‹ Dictionnaire de pédagogie et d'instruction primaire, publié sous la direction de F. BuissonChapitre 41 sur 573 · JOMARD · texte numérisé non relu

JOMARD

et nouveaux pour l'instruction des enfants^ 1075. RJais ce qu'il a laissé de plus remarquable est son Traité historique des écoles épiscopales et ecclésiastiques, 1678 : ce traité est consacré h défendre « les droits des chantres, chanceliers et escolastres des églises cathédrales de France, particulièrement du chantre de l'église de Paris, sur les écoles qui leur sont commises, contre les entreprises de ceux qui troublent l'ordre ancien et canonique qui doit y être maintenu pour la bonne éducation et instruction de la jeunesse. » Nous avons cité les passages les plus caractéristiques de ce plaidoyer à l'article Ecolâtre.

C'est soas l'administration du chantre Claude Joly que W^ Martin Sonnet, chanoine de Saint- Jean-le-Rond et promoteur des petites écoles, a publié le curieux livre intitulé : Statuts et règlements des petites écoles de grammaire de la ville, citéy université, faubourgs et banlieue de Paris, 1672. — V. Chantre et Paris, p. 330:5.

JOMARD. — François-Edme 3omard, né à Lyon le 17 novembre 1779, mort à Paris le 33 septembre 1863, fut l'un des fondateurs de la Société pour l'instruction élémentaire, dont il resta comme la vivante personnification pendant plus de quarante-sept années. Après de fortes études à l'Ecole polytechnique et à l'Ecole d'application du génie géographe, il fut désigné en 1798 pour faire partie de l'expédition d'Egypte avec le grade de capitaine du génie. Il prit en cette qualité une part active aux travaux de l'Institut d'Egypte, et plus tard, en 1803, fut nommé membre de la commission chargée de les publier, La direction de cette publication considérable, qui ne s'acheva qu'en 1835, lui fut entièrement confiée à partir de 1807, après la mort de Lancret.

Dans un voyage en Angleterre, entrepris en 1814 pour rechercher des documents restés aux mains des Anglais et qui faisaient lacune dans les travaux de la commission scientifique égyptienne, il eut l'occasion de voir fonctionner la méthode d'enseignement mutuel, et ne fut pas moins frappé de ses résultats et de ses avantages que Tavaient été MM. de Gérando *, de Laborde % et de Lastejrrie *, qui avaient visité vers le même temps les écoles de Bell et de Lancaster. Lorsque, pendant les Cent-Jours, le ministre Carnot*, en exécution du décret du 37 avril 1815, chargea une commission de cinq membres de lui donner son avis sur les meilleures méthodes d'enseignement primaire, Jomard fut appelé à en faire partie : il eut pour collègues MM. de Laborde, de Lasteyrie, de La Rochefoucauld-Liancourt * et l'abbé Gaultier *. En même temps, sur l'initiative de M. de Gérando, se fondait la Société pour l'instruction élémentaire, et Jomard en devint aussitôt l'un des secrétaires. L'année suivante, M. de Chabrol, redevenu préfet de la Seine après le second retour des Bourbons, plaçait Jomard à la tète du bureau de l'instruction publique de la capitale.

En sa double qualité de fonctionnaire et de membre de la Société pour l'instruction élémentaire, Jomard rendit de 1816 à 1830 les services les plus signalés à la cause de l'éducation populaire. C'est à lui que l'on doit la composition des premiers tableaux de lecture, des tableaux de grammaire et des tableaux d'arithmétique, destinés aux écoles mutuelles. Il encouragea de toutes ses forces l'introduciion du chant et de la gymnastique dans l'enseignement primaire. A cl.aque séance générale annuelle de la Société, il présentait un rapport sur les progrès de l'enseignement primaire, non seulement à Paris, mais encore dans tous les départements de la France et même à l'étranger, où il entretenait de nombreuses correspondances. Partisan décidé du principe de l'en-

seignement obligatoire, il ne cessa d'en réclamer l'application : c'est ainsi qu'en 1838 il adressa aux Chambres une pétition, signée: un m.embre de la Société pour l'instruction élémoitaire, et dans laquelle il demandait la mise à exécution de la loi du 3-14 septembre 1791, qui déclarait qu'il serait créé et organisé une instruction publique commune à tous les citoyens, et gratuite à l'égard des parties d'enseignement indispensables à tous les hommes.

Son zèle pour l'éducation populaire ne l'empêchait pas de continuer à consacrer une grande partie de son temps à ses travaux scientifiques. En 1818, il avait été élu membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres ; en 1831, il se joignit à Laplace, à Cuvier, à Malte-Brun, pour fonder la Société de géographie. En 1838. M. de Martignac le nomma conservateur du département des cartes et documents géographiques à la Bibliothèque royale : il conserva cette importante fonction jusqu'à la fin de sa vie.

Après la révolution de 1830, la Société pour l'instruction élémentaire modifia son règlement, afin d'obtenir d'être reconnue établissement d'utilité publique. Sous l'empire du nouveau règlement, qui ne permettait plus la perpétuité des fonctions, Jomard fut élu en 1831 secrétaire général, en 1833 vice-président, en 1833 président, et enfin, en 1834, il reçut le titre de président honoraire. Ce titre lui eût permis de prendre unepart moins active aux travaux de la Société ; mais il n'en continua pas moins à y apporter une coopération assidue. Signalons, parmi ses contributions au Journal d'éducation populaire, organe de la Société, les notices qu'il rédigea sur B. Wilhem (1842), sur M. de Gérando (1843), sur M. de Lasteyrie (18ri0), sur Krancœur (1851).

En 1848, Jomard crut le moment favorable pour essayer une nouvelle campagne en faveur de l'enseignement obligatoire. « Sur sa proposition, dit M. Godart de Saponay {Notice sur la vie et les travaux de F.-E. Jomard, dans le Journal d'éducation popidaire, mai 186J}, dans la séance du 8 mai 1848, une commission fut nommée et chargée d'élaborer un projet dans lequel serait formulé le principe de l'obligation de l'instruction primaire.

« Il y attachait une telle importance, ajoute son biog-raphe, que ce fut l'objet de toutes ses préoccupations jusqu'à la fin de son existence. En 1859, sur sa demande, la question fut encore discutée et examinée de nouveau ; enfin, dans la séance générale du 24 juin 1860, la dernière où la Société vit encore son vénérable président honoraire à sa tête, M. Jomard ne laissa pas échapper cette occasion d'exprimer une dernière fois son vœu patriotique, en disant dans son allocution : « Grâce au précieux appui de l'administration, la )) Société espère voir couronner ses vœux les plus » ardents et les plus chers, l'extension illimitée » de l'instruction populaire au moyen de l'ensei- » gnement obligatoire, l'adoption générale des » exercices gymnastiques dans toutes les espèces » d'écoles, enfin celle du chant scolaire, qui con- » courent toutes ensemble à rendre l'homme » sain de corps et d'esprit, à faire do tout ci- » toyen un être moral, utile et dévoué à son » pays. »

» Le dernier vœu de cet homme de bien ne put être exaucé de son vivant ; à la dernière séance du conseil d'administration à laquelle il assista, il répétait encore à ses amis : « L'en- » seignement élémentaire sera un jour obliga- » toire, mais malheureusement je ne le verrai » pas. »

En effet, deux mois plus tard, le digne apôtre de l'éducation populaire, que son âge n'avait pas empêché de rester fidèle jusqu'à son dernier jour

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JOUftNAL DE CLASSE

à Sfts travaux habituels, était soudainement enlevé par une attaque d'apoplexie, à l'âge de quatrevingt-trois ans.

Jomard a été, au milieu de nous, le dernier représentant de cette forte génération qui, au lendemain des désastres de 1814 et de 1815, s'appliqua h relever la France par la diffusion de l'instruction primaire. Sa mémoire est indissolublement unie à celle des services qu'a rendus pendant un demi-siècle, à la cause de l'enseignement populaire, la Société dont il fut l'infatigable collaborateur.

JOUBERT. — Moraliste ingénieux, délicat, mais lin peu précieux et trop raffiné, Joubert (1754-1824) avait d'abord enseigné chez les doctrinaires de Toulouse : plus tard, devenu l'ami de Fontanes, le premier des grands-maîtres do l'Universiié, il fut nommé inspecteur général des études. Dans ses œuvres, publiées après sa mort sous le titre de Pensées et correspondances, il est souvent question d'éducation, et ses réflexions sur ce sujet témoignent de beaucoup de finesse d'esprit, mais aussi de beaucoup de préjugés.

Notons d'abord des maximes de discipline un peu sévères : « Il faut que l'enfant craigne ; la crainte trempe les âmes. » On pourrait soutenir qu'elle les affaiblit. « La crainte fixe l'amour. » N'est-il pas vrai plutôt qu'elle l'empêche de naître ? « N'habituez pas l'enfant à être sensible. «

Remarquons surtout que Joubert se défie de trop d'instruction. Dans des lettres intéressantes adressées à son ami Fontanes, à propos du Mémoire de Cuvier sur l'instruction publique- en Hollande, il se plaint que l'on étende les programmes de l'instruction primaire : « Que le ciel préserve les enfants du peuple d'être propres à apprendre tout ce que le ministre de Hollande veut qu'on leur enseigne. Ils ne seraient plus capables de travailler. Il y a dans tout cela du luxe et de la prodigalité. » Amoureux des lettres anciennes dont 11 parle avec un goût exquis, Joubert dédaigne l'histoire, la géographie, et en général les études modernes.

Ajoutons que quoique conseiller de l'Université, Joubert ne cachait pas sa préférence pour l'éducation donnée par les religieux. « Ce que j'aime le plus au monde, après un jésuite, disait-il, c'est un janséniste pieux ».

Tel était l'esprit pédagogique, étroit et par suite un peu faux, d'un homme qui par sa situation officielle, comme par ses relations avec Fontanes, a été l'un des collaborateurs de l'Université nouvelle dans ses premiers débuts. Quel qu'ait été le talent de Joubert, comme penseur et comme écrivain, il est impossible de voir en lui autre chose qu'un admirateur attardé des vieilles méthodes pédagogiques, et un ami plus que froid de l'instruction. [Gabriel Compayré.]

JOUniVAL DE CLASSE. -- Le journal de classe était un registre « destiné à recevoir, jour par jour, la préparation résumée des matières enseignées aux élèves des trois divisions, matin et soir ». (f^rrêtô du 17 avril 1866.)

11 serait difficile de remonter à l'origine du journal de classe et d'en tracer une histoire même abrégée. On peut affirmer toutefois que, du jour où il y eut de bons instituteurs — et cela date de loin — ce journal fut tenu sous une forme ou sous une autre. Qu'est-ce, en effet, que la rédaction d'un journal de classe, sincn la préparation écrite et plus ou moins développée du travail de chaque jour de l'instituteur? Or, quand un travail est aussi compliqué et aussi délicat que celui de l'école primaire, n'est-il pas naturel de penser qu'il y eut de tout temps des maîtres qui sentirent le besoin de donner à. la préparation de ce travail une forme précise, et qui, pour mieux

assurer leur marche et la rendre plu» rapide et moins fatigante, jugèrent qu'il n'était pas inutile de placer à l'avance des jalons sur la route à parcourir et comme dos poteaux indicateurs à se» nombreux carrefours?

Ce fut vers 1850, croyons-nous, que l'usage du journal de classe commença à se généraliser, peut-être à l'imitation de ce qui se fit, par ordre, à cette époque, dans les établissements d'instruction secondaire. On sait, en cff'jt, qu'à cette date un même emploi du temps fut imposé à tous les professeurs des lycées et collèges, et que, pour contrôler l'exacte observation du règlement nouveau, on les obligea à consigner, jour par jour, sur un registre spécial, les différents exercices de la classe. Ce que ce malencontreux journal provoqua de plaintes et de protestations, et quelle» furent sa triste fortune et sa fin prématurée, on le sait aussi. Mais ce qui était inutile et vexatoire dans l'enseignement secondaire, ce qui pouvait, h, bon droit, passer pour une marque imméritée de défiance, parut avoir sa raison d'être dans l'enseignement primaire, et, transporté dans un autre milieu, le journal de classe rencontra de nombreux défenseurs et, pour un temps, une fortune meilleure.

Si nos souvenirs sont exacts, c'est M. Villemereux qui, le premier, institua, vers 1851, le journal de classe dans le département du Loiret. L'exemple ne tarda pas à être suivi dans d'autres départements, et, chose singulière ! ce furent surtout les inspecteurs d'académie, presque tous anciens professeurs de lycée, et, comme tels, ayant subi avec la même impatience que leurs collègues l'obligation du journal de classe, qui s'en firent les champions convaincus, adorant ainsi dans l'enseignement primaire ce qu'ils auraient voulu brûler alors qu'ils appartenaient à l'enseignement secondaire. Ce ne fut là, au surplus, qu'une inconséquence apparente, et nous croyons qu'il ne nous sera pas difficile de donner la raison de cette contradiction.

Ce qui paraît certain, c'est que les partisans du journal de classe à l'école primaire poussèrent un peu trop loin leur faveur et que, croyant avoir trouvé une panacée, ils en prescrivirent l'usage à haute dose. C'est, du moins, ce qui semble ressortir de la circulaire explicative de l'arrêté du 17 avril 1866, où se trouve blâmée l'obligation imposée aux instituteurs de tenir « un journal de classe très compliqué, qui doit recevoir le texte complet des devoirs et l'indication de tous les exercices et des leçons à donner aux élèves ». Visiblement, il y avait abus, et, comme il arrive presque toujours, 1 abus amena la réglementation, et cette fois, nous n'hésitons pas à le reconnaître, ce fut une réglementation à outrance.

L'arrêté du 17 avril 1866 condamna le journal de classe tel qu'il existait alors, et ce journal aux allures libres et peut-être exubérantes, mais portant du moins l'empreinte, bonne ou mauvaise, de la personnalité des maîtres, fut remplacé par un registre uniforme, fourni par la commune, dont la tenue était obligatoire, qui devait rester aux archives de l'école, et sur lequel chaque instituteur était tenu de consigner chaque jour, non plus en quelques lignes, mais en quelques mots, l'indication des différents exercices du lendemain. Encore un peu, on eût inventé une sténographie à l'usage du journal de classe. Ce fut la cause de tout le mal. Au lieu de recourir aux conseils, aux sages directions pédagogiques, pour corriger les abus et réprimer le zèle intempérant de quelques-uns, on procéda par injonction, et l'on enferma les maîtres dans un cadre sans élasticité, où chaque chose dut trouver sa place et une place mesurée à l'avance.

JOURNAL DE CLASSE

JOURNAL DE CLASSE

Qui ne se rappelle ce cadre étroit, toujours le même, avec ses vingt-cinq ou trente compartiments que l'instituteur était tenu de remplir chaque jour, véritable lit de Procuste sur lequel il devait étendre et mutiler sa pensée? Qui n'a vu cette rédaction morne et froide où revenaient sans ' cesse, avec une monotonie désespérante, des indications comme celles-ci : « Ecriture : modèle n» 7 ; — Lecture : Fables de La Fontaine, liv. iv, fab. 6; — Grammaire : les trois premiers paragraphes du pronom; — Calcul : problème n* 16 du recueil de...; — Histoire : Henri IV, chap. xv du Précis... » et ainsi du reste, pendant toute une page, pendant toute l'année, pendant toutes les années suivantes ! Tâche ingrate et rebutante, que les instituteurs prirent vite en dégoût; œuvre de suspicion, plutôt que de pédagogie, qui lassa à la longue les meilleures volontés 1

Comment s'étonner dès lors du discrédit dans lequel tomba le journal de classe et de l'inutilité des recommandations des inspecteurs généraux, des inspecteurs d'académie, des inspecteurs primaires, gardiens scrupuleux, mais peu convaincus et encore moins écoutés, des prescriptions ministérielles? La foi manquait du haut en bas de la hiérarchie, et cela se vit bien lorsque, au mois de septembre 1881, les inspecteurs d'académie, réunis en conférence à Paris, furent consultés sur le maintien ou la suppression du journal de classe. Pas une voix ne s'éleva pour prendre la défense de ce malheureux journal, et l'arrêté du 14 octobre suivant prononça son arrêt de mort.

Son existence avait duré quinze années et son histoire n'avait rien eu de glorieux. Recommandé ici, dédaigné ailleurs, tenu négligemment presque partout, il fut, pendant quinze ans, comme un pensum quotidien infligé à tous les instituteurs de France, et, ainsi qu'il convient à un pensum, il fut mal fait. Il n'avait pas été le remède souverain qu'on espérait, sa disparition laissa peu de regrets. Cacherons-nous qu'elle causa quelque satisfaction ?

Plusieurs se demandèrent pourtant si l'on n'était pas allé bien vite et trop loin, si vraiment le journal de classe était une mauvaise chose en soi, si, parce que l'idée avait été mal appliquée, il fallait la rejeter absolument, si, enfin, au lieu de supprimer, il n'etit pas mieux valu amender. Nous avouons sans peine que nous fûmes de ceux-là, et nous voudrions dire pourquoi. Si nous avions eu voix au chapitre, nous aurions plaidé les circonstances atténuantes en faveur du coupable, et demandé, non sa mort, mais sa conversion. Ce nous sera l'occasion d'expliquer sous quelle forme et à quelles conditions nous croyons fermement encore aujourd'hui que le journal de classe peut rendre d'utiles services à l'enseignement primaire.

Disons tout de suite que si l'on voulait nous ramener au fastidieux et stérile remplissage du journal de 1866, nous serions des premiers à protester, et nous avons assez sévèrement jugé ce registre-modèle pour qu'il ne soit point nécessaire d'insister sur ce point. Mais peut-être qu'en cherchant un peu, on eût trouvé un moyen terme entre ces deux solutions extrêmes : faire mal ou ne rien faire. Cette solution moyenne eût consisté, suivant nous, à lâcher de faire bien, en laissant les instituteurs libres, non pas de tenir ou de ne pas tenir de journal de classe — nous n'avons aucune confiance dans celte sorte de liberté — mais de le tenir à leur gré, suivant leur aptitude et suivant leur zèle, à leurs risques et périls; et la formule de noire solution eût pu être celle-ci : le journal de classe obligatoire, la forme de sa ré- •daction facultative.

Nous n'ignorons pas les objections que l'on peut présenter contre la première partie de cette for-

mule. Le journal de classe, nous dit-on, c'est un^ tâche odieuse autant que stérile que vous infligez aux instituteurs; — c'est pour l'inspection un moyen de contrôle absolument illusoire, car l'inspection ne peut pas toujours vérifier à quel moment le journal a été fait; — on en a essayé d'ailleurs dans l'enseignement secondaire et on y a renoncé : pourquoi l'imposer à l'enseignement primaire, où il n'a pas eu d'ailleurs un meilleur succès? Enfin le journal de classe étant supprimé, les bons instituteurs ne se croiront pas dispensés pour autant de préparer leur classe, et c'est là le point essentiel.

C'est bien là, si nous ne nous trompons, toutes les objections qu'on peut nous faire : essayons d'y répondre.

Oui, le journal de classe tel que l'avait conçu l'arrêté du 17 avril 1866 était pour les maîtres une tâche ingrate et stérile; mais n'avons-nous pas dit pourquoi? et ne proposons-nous pas derendr' aux instituteurs ce qui fait le charme et le profit de tout travail intellectuel, le droit de le faim comme on l'entend, dans la mesure de ses forces et des besoins de son œuvre, suivant le temps dont on dispose, suivant même les dispositions d'esprit où l'on se trouve? N'avons-nous pas brisé le cadre inflexible et étroit où l'on prétendait enfermer toute initiative, étouff'er toute personnalité? Comment, dès lors, une pareille tâche pourrait-elle être odieuse à des maîtres consciencieux, et, s'il s'agit des autres, qui en prendra souci et qui les plaindra? Aucune classe n'est bien faite, si elle n'a été préparée dans tous ses détails : c'est là désormais un axiome pédagogique ; eh bien, n'est-ce pas faciliter cette préparation et la rendre fructueuse que de demander aux maîtres de prendre quelques notes, quand ils préparent leur travail du lendemain, de consigner, en quelques lignes, les réflexions que telle ou telle partie de leur préparation leur a suggérées, de marquer les points les plus importants de la leçon qu ils se proposent de faire? Est-ce vraiment un surcroît de travail qu'il faille faire entrer eu ligne de compte? Ce qui est long et difficile, c'est de préparer sérieusement une classe; quant à prendre des notes, à écrire quelques lignes, une page au besoin, cela peut se faire tout en lisant, et la peine que cela donne est compensée et audelà par l'aisance avec laquelle on se meut le lendemain parmi les nombreux exercices de la classe, par la facilité avec laquelle on trouve la remarque appropriée, l'expression forte et l'explication exacte. Le corps et l'esprit, sans parler de l'enseignement, tout y gagne.

A un autre point de vue, il nous semble que ce serait s'exposer à un grand danger que de dispenser les jeunes maîtres de tenir un journal de clas<«î et d'éclairer ainsi la route qu'ils auront à parcourir pendant de longues années. S'ils ne contractent pas de bonne heure l'habitude de prendre des notes sur ce qu'ils doivent enseigner et do disposer méthodiquement leur travail, combien leur faudra-t-il de temps pour devenir de bons instituteurs, et le deviendront-ils jamais? Ils ne sont ni assez mûrs, ni assez maîtres d'eux-mêmes et des matières de l'enseignement pour qu'une préparation mentale — car nous supposons que cette préparation est toujours faite — laisse dans leur esprit des traces suffisamment profondes et y mette assez de lumière. Est-il bien sûr d'ailleurs que cette préparation mentale ne sera pas souvent précipitée, superficielle et par suite insuffisante? D'autre part un directeur d'école a le devoir de contrôler et de diriger le travail de ses adjoints : comment le pourra-t-il aussi utilement qu'il est nécessaire s'il n'a pas sous les yeux une preuve écrite du soin que mettent ses auxiliaires à se conformera ses conseils et à sa direction? Il les

verra à l'œuvre, dit-on ; mais un directeur d'école ne peut pas être présent partout, et, dans l'intérêt de tous, ne vaut-il pas mieux qu'il donne des avertissements et fasse des observations avant la classe que pendant ou après ? Un adjoint qui ne tient pas avec soin un journal de classe est comme un voyageur qui partirait pour un long voyage sans s'être muni de provisions : il sera obligé de se les procurer en route, au jour le jour; il arrivera tard ou bien n'arrivera pas.

Quant aux instituteurs qui ont déjà fait leurs preuves, le journal de classe ne leur est pas moins indispensable; mais, à notre avis, leur tâche n'est plus la môme. Après quatre ou cinq ans d'enseignement, tantôt plus, tantôt moins, un maître intelligent et laborieux a fait les provisions dont nous parlions tout à l'heure : il a recueilli bon nombre de textes, de notes, d'observations ; ces textes sont indiqués dans le journal de classe qu'il a eu soin de tenir régulièrement jusque-là ; ses notes et ses observations y sont inscrites tout au long. Le gros de son travail est fait, il ne reste plus qu'à le compléter en y ajoutant chaque année ce que ne manquera pas de lui apprendre la pratique de l'enseignement. A un tel maître nous ne demanderions pas de recommencer tous les ans son journal de classe, nous lui demanderions seulement de le tenir au pair avec son esprit qui mûrit, son intelligence qui s'enrichit, son expérience qui s'accroît. Pour un pareil travail des notes marginales suffiraient, et nous croyons qu'ainsi entendue la tenue obligatoire du journal de classe ne serait ni une tâche odieuse, ni une tâche stérile.

Ce ne serait pas davantage un moyen de contrôle inefficace pour l'inspection. Si l'on prétend que l'obligation que nous défendons sera souvent éludée ou violée, nous n'y contredirons pas : il y aura toujours des maîtres négligents et peu scrupuleux, et ce n'est pas la suppression du journal de classe qui les rendra laborieux et loyaux, ils feront leur journal de classe après coup, la veille peut-être de l'inspection, s'ils sont prévenus à temps : cela s'est vu et se verra encore ; mais en ont-ils mieux préparé leurs classes ? et ne peut-on pas affirmer qu'ils ne les ont pas préparées du tout? La fraude est d'ailleurs facile à reconnaître, et un inspecteur habile ne s'y laissera pas prendre : la tenue de l'école contrôle la tenue du journal de classe et réciproquement. Qui ne voit, en eff"et, que l'inspection esta moitié faite, quand, en comparant le journal de classe avec l'emploi du temps et les cahiers de devoirs journaliers des élèves, un inspecteur peut s'éclairer en quelques minutes sur la marche de l'école, sur le choix des devoirs et des leçons, et même sur l'assiduité des élèves, a Pendant les premières années, écrivait M. Trouillet, un inspecteur d'un grand mérite et qui est mort trop tôt pour l'enseignement, je n'attachais pas une grande importance à la tenue du journal de classe. Or, savez-vous ce que je finis par remarquer? c'est que les bonnes écoles étaient celles où le journal de classe était bien tenu ; les médiocres, celles où il était négligé; les mauvaises, celles où on le laissait des semaines et des mois en blanc. Dans les premières, l'inspection se faisait correcte, précise, rapide et convaincante ; dans les autres, on perdait son temps en questions, en réponses, en pourparlers ; bref, on n'aboutissait pas. » Et M. Trouillet avait raison, tous ceux qui ont inspecté des écoles le savent.

D'ailleurs, si le journal de classe est nécessaire au directeur d'une école pour contrôler le travail d'adjoints qu'il voit tous les jeurs, comment ce même journal serait-il inutile à un inspecteur qui ne voit les directeurs qu'une fois par an? On insiste et l'on dit: Mais, alors qu'il était obligatoire, le journal de classe était peu ou point

tenu. Nous croyons qu'on se trompe, et que partout où les inspecteurs d'académie et les inspecteurs primaires l'ont fermement voulu, le journal de classe a été régulièrement tenu par la grande majorité des instituteurs, et, quant aux exceptions, elles ne prouvent rien contre lac mérites de l'institution.

La suppression du journal de classe dans l'enseignement secondaire ne prouve pas davantage contre l'utilité de son maintien dans l'enseignement primaire. Ces deux ordres d'enseignement, en effet, la remarque en a été faite il y a longtemps, ne se ressemblent en aucune façon : organisation, programmes, procédés, tout diffère. L'enseignement secondaire date de loin : il a ses méthodes et ses traditions ; ses professeurs n'ont qu'à suivre la voie que leur ont frayée leurs devanciers. Il en est tout autrement de l'enseignement primaire, qui date d'hier, pour ainsi dire, dont les programmes ont été dix fois remaniés en cinq ans, dont les procédés se renouvellent et s'enrichissent chaque jour, dont le nouveau plan d'études n'a pas encore un an d'existence. D'autre part, un professeur n'a qu'une seule classe à diriger, tandis que l'instituteur en a le plus souvent trois, et dans chacune de ces classes il peut y avoir deux divisions. Au lycée, il y a un professeur pour chaque branche d'enseignement: l'un enseigne le latin, l'autre les mathématiques, un troisième l'histoire, un quatrième la physique, etc. A l'école primaire, le même maître enseigne tour à tour et dans la môme journée la lecture, l'écriture, la grammaire, le calcul, l'histoire, la morale et le reste. Qui ne voit tout de suite combien la tâche de l'un est simple, et combien celle de l'autre est compliquée et, par suite, combien il est nécessaire que l'instituteur ait constamment sous les yeux un guide qui le soutienne et qui le dirige, s'il ne veut s'épuiser par un effort stérile, et se perdre au milieu du dédale de sa vie scolaire ? Et quoi de plus difficile et de plus périlleux que de passer à chaque instant, et sans transition, d'un sujet à un autre, d'une explication de grammaire à une explication d'arithmétique, d'une leçon rigéographie à une leçon de chose? Comment la mémoire ne se troublerait-cUe pas et quel maîtnne trébucherait sur une pareille route, si, mêm • après avoir bien préparé sa classe, il ne recourai: à ses livres, à ses notes et, s'il a eu la sagess-r d'en rédiger un, à son journal de classe? Et voilù pourquoi l'argument tiré de ce qui se passe danr. l'enseignement secondaire ne vaut pas dans l'enseignement primaire.

La dernière objection que nous nous sommes proposé d'examiner consiste à dire que le maintien du journal de classe n'améliorerait pas les mauvais instituteurs, et que sa suppression n'empêchera pas les bons maîtres de préparer et de bien faire leur classe. Nous discuterons cette objection avec tout le respect qu'exige l'autorité d'où elle émane, mais nous la discuterons librement. « Les bons instituteurs, dit la circulaire du 14 octobre 1881, n'en continueront pas moins de faire chaque jour eux-mêmes, avec le même soin, avant d'entrer en classe, le choix des textes, des exemples, des exercices qu'ils comptent donner, de lire d'avance les morceaux qu'ils devront expliquer, de rassembler les objets dont ils ont besoin pour la leçon de choses, de régler enfin la marche de leur enseignement. Quant aux autres, co ne serait pas en les obligeant à jeter à la hàie quelques lignes sur un registre, pour simuler une préparation qu'ils n'auraient pas faite, qu'on parviendrait à améliorer leur enseignement. »

Voilà bien l'objection dans toute sa force. Voyons si elle ne pécherait pas par quelque endroit. Parlons d'abord des o autres ». Ces quelques lignes qu'ils jettent à la hâte sur le papier pour simuler

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