I. État de l'instruction publique avant
— V. Franche-Comté.
II. Développement de l'instruction primaire depuis 1789 et état actuel. — Nombre a' écoles.
— Le tableau ci-dessous indique le nombre des écoles primaires depuis la Restauration, premier régime à partir duquel nous possédions des statistiques officielles relatives à l'enseignement primaire, jusqu'à nos jours :
(d'après l'almanach de l'université royale)
(d'apr. la statistique offic"») . .
Écoles publiques
Ecol libres
Total
En 1876-1877, les 909 écoles publiques du Jura formaient ensemble 1067 classes : en lSS0-lS81,lea 933 écoles publiques forment 1117 classes. Il y a donc eu, entre les deux dates, augmentation do 24 écoles publiques seulement, mais de 50 classes, ce qui montre que la tâche des maîtres a été allégée par le dédoublement de 26 classes trop nombreuses.
Sous c ; rapport, du reste, le Jura se trouve dans c'es conditions satisfaisantes; voici sa situa-
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tîon actuelle exacte en ce qui concerne les écoles publiques ;
Classes àc 30 élèves et au-dessous... 824,
— ^e plus de 50 élèves 175,
— de 60 — 85,
de 70 — 21,
de 80 — 12,
soit 73.9 0/0
Les moyennes correspondantes pour toute la France sont, respectivement : 58.6 0/0, 16.8 0/0, Ï1.7 0/0, 6.8 0/0 et 6.1 O/O.
En 1837, sur un total de 768 écoles, on en comptait : 250 spéciales aux garçons, 237 mixtes et 281 spéciales aux filles; en 1876-1877, les 964 écoles du Jura se décomposent en : 325 spéciales aux garçons, 292 mixtes et 347 spéciales aux filles. En 1880-1881, la situation a peu changé : nous retrouvons 327 écoles spéciales aux garçons, 350 écoles spéciales aux filles et 313 écoles mixtes.
Situation scolaire des communes. — Sur les 586 communes du département, 547 possédaient (en 1881) au moins une école publique de garçons, de filles, ou mixte ; 36 étaient réunies légalement à d'autres communes pour l'entretien d'une école publique ; 3 étaient complètement dépourvues d'écoles: Dramelay, 140 habitants, dans l'arrondissement de Lons-le-Saunier ; Trefi"ay , 74 habitants, et La Perena, 104 habitants, dans l'arrondissement de Poligny.
Deux communes seulement de plus de 500 habitants, sur 161^ ne possédaient pas d'école publique de filles , mais elles avaient chacune une école libre, et 152 communes de moins de 500 habitants possédaient une école de filles, publique ou libre.
Division des écoles publiques et libres en écoles laïques et écoles congréganistes.
Écoles laïques Écoles congréganistes
Total
lis
lOol
Les 617 écoles laïques de garçons ou mixtes se divisent en 613 écoles publiques et 4 libres. Les 23 écoles congréganistes de garçons ou mixtes se divisent en 10 écoles publiques et 13 écoles libres. On voit par ces chiffres que les congréganistes n'existent pour ainsi dire plus dans les écoles publiques de garçons ou mixtes : 10 contre 613, soit 1.6 0/0. Les 244 écoles laïques de filles se subdivisent en 229 écoles publiques et 15 libres; les 112 écoles congréganistes de filles se subdivisent en 81 écoles publiques et 31 écoles libres. Les écoles publiques de filles sont donc en grande majorité laïques, mais la minorité congréganiste est encore considérable: 81 contre 229, soit 26.1 0/0. Voici d'ailleurs le résumé exact de la situation réciproque des deux catégories, y compris l'enseignement libre, tant au point de vue des écoles qu'au point de vue des élèves qu'elles reçoivent :
Garçons f Laïques., ou mixtes, j Congrég..
Filles.
i Laïques.. 244 = 68.5 0/0 (Congrég.. 112 = 31.5 0/0
Élùv
Nombre total d'élèves, et nombre des élèves grc' tiiils dans les écoles primaires de toute nature.
Total des élève»
Élèves gratuit»
1832 (année civile)
Manque
1876-77 (année scolaire)..
Manque.
Le total des élèves suit le mouvement de la population qui est en diminution sensible dans le Jura. En efifet, le recensement de 1851 relevait pour ce département une population générale de 313 000 habitants; les recensements de 1861 et 1866 n'en relevaient plus que 298 000. En 1876 elle était tombée à 2S8 000 et le recensement de 1881 porte 285263 habitants pour le Jura.
Pour la gratuité, il y a lieu de distinguer entre les élèves des écoles publiques et ceux des écoles libres. Les élèves admis gratuitement dans ces dernières, si Ton veut bien s'en rapporter à des déclarations que les autorités scolaires n'ont pas à contrôler, étaient au nombre de 1240 sur 3706, soit : 33.5 0/0. Dans les écoles publiques, la gratuité a monté lentement de 24.7 0/0, en 1833, à 39.9 0/0 en 1867. A partir de cette époque, elle a marché assez rapidement, et on la retrouve en 1876-1877 à 56.7 0/0. En 1881, au moment de la promulgation de la loi du 16 juin qui a établi la gratuité absolue, le nombre des élèves reçus gratuitement dans les écoles publiques était de 29 366 sur 46560, soit 63.1 0/0. C'est donc 36.0 0/0, soit un peu plus du tiers des élèves des écoles publiques du Jura, qui sont ajoutés à la charge du budget des dépenses de l'enseignement primaire par l'application de la loi précitée.
Les 50 266 élèves du département du Jura peuvent se décomposer : en 46560 élèves des écoles publiques et 3706 élèves des écoles libres; en 26 052 garçons et 24 214 filles; en 40607 élèves des écoles laïques et 9659 élèves des écoles congréganistes; en 19 660 élèves payants et 30G06 élèves gratuits; en 39 589 élèves des écoles spéciales à l'un ou à l'autre sexe et 10677 élèves des écoles mixtes. La proportion de ces derniers pour les écoles publiques est, par rapport au total des élèves, de 22.7 0/U, soit exactement 5.8 0/0 audessus de la moyenne générale, qui est pour toute la France de 16.9 0/0.
Les élèves de 6 à 13 ans, c'est-à-dire d'âge scolaire, figurent dans ce nombre de 50260 pour 36 263. D'après le recensement de 1876, le nombre des enfants de cet âge pour le département du Jura est de 36'J49, d'où il résulterait que 68'J enfants d'âge scolaire ne fréquenteraient pas les écoles primaires. Il convient toutefois de retrancher de ce dernier nombre 597 enfants de 6 ans et au-dessus inscrits dans les salles d'asile, et )e reste des manquants, soit 89, peuvent être mis au compte de la diminution de population que nous avons signalée plus haut. Il paraît dès lors exact de dire qu'aucun enfant d'âge scolaire n'est privé des bienfaits de l'instruction primaire dans le département du Jura.
Les chiffres qui précèdent se rapportent à l'inscription des élèves dans les écoles. La situation au point de vue de la fréquentation serait moins satisfaisante. Voici ce qu'en dit l'inspecteur d'académie dans son rapport au Conseil général (session d'août 1881) : « 50266 écoliers inscrits sur le registre do nos écoles... voilà, certes, un beau chiffre, et nous avons le droit d'en
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•être fiers. Sans doute, mais à la condition que ce ne soit pas, comme il arrive trop souvent, un chiffre sur le papier. Or, il est sûr, malheureusement, qu'il n'a jamais été cffeclivoment atteint. En effet, si nous consultons les tableaux de fré- <juentation au 31 décembre, au moment de l'année où elle est généralement le plus satisfaisante, nous trouvons seulement un total do présences de 44 773, que l'on voit tomber en juin à 52 740. Encore, si j'en crois les informations de mes collaborateurs immédiats, j'ai lieu de craindre que ces chiffres ne répondent pas à la réalité vraie. Combien parmi les élèves inscrits et que nous avons le droit, à distance, de considérer comme fréquentant effectivement les classes, qui, dans cette saison, n'y paraissent que de loin en loin ou seulement pendant quelques instants de la journée! Cumbien de fois nous arrive-t-il de trouver des classes à peu près désertes et dont le registre d'appel porte encore de 20 à 30 in- 45criptions !
» Le mal est grand. La voix publique a indiqué le remède, je veux dire l'instraction obligatoire, qui ne s'est pas encore dégagée de tous les récifs semés sur sa voie, et que l'immense majorité des bons esprits s'accorde à élever au rang d'une loi de salut public...
» La comparaison entre les écoles publiques et les écoles libres, pour la fréquentation, est tout à l'avantage de ces dernières, où l'effectif se maintient en moyenne au dessus de 85 0/0, tandis qu'il descend au dessous de 60 0/0 pour les autres. Les raisons en sont trop manifestes pour qu'il y ait lieu d'insister. Par le fait seul que les écoles libres se trouvent dans les centres de quelque importance, où l'aisance est plus générale et le travail aux champs moins universel, l'écart est suffisamment expliqué...
» Pour compléter ce qui a trait à la fréquentation, j'avais dû poser à mes collaborateurs la question dos enfants qui n'auraient fréquenté aucune sorte d'école ni reçu aucune instruction. Cette demande ou plutôt cette supposition a paru étonner les plus expérimentés d'entre eux, qui l'ont trouvée contraire, et c'est fort honorable pour elles, aux mœurs et aux habitudes jurassiennes... »
Personnel enseignant. — Les instituteurs laïques tiennent à peu près exclusivement l'enseignement public; dans l'enseignement libre, qui compte 52 membres, les instituteurs laïques sont au nombre de 2 seulement. Les institutrices laïques sont également en majorité dans l'enseignement ipublic et en minorité dans l'enseignement libre ; mais dans l'enseignement public des filles, la minorité congréganiste est beaucoup plus forte que •dans l'enseignement public des garçons ; elle équivaut à plus d'un tiers du total : 134 contre
Nombre d'instituteurs et d'institutrices y y compris les adjoints et les adjointes.
Instituteurs
Institutrices
laïques
laïques
congreç.
Total
Pour 1880-1881, ces nombres se subdivisent comme suit : les G07 instituteurs laïques en G05 publics et 2 libres; les 7 7 instituteurs congréga- «istes en 27 publics et 50 libres ; les 389 institutrices laïques en 358 publiques et 31 Ubres ; les
23C institutrices congréganistcs en 134 publiques et 102 libres.
Dans le personnel laïque des écoles publiques, il n'existe plus que 31 instituteurs adjoints (dont IG dirigeaient des écoles temporaires de hameau) et 3 institutrices, 1 titulaire et 2 adjointes non brevetés. Dans le personnel congréganiste, on en trouve encore 97, dont 1 1 instituteurs, tous adjoints, et 8G institutrices, dont 43 titulaires et 43 adjointes, qui n'ont pas de brevet. La proportion des non brevetés est de 3.5 0/0 chez les laïques des écoles publiques et deCO.2 0/0 chez les congréganistes.
Dans le personnel laïque des écoles libres, sur 33 membres, dont 2 instituteurs et 31 institutrices, on trouve deux institutrices seulement, une titulaire et une adjointe, non brevetées, soit 6.1 0/0; dans le personnel congréganiste des écoles libres, qui compte 152 membres, dont 50 instituteurs et 102 institutrices, on trouve encore 12 instituteurs, 1 titulaire et U adjoints, et 55 institutrices, 18 titulaires et 37 adjointes, non brevetés, soit 45.4 0/0.
On voit par la comparaison de ces moyennes que si le personnel laïque de l'enseignement public offre plus de garanties, au point de vue intellectuel, que le personnel laïque de l'enseignement libre, le contraire existe chez les congréganistes qui favorisent , dans la limite de leiirs moyens , l'enseignement libre au préjudice de renseignement public.
On trouve, au sujet des traitements du personnel, des détails intéressants dans le rapport déjà cité de l'inspecteur d'académie :
« Les traitements des instituteurs sont tels qu'ils ont été fixés par la loi du 19 juillet 1875. Accrus de revenus divers, tels que rétribution pour secrétariat de mairie, chant à l'église, etc., ils atteignent, pour les instituteurs titulaires, le chiffre moyen de 1 300 et quelques francs. Si à cela on ajoute l'avantage d'ôtre logé, et en règle générale la jouissance d'un jardin de quelque rapport, on s'assure que le sort actuel de nos maîtres n'est pas précisément à déplorer. Aussi des personnes toutes dévouées d'ailleurs à leurs intérêts ont trouvé excessives et sans mesure les appréhensions et les doléances qu'un projet de classement nouveau a récemment inspirées à quelquesuns d'entre les nôtres.
>» Le traitement moyen des institutrices classées s'élève à 900 francs environ ; à force d'ordre et d'économie, et l'on sait que ces qualités s'observent plus communément chez les femmes, elles parviennent à vivre honorablement.
» En est-il de même pour les institutrices des écoles non classées (écoles temporaires et certaines écoles de hameau) ? La moyenne de leurs émoluments ne s'élève guère, même en y comprenant les avantages accessoires, au delà du chiffre de GOO francs, et demeure dans une mesure regrettable au-dessous de leurs besoins réels. Que dire lorsque le traitement tombe à 450 francs comme à X..., X..., etc., et plus bas encore, à 360 francs et à 300 francs comme à X... et X..? Alors on peut dire , sans être taxé d'exagération, que la pauvre institutrice est réduite à vivre de privations et dans un état voisin de la misère.
» La loi du 16 juin 1881, étendant aux communes de plus de 400 habitants l'obligation d'entretenir une école spéciale de filles, apportera un premier remède à ce fâcheux état do choses. Mais ce n'est pas assez. Il restera toujours en dehors des conditions prévues par la loi des écoles de cette sorte. Il faudrait que dans ce cas chacune de ces dernières fût dotée d'un traitement pour le moins équivalent au traitement légal d'une institutrice adjointe.
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» Par là disparaîtrait cette anomalie choquante et pénible qui nous met dans la nécessité, quand le moment est venu de faire avancer une maîtresse adjointe en la nommant titulaire, de commencer par lui rogner un quart ou un tiers de ses minimes appointements de début.
» Quant aux adjoints et aux adjointes, tout ce que l'on peut dire de leur condition, c'est qu'elle ne paraît pas intolérable. Le moment où elle pourra être améliorée dans son ensemble n'est sans doute pas prochain. En attendant, il semblerait de toute justice d'établir, dès à présent, une petite différence pécuniaire en faveur des adjoints, plus étrangers que les adjointes aux détails de l'économie domestique et sujets d'ailleurs à de plus grands besoins... »
Maisons d'écoles et mobiliers scolaires. — Sur 933 maisons d'école que comptait le département du Jura en 1881, 868 appartenaient aux communes, 20 étaient prêtées, 45 louées. Le montant des sommes payées pour frais de location de ces dernières s'élevait à 4610 fr. ; 260 des maisons appartenant aux communes étaient l'objet d'une demande de réparation ou d'amélioration quelconque. « Sous ce rapport, dit l'inspecteur d'académie, la situation n'a rien que de rassurant. Du reste, à la réserve de quelques exceptions toujours trop nombreuses et fort regrettable^, on peut dire qu'il se produit dans nos populations jurassiennes un mouvement en faveur de l'appropriation ou de la reconstruction des édifices scolaires. Il ne se passe guère de mois, de quinzaines, où nous ne recevions les plans de quelque nouvelle entreprise,et si ce mouvement, singulièrement favorisé par la générosité du gouvernement de la République, ne se ralentit pas, on peut prévoir, dans un avenir assez rapproché, le temps où aucune de nos écoles ne laissera à désirer, au moins quanta l'installation générale...
» Quant aux accessoires, tels que cours, préaux couverts, plantation, c'est dans la grande majorité de nos établissements qu'ils font défaut, et, pour un trop grand nombre, faute d'espace, le mal sera difficile, sinon impossible à réprimer. Certes, c'est là une ombre bien fâcheuse au tableau ; car enfin, sans être de ceuj qui voudraient tout à la fois et sur-le-champ, il est clair que l'air, la lumière, l'isolement sont Indispensables pour une maison d'enseignement, et toutes celles qui en manquent sont inévitablement condamnées...
» Le matériel scolaire, à part quelques rares exceptions, est dans un état déplorable de vétusté ou d'une forme souverainement irrationnelle et contraire aux plus simples indications de l'hygiène orthopédique. Tant bien que mal, la maison scolaire, la salle de classe existe ; les tables, les bancs, les chaires, les armoires, les appareils de chaufl'age et les tableaux noirs, quatre-vingt fois sur cent, il vaudrait mieux qu'ils n'existassent pas
» Quant au matériel d'enseignement proprement dit, je me hâte de dire qu'il n'est pas à créer, il est à perfectionner seulement et à compléter. Il manque encore beaucoup de cartes, surtout de cartes vraiment nouvelles, où l'écolier puisse lire sans se hisser sur un banc; des nécessaires métriques, le seul moyen de fixer définitivement dans l'esprit des enfants le système entier de nos mesures, des tableaux pour les leçons de choses, des tableaux d'histoire naturelle, des tableaux noirs quadrillés, des globes, des cartes en relief... »
Nous donnons ci-après , le détail des subventions accordées par l'État â diverses communes du département du Jura pour construction ou réparation de maisons d'écoles et pour achat de mobilier scolaire durant les cinq dernières années qui viennent de s'écouler :
ISSi
Totaux.
Nombre
Subvention»
des éco.oi
de l'Klal
152 600 le.
SUS.ïO
1 105 400 fr.
Enspîgjiement . Méthodes et résultats. — Nous extrayons du rapport de l'inspecteur d'académie au Conseil général les passages suivants :
u Éducation. — C'est une justice à rendre à nos populations jurassiennes : à part quelques exceptions de jour en jour plus rares, les élèves arrivent dans nos classes lavés et propres, même dans les vêtements les plus simples et les plus modestes... Ils ont un air éveillé qui fait plaisir à voir. Pourquoi faut-il que les prescriptions les plus manifestes de l'hygiène ne soient pas toujours observées dans la classe, où les enfants en devraient puiser des leçons et des exemples par les yeux?...
» Les récréations ne sont pas toujours, non plus, à l'abri de toute critique. On ne prend pas assez part, en les surveillant, aux ébats des enfants. En revanche, les exercices gymnastiques, qui plaisent tant aux écoliers, semblent être également du goût de la plupart de nos maîtres, surtout des jeunes. Qu'à l'école normale on donne à tous les élèves-maîtres des principes solides et uniformes sous ce rapport.... que les municipalités, trop portées à tout attendre de l'Etat, pourvoient leurs écoles des agrès indispensables, et sous peu nous verrons les enfants de nos plus humbles hameaux ajouter, à leurs forces redoublées, de l'agilité, de la grâce et de la souplesse
» Trop' de maîtres aussi, sans mauvais vouloir d'ailleurs, se désintéressent de l'éducation morale des enfants qui leur sont confiés. Qu'ils fassei'>t réciter purement et simplement la lettre du catéchisme et jugent prudent de ne pas s'aventurer sur un terrain qui n'est pas le leur, on ne saurak les en blâmer, je crois; mais indépendamment de leur conduite personnelle et de leur attitude qui doivent comme respirer la dignité et la vertu, sans moraliser au propre sens du mot, que d'occasions la classe, la nécessité du blâme, l'éloge à décerner, la récréation, les vivacités des écoliers, leurs vices, leurs défauts, les spectacles de la nature, leur fourniraient pour développer, activer, aiguiser pour ainsi dire, chez leurs élèves, le goût de l'honnête, l'amour du beau et le culte de la patrie !...
« Lecture. — La lecture donne des résultats satisfaisants à n'en considérer que le mécanisme. Mais quand on en vient à l'intelligence du sens des mots, des phrases, de la pensée, on s'aperçoit vite, en dehors de certaines écoles dirigées par des^ hommes que je ne crains pas d'appeler d'élite, que le maître n'a pas su entrer en communion d'idées assez intime avec l'enfant.
» Ecriture. — L'écriture, sans encourir de trop graves reproches, a perdu du terrain par l'exagération d'une bonne chose ou l'application inintelligente d'une mesure louable en soi. Il n'y a pas longtemps, on voyait les bras de nos jeunes écoliers chargés d'une véritable pacotille de cahiers différents. Un jour, on apprend que l'Amérique, je crois du moins que c'est elle, n'admet qu'un cahier unique, une sorte de cahier common placey comme disait Berkeley, un cahier à tout faire, comme nous disons, nous, de préférence ; et voilà le cahier unique en honneur, pour ne pas dire en vénération. A la bonne heure ! Mais ne faut-il pas au moins un cahier distinct et spécial pour l'écriture à main posée et pour le dessin ? Sans doute, il le faut; partout où on l'a supprimé, on a vu l'écriture tourner peu à peu au barbouillage. En cela, d'ailleurs, je suis simplement l'écho d'une judicieuse observation de M. l'inspecteur général Vapereau.
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» Calcul et système métrique. — Lo calcul flnnne d'assez bons résultats. Les maîtres semblent aimer cet enseignement précis, moins sujet que d'autres avarier et qui réellement coûte peu :i celui qui s'est une fois rendu capable de bien le donner. Cependant la pratique des problèmes usuels et en quelque sorte concrets ne s'est pas rncore assez généralement substituée aux lonpues opérations sur des nombres abstraits dont on abusait autrefois. Le calcul mental, le plus réellement usité dans la vie de l'homme ordinaire, propre à la fois à donner de l'assurance et de la décision dans les affaires et à développer la partie maîtresse de l'esprit, le jugement, est aussi beaucoup trop négligé...
» Le système métrique ne sera bien compris des enfants que lorsqu'ils l'auront eu, pour ainsi dire, dans les mains et sous les yeux. Rien de plus facile que de leur assurer partout cet avantage par le moyen des compendiums.
» En l'état actuel, cet enseignement plaît aux maîtres et aux élèves. Ici, peut-ôtre, perd-on trop de temps à raisonner.... la pratique ne doit pas rester au-dessous de la théorie, au contraire...
» A propos de tout cet enseignement, beaucoup de nos maîtres sont très soucieux de donner à leurs élèves de bonnes habitudes pour la disposition de leurs calculs et l'indication desdonnées de la question. Ils oublient seulement, au moins quelques-uns, qu'il ne faut pas perdre, en instructions sur la manière de bien faire, le temps destiné à faire...
» Histoire et géographie. — La géographie est en assez bonne voie. Elle constitue, elle aussi', un de nos enseignements les plus précis, et pour peu que son étude soit aidée par de bonnes cartes ou des atlas passables, elle s'apprend en grande partie par les yeux. Les récitations machinales et purement verbales dispamissent peu à peu et l'habitude se généralise d'exercer les enfants à tracer des croquis. Il y a prodigieusement à faire; mais, avec un outillage convenable, on peut à peu près répondre du résultat.
r, L'histoire, au contraire, et j'y dois joindre la géographie administrative, marche d'un pas très lent: j'en suis peiné, mais non surpris. Tout cela ne se voit pas, ou du moins, pour parler exclusivement de l'histoire, l'on n'en voit des yeux de l'imagination que les épisodes et les récits. Aussi est-ce ce que les enfants savent le mieux. Il faudrait donc que le maître animât les personnages et les fît revivre dans ses leçons... C'est à. nos écoles normales à nous former des sujets bien préparés pour cet enseignement et à leur donner, par la vue du présent, le sens et l'intuition, et du même coup le goût et la curiosité du passé.
» Langue française. — L'orthographe s'apprend bien. Pour la partie que l'on demandait autrefois aux dictionnaires et que nous puisons de préférence par les yeux dans tous les livres que nous lisons, l'orthographe usuelle, il reste encore un bon nombre d'étourdis qui ne profitent pas de leurs lectures. Mais, en général, la règle est passablement sue, et l'on arrive à un assez haut degré de perfection. Récemment, aux examens des bourses, j'ai corrigé moi-même la composition d'orthographe et j'ai trouvé sans fautes les copies de trois ou quatre enfants de nos écoles primaires. Mais quand on en vient au sens des mots et des phrases, à la distinction des diverses parties do la pensée, sans lesquelles il n'y a pas oe ponctuation possible, on ne trouve pour ainsi dire plus rien.
» C'est bien pis encore pour la composition française. Les enfants ne parlent pas, les enfants n'écrivent pas ; ils ne disposent pas convenablement, ils ne lient pas leurs idées; ils sont d'une stérilité désolante de pensée et d'expression. C'est, je n'hésite pas à lo dire, que certains maîtres ne |
sont pas à la hauteur de leur tâche, et que les antres n'ont pas le temps de la remplir. Pour arriver à un résultat, il faudrait faire apprendre par cœur aux enfants un certain nombre de morceaux bien choisis, leur faire rés imer oralement ou par écrit ces morceaux, et relever avec un soin minutieux, en les redressant, tous les écarts de pensée et toutes les incorrections de langage. Mais pour cela, il faudrait que l'instituteur ne fût entouré que d'un petit nombre d'élèves.
» Leçons de choses. — Les leçons de choses ne sont pas en faveur; elles ne prospèrent pas. Cet enseignement s'est heurté contre des difficultés matérielles, car il lui faut un outillage, et de là la grande nécessité des musées scolaires ; contre des préjugés, car certains se sont demandé, non sans une pointe de causticité, à quoi l'on pouvait bien aboutir en montrant aux enfants du blé, du pain, du sel, une pioche et mille autres objets qui leur sont souvent familièrement connus; contre des erreurs enfin : car on ne s'est pas aperçu que c'était là moins une méthode que le premier degré, l'initiation enfantine à une méthode universelle et excellente... Gardons-nous donc de nous laisser émouvoir et arrêter en route par de froides plaisanteries. Cette partie de l'œuvre est bonne. C'est un impérieux devoir pour nous d'en assurer le succès...
» Le dessin fait seulement son apparition dans nos écoles, et, malgré le goût des maîtres et des élèves, il ne peut aller d'un pas bien rapide en l'absence absolu d'outillage matériel. — Le chant, également à ses débuts, aura de grandes difficultés à vaincre, ne fut-ce que du côté de la qualité native des voix.
» La couture, en trop d'endroits, laisse à désirer sous le rapport de la direction, laquelle n'est pas graduée, méthodique, uniforme. Les parents ne s'empressent pas toujours de fournir les étoffes nécessaires ; l'exécution, enfin, dans plusieurs cantons de l'arrondissement de Poligny surtout, a paru très défectueuse aux derniers examens....,
» L'enseignement des matières facultatives (tenue des livres, mesure des surfaces et des solides, notions do physique, de chimie et d'histoire naturelle), si digne d'encouragement, n'est donné jusqu'à ce jour que d'une manière absolument sporadique. »
Certificat d'études primaires. — Le certificat d'études primaires a été introduit dans le département du Jura en 1873. A cette date, les garçons seulement, au nombre de 234, s'étaient présentés au concours : 131 avaient obtenu le certificat. Les filles n'ont commencé à concourir qu'en ISie. A cette époque 443 candidats, dont 343 garçons et lOO filles, se sont présentés aux examens : 204 garçons et 85 filles ont obtenu le certificat. En 1881 ^ malgré l'application des nouveaux règlements qui ont rendu les épreuves plus difficiles, le nombre des candidats a été de 1347 (754 garçons et 693 filles), sur lesquels 442 garçons et 397 filles, en tout 839, ont obtenu le certificat. Le plus grand succès est pour les filles, qui ont passé dans la proportion de 6G.9 0/0, tandis que les garçons n'ont passé que dans la proportion de 68.7 0/0.
Le Jura occupe, pour 1881, un rang honorable dans le classement des départements sous ce rapport. La moyenne générale des certificats d'études primaires délivrés pour toute la France représente 1.36 0/0 des élèves inscrits dans toutes les écoles primaires ; pour le département du Jura cette moyenne atteint 1.G7 0/0. « Dès à présent, dit le rapport do l'inspecteur d'académie, on peut être assuré que le mouvement en avant ne fera que s'accentuer jusqu'à ce qu'il uit atteint des limites naturelles et amené devant le jury d'examen la totalité, à peu près, des enfants sortant des écoles. »
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Ecoles normales. — Le département du Jura possède une école normale d'instituteurs et une école normale d'institutrices.
L'école normale d'instituteurs a été fondée en 1 862 à Lons-le-Saunier. Elle reçoit actuellement (1882) 58 élèves-maîtres. L'enseignement y est donné par le directeur, 4 maîtres-adjoints et 7 professeurs externes. Malgré le nombre relativement considérable des élèves-maîtres, on trouve qu'il est insuffisant au recrutement des instituteurs et on avise à agrandir l'école de façon qu'elle puisse recevoir 25 élèves par promotion. « Il semble, dit le rapport, que sans de trop grands frais et sans altérer le caractère de l'édifice, ce qui serait extrêmement fâcheux, on arriverait à trouver l'espace voulu en allongeant les deux ailes chacune d'une douzaine de mètres du côté du jardin. En tous cas, une solution s'impose avec une manifeste nécessité. »
La situation intellectuelle de l'école fait dans le rapport l'objet des réflexions suivantes : « Laissant le côté de la matière, il est trop sûr que l'établissement en question a passé cette année par plus d'une épreuve. Notamment, le nombre de ses professeurs ou adjoints, qui devrait être et qui sera bientôt de cinq, a été seulement de trois pendant la majeure partie de l'année. Ceux que nous avons conservé ont eu beau se multiplier et redoubler de zèle, il n'est pas possible que les études n'aient pas un peu souft'ert de cette pénurie de maîtres. Quant au mal produit par le cliangement dans la direction, le chef nouveau de l'établissement me paraît homme à l'avoir prochainement réparé. »
L'école normale d'institutrices i dont le siège est également à Lons-le-Saunier, est de fondation plus ancienne que l'école normale d'instituteurs. Elle a été créée en 1842 et reçoit actuellement 60 élèves-maîtresses. L'enseignement y est donné par la directrice, 5 maîtresses-adjointes et 4 professeurs externes.
a L'école normale d'institutrices, dit le rapport auquel nous avons déjà fait de nombreux emprunts, a continué à jouir pendant toute l'année présente de l'habile et excellente direction qui l'avait si notablement relevée l'année dernière. L'esprit y est parfait, l'application remarquable et générale, l'enseignement distingué. L'inspection générale a valu à Mme la directrice, à ses auxiliaires et aux élèves des compliments mérites. Un brillant succès aux examens du brevet simplea couronné les efforts de la deuxième année, reçue tout entière dans les meilleurs rangs, et s'il n'en a pas été de même pour la troisième à ceux du brevet supérieur, c'est que -ce dernier est et doit rester un brevet supérieur. »
Ecoles primaires supérieures. — La seule école de ce genre que possède officiellement le département du Jura est celle de Champagnole, peuplée d'une vingtaine d'élèves et encore trop engagée dans l'école primaire proprement dite. Mais une installation distincte est à l'étude, et on en peut espérer la réalisation prochaine. « Ailleurs, dit le rapport d'inspection académique, on rencontre aussi de la bonne volonté. Mais telles villes luttent contre les embarras de leur situation financière, telles autres croient se devoir d'abord à des créations plus pressées ou veulent, avant tout, mettre la dernière main à des œuvres en cours d'exécution ; quelques-unes se demandent si leur collège et surtout si l'enseignement spécial qui s'y donne ne tiennent pas avantageusement la place de la nouvelle institution.
» Orgelet, Saint-Amour, Fraisans, Chaussin, Morez, Mouchard, ï>aint-Claude,' telles sont les localités qui semblent devoir les premières suivre l'exemple de Champagnole.
» Le besoin ne s'en fait pas moins sentir h Moirans, Saint-Laurent, Grandvaux, Arinthod,Beaufort, et, en général, dans tous les chef-lieux do canton. »
Pensionnats primaires. — Il existe dans le Jura 88 pensionnats primaires, dont 51 publics et 37 libres. Parmi les 51 de la première sorte, 37 sont laïques et 14 congiéganistes; 27 reçoivent des garçons et 24 sont destinés aux jeunes filles. Les 37 de l'autre espèce se décomposent en 7 laïques et 30 congréganistes, 7 destinés aux garçons, 30 réservés aux jeunes filles. Quant à leur population, elle s'élève au chiffre de 316 pour les garçons et de 548 pour les filles.
a Une chose qu'il faut signaler, dit le rapport de l'inspecteur d'académie, c'est l'extrême différence existant, quant à l'importance, entre tous ces établissements confondus dans la communauté d'une même appellation. Ainsi plusieurs d'entre eux ne sauraient admettre plus de 7 à 8 pensionnaires et n'en comptent le plus souvent que 2 ou 3, tandis que d'autres en abritent près d'une centaine.
» Les plus considérables sont, pour les garçons, ceux des frères de Marie à Courtefontaine et à Salins, des frères de la doctrine chrétienne à Dôle ; pour les filles, ceux d'Arbois, Longchaumois, et Voiteur. »
Le pensionnat des frère de Dôle a eu 187 élèves inscrits en 1880-1881, et celui de Salins 135. Le couvent d'Arbois, dirigé par la congrégation des filles de Marie d'Agen, a reçu pendant la même année scolaire 148 jeunes filles.
Brevets de capacité. — Nous donnons ci-dessous, par nature et par sexe, le nombre des brevets de capacité délivrés dans le département du Jura, depuis 1833 jusqu'à 1881 inclusivement :
1851-1867. 476 — obligatoires, 46 — complets. 1868-1880. 338 — — 77 — facultatifs
ou complets.
1881 66 — élémentaires, 14 — supérieurs.
Institutrices.
1836-18S0. 148 brevets élémentaires, 54 brevets supérieurs. 1851-1867. 463 — obligatoires, 14 — complets. 1868-1880. 452 — — 69 — facultatifs
ou complets.
1881 79 — élémentaires, 13 — supérieurs.
En 1881, 113 aspirants s'étaient présentés pour l'obtention du brevet de capacité élémentaire : 66 ont été admis, soit 57,5 0/0. Les aspirantes s'étaient présentées au nombre de 127, sur lesquelles 79 ont été admises, soit 62.2 0/0. La moyenne des admissions par rapport aux candidats est, pour toute la France, de 49.9 0/0 pour les aspirants et de 62.2 0/0 pour les aspirantes. Le département du Jura se trouve ainsi exactement dans la moyenne générale pour les aspirantes, mais les aspirants dépassent cette moyenne de 7.6 0/0.
Sur les 240 aspirants hommes et femmes qui se sont présentés aux examens du brevet de capacité élémentaire en 1881, on compte seulement 13 congréganistes, dont 7 hommes et 6 femmes. Il n'y a donc pas lieu d'établir de comparaison entre les deux catégories pour les résultats obtenus. Il a été délivré pendant la même année 27 brevets supérieurs, dont 14 pour 46 aspirants et 13 pour 33 aspirantes.
Salles d'asile. — Le département du Jura comptait 1 salle d'asile en 1837, 9 en 1850, 29 en 1863, 34 en 1867, 6i en 1876-1877. Le nombre des élèves reçus dans les salles d'asile était de 30 en 1837, de 715 en 1850, de 2416 en 1883, de 3218 en 1807 et de 5665 en 1876-1877. En 1880-1881 le département possédait 68 salles d'asile, dont 54 publiques et 14 libres; 28 salles d'asile publiques et 5 libres étaient dirigées par des laïques; 26 sal-
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les d'asile publiques et 9 libres étaient dirigées par des congréganistes, soit en tout 33 salles d'asile laïques et 35 congrj^ganistes. Ces 68 établissements avaient reçu 892 élèves de plus qu'en 1876-1877, soit 6557, répartis comme suit:
o. 11 j/ -1 ui- s laïques,. 3 163
balles d'asile publiques, j congrég. 2 842
... S laïques.,
libres.... I congiég.
Les enfants de 6 ans et au-dessus, c'est-à-dire d'âge scolaire, figurent dans ce total pour 597.
Cours d'adultes. — Voici la statistique des cours d'adultes à partir de 18G3.
Kombre des cours Nombre des auditeurs
Hommes
Femmes
Hommes
Femmes »
Comme le constate le rapport d'inspection académique, les cours d'adultes dans le Jura marchent vers leur décadence ; c'est un fait incontestable.
« Il ne servirait de rien de s'en consoler en disant que c'est l'effet même de la diffusion des connaissances élémentaires, et que, de jour en jour, le nombre est moindre de ceux qui sentent sur le tard le besoin d'apprendre à lire ou à compter.
» U'un autre côté il ne serait peut-être pas bien juste de prétendre que les maîtres et maîtresses, déjà chargés par leur service proprement dit et médiocrement rémunérés pour cet enseignement supplémentaire, ne montrent pas beaucoup d'empressement à le donner.
» La véritable cause du mal est sans doute dans la direction imprimée à ces cours, qui sont trop la répétition ou le calque des classes de la journée. Pour retenir les auditeurs, qui d'abord se font inscrire en grand nombre, et les empêcher de revenir peu à peu au désœuvrement des longues soirées d'hiver, à la page d'écriture, à la dictée traditionnelle, aux exercices de calcul stéréotypés, il faudrait joindre ou substituer un programme plus relevé et plus neuf, dont l'histoire, la littérature, les sciences, la morale et l'éducation civique feraient principalement les frais.
» C'est un point à étudier d'une manière toute spéciale. »
Les efforts que se promettait de faire M. l'inspecteur d'académie pour relever cette institution paraissent avoir donné quelques résultats, au moins en ce qui concerne les cours d'adultes hommes. Pendant l'hiver 1881-1882, il a été ouvert 272 cours ayant reçu 4131 auditeurs. Quant aux cours d'adultes femmes, il y en a eu, pendant la même saison, 3 de plus que l'année précédente ; mais le nombre des élèves est tombé à 1785 au lieu de 1807 en 1880-1881.
Bibliothèques scolaires. — Le département du Jura possédait, en 1863, 103 bibliothèques scolaires contenant ensemble 4395 volumes. Au l*' janvier 1882, on trouvait dans le môme département 471 bibliothèques scolaires contenant 41 095 livres de lecture, plus 10 802 livres scolaires pour les besoins des élèves.
et Les bibliothèques scolaires, dit l'inspecteur d'académie, que le public commence à appeler de leur vrai nom les bibliothèques populaires ou les bibliothèques de village, ouvertes aux enfants et de préférence à leurs familles, sont une des meilleures conquêtes de notre temps sur l'ignorance
Je ne sais quelle a pu être dans le passé la force et la vitesse du mouvement qui a présidé à leur création et les a élevées au point où nous les voyons aujourd'hui. J'oserai dire cependant qu'il
ne semble pas s'être ralenti f^es concessions
de livres, qu'on ne saurait guère évaluer à m*jins d'un millier, ont eu lieu un peu partout. Enfin il ne se passe pas de semaine que je n'aie la joie d'enregistrer la délibération de quelque commune qui vient de voter une somme souvent assez importante pour enrichir sa bibliothèque, et les instituteurs les plus méritants, je leur en témoigne ici une vive satisfaction, mettent au service de l'œuvre la légitime influence que leur donne le devoir bien rempli.
» En outre, ces bibliothèques sont en général assez bien suivies. Elles ont effectué, dans l'année, un nombre de 28 714 prêts, supérieur de 139 à celui de l'année dernière La situation est satisfaisante. Ce n'est pas qu'il n'y ait encore bien à faire, et surtout au point de vue des installations. Les corps de bibliothèques à vitrines, les seuls qui favorisent l'ordre et, pour ainsi dire, le commandent, font encore trop souvent défaut. Mais un peu de diligence de la part des instituteurs et du service de l'inspection no tardera pas à produire d'heureuses transformations. »
Conférences et bibliothèques pédagogiques. — L'institution des conférences pédagogiques, déjà ancienne dans le Jura, a été l'objet d'une réorganisation profonde, conformément à l'arrêté ministériel du 5 juin 1880. Elles ont lieu, depuis cette époque, successivement dans les divers cantons sous la direction et la présidence des inspecteurs primaires ou de l'inspecteur d'académie. Tous les instituteurs, toutes les institutrices y prennent une part active et y traitent des gestions indiquées et étudiées à l'avance.
On avait d'abord songé à une réunion de ce genre pour chaque trimestre ; mais pour ménager le budget des instituteurs et surtout celai des institutrices, qui est si modeste, on s'en tiendra, selon toute apparence, à trois ou deux réunions par année.
Les Bibliothèques pédagogiques sont le complément indispensable et précieux de l'institution des conférences pédagogiques. Le département du Jura en possède 32. o Ces bibliothèques, dit l'inspecteur d'académie, sont toutes établies au chef-lieu de chaque canton ; elles sont alimentées par les cotisations volontaires du personnel enseignant et les libéralités de l'Etat, du département, des communes, des éditeurs, des particuliers, et tous les instituteurs et institutrices peuvent y puiser à volonté pour compléter leur instruction et préparer les travaux qu'ils doivent présenter dans les conférences. »
Les 32 bibliothèques pédagogiques du Jura réunissaient, au 1" janvier 1882, 6745 volumes. Le nombre des prêts pendant l'année 1880-1881 avait été de 2428.
Caisses d'épargne scolaii'es. — L'institution des caisses d'épargne scolaires s'est implantée dans le Jura en 1874. Au 1" janvier 1879, 314 écoles avaient ouvert une caisse d'épargne scolaire, et 4402 élèves épargnants, sur lesquels 4166 avaient le livret de la grande caisse d'épargne, possédaient ensemble 748I5^',57. Depuis, l'institution a périclité beaucoup. «L'œuvre si utile des caisses d'épargne scolaires, dit le rapport d'inspection académique, est bien loin dans ce pays du développement qu'on lui a vu prendre ailleiirs. Des essais insignifiants et presque aussitôt arrêtés ont eu lieu dans l'arrondissement de Lons-le-Saunier. A Poligny, où elle avait pris l'essor le plus vigoureux, il ne s'en faut guère qu'elle ait en deux ans perdu près de la moitié du terrain conquis. A Saint-Claude, à Dôle, on reste à peu pi es
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Tîtatîonnaire. Les sommes inscrites aux livrets pour l'ensemble du département n'atteignent pas 70000 fr. Ailleurs, avec une population à peu près équivalente, on approche du demi-million... >> Au 1" janvier 1882 la situation des caisses -d'épargne scolaires dans le Jura est la suivante : •273 caisses ouvertes, 3232 élèves épargnants; ■sommes déposées: 04 Ï52 fr.
Caisses des écoles. — Cette institution est encore à l'état embryonnaire dans le Jura. « Le mouvement en faveur des caisses des écoles, dit le rapport d'inspection académique, si démocratiques et si philanthropiques de leur nature, se propagera je l'espère. En attendant, il n'en existe que trois dans la circonscription de Saint-Claude, une dans celle de Poligny, une dans la deuxième <ie Lons-le Saunier, et enfin une à Dôle, J'ai le regret de n'en pas bien connaître encore les ressources, le but spécial et l'organisation. »
Au 1" janvier 1882, il en existait sept, possédant ensemble un encaisse de 1277 fr.
Sociétés de secours mutuels. — Le département du Jura possède deux sociétés de secours mutuels, ■celle des instituteurs et celle des instituti'ices, fondées en 1868 et qui, depuis leur organisation définitive, distribuent chaque année à leurs adhérents nécessiteux des secours dont le montant total varie de 400 fr. à 3000 fr.
Au 1*' janvier 1879, le nombre^^de membres participants était de 380 et l'actif en titres, espèces ou .dépôt à la caisse des retraites, était de 10 O05'S85, Au 1" janvier 1882, les ressources des deux •sociétés s'élevaient à 16 107^'", 60. et le nombre des ■sociétaires atteignait le chiffre de 650. Le taux de !a cotisation annuelle est de 5 fr. par sociétaire. Bidletin scolaire. — Le Bulletin départemental de l'instruetio7i primaire du Jura, publication mensuelle de format petit in-S°, a été fondé en 1866; il contient une partie officielle et une partie non officielle dans laquelle on publie les lois, décrets, arrêtés et circulaires ministérielles •ainsi que tous les documents émanant des autorités scolaires et administratives du département, les sujets de conférences pédagogiques, en un mot tout ce qui intéresse le service de l'enseignement primaire. Il est adressé gratuitement aux instituteurs et aux institutrices et reçoit à cet effet une •subvention annuelle du Conseil général.
Résultats de ^instruction. — Les tableaux cidessous donnent les chiffres des conscrits et des conjoints lettrés.
ANNÉES
RANG
du
Examinés
Sachant au moins
Combien
DBPàR-
lire
pour 100
TBMBNT
Le département du Jura appartient aux régions où l'enseignement primaire est le plus développé (V. Illettrés). l\ y a longtemps qu'il occupe le som-
met de l'échelle pour l'instruction des conscrits. En 1827-1829, lorsque la moyenne des conscrits sachant au moins lire était pour toute la France ilo 44.8 0/0, elle atteignait déjà dans le Jura 77 0/0. Depuis, ce département a constamment progressé, et pour la période 1871-1875 il a atteint le chiffre de 98 0/0, devancé seulement par les départements de Meurthe-et-Moselle (98.7 0/0) et du Doubs {98.3 0/0). De 1876 à 1880 l'instruction des conscrits dans le Jura oscille entre 97 et 99 0/0. Les opérations du conseil de révision pour la classe de 1881 ont porté sur 2384 jeunes gens, dont 2333 ont déclaré savoir au moins lire, soit 97.9 0/0.
Nombre de conjoints, sur 100, ayant signé Leur acte de mariage.
Années
Hommes
Femmes
Hommes et Femme»
Budget de l'instruction primaire. — Le budget de l'instruction primaire est monté de 370974 fr. en 1855 à 911 372 fr. en 1881. En 1863, les dépenses ordinaires ne dépassaient pas encore 369 336 fr., ce qui représentait, pour les 46 896 élèves inscrits dans les écoles publiques, une dépense moyenne de 7'',87 par tête, fournie : par la rétribution scolaire, 2",57 ; par les ressources communales, 4'%3l ; par le budget départemental, 0'',46; par la subvention de l'Etat, O^SSO. Les moyennes correspondantes pour toute la France étaient alors: rétribution scolaire, 4'S22 ; dépenses communales, 3'%69; budget départemental, 0^^,83; subvention de l'Etat, 0f,75; représentant ensemble une dépense moyenne de 9f',47 par tête d'élève, supérieure de 1",60 à celle du Jura.
La loi du 10 avril 1867, en rendant obligatoire la création et l'entretien d'une école publique de filles dans toutes les communes de 500 habit, et au-dessus, a eu pour premier résultat d'augmenter dans une proportion considérable le budget des dépenses ordinaires de l'enseignement primaire, qui est tout à coup monté de 373457 francs en 1867 à 60281f8 francs en 1868.
Le département du Jura a trouvé dans ses ressources communales le moyen de faire face à cet énorme accroissement de dépenses. En effet, la subvention de l'État, qui était de 57.S55 francs en 1867, n'atteignait pas encore 100 000 francs en 1876, et représentait à peine 8.9 0/0 des dépenses ordinaires dans le Jura, tandis que, par suite de ' l'application de la loi du 10 août 1867, elle atteignait en 1868 pour toute la France 11.1 0/0.
En 1876 le prix de revient de chaque élève des écoles publiques était pour toute la France de 17'',83. Les ressources communales et départementales réunies fournissaient 15f',08 et la subvention de rÉtat donnait le complément, soit '^'%75. Pour le département du Jura, la dépense par tète d'élève ne montait qu'à 16'',02, l'',81 au-dessous de la moyenne générale. Cette différence était en partie au profit de l'État, dont la subvention au département du Jura n'était que de 2'%12 au lieu de 2'',75 qu'elle atteignait en général.
En 1881, les dépenses ordinaires des écoles primaires s'élèvent, comme nous l'avons dit, à 911 372 fr., ce qui représente, pour les 46560 élèves des écoles publiques, 19'% 57 par tête. Mais grâce aux dispositions de la loi du 16 juin 1881 qui a établi la gratuité absolue, le surcroît de dépenses occasionné par l'application de ladite loi retombe à la charge de l'État, qui fournit une subvention de 277 107fr.,quïl y aura lieu d'augmenter, en 1882, des 54000 fr. environ qu'a produits la
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dernière perception de la rétribution scolaire. Alors le coût de 19f^57 par tête d'élève sera payé comme suit: parles communes, ll",73; par le département, 0'^^3; par l'État, T%11; et la part contributive de l'État dans les dépenses ordinaires do l'enseignement primaire sera de 36.8 0/0.
En 18G3,lcs dépenses ordinaires des écoles primaires, communales et départementales réunies, représentaient dans le Jura un impôt moyen de I'%1G par habitant et de l'',45 pour toute la France. En 1876, l'impôt moyen par habitant était monté à 2'','20. Pour toute la France, il était resté à l'',6L
En 1881, les dépenses ordinaires communales et départementales s'élèvent à 634 205 fr. La population du Jura, d'après le recensement de cette môme année, étant de '280263 hab., l'impôt moyen ressort à 2"j'i2 par habitant, soit 2 centimes de plus qu'en 1876.
Nous donnons ci-dessous le chiffre des dépenses ordinaires de l'instruction primaire dans le Jura, depuis 1855 jusqu'en 1881 inclusivement:
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JURY D'ëXAA1£N. — V. Examen.
JUSSIEU. — Laurent-Pierre de Jussieu, littérateur français, neveu et cousin des deux célèbres botanistes Antoine-Laurent et Adrien de Jussieu, naquit à Lyon en 1792. Lors de la fondation de la Société pour l'instruction élém ntaire. il devint rédacteur du Journal d'éducation populaire, organe de cette association. En 1817, la Société avait mis au concours la composition d'un ouvrage élémentaire, « où seraient tracés avec simplicité, précision et sagesse les princi|)e8 di religion chrétienne, do morale, de prudence sociale qui doivent diriger la conduite des hommes dans toutes les conditions, et les qualités de père, de fils, de mari, de citoyen, de sujet, de maître et d'ouvrier. » Laurent de Jussieu écrivit à cette occasion son livre populaire de Simon de biii7itua,(\\ii obtint le prix. Publié chez L. Colas en 1818, 1 vol. in-S, ce livre a été réimprimé depuis presque chaque année. En 1829, Jussieu lui donna une suite sous le titre (ïŒuvt^es posthumes de Simon de Nantua, et ce second ouvrage fut honoré d'un prix MoDiyon par l'Académie française. Simon de Nantua eut un succès considérable dans les écoles comme livre de lecture. Il a pu être imité, il n'a pas été remplacé.
Disciple et ami de l'abbé Gaultier, Jussieu chercha à faire connaître les méthodes de cet éducateur, auxquelles il consacra une série d'articles dans le Journal d'éducation populaire. Après la mort de l'abbé Gaultier, il entreprit sur le même sujet un travail plus étendu, et publia en 1822 un volume intitulé Exposé analytique des méthodes de Vabbé Gaultier^ l'aris, L. Colas et A. Re- I nouard, in-8 (seconde édition en 1833, sous le titre de Guide des parents étdes maîtres gui enseignent d'après les méthodes de l'abbé Gaultier, Paris, Renouard, in-i2). On a encore de L. de Jussieu : Le village de Valdoré, ou sagesse et prospérité, imité do l'allemand, Paris, 1820 ; Antoine et Maurice, Paris, 1821 ; cet ouvrage a obtenu le prix proposé par la Société pour l'amélioration des prisons, en faveur du meilleur livre destiné à être donné en lecture aux détenus; Histoire de Pierre Giberne, ancien sergent de grenadiers français, ou quinze journées aux Invalides, publiée pour t instruction et l'amusement des soldats de l'armée française, Paris, in-12 ; Les petits livres du père Lami, contenant : Premières connaissances, Hidoriettes morales, Eléments de géographie^ Histoire sainte, Histoire de France, Arts et métiers, Paris, 1830, 1833, 18V2, 6 vol. in'l2. Il a publié, pendant cinq ans, un petit journal destiné à la jeunesse, et intitulé Le bon Génie.
Laurent de Jussieu était devenu en 1831 secrétaire-général de la préfecture de la Seine ; plus tard il fut nommé maître des requêtes au Conseil d'Etat. Député à la Chambre de 1839 à 184-2, il siégea au centre. Rentré dans la vie privée après 1848, il mourut en 18G6 à l'âge de soixante-quatorze ans.
KANT. — Emmanuel Kant, philosophe allemand, né en 1724 à Kœnigsberg (Prusse orientale) et mort en 1804, fit ses études au gymnase et à l'université de sa ville natale. Après avoir occupé divers emplois de précepteur aux environs de Kœnigsberg, il fut reçu en 1755 comme Prt'ya^- Docent à l'université de Kœnigsberg. Il devint en 1770 professeur titulaire de philosophie, et occupa ce dernier poste jusqu'en 1797, où sou grand âge le força de renoncer à ses fonctions.
Comme celle de Socrate, avec lequel il offre
tant de points de comparaison, la vie de Kant s'écoula presque tout entière dans la même ville. L'étude, la méditation, l'enseignement remplireut seuls cette longue existence, dont Kant sut étendre encore la durée, en quelque sorte, par un habile et systématique emploi de sou temps et de ses forces. , ,
On peut diviser en trois périodes la carrière philosophique de Kant.
De 1746 à 1755, les sciences de la nature et les mathématiques semblent l'absorber tout entier. A
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cette période appartiennent les Pensées 5w la vraie mesure des forces vives (1747), VHistoire et théorie générale du ciel (Il 55).
De 17'55 à 1770, il se consacre a des études de philosophie morale, sous l'inspiration prédominante de Hume et de Rousseau. C'est alors qu'il fait paraître les ouvrages suivants : Essai sur une application du principe des grandeurs négatives à la philosophie (1763) ; — La seule preuve possible d'une démoJistration de l'existejice de Dieu (1764) ;
— L'évidence des principes de la religion naturelle et de la morale (1764); —Considérations sur le sentiment du beau et du sublime (1764).
En 1770, il pose les premiers principes de sa méthode et de sa doctrine dans la Dissertation sur la forme et les principes du monde sensible et intelligible. Après une laborieuse méditation de dix années, il fait paraître enfin les grands ouvrages qui renferment sa pensée définitive sur les principaux objets de la pensée humaine, le vrai, le bien et le beau : Critique de la raison pure (1781);
— Critique de la raison pratique (1788); — Critique du jugement (1790). Il complète sa doctrine dans d'autres écrits, comme La religion dans les limites de la raison pure (1793); — les Eléments métaphysiques de la science du droit (1796) ; — la Doctrine de la vertu (1797) ; — V Anthropologie (1798). Son Traité de Logique [X^QO], hdi Pédagogie (1803) sont publiés, d'après ses notes, par des élèves désireux de ne laisser rien perdre des enseignements du maître.
Les principales éditions de l'œuvre de Kant sont celles de Rosenkranz et de Hartenstein. En France, ses œuvres ont été à peu près complètement traduites par Tissot et Jules Barni.
Nous n'avons à étudier ici le génie et l'œuvre du grand philosophe que dans leurs rapports avec la pédagogie. Nous rechercherons ce que ses idées sur l'éducation doivent à son expérience personnelle et à l'influence de notre Rousseau, avant de les exposer surtout d'après son Traité de Pédagogie.
Les vices de l'éducation de son temps préparèrent Kant à saisir les principes de la véritable éducation.
Né dans un milieu piétiste, de parents profondémeni religieux, il entendit de bonne heure présenter les dogmes de la religion comme les premières, comme les plus évidentes des vérités. Il fut instruit à regarder TafTaire du salut par la foi et les œuvres qu'elle inspire comme la principale affaire de la vie. Il se plaisait à rappeler, dans un âge avancé, l'impression profonde qu'il avait gardée de ces enseignements que la bouche éloquente d'une mère aimée et vénérée traduisait à son enfance. Sans doute la religion piétiste de sa famille n'avait rien des pratiques étroites et serviles où trop souvent s'égare une dévotion superficielle ; la droiture de la conscience et la pureté du cœur y tenaient plus de place que les œuvres extérieures d'un culte purement mécanique ; mais l'idée d'une justice souveraine, la terreur de ses jugements inflexibles, la perpétuelle défiance de la nature et de la faiblesse humaine, et la pensée toujours présenie du petit nombre des élus, entretenaient les fidèles dans une perpétuelle inquiétude et ne laissaient de place dans les âmes que pour les préoccupations de la foi et du salut.
Au collège de Frédéric, où l'influence du directeur piétiste de sa mère, Schultz, le fit entrer de bonne heure, Kant retrouva le même esprit, encore plus accusé. Schultz, qui avait été placé à la tête de ce collège, en avait fait une manière de petit séminaire du piclismo. Non seulement une part plus grande y avait été accordée à l'enseignement religieux ; mais les études classiques
et le régime intérieur y étaient devenus des moyens' de prosélytisme. Chaque jour, la première leçon était consacrée à la religion ; le grec était surtout enseigné par le Nouveau Testament. L'Écriture sainte formait le thème ordinaire des études historiques. D'après les statuts mêmes de l'institution, on devait rappeler sans cesse aux élèves que toutes leurs études se faisaient sous le regard d'un Dieu partout présent. Les pensionnaires se livraient tous les matins, de cinq à six heures, aux exercices religieux, au chant, au commentaire d'un passage de la Bible. Tous les dimanches soirs, une exhortation pieuse leur était adressée. Enfin, chaque classe s'ouvrait et se fermait par une prière. Ces pratiques un peu monacales , imposées à des enfants, ne pouvaient que les rebuter et les indisposer comme une sorte de tyrannie.
Kant, revenant dans les dernières années de sa vie sur les souvenirs de sa jeunesse, jugeait sévèrement ces pratiques d'une dévotion excessive. Il déclarait n'avoir jamais eu de goût pour elles, et n'hésitait pas à soutenir que « quelques-uns de ses camarades n'avaient pu si aisément s'en accommoder que dans des vues très vulgaires et très intéressées. »
Il ne reprochait pas seulement à cette éducation d'encourager l'égoîsme et l'hypocrisie, et de les couvrir du manteau trompeur de la piété : il lui en voulait encore de l'oppression qu'elle fait peser sur les intelligences et sur les cœurs, de la contrainte qu'elle impose aux généreux élans de la jeunesse, de la discipline brutale qu'elle emploie à réfréner les mouvements les plus irrésistibles et les plus innocents de la nature.
Trente années plus tard, son ami Rùhnken lut renvoyait l'écho de ses propres ressentimentscontre les procédés violents et inhumains de cette éducation, lorsqu'il lui rappelait la discipline farouche et digne de moines fanatiques à laquelle ils avaient été soumis l'un et l'autre au collège de Frédéric.
Kant lui en voulait moins, sans doute, pour les châtiments corporels dont elle faisait un usage systématique, que pour le mépris où elle semblait tenir le corps et la vie; que pour ses prétentions chimériques et funestes à tuer dans l'homme la vie des sens, sous le prétexte de servir à la vie spirituelle.
Aux vices de l'éducation publique et confessionnelle, dont les années du gymnase lui avaient fait faire une si pénible expérience, il allait, quelques années plus tard, pouvoir, tout à loisir, opposer ceux de l'éducation privée et mondaine.
Les riches familles de la bourgeoisie et de la noblesse, qui lui confièrent successivement, après sa sortie de l'université, l'éducation de leurs enfants, ouvraient une inépuisable matière à son génie observateur. Non pas que Kant se bornât au rôle passif et trop aisé de spectateur et de critique. Il prenait au sérieux sa mission éducatrice, et se considérait comme ayant charge d "âmes. Nous avons un touchant témoignage de la tendre affection qu'il ressentait pour ses élèves et de la confiance qu'il inspirait aux parents, dans la lettre éloquente où il essaie de consoler M"i* de Funk de la perte de son fils unique. Mais, s'il mettait toute son âme dans l'accomplissement de ses fonctions de précepi.eur, il n'était que plus vivement touché par les résistances de toute nature qui compromettent ou entravent ordinairement l'œuvre de l'éducation privée. L'aveuglement des parents ; leur complaisance instinctive pour les défauts qui correspondent à leurs propres faiblesses ; leur disposition à excuser même les vices dont ils souffrent tous les premiers ; leur incurie rendue plus désastreuse encore par la servilité, la corruption ou l'ignorance des domestiques ;
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rien n'échappait à la sollicitude vigilante et éclairée du précepteur pliilosoplic. Il soufTi-ait de voir la raison et la science trop souvent impuissantes dans un monde où les préjugés de la naissance et du rang imposent aisément silence à la voix de la nature et de la vérité ; où la vanité et l'intcrût décident habituellement des jugements et des actions. Il lui arrivait plus d*une fois, comme il l'avouera plus tard, de regretter l'éducation paternelle, et le rigorisme étroit de sa dévotion piéliste, qui, du moins, ne laissait aucune place aux mensonges et aux sophismes de l'égoïsme. Il aimait à se reporter « vers ce temps béni »>, ce sont ses propres paroles, « où jamais rien d'injuste ou dïmnioral n'avait offensé ses oreilles ou ses yeux ».
Ce ne sont pas seulement les vrais principes de l'éducation morale qu'il souffrait de voir tous les jours méconnus autour de lui : les règles les plus élémentaires de l'éducation physique n'étaient pas mieux observées dans ce milieu, où la préoccupation incessante du bien-être se rencontrait cependant avec les ressources les plus variéeS de la fortune. Il était témoin des modes ridicules ou funestes, qui paralysent les forces de l'enfant, sous prétexte de prévenir ses maladresses et ses chutes, et ne réussissent qu'à sacrifier la santé du nourrisson à la commodité des nourrices.
Sa curiosité toujours en éveil était enfin sollicitée par un difficile et attachant problème, que les expériences passées de sa vie d'étudiant au collège et à l'université n'auraient pas suffi à poser devant lui.
Il ne pouvait rester indifférent au spectacle des vices sans nombre que la routine, la mode, les préjugés de toute nature accumulent, comme à plaisir, dafis l'éducation des filles. Il en voyait chaque jour les déplorables effets chez les jeunes femmes de la noblesse ou de la bourgeoisie, au milieu desquelles ses fonctions l'appelaient à vivre. Leurs parents les trouvaient assez intelligentes, du moment où, à la pratique élémentaire de la lecture, de l'écriture et du calcul, elles joignaient l'expérience plus approfondie des manèges de la coquetterie et des arts d'agrément. Quant à leurs facultés morales, la religion seule avait mission de les développer : et quelle religion que celle qui confondait indiscrètement les démarches tout extérieures d'une puérile superstition avec les généreuses excitations de la conscience et de la moralité I Sans méconnaître les très réelles différences que la diversité de leurs organisations met entre les facultés des deux sexes, Kant ne pouvait admettre que la conscience et la raison de la femme fussent d'autre essence que celles de l'homme, ni qu'on pût dans l'éducation oublier les ménagements et les soins que réclame impérieusement la dignité de la personne morale, dans un sexe comme dans l'autre.
Toutes les observations, teutes les idées que les expériences diverses de l'écolier et du précepteur lui avaient, comme à souhait, fournies et suggérées pendant toute cette première période de la vie, où les impressions sont vives et durables, Kant eut bientôt une nouvelle et décisive occasion de les confirmer et de les étendre, par l'étude des œuvres de Jean-Jacques llousseau. C'est vers 1762 que le renom et les œuvres du philosophe genevois arrivent jusqu'à Kœnigsberg. Kant était, depuis quelques années, Pnvat-Docent à l'université de sa ville natale, et s'y créait des litres nombreux à une nomination de professeur, qu'il dut attendre jusqu'en 1770.
Kant fut subjugué du premier coup par les écrits de Rousseau. Les biographes se sont accordés pour remarquer que la régularité habituelle de ses promenades quotidiennes en avait été l''^ Partie.
troublée pendant quelque temps ; et que le buste de l'écrivain français demeura, jusqu'à la mort de Kant, l'unique ornement du cabinet du philosophe.
Kant dévore avidement, dès iOur apparition, la Nouvelle Hélohe, VEmile, qui avaient paru coup sur coup en 1762. La révolution qno ces livres produisent dans ses idées se trahit bientôt dans son enseignement et dans ses écrits.
Herder*, qui fut son élève à l'université de Kœnigsberg de 1762 k 1764, a consacré dans une page demeurée célèbre le souvenir des leçons qu'il entendit alors. « J'ai eu le bonheur de connaître un philosophe qui était mon maître. Le même génie qu'il déployait à critiquer Leibniz, Wolf, Baumgarten, Crusius et Hume, à exposer les lois de Kepler, de Newton et des physiciens, il l'appliquait au commentaire des œuvres de Rousseau qui paraissaient alors, à l'étude de VEmile et de la Nouvelle Héloïse.. .. »
Kant nous a décrit lui-même, en plusieurs passages, l'effet que firent sur lui les écrits de Rousseau. « La première impression qu'un lecteur qui ne lit point par vanité et pour perdre ie temps emporte des écrits de J.-J. Rousseau, c'est que cet écrivain réunit, à une admirable pénétration de génie, une inspiration noble et une âme pleine de sensibilité, comme cela ne s'est jamais rencontré chez un autre écrivain, en aucun temps, en aucun pays. L'impression qui suit immédiarement celle-là, c'est celle de i'étonnement causé par les pensées extraordinaires et paradoxales
qu'il développe Je dois lire et relire Rousseau,
jusqu'à ce que la beauté de l'expression ne me trouble plus : c'est alors seulement que je puis disposer de ma raison pour le juger. »
C'est dans les Considérât 1071.^ sur le sentiment du beau et du sublime (1764) que l'action de Rousseau sur Kant s'accuse de la manière la plus sensible. Il y faut joindre les notes que Kant avait écrites de sa main en marge d'un exemplaire des Considéi^ations, et qui furent publiées après sa mort sous le titre de Fragments posthumes.
A l'école de Rousseau. Kant apprend à se débarrasser des préventions que son éducation piétiste lui avait laissées contre les dispositions natives du cœur humain. Il va même un moment jusqu'à croire avec Rousseau que l'homme e=t tout à fait bon sortant des mains de la nature , et que tous ses vices viennent de la société. « On dit dans la médecine que le médecin n'est que le «erviteur de la nature : il en est de morne du moraliste. Écartez les mauvaises influences du dehors : la nature saura bien trouver d'elle-même la voie la meilleure. » {Fragments.)
Ce confiant optimisme ne iiominera pas toujours la pensée de Kant, sans doute; maisilcessera désormais de croire, avec les éducateurs de sa jeunesse, avec la plupart des éducateurs de son temps, que la défiance à l'endroit des mouvements du cœur humain soit le premier devoir du pédagogue. Sans méconnaître, sans réduire la part da l'égoïsme dans la vie et la société, et tout en y découvrant même un des facteurs efficaces et même nécessaires du progrès, Kant soutiendra que l'œuvre d'une sage éducation est non pas de contrarier, mais de favoriser, en les guidant, en les éclairant, les impulsions spontanées de la nature. Il ne se lasse pas d'exalter le service que Rousseau a rendu à ses contemporains, en les ramenant à l'étude impartiale, au respect de la réalité; en vengeant la nature humaine des défiances qu'entretenait contre elle un système d'éducation qui ne la calomnie que parce qu'il a commencé par la déformer. « Les moralistes du jour supposent beaucoup de maux et veulent nous apprendre à les dominer. Ils prè-
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tent à l'homme des tentations sans nombre de mal faire, et prescrivent des raisons pour en triompher. La méthode de Rousseau nous apprend à ne pas redouter les premiers comme des maux, à ne pas nous défier des seconds comme des tentations... C'est qu'il n'y a pas dans le cœur de l'homme une inclination immédiate pour les mauvaises actions, mais bien plutôt une pour les bonnes. » {Fragments).
La lecture de Rousseau ne contribuera pas moins à le guérir des préventions de son siècle contre l'éducation des femmes. Sans doute la délicatesse de sa conscience comme son ferme bon sens n'auront pas de peine à se défendre contre les fantaisies dangereuses où s'égarent irop volontiers l'imagination et le sophistique de Rousseau. Le type troublant et contradictoire de Julie de Wolmar ne représentera jamais aux yeux de Kant l'idéal de la perfection. Mais à travers toutes les erreurs du penseur ganevois, il saura démêler et recueillera précieusement les neuves (3t fortes vérités, que celui-ci sut faire le premier entendre à son siècle, sur les aptitudes et les vertus propres des intelligences féminines, sur la promptitude, la finesse et la sûreté de leur manière de sentir. 11 apprend de Rousseau que la vertu de la femme est surtout fondée sur le sens de la beauté. « Les femmes évitent le mal, non parce qu'il est injuste, mais parce qu'il est laid; et les actions vertueuses sont pour elles des actions moralement belles. » [Fragments.)
Le cinquième livre de V Emile est assurément présenta la pensée de Kant, lorsqu'il traite, dans les Considérations sur le sens du beau et du sublime, de l'éducation qu'il convient de donner à la femme, par opposition à celle de l'homme.
« Des études fatigantes, de pénibles recherches, quelque loin qu'une femme les pousse, effacent les avantages propres à son sexe. Ainsi les femmes n'apprendront pas la géométrie. Elles ne sauront du principe de la raison suffisante ou des monades, que ce qui leur sera nécessaire pour sentir le sel répandu dans les satires des petits critiques de notre sexe. L'objet de la science des femmes, c'est surtout l'espèce humaine, et, dans l'espèce humaine, l'homme en particulier. Leur philosophie n'est pas de raisonner, mais de sentir. Les exemples tirés de l'antiquité et qui montrent l'influence que le beau sexe a exercée dans les affaires du monde ; les diverses conditions que lui ont faites les hommes en d'autres siècles et dans des pays étrangers ; le caractère des deux sexes, lorsqu'il se traduit dans des exemples, le goût changeant des plaisirs : voilà leur histoire et leur géographie. »
Et par un retour de légitime fierté sur les succès de son récent enseignement, où se trahit le professeur de géographie, Kant continue en ces termes :
« Il est beau de rendre agréable à une femme la vue d'une carte représentant le globe terrestre ou les principales parties de la terre. On y parvient, lorsque, en la mettant sous ses yeux, on lui dépeint les divers caractères des peuples, la variété de leurs goûts et de leurs sentiments moraux; surtout si l'on en montre Tinfluenco sur les rapports des sexes entre eux. De môme du sys- 1 tème du monde : elles n'ont besoin de savoir que ce qu'il leur en faut pour être touchées du spectacle du ciel dans une belle soirée, c'est-à-dire i pour comprendre en quelque manière qu'il existe j encore d'autres belles créatures. » [Co7isUlérulions > sur le beau et le sublime.) \
Le programme des études dont Kant permet | l'accès aux femmes nous paraîtra sans doute trop étroit ; et nous sommes habitués h faire plus large la part de l'intelligence et de la curiosité féminines. Notre philosophe n'en garde pas moins le
mérite de marquer avec précision que l'éducation doit varier ses méthodes, ses études, suivant les besoins et les aptitudes difî"érentes des deux sexes. Et en cela Rousseau lui a donné la règle et l'exemple.
Sur la culture du sentiment religieux chez les enfants, et surtout sur la nécessité de subordonner et de faire succéder cette culture à celle du sens moral, Kant se montre fortement touché des raisons invoquées par Rousseau. Il ne croit pas à la possibilité de l'ajourner jusqu'à l'âge où 'le précepteur d'Emile remet son élève aux mains du vicaire savoyard ; mais il demande qu'on la contienne dans les limites imposées par la faiblesse de la raison enfantine. Il est heureux de trouver dans Rousseau un allié pour protester contre les exagérations de l'éducation confessionnelle, dont il avait fait, avec les hommes de sou temps, une si pénible expérience.
Faut-il parler maintenant de l'accord de ses vues et de celle de l'auteur de YÈmile pour tout ce qui touche à l'éducation physique de l'enfant? On prévoit sans peine qu'un esprit respectueux, comme celui de Kant, des enseignements de la science et de l'expérience, devait se faire l'avocat convaincu et enthousiaste des vues de Rousseau sur ce point. Le Traité de pédagogie nous en apportera les témoignages décisifs.
Ce traité {Ueber Pàdagogik), dont il nous reste à présenter maintenant l'analyse, n'est que le recueil des notes dont Kant se servait pour le cours de pédagogie qu'il était tenu de faire à certaines époques à l'université de Kœnigsberg, comme professeur de philosophie. Ces notes qu'il avait écrites^ suivant son habitude, sur des papiers séparés, il les confia dans les dernières années de sa vie à un de ses jeunes collègues, Tliéodore Rink, qui lui avait demandé la permission de les publier. Elles formèrent le Traité de pédagogie, que Rink fit paraître en 1803, un an avant la mort de Kant. « Sans doute, comme dit très bien J. Barni, il n'y faut pas chercher un ensemble harmonieux et complet ; ce n'est qu'un recueil d'observations cousues les unes aux autres et non un ouvrage savamment composé; aussi ne doit-on pas s'étonner d'y rencontrer plus d'une lacune et bien des redites. Mais, en revanche, au lieu d'une étude pénible, comme celle d'un traité didactique dans le goût allemand, on y trouve une lecture aussi facile qu'instructive, aussi attrayante que solide. »
Essayons de faire connaître, aussi brièvement que possible, par des extraits, les vues les pins originales du Traité de pédagogie. Nous empruntons ces extraits à la traduction de M. Jules Barni :
« C'est dans le problème de l'éducation que gît le grand secret du perfectionnement de l'humanité... Il y a deux choses qu'on peut regarder comme étant tout ensemble les plus importantes et les plus difficiles pour l'humanité : l'art de gouverner les hommes, et celui de les élever; et pourtant on dispute encore sur ces idées.
» Il est doux de penser que la nature humaine sera toujours de mieux en mieux développée par l'éducation, et qu'on arrivera ainsi à lui donner la forme qui lui convient par excellence..... L'homme ne peut devenir homme que par l'éducation...
» Les hommes n'avaient autrefois aucune idée de la perfeciiûu dont la nature humaine est capable.
» On commence seulement aujourd'hui à juger exactement et à apercevoir clairement ce qui constitue proprement une bonne éducation.
» Un principe de pédagogie que devraient surtout avoir devant les yeux les homniesqui font des plans d'éducation, c'est qu'on ne doit pas élever
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les enfants en vue de l'oiat présent de l'espèce iiumaine, mais en vue d'un état meilleur, possible dans l'avenir, d'après une conception idéale de l'humanité et de sa destinée complète.
» Mais deux obstacles s'opposent h cela: 1° les parents n'ont ordinairement souci que d'une cijose, c'est que leurs enfants fassent bien leur chemin dans le monde ; 2° les princes ne considèrent leurs sujets que comme des instruments pour leurs desseins.
» La nature humaine ne peut se rapprocher peu h. peu de sa fin, de son idéal, que grâce aux efforts des personnes qui sont douées de sentiments assez étendus pour prendre intérêt au bien du monde, et qui sont capables de concevoir un état meilleur comme réalisable dans l'avenir.
» L'éducation, ainsi entendue, est un art dont la pratique a besoin d'être perfectionnée par plusieurs générations. Chaque génération, munie des connaissances des précédentes, est toujours plus en mesure d'arriver à une éducation qui développe dans une juste proportion et conformément à leur but toutes nos dispositions naturelles.
» L'éducation doit : 1° discipliner les hommes. Les discipliner, c'est chercher à empêcher que ce qu'il y a d'animal en eux n'étouffe ce qu'il y a d'humain... La discipline consiste donc simplement à les dépouiller de leur sauvagerie. 2° Elle doit les cultiver. La culture comprend l'instruction, et les divers enseignements. C'est elle qui donne l'habileté, c'est-à-dire l'aptitude suffisante pour toute espèce de fins. 3° Il faut aussi veiller h ce que l'homme acquière de la prudence, à ce qu'il sache vivre dans la société de ses semblables, de manière à se faire aimer et à avoir de l'influence. 4* On doit enfin travailler à la moralisation. Il ne suffit pas, en effet, que l'homme soit propre à toutes sortes de fins ; il faut encore qu'il sache se faire une maxime de n'en choisir que de bonnes.
» On voit combien de choses exige une véritable éducation. Mais dans l'éducation privée la quatrième condition, qui est la plus importante, est ordinairement assez négligée ; car on enseigne aux enfants ce que l'on regarde comme essentiel, et l'on abandonne au prédicateur la moralisation. Cependant combien n'est-il pas important d'apprendre aux enfants à haïr le vice, non pas pour cette seule raison que Dieu l'a défendu, mais parce qu'il est méprisable par lui-même?
» L'éducation et l'instruction doivent reposer sur des principes. Pourtant elles ne doivent pas être non plus une affaire de pur raisonnement. On se figure ordinairement qu'il n'est pas nécessaire de faire des expériences en matière d'éducation, et que l'on peut juger par la raison seule si une chose sera bonne ou non, mais on se trompe beaucoup en cela.
» L'éducation est privée ou publique. Une éducation publique complète est celle qui réunit l'instruction et la culture morale. Son but est le perfectionnement do l'éducation domestique. Si les parents ou ceux qui leur viennent en aide dans l'éducation de leurs enfants avaient reçu euxmêmes une bonne éducation, la dépense nécessitée par les écoles où se donne l'éducation publique pourrait n'être plus nécessaire. C'est dans ces écoles qu'on doit faire des essais et former des sujets ; et c'est de là que pourra sortir ensuite une bonne éducation domestique.
^ » D'ailleurs l'éducation publique est préférable à l'éducation domestique, non seulement pour développer dans l'homme le savoir et Ihabileté qui en dérive, mais aussi pour former le vrai caractère d'un citoyen.
» C'est une question de savoir si l'homme est par sa nature moralement bon ou mauvais. Je réponds qu'il n'est ni l'un ni l'autre, car il n'est pas naturel-
lement un être moral : il ne le devient que quand il élève sa raison jusqu'aux idées du devoir et de
la loi Les vices résultent pour la plupart de
ce que l'état de civilisation fai* violence à la nature ; et pourtant notre destination comme hommes est de sortir du pur état de nature où noua ne sommes que comme des animaux. L'art parfait retourne à la nature.
» Tout dans l'éducation dépend d'une chose : c'est que l'on établisse partout les bons principes, et qu'on sache les faire comprendre et admettre par les enfants. Ils doivent apprendre à substituer l'horreur de ce qui est révoltant ou absurde à la haine des personnes ; la crainte de leur propre conscience à celle des hommes et des châtiments divins; l'estime d'eux-mêmes et la dignité intérieure à l'opinion d'autrui ; la valeur intérieure des actions à celle des mots, la réflexion aux impulsions de la sensibilité ; enfin, une piété sereine et de bonne humeur à une dévotion chagrine, sombre et sauvage. Mais il faut avant tout préserver les enfants contre le danger d'estimer beaucoup trop haut les mérites de la fortune. »
Citons encore quelques observations de détail, qui montrent que l'intérêt (*u Traité de pédagogie n'est pas tout entier dans ces hautes généralités, où se complaît naturellement le génie du philosophe.
« Les punitions physiques ne doivent servir qu'à remédier à l'insuffisance des punitions morales. Lorsque les punitions morales n'ont plus d'effet et que l'on a recours aux punitions physiques, il faut renoncer à former jamais par ce moyen un bon caractère. Mais, au commencement, la contrainte physique sert à réparer dans l'enfant le défaut de réflexion. Les punitions que l'on inflige avec des signes de colère portent à faux. Les enfants n'y voient alors que des effets de la passion d'un autre, et ne se considèrent eux-mêmes que comme les victimes de cette passion. En général, il faut faire en sorte qu'ils puissent voir que les punitions qu'on leur inflige ont pour but final leur amélioration.
» Nos écoles manquent presque entièrement d'une chose qui serait cependant fort utile pour former les enfants à la loyauté, je veux dire un catéchisme du droit. Il devrait contenir, sous une forme populaire, des cas concernant la conduito à tenir dans la vie ordinaire, et qui amèneraient toujours naturellement cette question : cela est-il juste ou non? »
Kant nous a tracé lui-même dans la Doctrine de la vertu un fragment de cette sorte de catéchisme moral. (Voir la traduction de M. Barni, page 170.)
« S'il y a avait un livre de ce genre, ajoute le philosophe, on pourrait y consacrer fort utilement une heure chaque jour, -afin d'apprendre aux enfants à connaître et à prendre à cœur le droit des hommes, cette prunelle de Dieu sur la terre. »
Que de fines Du profondes pensées nous aurions encore à citer sur l'éducation physique des enfants, sur l'éducation qu'il convient de donner au sentiment religieux, etc. ! Mais nous en avons assez dit pour faire mesurer au lecteur rintérèt et l'originalité du Traité de pédagogie, ci l'incontestable valeur des idées de notre philosophe.
[D. Xolen.l
KIA'DER31ANIV. — Ferdinand Kindermann ( 1 740- 1801), pédagogue autrichien, fut l'un des principaux auxiliaires de Felbiger* dans le mouvement de réforme scolaire qui signala le règne de Marie- Thérèse. Après avoir fait ses études à l'université de Prague, Kindermann fut nommé en 1771 curé de Kaplitz, petite ville de Bohême, près de Budweiss. PénéH'é de l'importance de l'éducation comme