'un petit détail. Il n'y a pas de petit détail en matière d'éducation publique. Tout mérite examen, tout est grave, parce que tout porte coup et retentit fortement dans l'esprit de l'enfant, et par là dans la constitution même de la race. Il est incontestable que l'on joue infiniment moins en France qu'on ne faisait il y a cent ans ; pour mieux dire, on no joue plus du tout. Les jeux locaux ou nationaux sont tombés en désuétude. L'auberge, le café, le club, et depuis peu les réunions publiques, voilà, pour les trois quarts des Français, l'emploi des heures de loisir. Ce n'est certes point là un progrès, un signe de santé. Nos voisins les Anglais le savent bien; nos autres voisins d'au-delà du Rhin ne l'ignorent pas. Les uns et les autres ont fait au siècle dernier et au commencement de celui-ci les plus grands efforts pour populariser les jeux de force et d'adresse, et en faire passer la pratique dans les mœurs nationales. Les uns et les autres y ont réussi. Si nous n'avons point su, jusqu'ici, acclimater en France ces fortes habitudes d'exercice physique, de jeux publics ou privés ; raison de plus pour éviter avec un soin jiloux d'accroître parmi nous ce dégoût de l'activité corporelle, cette peur de l'effort, de la peine, cette fâcheuse préférence pour les distractions sédentaires, qui ne sont déjà que trop marqués. Et pour cela, notre premier soin doit être de donner à l'enfant, dès le très jeune âge, et d'entretenir ensuite chez lui des goûts tout opposés : tâche aisée à tout prendre, puisqu'il ne s'agit guère que d'aider la nature, qui d'elle-même porte l'enfant au mouvement et aux ébats de tout genre.
11 serait superflu d'ajouter à ces réflexions très générales des recommandations de détail à l'adresse des maîtres. Il suffit que l'importance de la question soit bien comprise de tous : c'est à chacun de régler sa pratique selon sa propre inspiration. Aussi bien un seul point est nécessaire : laisse)^ jouer l'enfant, et, pour cela, lui en donner le temps, savoir sacrifier, s'il le faut absolument, une petite partie des heures de classe. Tout an plus, en quelques cas exceptionnels, dans certains internats, alors qu'il faut réagir contre l'influence un peu paralysante d'études trop intenses, sera-t-ii bon de faire jouer les enfants ou les jeunes gens. En pareil cas, que les maîtres ne craignent pas de se mêler à leurs élèves, de jouer avec eux, de les entraîner en payant de leur personne. C'est là une excellente pratique, familière aux écoles congréganistes, et qui devait l'être à tous ceux qui font profession de savoir élever l'enfance et de se dévouer à elle.
[D' Élie Pécaut.]
JEUNES DÉTENUS. — La définition légale de ce terme se déduit des dispositions des articles 66 et 67 du Code pénal.
L'âge de seize ans a été considéré par le législateur comme la limite qu'il convenait de fixer à la faiblesse présumée du mineur. Au-dessus de