JOURNAL D'ÉDUCATION
une préparation qu'ils n'ont point faite, c'est bien peu assurément ; mais c'est encore mieux que rien; ce n'est qu'un commencement, ou, si l'on veut, une ébauche de préparation ; mais enfin, si pou que ce soit, c'est encore quelque chose, et ce peu a une valeur relative venant de gens qui, s'ils n'y étaient contraints, ne feraient rien. Faut-il les abandonner complètement à leur incurie et à leur mauvais vouloir, et, là où les conseils ne réussissent pas, ne peut-on rien attendre d'une injonction formelle, d'une tâche qui ne serait, atout prendre, qu'une bien faible punition de leur incurable paresse ? Quant aux bons instituteurs, ils continueront à préparer leur classe, cela n'est pas douteux : mais la question est de savoir s'ils la prépareront aussi bien, en d'autres termes si, pour une besogne aussi complexe que celle de l'école primaire, une préparation mentale vaut une préparation écrite. Nous ne le pensons pas ; ce que l'on comprend le mieux, ce qu'on sait le mieux et ce qu'on retient le plus longtemps, c'est ce qu'on a écrit. A notre avis, il n'est rien de tel, pour avoir une idée nette des choses, que de les avoir écrites. Ecrire, en effet, c'est-à-dire trouver pour sa pensée une forme exacte et claire, ne va pas sans un certain effort de l'intelligence, et c'est cet effort même qui laisse dans l'esprit une impression profonde, et dans la mémoire une trace durable. Ce n'est pas que nous voulions conseiller aux instituteurs d'écrire toutes les pensées qui leur viennent à l'occasion de la préparation de leurs classes; mais s'il s'agit dune démonstration, d'une définition, d'une explication, d'une leçon même qui offre quelque difficulté, ils trouveraient assurément tout profit à les écrire et à les consigner dans leur journal. D'autre part, on ne peut pas tout dire et tout expliquer dans une école : le temps manquerait à qui voudrait l'entreprendre. Il faut donc savoir se borner et savoir faire un choix. Or, quand même ce choix serait fait à l'avance, si un signe matériel ne vient pas rappeler à chaque instant Tinstituteur à la tâche qu'il s'est tracée, il est bien à craindre qu'entraîné par son zèle, par les questions qu'on lui adresse, par les mille accidents d'une classe, il ne s'égare et ne se sépare de ses élèves sans avoir fait sa classe comme il avait résolu. Voilà pourquoi, à une préparation mentale, qui, quoi qu'on fasse, reste toujours vague et flottante et laisse trop au hasard, nous préférons une préparation écrite et consignée dans un journal de classe. Ces notes, d'ailleurs, que nous demandons au bon instituteur de prendre, n'augmenteront pas beaucoup son travail de préparation, et si elles l'augmentent quelque peu dans le présent, elles l'allégeront singulièrement dans l'avenir, puisqu'il aura ainsi fait une ample provision de matériaux qu'il saura toujours où trouver.
Admettons cependant, si on le veut, que le journal de classe soit sans objet pour les bons instituteurs et sans effet sur les mauvais. Mais, dans un personnel tel que celui de l'enseignement primaire, il n'y a pas seulement les bons
instituteurs et les «autres «.Il y a aussi — qu'on
nous permette cette classification — les assez bons et les médiocres ; il y a ceux qui ont besoin d'être soutenus et ceux qui ont besoin d'être relevés, ceux dont on peut mieux attendre et ceux dont il ne faut pas désespérer ; il y a les irréguiiers et les indolents, et encore ceux qui, avec de bonnes intentions, ne savent pas comment s'y prendre. Sera-ce faire tort au corps de? instituteurs de dire que ceux-là sont nombreux ? Et alors, pourquoi ne pas se préoccuper d'eux? pourquoi les soustraire à l'aiguillon d'une salutaire nécessité ? pourquoi renoncer à exercer sur eux une pression qui serait peut-être le commencement de la sagesse? pourquoi, enfin, leurôter un appui
qui les soutiendrait, un guide qui les dirigerait ?
Nous persisterons donc à penser que le journal de classe, tel que nous l'entendons, peut rendre d'utiles services à tous les instituteurs, à quelque catégorie qu'ils appartiennent, et, à ce titre, noussommes de ceux qui ont déjà regretté sa suppression. Quant à la forme qu'il conviendrait de donner à ce journal, il n'importe guère vraiment, pourvu que ce ne soit pas celle de 18G6. A notre avis, la forme la meilleure serait la plus simple, et nous conseillerions volontiers — s'il n'était trop tard pour le faire — un cahier de papier blanc, sur lequel l'instituteur consignerait, chaque jour, jusqu'à ce qu'il soit parvenu à donner à son journal une forme à peu près définitive, avec les exercices de la classe, les principales explications et les commentaires que ces exercices comportent. Nous ne demanderions pas — on ne peut pas tout demander — que ces explications et ces commentaires reçussent tous des développements égaux. Un jour, ce serait la leçon de lecture qui appellerait plus particulièrement l'attention du maître ; un autre jour, ce serait celle d'histoire ou la leçon de choses. Pour le reste, il suffirait d'indications et de notes sommaires : et quand un instituteur aurait ainsi, pendant quatre ou cinq années, tenu régulièrement son journal de classe, il serait bien près d'être un excellent maître. Il ne lui resterait plus qu'à améliorer son travail, en ajoutant souvent, en retranchant quelquefois, en le tenant, comme nous l'avons dit plus haut, au pair avec les progrès de son esprit et les besoins de son enseignement.
Il nous plairait encore que le journal d'un instituteur n'eût point les allures froides et compassées de la tenue officielle ; nous lui voudrions la mise, non pas négligée, mais sans prétention, d'un ami qu'on traite toujours avec égards, mais avec lequel on cause familièrement. Nous voudrions surtout qu'il fût le confident du maître et qu'en l'ouvrant on y pût lire sa pensée, ses réflexions, ses doutes, ses défaillances et jusqu'à ses joies et ses espérances; nous voudrions, enfin, qu'à côté des indications se rattachant à la classe, on y trouvât consignés les petits événements du jour, de ceux, bien entendu, qui intéressent l'école, les difficultés rencontrées, les déceptions éprouvées, les succès obtenus, l'aveu même de n'avoir pas assez fait et la résolution de mieux faire à l'avenir.
Comme un tel journal serait vivant et intéressant ! Comme il peindrait le maître qui l'aurait écrit de bonne foi ! Comme il en dirait long sur sa vie et sur son œuvre ! Comme il serait pour luimême une source de pures émotions et de fortifiants enseignements ! Comme, enfin, il proclamerait les mérites de l'homme, et comme il jugerait l'instituteur I [E. Jacouiet.]
JOURNAL D'ÉDUCATION DE LA NOUVELLE- ANGLETERRE {New-Engla7id Journal of Education). — Ce journal se publie à Boston sous la direction de M. Th.-W. Bicknell {New-E?igland Publishing Company^ 16, Hawley Street) : un numéro par semaine, 16 pages grand in-folio à trois colonnes (dont 4 pages formant couverture). Prix de l'abonnement : 20 francs pour la France.
Il a été créé le 1" janvier 1875 pour remplacer quatre journaux d'éducation qui avaient eu une existence plus ou moins longue dans le Massachusetts, le Connecticut et le Rhode-Island, Etats qui, avec le New-Hampshire, le Vermont et le Maine, forment ce qu'on appelle la Nouvelle- Angleterre. Le cercle de ses lecteurs s'est bientôt considérablement agrandi, et sa publicité s'étend aujourd'hui à tous les États de l'Union : aussi a-til modifié son titre primitif, et s'appelle-t-il actuellement Journal of Education [New-Englnnd afid Natio7ial). Il peut être envisagé comme l'or-
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gane des deux plus importantes associations éducatives des États-Unis, V American histHute of Instruction et la National EducationaL Association.
Le cadre du Journal est le suivant : Le numéro s'ouvre cliaque fois par une piùce de vers inédite; puis viennent, sous le titre de Public opinion, des coupures de journaux politiques ou pédagogiques, contenant des réflexions, des critiques, des suggestions utiles, etc. La seconde et la troisième page donnent des articles de psychologie, do morale, de pédagogie, parfois sous la forme d'un récit ou d'une nouvelle ; les deux pages suivantes sont consacrées à des variétés, à des articles de science, à des communications sur des sujets divers. Au centre du numéro (pages G €t 7), se trouvent, suivant l'usage anglais et américain, les editorials, c'est-à-dire les articles de fond émanant de la rédaction, et consacrés aux actualités. Le reste du journal est rempli par des comptes-rendus de meetings, des nouvelles des divers États de l'Union, des notices bibliographiques, et des réclames commerciales. Les quatre pages de la couverture sont consacrées aux annonces.
Le Journal of Education est le plus considérable et le mieux fait des journaux pédagogiques américains. Les articles qu'il publie sont généralement intéressants, quoique d'une valeur assez inégale. Il offre au lecteur européen la source la plus complète de renseignements exacts sur le mouvement scolaire américain.
JOURNAL D'ÉDUCATION POPULAIRE. — V. Société pour l'instruction élémentaire.
JOURNAL DE LA JEUNESSE. — V. Périodiques.
JOURNAL DES INSTITUTEURS. — V. Périodiques.
JOURNAL GÉNÉRAL DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE. — Le Journal général de l'instruction puolique mérite une mention spéciale parmi les périodiques français consacrés à l'étude des questions d'enseignement. Sa longue 'existence, le rôle important qu'il a joué dans le monde universitaire, les services qu'il a rendus à la cause de l'éducation nationale, et la haute notoriété de ses collaborateurs lui assignent une place à part dans notre histoire pédagogique.
Fondé au mois de novembre 1831, sous le ministère de M. de Montalivet, au moment même où le problème si grave de l'instruction primaire -appelait, à juste titre, l'attention du pays, ce journal répondait à un besoin général. Les leuilles périodiques, qui n'étaient point, tant s'en faut, aussi nombreuses et aussi répandues qu'aujourd'hui et que leur prix élevé rendait d'ailleurs fort peu accessibles, ne s'occupaient guère des questions d'enseignement. Aussi le gouvernement n'hé- «ita-t-il point à encourager la création d'un journal spécialement consacré à l'instruction publique et à assurer son succès par la communication régulière des documents officiels. Le Journal, d'ailleurs, ne devait point se borner au rôle de moniteur administratif; il avait encore et surtout pour but de provoquer d'utiles controverses sur toutes les questions d'organisation, de méthode, de réforme et de liberté en matière d'enseignement, et d'encourager les travaux scientifiques ou littéraires des professeurs et des savants, en leur réservant une large place dans ses colonnes.
Durant la première année, le Journal, dirigé avec un réel talent par E. Boutmy, fut accueilli avec une faveur marquée. Mais l'année suivante, M. Boutmy ayant quitté la direction, l'entreprise se trouva un moment dans un état critique. L'imprimeur du Journal^ M. i'aul Dupont, qui dès la fin de l'année 1833 en devint aussi l'éditeur, comprit la nécessité d'une réforme radicale. Il
s'entoura des lumières d'hommes voués depuis longtemps à l'instruction publique, et consulta notamment l'ancien directeur du Globe, M. P. Dubois, qui lui traça avec une hauteur de vues et une précision de détails vraiment remarquable le cadre général que comportait une revue spécialement consacrée à l'instruction publique, les principes qui devaient inspirer sa rédaction, et l'esprit général qui devait présider à sa critique. C'est en suivant les sages conseils de Dubois et en appelant à lui des collaborateurs jeunes et nouveaux que M. P. Dupont réussit à imprimer au Journal une impulsion vigoureuse, et à lui mériter l'estime et le concours des représentants les plus autorisés de l'érudition et des membres les plus distingués de l'Université.
L'histoire du Journal dirigé par M. Dupont de 1834 à 1870 peut se diviser en trois périodes. Durant la première, qui va de 1834 à 18ô"2, ce qui occupe surtout le Journal, c'est l'étude pratique des questions d'enseignement; durant la seconde, de 1852 à 18G3, le caractère scientifique et littéraire se développe au détriment de la pédagogie proprement dite; dans la troisième, de 1863 à 1870, la littérature et la polémique dominent.
Le Journal général a changé plusieurs fois de titre. Durant les deux premières années, il fut intitulé Journal officiel de l'instruction publique; de 1835 à 1848, Journal général de l'instruction publique et des cours scientifiques et littéraires; puis Journal général de C instruction publique et des cultes, de 1848 à 1857 ; enfin, de 18G4 à 1870, la qualification de Revue hebdomadaire politique figure en sous-titre. De l'origine jusqu'en 1863, le Journal parut deux fois par semaine; à partir de 1864 il devint hebdomadaire. Quant à la direction du Journal, dans les vingt premières années surtout, elle resta anonyme; en 1840 toutefois on voit figurer le nom d'Amédée Renée; de 1853 à 1855 c'est M. G. Guiffrey qui signe comme rédacteur en chef; il est remplacé dans cette fonction en 1855 par M. Ch. Louandre, qui partage avec M. J. Larocque la direction du Journal jusqu'en 1870.
De 1834 à 1852, le Journal gé7iéral, en sa qualité d'organe officiel, enregistrait avec régularité tous les actes émanant de l'autorité supérieure. A la suite des actes officiels, il publiait les documents administratifs de nature à intéresser le personnel enseignant, tels que l'exposé des projets de loi, les discussions du budget, les délibérations du Conseil royal, les rapports annuels sur les concours d'agrégation, sur les travaux des Facultés, sur les grandes écoles de l'État, sur les bibliothèques ; les résultats des missions à l'étranger, les comptes-rendus des solennités universitaires et académiques, les délibérations et les vœux des Conseils généraux relatifs à l'instruction publique. La partie non officielle du Jowmal était consacrée à l'histoire et à l étude des questions d'enseignement, à l'examen des établissements a'instruction publique de l'étranger, à la revue des cours scientifiques et littéraires. Cette revue des cours publics était l'objet d'une attention toute spéciale, amplement justifiée par la notoriété des professeurs de la Sorbonne et du Collège de France. Dans les chaires illustrées naguère par Cousin, Villemain, Guizot, étaient assis des hommes jeunes encore, mais déjà célèbres par leur talent et dont les étudiants suivaient avidement les leçons. Grâce à la publicité constante et régulière du Journal, leur enseignement si complet et si vai-ié ne fut point perdu pour la province : il était reproduit avec exactitude et fidélité, et aussi avec une étendue suffisante pour permettre de conserver à la fois les traits généraux, les détails et souvent les paroles mêmes du professeur. Fnfin le Journal ouvrit ses colonnes aux travaux d iiis-
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toire, de littérature et de philosopnie qui rentraient dans le domaine des études classiques, et des écrivains de talent furent chargés de tenir le public universitaire au courant de toutes les publications scientifiques et littéraires faites en France et à l'étranger.
En entrant dans sa troisième période (1863), le Journal général subit une importante modification : il cesse d'être officiel. Dès lors, dégagé de toute attache et de toute influence administrative, et poursuivant son œuvre sous sa responsabilité propre, il profite de sa situation pour devenir l'organe impartial des opinions compétentes en matière d'instruction publique. Sa nouvelle rédaction se distingue par des tendances libérales nettement accusées. Tout en enregistrant, comme par le passé, les actes relatifs à l'enseignement et au personnel de l'enseignement, il s'attache surtout à l'indication et à la discussion des faits universitaires dont il recherche le sens et déduit les conséquences ; il prend en main la défense des libertés professionnelles et touche à toutes les questions soulevées par le mouvement scientifique, littéraire, moral et religieux des dernières années de l'empire. De 1864 à 1870, ce qui distingue surtout le Journal et occupe la majeure partie de ses colonnes, c'est la publication régulière d'une semaine universitaire, d'un article de discussion et d'échos de politique généralement signés Ch. Louandre et Jean Larocque, et inspirés par un dévouement intelligent aux études^ aux méthodes et aux intérêts de l'Université.
Avec l'année 1870 s'arrête la première partie de l'histoire du Journal général, dont la publication fut suspendue le 2 septembre 1870 par les événements de la guerre. Cette interruption qui, dans la pensée de l'éditeur, devait être de courte durée, se prolongea pendant huit ans.
En 1879, le ministère de l'instruction publique, désireux de suppléer aux lenteurs du Bulletin administratif par la création d'une feuille hebdomadaire qui publiât régulièrement ses divers actes, fut tout naturellement amené à encourager la reprise du Journal général. D'ailleurs les discussions les plus graves sur l'instruction publique allaient bientôt s'ouvrir, et il était indispensable de recueillir et de mettre en lumière tous les éléments nécessaires à l'étude des questions d'enseignement. Le Journal général reparut donc comme organe officiel du ministère et fut entièrement rédigé par les bureaux. Pour qu'il pût répondre à la double mission qui lui était imposée, on le divisa en deux parties : la première fut consacrée exclusivement aux actes officiels, la seconde aux documents administratifs, aux faits universitaires, aux méthodes et à la statistique pédagogiques, à la jurisprudence en matière d'enseignement, aux rapports et aux discussions parlementaires, à la revue des établissements d'instruction publique des pays étrangers. Telle fut, de 187!) à 1881, la rédaction du Journal général, qui constituait ainsi un moniteur scolaire dans la plus large acception du mot. Mais lorsque le ministre eut décidé de donner au Bulletin administratif la périodicité fixe et régulière qui lui avait toujours fait défaut, le Journal général, en tant qu'organe officiel, n'eut plus de raison d'exister : il devait donc disparaître ou se transformer.
L'éditeur Paul Dupont se décida pour une transformation, et le Journal général, reprenant le programme qui lui avait été tracé quarantecinq ans auparavant par P. Dubois, redevint ce qu'il était avant 1870. Une année entière, aujourd'hui publiée, du nouveau Journal, permet de constater que la nouvelle direction s'inspire des traditions pédagogiques et littéraires qui lui avaient assuré jadis le concours et l'estime de l'Université.
J0ITRN4UX. — V. Périodiques.
JUBILÉ (Chanteurs du). — Au lendemain de la guerre de sécession des Etats-Unis, la Société amé 1 icaine des missions fonda à Nashville (Tennessee), sous le nom de Fisk Uiiiversity, une école destinée à donner l'instruction aux nègres affranchis. Cette école, qui a rendu de grands service», se trouvait en 1871 dans une situation des plus précaires. Un certain nombre d'élèves résolurent alors de venir en aide à l'institution qui avait tant fait pour eux : au nombre de onze, six jeunes filles et cinq jeunes gens, ils s'organisèrent en compagnie chantante, sous le nom de Chanteurs du Jubilé (allusion à 1' « année du jubilé » de l'Ancien-Testament, dans laquelle les nègres avaient toujours vu un symbole de leur affranchissement), et allèrent donner des concerts aux Etats-Unis et en Angleterre, au profit de l'école qui leur avait servi de mère. Les difficultés furent grandes au début, à cause des préjugés de race que conserve encore en Amérique une partie de la population ; mais les jeunes nègres ne se laissèrent rebuter par aucun obstacle, par aucune avanie ; et bientôt, grâce à leur talent musical et à l'in térêt qui s'attachait à leur entreprise, ils obtinrent un succès considérable, tant au point de vue artistique qu'à celui des recettes. Une première campagne produisit la belle somme de 130000 dollars, qui fut consacrée à l'achat d'un terrain et à la construction d'un édifice scolaire. Les Chanteurs du Jubilé retournèrent en Angleterre en 1875, et cette seconde campagne rapporta encore une somme de 50000 dollars. Le dévouement des chanteurs nègres a assuré l'existence de la Fisk University^ qui, en reconnaissance du service rendu, a donné au bâtiment construit avec le produit des concerts le nom de Jubilee Hall.
JUIFS. — L'histoire de l'éducation et de l'instruction primaire chez les Juifs se divise en deux périodes, qu'on pourrait appeler la période biblique et la période rabbinique. Dans la première partie de cet article, nous rechercherons comment étaient élevés les enfants Israélites pendant la période biblique, aussi longtemps que l'éducation resta purement domestique, c'est-à-dire jusqu'à la destruction du premier temple, 588 avant l'ère chrétienne ; nous étudierons, dans la seconde partie, l'important mouvement pédagogique qui se développa chez les Juifs à partir d'Ezra jusqu'à la rédaction définitive du Talmud, de 458 avant Jésus-Christ à 600 après Jésus-Christ.
ï. Première période : Avant la captivité de Babylone. — Chez les anciens Hébreux, la plus grande félicité consistait dans une nombreuse famille. C'est la suprême récompense que Dieu réserve au juste. « Les enfants sont un don de l'Eternel, s'écrie le poète de la Bible, le fruit des entrailles, une récompense. » (Psaumes, cxxvii, 3.) « La postérité du juste sera nombreuse, lit-on dans Job, et ses descendants comme l'herbe de la terre. ^) (Job, v, 25.) « La femme de l'homme de bien, dit le psalmiste, est comme une vigne fertile dans l'intérieur de sa maison ; ses enfants comme des plants d'olivier autour de sa table. » (Psaumes, cxviii, 3.)
Aussi la joie est grande quand l'enfant parait. Actions de grâces et sacrifices de reconnaissance célèbrent à l'envi cet heureux événement, gage de la bienveillance divine.
Le huitième jour de la naissance, l'enfant, si c'était un garçon, recevait le sceau de la circoncision. Par cet acte, il entrait dans la grande com munauté religieuse; ce qui, chez les Hébreux, signifie la nation.
Les mères nournssaient elles-mêmes leurs enfants, et la période d'allaitement se prolongeait souvent jusqu'à Jeux ou trois ans. Le jour du sevrage était un jour de fête, où tous les membres
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de la famille se réunissaient dans un banquet (Genèse, xxi, 8, et I Samuel, i, 24).
Dans les classes supérieures, le soin matériel des eofants était confié à des gouvernantes ou à des gouverneurs. Ces omenim, comme on les appelait, restaient ensuite toute leur vie dans la famille des enfants qu'ils avaient élevés. (II Samuel, IV. 4; Ruth, IV, 6; II Rois, x, 5).
Dans les familles ordinaires, le père partageait avec la mère les soins que ces chers petits êtres exigent dans l'âge tendre, et sa sollicitude n'était pas moins délicate. Le Deutéronome compare la tendresse de Dieu ,pour son peuple à celle d'un père portant son fils dans les bras (Deutér.,
Quand les enfants sont devenus plus grands, les jeunes filles, sous la direction de leur mère, se livrent aux occupations du ménage et apprennent les travaux habituels aux femmes : le tissage des étoiîes, la confection des vêtements, la préparation des aliments, etc. (I Samuel, ii, 19; II Samuel, XIII, 8; II Rois, iv, 18). Les garçons, de leur côté, accompagnent leur père aux champs et l'aident dans ses travaux (II Rois, iv, 18).
Les enfants apprenaient, en outre, la lecture, l'écriture, et surtout la musique et la danse, pour lesquelles les Hébreux avaient le goût le plus vif. (I Samuel, xvi, 18; Juges, xxi, 20; Ps., cxxxvii; Lamentations, v, 14).
La gymnastique faisait partie de l'éducation. Selon saint Jérôme, interprétant un passage du prophète Zacharie, c'était la coutume, chez les Hébreux, de disposer en cercle, sur les places publiques, des pierres d'un très grand poids, que les jeunes gens, pour développer leurs forces, s'exerçaient à soulever à bras tendus, redis junctisque manibus, jusqu'aux genoux, jusqu'à la poitrine ou au-dessus de la tête.
Mais la culture intellectuelle ou le développement physique ne sont que des accessoires dans l'éducation des Hébreux ; ce qui en forme la base, le principe, c'est l'enseignement moral et religieux.
Chez toutes les nations, la direction imprimée à l'éducation dépend de l'idée qu'elles se forment de l'homme parfait. Chez les Romains, c'est le soldat vaillant, dur à la fatigue, docile à la discipline; chez les Athéniens, c'est l'homme qui réunit en lui l'heureuse harmonie de la perfection morale et de la perfection physique. Chez les Hébreux, l'homme parfait, c'est l'homme pieux, vertueux, capable d'atteindre l'idéal du peuple hébreu, tracé par Dieu lui-même, en ces termes : « Soyez saints comme moi, l'Eternel, je suis saint. » (Lévitique, xix, 2.)
Ils mettaient la vertu au-dessus de tout. « Un esclave vertueux domine sur un fils dépravé », disaient leurs sages (Prov., xvii, 2).
Le premier devoir prescrit par la loi mosaïque est le respecD dû au père et à la mère. La voix divine dicte ce commandement du haut du Sinaï : «Honore ton père et ta mère, afin que tu vives longtemps sur la terre que l'Eternel, ton Dieu, te donne. » (Exode, xx, 12.) On inspirait ensuite aux enfants l'amour du travail, la honte de la paresse, la répugnance pour les plaisirs malsains, la bonté envers les pauvres et les malheureux, et surtout la crainte de Dieu, commencement de toute sagesse. Le père et la mère cherchaient à leur inculquer ces sentiments, soit par des instructions directes, comme celles qu'adresse à son fils la mi>re de Lamuël (Prov., xxxi), soit par des sentences empruntées aux sages, soit sous forme de masalsy c'est-à-dire de paraboles ou d'énigmes. La bienveillance , la douceur présidaient à ces leçons, qui étaient données dès la plus tendre enfance. Car, selon le précepte de la Bible, « il faut diriger l'enfant, dès les premiers pas. dans
la voie où il doit marcher devenu homme ». (Prov., xxiF, 6.)
Si l'enfant se montre rebelle aux leçons de sos parents et prouve, par sa conduite, qu'elles n'ont fait aucune impression sur son â no, on ne craint pas d'avoir recours aux châtiments corporels pour le ramener dans la bonne voie, a Qui épargne la verge, hait son fils, disent les sages; qui l'aime, lui administre la correction. » (Prov., xiii, 24.) Et plus loin : « N'épargne pas le châtiment à ton enfant; si tu lui donnes la verge, il n'en mourra pas, et tu arracheras son âme à la perdition. » (Prov., xxiii, 13, 14.)
Il était cependant défendu de pousser la rigueur jusqu'à causer, par des coups, la mort de l'enfant. « Châtie ton fils tant qu'il y a espoir, mais ne te laisse pas aller jusqu'à le tuer. » (Prov., XIX, 18.)
Le père, en effet, n'avait pas sur celui-ci droit de vie et de mort. Lorsque conseils, remontrances, châtiments, étaient restés infructueux et que l'enfant, par des vices précoces, menaçait de devenir un homme pervers, c'est devant le juge que le père et la mère doivent le traduire. « Quand un homme aura un fils méchant et rebelle, n'obéissant pas à la voix de son père ni à la voix de sa mère, et qu'ils l'auront châtié et que, nonobstant cela, il ne les écoutera pas, son père et sa mère s'en saisiront et le traîneront vers les anciens de la ville et ils leur diront : a Notre fils, que voici, » est indocile et rebelle, il n'obéit point à notre » voix, il est dissolu et ivrogne. » Et tous les gens de la ville le lapideront, et ainsi tu ôteras le mal du milieu de toi. » (Deutér., xxi, 18-21.)
Le Talmud prétend que cette loi draconienne ne fut jamais appliquée. Cela peut être. Il n'en est pas moins vrai que le législateur de la Bible considérait comme méritant d'être retranché de la société l'enfant d'une nature vicieuse et incorrigible.
La diflFormité physique n'est pas un crime aux yeux de l'Hébreu, et on ne voit pas chez lui ces abominables expositions d'enfants qui déshonorent tant de peuples de l'antiquité. Mais ce dont il a horreur, ce qu'il punit avec la dernière rigueur, c'est la difformité morale qui empêche l'enfant do devenir un homme honnête et pieux.
Le premier but de léducation hébraïque était donc de faire des hommes craignant Dieu et observant ses commandements; le second était de faire des citoyens. Nulle part l'éducation nationale n'était mieux réglée. J'appelle éducation nationale celle qui a pour but d'imprégner tous les enfants d'une môme patrie d'un esprit commun, qui en forme un peuple distinct de tout autre par le caractère, les mœurs et le sentiment, et en fait, pour ainsi dire, une communauté à part dans la société du genre humain.
L'histoire nationale, et surtout le grand fait de la délivrance de l'esclavage d'Egypte, témoignage le plus éclatant du choix que Dieu avait fait des Hébreux pour être les apôtres de sa loi, devaient être de même enseignés aux enfants, non pas d'une manière froide et dogmatique, mais par l'action, par la vie.
L'anniversaire de la sortie d'Egypte se célébrait par de grandes fêtes religieuses. La veille de la fête, chaque famille immolait un agneau, âgé d'un an et sans défaut. La victime, appelée l'agneau pascal, rôtie tout entière sur le feu, était consommée le soir même avec des pains azymes et des herbes amères. Cette cérémonie extraordinaire était faite pour exciter la curiosité de l'enfant. Le père avait l'obligation de satisfaire à ce sentiment, en racontant à son fils les circonstances qui ont accompagné le mémorable événement, sujet de la fête. ^< Quand vous serez entrés dans le pays que l'Eternel vous donnera, vous observerez ce rite
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v.t si vos enfants vous demandent ce qu'il signifie, vous direz : « C'est le sacrifice de la Pâque à a l'Eternel, qui a passé par dessus les maisons des » enfants d'Israël lorsqu'il frappa l'Egypte et qu'il i> préserva nos demeures. » (Exode, xii, 25-28.)
Si l'enfant est trop jeune pour prêter son attention aux cérémonies pascales, il est du devoir du père de provoquer ses questions. (Talmud de Jérusalem, Peçacliim, x,4.)
C'est l'application du principe pédagogique que toutes les méthodes modernes cherchent à répandre, à savoir qu'on cultive les facultés intellectuelles des enfants en favorisant l'observation directe et en provoquant la réflexion personnelle.
Pendant toute la période biblique, nous ne trouvons point de traces d'écoles publiques, au moins pour les enfants. Quant aux adolescents, certaines interprétations de textes permettraient d'établir qu'il existait des institutions dans lesquelles ils pouvaient développer l'instruction élémentaire reçue au sein de la famille.
Ainsi, d'après Munk, le savant et regretté orientaliste, on peut conclure, d'un passage du livre des Proverbes, qu'Ezéchias créa une société d'hommes lettrés avec la mission de recueillir et de mettre en ordre d'anciens monuments littéraires. Les jeunes gens, avides d'une instruction supérieure, y étaient admis et venaient s'y livrer à l'étude de la poésie, de la philosophie et de l'éloquence.
La légende talraudique va jusqu'à prétendre que ce roi de Juda, après avoir fondé des écoles, employa des moyens coercitifs pour obliger ses sujets à les fréquenter. Au-dessus de la porte de chaque école, il aurait fait suspendre une épée, avec une inscription menaçant de la peine capitale tous ceux qui négligeraient Tétude de la Loi.
L'Ecclésiaste (xii, 11) parle de « maîtres de réunions », et des commentateurs autorisés disent qu'il faut entendre, par là, des assemblées qui, dès la plus haute antiquité, avaient pour objet l'étude de la philosophie. Nul doute que les jeunes gens n'y fussent admis, puisque l'écrivain biblique cherche précisément à les prémunir contre l'enseignement probablement trop peu orthodoxe qu'on y donnait, a Du reste, mon fils, dit-il, sois sur tes gardes ; il se fait des livres à n'en pas finir, et trop d'études fatigue le corps. » (Ecclésiaste, xii, 12.)
Lorsque, sous le règne de Josias, le grandprêtre Hilkia trouva un exemplaire du Livre de la Loi, on alla consulter la prophétesse Houldah, qui demeurait à Jérusalem, dans la Mischné. Quelques commentateurs traduisent ce mot par seconde enceinte ; mais d'autres, parmi lesquels Raschi et Kimchi, soutiennent qu'il est question d'une école où s'enseignaient les pures traditions mosaïques.
Toutes ces interprétations reposent sur des bases plus ou moins justes ; mais, en admettant même leur exactitude, on en pourrait conclure, tout au plus, qu'il y avait quelques centres d'instruction où l'on étudiait la philosophie et l'histoire. Il n'en est pas moins acquis que, pendant la période biblique, l'enseignement élémentaire ne cessa pas d'être complètement domestique. Ce n'est qu'après le retour de la captivité, dans la période talmudique, que nous allons voir l'instruction primaire s'établir, se répandre, avec une organisation et des méthodes qui ne sont pas indignes de fixer encore aujourd'hui l'attention.
II. Deuxième période: Depuis la captivité de Babylone. — Pendant les soixante-dix ans de captivité sur les bords de l'Euphrate, un changement profond s'opère dans l'esprit du peuple hébreu, ou plutôt, comme nous l'appellerons dé-
sormais, de la nation juive. Le prophétisme s'éteint. Le prêtre a perdu toute autorité. L'homme important désormais, l'homme qui est écouté et obéi avec respect, c'est le Sopher^ l'écrivain, l'homme du livre, le savant, qui connaît les recueils des ancêtres et sait enseigner les purs principes monothéistes, dont l'abandon avait attiré à la nation de si cruelles épreuves.
« Lisez-nous le livre de la doctrine de Moïse » (Néhémie, viii, 1), s'écrie le peuple à l'arrivée d'Ezra. On veut savoir, on veut apprendre. Tout le monde sent qu'il n'y a plus de salut que dans l'instruction.
On n'arriva cependant pas tout d'un coup à une organisation rationnelle de l'instruction, à celle qui a pour base l'enseignement primaire public.
Malgré les accidents qui peuvent changer brusquement la constitution d'un peuple, la conception qu'il a des choses ne se développe que lentement, régulièrement. Le progrès n'est pas une force qui agit par secousse, c'est une évolution logique, graduée, où l'idée d'aujourd'hui se rattache à celle d'hier, comme celle-ci à un passé plus éloigné.
L'enseignement domestique, patriarcal des anciens temps n'était plus possible, car la plupart des Juifs ne savaient ni lire, ni écrire l'hébreu. (Néhémie, xiii, 24. Voir Renan, Histoire des langues sémitiques, p. 146.) Mais de l'enseignement public, on n'avait d'autre notion que celle des grandes réunions septennales de la fête des Cabanes (Douter., XXXI, 10-12). Or, c'est précisément de cet usage que l'on partit pour fonder le nouvel état de choses.
Dès les premiers jours du retour de la captivité, Ezra fit, pendant les fêtes, devant le peuple réuni, des lectures tirées des livres de Moïse, que des Sopherim et des Lévites expliquaient clairement et avec indication du sens (Néhémie, viii, 8 et 9). Il en institua de semblables pour les aprèsmidi des samedis, de même que pour les lundis et les jeudis, jours où, à cause du marché, les gens de la campagne affluaient à Jérusalem (Néhémie, viii, 17). L'usage de ces lectures s'est conservé, dans les synagogues, jusqu'à nos jours.
Les successeurs d'Ezra, les hommes de la Grande Synagogue (458-332 avant J.-C), firent un pas de plus, Ils comprirent que les lectures des lundis et des jeudis ne pouvaient suffire, qu'en dehors de Jérusalem et de la Judée il y avait de trop nombreuses communautés plongées dans l'ignorance. Ils agirent donc par l'exemple, par la prédication, pour que, dans les grands centres, il fût fondé des écoles pour l'enseignement des choses religieuses, de la littérature et des lois nationales. « Faites de nombreux élèves, » répétaient-ils constamment. (Pirké Aboth, i, 1.) Ils recommandaient do témoigner les plus grands égards aux gens instruits. « Que ta maison, disaient-ils, soit un lieu de rendez-vous pour les sages ; ne dédaigne pas la poussière de leurs pieds et recueille leurs paroles avec avidité. » (Pirké Aboth, i, 4.)
Ils eurent le tort cependant de laisser l'nistruction des enfants à la discrétion des parents. Aussi qu'arriva-t-il ? Un siècle s'est à peine écoulé depuis l'activité salutaire des hommes de la Grande Synagogue, et voici le spectacle que nous présente la soci^été juive. Tandis qu'en haut florissait une culture intellectuelle telle que la Judée n'en a jamais connu de plus grande ; que, franchissant les limites assignées jusqu'alors à l'instruction, les classes supérieures ajoutaient à l'étude de leurs livres celle de la science grecque et la portaient au point de mériter, dit-on, l'éloge d'Aristote luimême (Josèphe, Réponse à Apion, viii), en bas, dans les masses, il n'y a plus qu'ignorance et superstition.
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Le Talmud, parlant de l'époque des Séleucides (332-1G7), s'exprime en ces termes : « Le père qui, autrefois, était préposé à l'éducation de son fils, l'abandonnait comme une terre inculte, le laissant sans aucune espèce d'instruction; les orphelins étaient encore plus à plaindre, personne ne songeait à eux. »
Les choses restèrent en cet état jusqu'à la mort d'Alexandre Jannt'c (104 avant J.-C.), c'est-à-dire pendant la période la plus remarquable du développement philosophique chez les Juifs, celle précisément où se formèrent les trois grandes sectes des Pharisiens, des Sadducéens et des Esséniens.
Enfin, un Pharisien, Siméon ben Schatach, chef du Sanhédrin et frère de la reine Salomé Alexandra, sentant bien que c'est sur l'éducation populaire que repose la force d'une nation, porta son attention de ce côté. Il institua à Jérusalem une école pour les enfants, ou, selon son expression, une Maison du livre, Beth hassepher.
Ce ne fut encore là qu'une réforme bien incomplète et qui fut loin de donner les résultats espérés. Peu de parents envoyèrent leurs enfants, prétextant avec raison la distance qui les séparait de Jérusalem ; d'un autre côté, les orphelins de la province restaient toujours privés d'instruction.
Les rabbins ordonnèrent alors, par une nouvelle loi, la création d'écoles élémentaires dans chaque hyparchie, pour les enfants de seize à dixsept ans. Mais il arriva que les élèves déjà grands quittaient l'école à la moindre contrariété ; de plus, les enfants des petites villes restaient comme auparavant sans moyen de s'instruire.
Le danger était grand cependant. La ruine définitive de la nationalité juive approchait à grands pas. Encore quelques jours, et tout était perdu. Alors, comme dans une demeure dévorée par l'incendie chacun, après avoir lutté jusqu'au dernier moment contre la flamme furieuse, cherche à sauver ce qu'il a de plus précieux, ainsi les Juifs, après avoir opposé aux Romains la résistance la plus opiniâtre que l'histoire ait enregistrée, cherchèrent à arracher pour toujours à la ruine les livres, dépôt sacré de la sainte doctrine, en les confiant à l'intelligence et à la mémoire des enfants. Le soldat de Titus n'avait pas encore jeté le brandon incendiaire dans le parvis du temple, et déjà des écoles pour les enfants s'élevaient de toutes parts.
« Périsse le sanctuaire, mais que les enfants aillent à l'école », s'écrient les rabbins. « L'haleine des enfants qui fréquentent les écoles est le plus ferme soutien de la société... La science est au-dessus des sacrifices. » (Talmud de Babylone.^
Rabbi Jéhoudah revendique pour Josué ben Gamala, grand-prêtre sous Agrippa II (64 après J.-C), l'honneur d'avoir rendu obligatoire la fondation des écoles pour les enfants. D'après la loi de ce souverain pontife, restée en vigueur pendant toute la période rabbinique, chaque ville est obligée, sous peine d'excommunication, d'entretenir une école primaire. Si la ville est coupée en deux par un fleuve et qu'il n'y ait point de pont solide pour le traverser, il doit être créé une école dans chaque partie. Dans le cas où la communauté serait trop pauvre pour construire une maison d'école, il est permis de convertir la synagogue en école. L'usage d'affecter un même local à la prière et à l'étude devait être très fréquent chez les Juifs, puisque aujourd'hui encore ils désignent le temple par le mot « Scola » chez les Portugais et « Schule » chez les Allemands. Lorsque plusieurs locataires habitaient une maison, le propriétaire ne pouvait, sans leur assentiment, en agréer un nouveau dont la profession était trop bruyante on attirait trop de monde dans la maison : mais pour louer à un instituteur, cette autorisar« Partie.
tion n'était pas nécessaire, afin que rien n'entravât le développement des écoles. Si lo nombre des enfants ne dépassait pas vingt-cinq, l'école était dirigée par un seul maître ; à partir de vingt-cinq, la commune payait un adjoint; ao-dessus de quarante, il fallait deux directeurs.
A côté des écoles entretenues par la communauté ou placées sous son administration, il y en avait aussi de libres. Et celles-ci, la loi les autorisait môme à s'établir à côté des premières. « L'émulation, disent les rabbins, augmente la science. »
Une ville privée d'école était mise en interdit. C'était pour tout Israélite un péché de l'habiter. « Un jour que j'étais en voyage, raconte Rabbi Josué bcnKisma, je rencontrai un homme qui me salua et me dit : Rabbi, de quel endroit es-tu? Je lui répondis : Je suis d'une ville très grande, remplie de savants et de professeurs. — Maître, me dit-il, ne voudrais-tu pas venir demeurer dans notre bourg, je te donnerais cent mille dinars d'or. — Mon fils, répondis-je, tu me donnerais tout l'or et tout l'argent de la terre que je n'irais pas m'établir dans une ville où l'on néglige l'étude de la^Loi. » (Pirké Aboth, vi, 10.)
En principe, l'enseignement était gratuit, o La Loi, disaient les docteurs, nous ayant été donnée gratuitement, celui qui l'enseigne ne doit accepter aucun salaire. » Cette règle ne soufi'rait aucune exception dans l'enseignement supérieur, et les professeurs les plus illustres étaient obligés de gagner leur subsistance par l'exercice d'un métier Mais pour l'enseignement élémentaire et obligatoire, comme il était à craindre qu'on ne trouvât pas, sans rétribution, un nombre de maîtres suffisant, ceux-ci avaient le droit de toucher un traitement, non pas précisément pour leur enseignement, mais pour la surveillance des enfants, ou pour une partie de l'enseignement qui n'était pas obligatoire, comme la grammaire, par exemple.
L'instituteur porte dans le Talmud trois noms dilTérents. Le plus fréquemment employé est celui de Melamed Tenokoth, professeur des enfants ; c'est le nom hébreu. Le nom araméen est Mukrê Derdekei, celui qui fait lire les petits. On trouve aussi, mais plus rarement, le nom de Sopherj scribe, l'homme du livre.
Les qualités que l'on recherchait dans le choix d'un Melamed Tenokoth méritent au plus haut point notre attention.
Il doit, en première ligne, être marié. Le jeune instituteur qui affichait du goût pour le célibat ne pouvait rester en fonctions. Les rabbins ne manquent pas d'insister sur le danger de confier les enfants à des instituteurs qui ne sont pas pères de famille.
On aimait surtout des hommes d'un certain âge, conformément à cet aphorisme de Josué bon Jéhoudah : « Celui qui apprend quelque chose d'un maître jeune ressemble à un homme qui mange des raisins verts et boit du vin sortant du pressoir; mais celui qui a un maître d'un âge mûr ressemble à un homme qui mange des raisins exquis et boit du vin vieux. » (Pirké Aboth , IV. 20.)
L'instituteur ne doit pas avoir le caractère irascible, ni être orgueilleux. Il ne doit pas être adonné à la boisson, ni trop ami de la bonne chère. Il doit avoir l'esprit méthodique et ôire capable d'exposer, d'une façon claire, et d'après un plan arrêté, toutes les parties de son enseignement. On exigeait qu'il fût un homme patient, doux et aff'able, dévoué et désintéressé. (Talmud deBabylone, passim.)
Et ces qualités, nous les trouvons, en effet, dans la plupart des instituteurs dont parle le Talmud. Citons, en première ligne, Rabbi Samuel ben Schilath, qui se refuse le plaisir de visiter son jardin
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dans la crainte de négliger ses élèves et de leur luire perdre un temps précieux. Rabbi Uyia transformait lui-môme en parchemin les peaux des animaux qu'il avait tués à la chasse, y transcrivait les cinq livres de Moïse, ou les six traités de la Mischna, et les distribuait aux enfants indigents en leur recommandant de les prêter, à leur tour, h leurs camarades. N'oublions pas non plus cet instituteur à qui on demanda sa profession et qui répondit si dignement : « Je suis instituteur de l'enfance, instruisant, sans distinction, les enfants pauvres et les enfants riches, et n'acceptant jamais de rétribution de celui qui serait gêné pour payer. » (Talmud de Babylone, Taanith, 24 a.)
C'est à ces hommes, dit le Talmud, que s'applique le verset de la Bible : « Ceux qui répandent linstruction brilleront à jamais comme l'éclat du firmament, comme les étoiles du ciel, » (Daniel XII, 3.)
A côté de ces professeurs remarquables, il y en avait certainement aussi qui abusaient de la confiance des parents, n'apprenaient rien aux enfants ou leur enseignaient des notionfs erronées ; ceuxlà, les docteurs ordonnent de les casser sans pitié; ils sont maudits.
11 n'était cependant pas permis de renvoyer un instituteur qui remplissait bien son devoir, pour en prendre un autre plus instruit. « Si l'instituteur n'est pas sûr de sa position, il se relâchera de son zèle. » (Talmud de Babyl., Baba Bathra, 21 a.) Un grand nombre d'instituteurs sortaient des Académies supérieures, et aucun docteur n'aurait cru déroger en devenant maître d'école.
C'est que les Juifs avaient des fonctions du maître d'école la plus haute opinion. C'étaient les plus jiobles, les plus honorables. Dieu lui-même ne dédaigne pas de les exercer. Ecoutez plutôt le Talmud : u La journée se divise en quatre parties: dans la première, le Saint, béni soit-il, étudie la Loi; dans la seconde, il juge les hommes; dans la troisième, il les nourrit ; et dans la quatrième il est assis et préside à l'instruction des enfants qui fréquentent la maison du Maître, Beth Rabban. » Peut-on trouver une allégorie qui relève d'une manière plus saisissante l'importance, la grandeur, je dirais presque la majesté des fonctions du maître d'école ?
Du reste, comme de nos jours, les instituteurs étaient proclamés les soutiens de la société. Plusieurs rabbins de la Babylonie, raconte le Talmud, vinrent un jour dans la Judée avec la mission d'inspecter les écoles primaires. Ils arrivèrent dans une petite ville où ils ne trouvèrent aucune trace d'enseignement, aucun professeur. Indignés de ce fait, ils demandent à voir les gardiens de la ville. On accède à, leur désir et ceux-ci se présentent. C'étaient les soldats de la garnison. « Pensez-vous, s'écrient alors les docteurs, pensez-vous que ce soient là les protecteurs do la ville? non, ils en sont plutôt les destructeurs. Les vrais protecteurs do la cité, ce sont les instituteurs, les précepteurs du peuple, car : « Si Dieu ne protège la ville, c'est en vain que veillera la sentinelle. » (Ps. cxxii, l.) Des hommes dont les services étaient appréciés à ce point devaient être nécessairement l'objet d'un grand amour et d'une grande estime. Le Talmud, en effet, ne tarit point sur les égards que l'on doit à son professeur.
L'élève ne doit pas appeler le maître par son nom, mais se servir des expressions de liabôi^ mon maître, ou de Mori, mon professeur.
En le rencontrant dans la rue, il ne doit pas se contenter de lui adresser, en passant, un simple salut, mais il doit s'avancer vers lui, respectueusement, et dire : « La paix soit avec toi, mon maître et mon précepteur. »
Dès qu'il le voit venir, l'élève est obligé de se lever, et il ne peut s'asseoir que lorsque le maître
l'y a invité. La place du maître est sacrée, aucun élève ne doit s'y asseoir.
Le Talmud veut que dans l'affection d'un disciple le maître passe avant le père, a Si votre maître et votre père, dit-il, ont besoin do votre assistance, secourez votre maîtro avant de secourir votre père, car celui-ci ne vous a donné que la vie de ce monde, tandis que celui-là vous a procuré la vie du monde à venir. » M. Adolphe Frank, dans un article sur les Sentences et les Proverbes du Talmud, fait remarquer judicieusement que c'est presque le mot d'Alexandre le Grand, quand il prétend qu'il doit plus à Aristote, son maître, qu'à Philippe, son père.
Cela ne suffit pas encore. 11 faut vénérer son maître comme on vénère Dieu. (Pirké-Aboth,iv,15.)
Il pai'aît même que certains disciples prenaient ce précepte trop au pied do la lettre, et exagéraient les démonstrations de respect envers leurs maîtres, car, dans un autre endroit du Talmud, les rabbins recommandent do ne pas pousser le respect envers son maître au point qu'il dépasse celui que l'on doit à son Créateur.
Un passage du Talmud de Babylone nous montre le rang qu'occupait l'instituteur dans l'échelle sociale. « Dans tous les cas, y lit-on, l'homme doit vendre tout ce qu'il possède pour épouser la fille d'un savant, Talmid Chacham ; s'il ne trouve pas de fille de savant, il recherchera la fille d'un grand de l'époque; s'il ne peut avoir la fille d'un grand, il épousera la fille d'un chef de communauté ; s'il ne peut avoir la fille d'un chef de communauté, il choisira la fille d'un Melamed Tenokoth, d'un maître d'école. » On voit que l'instituteur compte parmi les personnages les plus distingués d'une ville.
Les Juifs aimaient à faire commencer les études de très bonne heure. « Ce que l'on apprend dans l'âge tendre, dit un rabbin, tient comme un écrit tracé sur du vélin neuf. » Josèphe raconte que, dès son enfance, il fut élevé dans l'étude des lettres. Il y fit, dit-il, de si grands progrès qu'à l'âge de quatorze ans les principaux de Jérusalem lui demandaient son opinion sur l'interprétation de la Loi. A treize ans, il étudiait déjà les diverses doctrines philosophiques des Pharisiens, des Sadducéens et des Esséniens. Jésus n'avait que douze ans lorsqu'on le surprit au milieu des docteurs, les écoutant et les interrogeant, ravissant ses auditeurs par la sagesse de ses réponses. L'enfant commençait à peine à parler qu'on lui apprenait un verset de la Bible ; aussitôt qu'il le savait par cœur, il en apprenait un autre, et ainsi de suite jusqu'à ce qu'il fût arrivé à l'âge scolaire. Certains rabbins fixent l'âge de la fréquentation de l'école à cinq ans. Josué ben Gamala le fixe entre six et sept, et cet âge est généralement admis par les docteurs du Talmud. C'est aussi l'âge qu'ont adopté les législations modernes.
« Si l'on amène dans ton école un enfant de moins de six ans, il ne faut pas le recevoir, dit un des rabbins du Talmud de Babylone (Bathra, 21 a), mais à partir de cet âge, reçois-le et chargele comme on charge un bœuf. » Son zèle pour la diffusion de l'instruction élémentaire entraîne ce rabbin un peu trop loin. Nous préférons à son conseil si dur et si rudement exprimé une autre maxime pédagogique fréquente dans la bouche des docteurs du Talmud : o Les petits selon leurs forces, les grands selon leurs forces. » Ce principe est plus humain et plus juste.
Les parents conduisaient eux-mêmes leurs enfants à l'école. Los plus distingués ne manquaient pas à ce devoir, dont l'accomplissement leur était compté par Dieu comme une des plus grandes vertus. (Talmud de Babyl., Kiddouschin, 30 a.) Certaines communautés, ne se fiant pas tout à
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fait au zèle des parents, choisissaient, parmi leurs membres les plus notables, des magistrats chargés de réunir les enfants et de les conduire à l'écule. Ces magistrats portaient le nom de Map/itirei Kenéssioth.
Nous allons les suivre, en faisant remarquer préalablement que nous sommes chez un peuple qui confond la science, la littérature, l'histoire, la morale, en une seule et unique connaissance, colle de la religion, dont l'expression la plus élevée est la Bible.
Le Bet/i /lammidrasch, ou Maison d'études, est •divisé en trois classes : 1° la Mikra^ leciure, 2° la Mischnafi, répétition de la Loi, 3° la Guémara, perfectionnement.
Entrons avec recueillement, comme si nous entrions dans un lieu de prièrf;s — ainsi l'ordonnent les docteurs — , et inspectons les classes l'une après l'autre.
Dans la première se trouvent les enfants de six à dix ans. Ils apprennent la lecture, l'écriture, les éléments de l'hébreu et du chaldéen, ainsi <jue l'interprétation des textes bibliques. Elèves et maîtres sont assis par terre, le maître au milieu, les élèves autour de lui comme une couronne^ afin que tous le voient et l'entendent. Nous le trouvons enseignant l'alphabet aux plus jeunes. Il leur montre la forme des lettres, mais il ne se contente pas de dire froidement le nom de chaque lettre. Il sait animer son enseignement, donner, pour ainsi dire, la vie aux lettres, et tirer de leur forme ou de leur disposition une leçon morale. Ainsi le rapprochement du Guimel et du Daletht qu'il croyait dérivés de Gamal (faire le bien) et de Dal (pauvre), lui sert de sujet pour enseigner à ses jeunes élèves la nécessité de la charité et de la bienfaisance. Le Guimel suit le Daleth, de même l'homme bienfaisant doit rechercher les pauvres pour les secourir. Le Daleth tourne, pour ainsi dire, le dos au Guimel. Le maître déduit de là que la charité doit être exercée avec discrétion, sans que le pauvre soit cbligé de tourner sa face vers le riche pour le supplier. Le Çamech, lettre initiale de Çamach '(soutenir), et le Aïn^ initiale de Ont (pauvre), sont placés l'un à côté de l'autre pour indiquer qu'il faut soutenir les malheureux et les relever.
C'est presque une leçon de choses, mais de choses morales.
Les enfants un peu plus avancés tiennent à la Tuain un rouleau sur lequel ils ont copié euxmêmes les passages les plus importants du Pentateuque. Les plus forts ont des Bibles complètes que des gens riches ont fait copier à leur intention, car les livres sont fort chers, et tout
: le monde n'a pas le moyen de s'en procurer. Ces
; Bibles sont écrites avec soin et sans faute, pour que l'enfant ne reçoive pas, dès le début, des imj)ressions fausses. Les textes sont lus, non pas en nasillant ou en psalmodiant, comme on ne le fait encore que trop souvent même de nos jours, mais à voix haute, les mots nettement articulés, ticcentués avec régularité, les périodes correctement divisées. Le maître veille avec un soin scrupuleux à ce que l'enfant lise bien, car, en hébreu, un mot mal prononcé peut devenir un blasphème. Son attention est d'autant plus grande qu'à l'époque dont nous parlons les pointsvoyelles n'étaient pas encore inventés, et les fau-
; tes de prononciation, par conséquent, très faciles.
j D'après Maïmonide, la classe de la Mikra durait toute la journée et une partie de la nuit. Si cela est vrai, ce qui paraît cependant; très difficile à admettre, il est probable que les cours étaient interrompus par des récréations, ou bien que le maître divertissait, de temps en temps, ses élèves eu leur racontant ces paraboles, ces légendes,
, ces Hagqadoth que nous rencontrons si fréquemment dans le Talmud.
Dans la seconde classe, dans la Mischnah, le« élèves ont de dix à quinze ans. Le maître leu:expose la lui orale. Ce sont les lois déduites de la loi écrite, ou autrement les lois civiles, commerciales et pénales, que Moise aurait reçues cralement sur le mont Sinai et transmises, de bouche en bouche, aux anciens, ceux-ci aux prophètes, ceux-ci aux hommes de la Grande Synagogue, et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'elles aient été pecueillies et mises par écrit par Babbi Jéhoudali, surnommé le Saint, dans le premier quart du troisième siècle.
Ce niveau d'études, si élevé pour des enfants ei jeunes, n'étonnera pas ceux de nos lecteurs qui se rappellent ce que nous avons dit plus haut de Flavius Josèphe et de Jésus. Encore aujourd'hui, dans les grands centres Israélites, où se soni conservées les traditions rabbiniques, il n'est pas rare de rencontrer de tout jeunes garçons ayant étudié les six traités de la Mischnah.
Dans la même classe, on explique aussi le sens et l'importance des prescriptions religieuses, donc l'observance commence à devenir obligatoire pour les garçons de treize ans.
Ici point ou presque point de livres. La leçon est répétée en chantant, jusqu'à ce que tous les élèves la sachent par cœur.
Dans la troisième classe enfin, la Guémara, nous voyons les adolescents de quinze à dix-huit ans. Le maître, dans cette classe, est assis sur un siège, car l'importance des questions qu'il traite exige qu'il domine son auditoire. Toutes les lois orales y sont soumises à la discussion. L'élève a le droit de critiquer telle ou telle interprétation, de signaler les contradictions qu'il croit trouver entre deux Halachoth, de demandei les motifs qui ont présidé à leur élaboration. La tâche du maître consiste à répondre à ses questions et à réfuter ses objections. L'élève cependant ne doit pas porter ses questions sur des sujets qui ne sont pas à l'étude, de crainte que le maître, n'étant pas prêt, ne soit exposé à se tromper. D'un autre côté, le maître doit préparer sa leçon et prévoir, autant que possible, les explications qui pourront lui être demandées. Unti franche cordialité règne ici entre le maître et les élèves. Souvent il les questionne sur leurs études antérieures, sur leur position, sur leur avenir. Quelquefois les élèves discutent entre eux et cherchent à s'expliquer ce que l'un ou l'autre ne comprend pas. « C'est le fer aiguisant le fer », dit Rabbi Chaninah.
Outre l'étude approfondie des lois orales, le programme de la classe de Guémara comprend quelques notions très simples d'histoire naturelle, d'anatomie, de médecine, et, avec de plus grands développements, la géométrie et l'astronomie, les deux seules sciences que les Juifs cultivaient avec soin, parce qu'elles leur étaient indispensables pour la formation du calendrier. Ils ne les considéraient cependant que comme les périphéries de la vraie science, qui est la Loi.
Dans toutes les classes, le maître traite ses élèves avec respect. Leur dignité lui est aussi chère que la sienne. Il répond à leurs questions avec patience et bienveillance. S'ils ne comprennent pas bien, il répète son explication aussi souvent qu'il est nécessaire pour qu'ils en soient pénétrés, quatre cents fois s'il le faut. Il s'attache à aiguiser leur intelligence par des questions insidieuses. Il recherche les discussions, les stimule, les provoque, car, selon la belle expression de Maïmonide, elles développent son savoir et élargissent son cœur. Rabbi Chaninah disait : « J'ai beaucoup appris de mes maîtres, davantage de mes condisciples, plus encore de mes élèves. »
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La discipline est certainement un des points les plus importants pour la tenue d'une classe. Elle a toujours appelé l'attention de ceux qui se sont occupés de l'organisation des écoles. Faut-il être sévère ou indulgent envers les enfants ? Les châtiments corporels sont-ils plus efficaces que les punitions morales ? Peut-on se contenter de réprimandes ? Toutes ces questions ont été résolues selon l'état des mœurs de l'époque où elles ont été soulevées.
Les rabbins se sont tenus à cet égard dans un 'uste milieu. Ils admettent bien encore les punitions corporelles si fort en usage chez leurs ancêtres, mais ils ne les admettent plus que dans une mesure très modérée. Il faut, selon eux, agir avec une grande indulgence lorsqu'on a affaire à des enfants au-dessous de douze ans, et s'efforcer de leur faire comprendre l'utilité de l'étude par des paroles engageantes. Au-dessus de cet âge, ils permettent de priver l'enfant de pain et même de le frapper, mais avec une courroie de chaussure, afin de ne pas nuire à sa santé.
Le Talmud parle d'un instituteur qui portait la bonté jusqu'à essayer de corriger les élèves indociles par des friandises, mais il ne dit pas si ce moyen réussit.
Quoi qu'il en soit, c'est beaucoup de bonté mêlée d'un peu de sévérité qui forme le système rabbinique relatif à la discipline. « Les enfants, disent les docteurs, doivent être punis d'une main et caressés des deux. »
Les mesures de sévérité envers un élève ne pouvaient être, du reste, que très rares, les enfants d'un mauvais naturel et qui se conduisaient mal étant corrigés et ramenés dans la bonne voie avant de fréquenter l'école.
A la sortie de l'école, les parents ou les Maphtiré Kenésioth venaient chercher les enfants et les ramenaient chez eux, avec ordre et sans tapage.
Au sein de la famille, l'enfant entend encore traiter les questions qu'il a étudiées à l'école. Bien avant dans la nuit, son père se livre à l'étude de la Loi, et le lendemain matin son premier soin est de faire répéter à son fils la leçon de la veille. A défaut du père, ce sera le grand-père. L'instruction de l'enfant, voilà la constante préoccupation de toute la famille.
Le jour du sabbat même, l'étude ne cesse pas. Seulement, ce jour-là, on ne commence point, au Betk kammidraschf de sujet nouveau; on se contente de répéter la question traitée dans la semaine, afin que les parents, en l'expliquant chez eux à leurs enfants, ne soient pas détournés du repos sabbatique.
Le Talmud dit : les parents^ c'est-à-dire le père et la mère. Celle-ci, en efi'et, ne le cède en rien à son mari, lorsqu'il s'agit de l'instruction des enfants. Ainsi qu'aux temps bibliques, c'était pour les femmes juives le devoir le plus sacré. Non seulement elles tenaient la main à ce que l'enfant allât régulièrement à l'école, mais elles lui expliquaient souvent la leçon que le maître n'avait pu lui faire comprendre. Toutes étaient versées dans la littérature biblique. Car, quoiqu'il n'y eût point d'écoles pour les filles, leur éducation était loin d'être négligée. Ben Azaï fait une obligation aux Israélites d'enseigner à leurs filles les cmq livres de Moïse ; d'autres rabbins veulent qu'elles sachent toute la Bible. La littérature profane môme ne leur est pas étrangère ; dans presque toutes les grandes familles, les jeunes filles parlent le grec.
Cette langue, que Raschi appelle la plus gracieuse des langues japhétiqués, faisait partie de toute bonne éducation . Elle exerçait sur les Juifs de l'époque dont nous nous occupons le même charme que sur les Romains du temps de Cicéron
, et sur les Français de la Renaissance, et, contrairement à ce que prétend M. Renan, que nous nous permettons de contredire sur ce point, elle était très populaire en Judée. Certainement les rabbins étaient, en grande partie, hostiles à l'étude d'une philosophie qui heurtait aussi violemment les croyances juives, et pouvait, par la magie de la langue qui lui servait d'organe, ébranler la foi de plus d'un fidèle; mais leurs avertissements restaient sans efi'et. Ils eurent beau répondre à ceux qui leur demandaient si, après avoir étudié la Loi, il était permis d'apprendre la philosophie grecque : « Dieu veut que vous vous occupiez de sa Loi jour et nuit; voyez donc si, pour vous consacrer à la lecture d'Aristote et de Platon, vous pouvez trouver un moment où il ne soit ni jour ni nuit » ; on ne les écoutait pas.
Et la preuve qu'on ne les écoutait pas et qu'o» ne cessa jamais de comprendre l'étude du grec dans l'éducation, c'est qu'à plusieurs reprises et à des époques diverses ils lancèrent l'anathème contre ceux qui faisaient apprendre à leurs enfants le grec. Ils le firent une première fois à l'époque des Maccabées, lors de la guerre fratricide entre Hyrcan et Aristobule (65 av. J.-C). Onne tint aucun compte de leurs malédictions. Après la destruction de Jérusalem, nouvelle défense à laquelle on ne se soumit pas plus qu'à la première, car, à la suite de la guerre de Quiétus, gouverneur de la Judée, sous Trajan (98-117 ap. J.-C), les docteurs décrétèrent, pour la troisième fois, qu'en signe de deuil on n'enseignerait plus le grec aux enfants.
Dans tous les cas, les hommes d'un certain rang le parlaient. On ne pouvait être membre du Grand Sanhédrin sans le savoir. Et l'exemple de Josèphe nous montre avec quelle perfection un Juif palestinien parvenait à l'écrire.
Tous les rabbins, du reste, n'étaient pas antipathiques au grec. Elischa ben Abouya, que le Talmud stigmatise du nom d'Aher (Vautj^e), à cause de son penchant pour les spéculations philosophiques, avait toujours un vers grec à la bouche. Parmi les élèves du célèbre Gamaliel, il y en avait cinq cents qui étudiaient la philosophie et la littérature de la Grèce.
Mais si les rabbins difi'èrent sur l'avantage ou le danger de l'étude de la science grecque, il est une partie de l'éducation sur laquelle il n'y a pas la moindre dissidence entre eux. C'est celle qui a trait à l'apprentissage d'une profession. Tous sont d'accord pour exiger que le père de famille fasse apprendre à ses fils un métier qui les mette à même de gagner leur vie. Rabbi Jehouda disait : « Celui qui n'enseigne pas de profession utile à son fils est comme s'il relevait pour la vie des brigands. » — « Rien n'est plus agréable au Créateur de la terre, lit-on ailleurs, que l'apprentissage d'un métier. » Et encore : « Toute étude qui n'aboutit pas à un travail ou à une profession est vaine et conduit au désordre. » — « Celui qui vit du travail de ses mains a plus de mérite que l'homme pieux qui vit dans l'oisiveté. » — « Il y aurait sept ans de famine, qu'elle n'atteindrait pas l'ouvrier laborieux. »
Le choix du métier n'était pas indiflférent. Les rabbins recommandent surtout les métiers peu salissants et faciles. Ils détournaient des professions d'ânier, de chamelier, de batelier, à cause de la grossièreté qui caractérise ceux qui les exercent. Il ne fallait surtout pas mettre les enfants en apprentissage chez un épicier. Ces industriels jouissent dune mauvaise réputation dans le Talmud. Il les accuse de mêler de l'eau au vin qu'ils vendent et des vesces aux légumes secs. Ce sont des fraudes que les enfants ne doivent pas apprendre à connaître.
Les plus illustres rabbins exerçaient des pro-