SÉVIGNÉ (M"'* DE) — 2776 — SÉVIGNÉ (M"^^ DE
cour, mécontent; 'son père, pour avoir servi de second à Bouteville, après une douzaine d'autres duels sous Richelieu, était allé à trente et un ans se faire tuer à rile-de-Ré par les Anglais; s'il avait vécu, il aurait été Frondeur. Son mari le fut ; elle aussi, pour son propre compte, par impulsion de nature et d'amitié. Elle en garda toujours quelque chose ; sans doute, pas au point de compromettre la fortune de son gendre, de protester contre les « penderies » de Bas-bretons ni les dragonnades, pas même de recevoir sans une joie triomphante les compliments de la reine et les révérences du roi ; du moins jamais elle ne renia ses amis, ce qui est un mérite dans tous les temps, et ce qui était un acte de courage dans celui-là. Elle écrivait à Bussy avec une fierté légitime : « Mon cousin, apprenez donc de moi que ce n'est pas la mode de m'accuser de faiblesse pour mes amis. » Les douze lettres à Pomponne sur le procès de Fouquet sont admirables de cœur. Le cardinal de Kctz fut en disgrâce toute sa vie, et toute sa vie elle lui fut fidèle. Pomponne disgracié n'eut pas d'amie plus sûre : « Le malheur ne me chassera pas de cette maison : il y a trente ans (c'est une belle date) que je suis amie de M. de Pomponne; je lui jure fidélité jusqu'à la fin de ma vie, plus dans la mauvaise que dans la bonne fortune. (A M. de Guitaut, 6 décembre 1679.) » Elle sentait le prix de l'amitié, ignorait la rancune ; elle méritait d'avoir et elle eut, elle aussi, les amis les plus dévoués et les plus constants.
Il n'y a pas longtemps que les historiens de la pédagogie ont pensé à interroger M^^ de Sévigné sur ce sujet, et peut-être l'auteur de cet article est-il parmi les premiers qui en aient eu l'idée. Non qu'il y ait chez elle quoi que ce soit qui ressemble à un système ou à la plus légère prétention; elle ne met pas plus enseigne de femme pédagogue que de femme auteur. Mais ayant eu à élever un fils et une fille, ayant été promue d'assez bonne heure à la dignité de grand'mère, comment, avec ses habitudes d'observer et de réfléchir, ses goûts délicats et son aptitude à moraliser, comment n'aurait-elle pas eu ses vues propres sur l'éducation comme sur le reste ? Ira-t-on à priori mettre leur valeur en suspicion, parce que, appliquées à sa fille, elles ont produit une personnalité égoïste, au cœur sec, à la tête froide, à l'humeur difficile ? Mais elles en ont fait aussi une femme sérieuse sans pédanterie et vertueuse sans pruderie. Quant à son fils, qu'elle n'a pas négligé autant qu'on pourrait le croire, si elle n'a pas réussi à supprimer en lui l'hérédité paternelle, les passions, le décousu de l'existence, elle lui a donné un goût persistant pour les choses de l'esprit, un fonds inaltérable d'idées sérieuses et de sentiments généreux. D'ailleurs il n'est pas sans exemple que môme des pédagogues excellents échouent dans l'éducation de leurs enfants, précisément parce que ces enfants sont les leurs. Quoi qu'il en soit, M™« de Sévigné nous fournit quelques éclaircissements sur l'éducation au xvii^ siècle, tout en nous faisant connaître ce qu'elle pensait elle-même.
Quelques années d'études avec un précepteur, l'entrée au service à l'âge où il conviendrait de faire ses classes, un brevet de colonel à celui où l'on prend aujourd'hui un diplôme de bachelier; telles étaient souvent les étapes d'une éducation de gentilhomme ; telles furent celles de l'éducation du « petit marquis », du « petit dauphin » des Grignan. M™^ de Sévigné en prend assez facilement son parti, mais elle voudrait combler les lacunes. Elle essaie de lui inspirer le goût de la lecture ; peine perdue : « lien est incapable présentement, sa jeunesse lui fait du bruit, il n'entend pas (24 janvier 1689). » Elle revient à la charge, comptant sur les ennuis de la garnison pour lui faire « avaler « |
au moins des ouvrages qui traitent du métier :. « Je lui dis que, puisqu'il aime la guerre, il est monstrueux de n'avoir point envie de voir les livres qui en parlent, et les gens qui ont excellé dans cet art; je le gronde, je le tourmente, j'es^; père que nous le ferons changer (14 décembre' 1689). » Elle ne le gronde pas bien fort, apparemment, voyant fort bien par où il pèche, par excès de jeunesse : « 11 n'est pas cuit, comme ditM°ie de La Fayette; encore un petit bouillon au coin de votre feu lui fera tous les biens du monde... » Il avait dix-huit ans.
Elle ne ménage pas son coin du fèu à elle pour le iiûrir, d'accord avec son oncle, le chevalier de Grignan, qu'elle met en avant pour ne pas paraître trop empiéter de sa personne sur les prérogatives d'une mère fort susceptible : « M. le Chevalier est plus utile à ce petit garçon qu'on ne peut l'imaginer. Il lui dit toujours les meilleures choses du monde sur les grosses cordes de l'honneur et de la réputation, et prend un soin de ses affaires dont vous ne sauriez trop le remercier; il entre dans tout, il se mêle de tout, et veut que le marquis ménage lui-même son argent, qu'il écrive, qu'il suppute, qu'il ne dépense rien d'inutile : c'est ainsi qu'il tâche de lui donner son esprit de règle et d'économie, et de lui ôter un air de grand seigneur, de qu'importe? d'ignorance et d'indifférence, qui conduit fort droit à toutes sortes d'injustices, et enfin à l'hôpital. Voyez s'il y a une obligation pareille à celle d'élever votre fils dans ces principes. Pour moi, j'en suis charmée, et trouve bien plus de noblesse à cette éducation qu'aux autres. » C'était précisément celle que ne lui auraient pas donnée sesparents, magnifiques à l'envi, prodigues à qui mieux mieux, sans cesse aux abois sans diminuer d'une livre leur train de maison ni leur jeu. Mme de Sévigné avait au contraire un esprit d'ordre et une entente des affaires, héritage des Coulanges, qu'elle tenta vainement de leur communiquer, mais dont elle voulut du moins doter son petit-fils. Elle y réussit médiocrement; ses efforts furent plus heureux dans l'apprentissage de la cour et du monde, cette seconde éducation d'où sortait « l'honnête homme » et que pouvait seul achever le commerce des femmes : « En votre absence, je me mêle de lui apprendre les manèges des conversations ordinaires, qu'il est important de savoir : il y a des choses qu'il ne faut pas ignorer. Il serait ridicule de paraître étonné de certaines nouvelles sur quoi l'on raisonne; je suis assez instruite de ces bagatelles. Je lui prêche fort aussi l'attention sur ce que les autres disent, et la présence d'esprit pour l'entendre vite et y répondre : cela est tout à fait capital dans le monde... (10 décembre 1688). »
Si l'on faisait des colonels de dix-huit ans, on faisait des religieuses de seize, pour payer leur régiment avec la part de leurs sœurs. Marie-Blanche, l'aînée des petites-filles de M^^ de Sévigné, fut ainsi sacrifiée : voyant « qu'il fallait se résoudre et qu'elle n'était pas la plus forte », elle courba la tête, mais parvint à sauver la seconde, Pauline, qui fut Mn^« de Simiane et publia la première édition des lettres de sa grand'mère. Elle la sauva même de l'éducation de couvent, qu'elle jugeait propre à rendre « sotte et ricaneuse », et impropre à former l'esprit « ni sur le sujet de la religion, que les sœurs ne savent guère, ni sur les autres choses ». M™» de Maintenon et Fénelon n'étaient pas moins sévères dans le jugement qu'ils en portaient. Gardez votre fille auprès de vous, dit-elle sans se lasser à M™» de Grignan, mais elle ajoute à quelle condition : « Aimez, aimez -la, ma fille. Que craignez-vous ? ne vous contraignez point, laissez aller un peu votre cœur de ce côté-là... Tâtez, tâtez un peu de l'amour maternel... Pourquoi craindre de se trop amuser de ses enfants 1