‹ Dictionnaire de pédagogie et d'instruction primaire, publié sous la direction de F. BuissonChapitre 513 sur 573 · TITRE V · texte numérisé non relu

TITRE V

DISPOSITIONS TRANSITOIRES

Art. 62. — Les directrices d'écoles maternelles publiques seront assimilées aux institutrices publiques.

Il ne sera plus délivré de titre de capacité distinct pour les écoles maternelles. A dater du l*r janvier 1888, le titre requis pour enseigner dans toutes les écoles énumérées aux paragraphes 1 et 2 de l'article 1" de la présente loi sera le brevet élémentaire. Toutefois les personnes munies du certificat d'aptitude à la direction des salles d'asile, lors de la promulgation de la présente loi, continueront à jouir des droits que leur confère la loi du 16 juin 1881.

. Art. 63. — Tout directeur d'école privée actuellement existante devra, dans les trois mois qui suivront la promulgation de la présente loi, faire savoir à l'inspecteur d'académie si son école doit être classée parmi les écoles maternelles, primaires ou primaires supérieures. Il lui adressera, en même temps, ses diplômes, son casier judiciaire, et lui indiquera s'il appartient à une association religieuse. Les mêmes pièces et indications sont exigées de ses instituteurs adjoints.

Le bulletin du casier judiciaire sera délivré gratuitement à toute personne qui sera obligée de le produire en exécution du présent article.

Art. 64. — Les Conseils départementaux seront organisés dans les trois mois qui suivront la promulgation de la présente loi. Ne seront admis à prendre part aux élections que les instituteurs et institutrices publiques titulaires en exercice et munis du brevet de capacité.

Art. 65. — Les délégations cantonales seront intégralement renouvelées dans les deux mois qui suivront la constitution du Conseil départemental.

Art. 66. — Jusqu'au vote d'une nouvelle loi sur le recrutement militaire, l'engagement de se vouer pendant dix années à l'enseignement, prévu par les articles 79 de la loi du 15 mars 1850 et 20 de la loi du 27 juillet 1872, no pourra être réalisé que dans les établissements dcnseignemont pubhc.

Néanmoins, les instituteurs privés qui auront contracté l'engagement décennal avant la promulgation de la présente loi continueront à jouir do la dispense du service militaire, en se conformant aux prescriptions de l'article 20 de la loi du 27 juillet 1872.

Art. 67. — Dans le cas où la laïcisation rendrait nécessaire l'acquisition ou la construction d'une maison d'école, il sera sursis à l'application du paragraphe 1" de l'article 18 de la présente loi, jusqu'à ce qu'il ait été pourvu à l'établissement de l'école, eu exécution des articles 8, 9 et 10 de la loi du 20 mars 1SS3 et de la loi du 20 juin 1885.

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DISPOSITIONS SPÉÇIA^f S 4,,L AtqglJjEi EJ. A,C[X COLONIES.

Art. 68. — La présente loi, ainsi que la loi du 16 juin 1881 sur les titres de capacité, l'article l""de la loi du 16 juin 1881 sur la gratuité et la loi du 28 mars 1882, sont applicables à l'Algérie, à la Guadeloupe, à la Martinique et à la Réunion.

Des règlements d'administration publique détermineront toutefois les conditions de cette application et statueront sur les mesures transitoires auxquelles elle devra donner lieu.

En Algérie, les attributions conférées au préfet par les articles, 27, 28, 29 et 31, sont maintenues au recteur de l'académie d'Alger.

Les délais pour la laïcisation des écoles publiques seront fixés par simples décrets pour l'Algérie et les colonies ci-dessus désignées.

De simples décrets statueront également, pour ce qui concerne l'Algérie, sur la création et l'organisation des écoles destinées à répandre l'instruction primaire française parmi les indigènes, et sur la faculté d'employer dans les diverses écoles des maîtres et maîtresses indigènes.

MAILHOS. — J.-B. Mailhos, professeur à l'école centrale du département des Basses-Pyrénées, a publié en l'an X un volume intitulé Vues sur L'organisation de L'instruction publique, avec un projet de loi et un projet de règlement pour les écoles publiques (Paris, chez Ôbré), L'auteur, qui a pris pour épigraphe cette phrase de Condorcet : « Vous devez à la nation française une instruction au niveau de l'esprit du dix-liuitième siècle », est un partisan décidé des principes de la Révolution; il s'inspire des idées exposées dans les plans de Condorcet et de Talleyrand ; et le projet qu'il expose n'est que la reproduction, sous des noms un peu différents, des propositions discutées par les diverses assemblées révolutionnaires. « Ce qui m'inspire quelque confiance, dit-il, c'est que le génie créateur n'est point nécessaire ici. Qu'importe l'invention, où il ne faut considérer que l'utilité? Toutes les premières idées sont éparses çà et là ; il ne s'agit que de les recueillir pour en composer un corps régulier. »

Il était de mode, à ce moment, de se plaindre que la Révolution eût détruit tous les établissements d'instruction publique, et de regretter les collèges d'autrefois. Mailhos, comme on peut s'y attendre, ne s'associe pas à ce regret; il plaide avec chaleur la cause des écoles centrales, attaquée par les partisans de l'ancien régime.

« Avant d'entrer en discussion, dit-il, je ne puis me défendre du besoin de repousser une folle déclamation. Les écoles centrales, s'écrie-t-on, ne valent pas les anciens collèges. Les détracteurs du nouvel enseignement seraient les premiers à s'étonner du bien qu'elles ont produit, s'ils avaient été témoins de tous les obstacles qui ont sans cesse contrarié leurs efforts. Du haut de la tribune nationale, le Conseil des Cinq-Cents, au lieu d'assurer leur existence, et de corriger les vices de leur organisation, s'est longtemps amusé à déclamer contre elles, à répandre sur les professeurs la plaisanterie amère, l'humiliante déconsidération, les angoisses du découragement. Tous les enfants de la vieille routine, ceux qui ne croyaient pas à la République, ceux mômes qui, par leur surveillance paternelle, devaient les encourager, les vivifier ; tous se sont insurgés contre ces nouveaux établissements, et pleins d'une reconnaissance servilc, aussi flatteuse pour eux que pour les collèges où ils avaient puisé leur savoir, ils se sont écriés d'une commune voix quii faudraU en revenir à l'ancienne instruction, c'est-à-dire faire rétrograder l'esprit humain d'un siècle... On a crié à la désertion des écoles publiques : agitation de la mauvaise

foi. Bien des hommes qui n'ont pas cru à la Révolution ont regardé les écoles publiques comme de» magasins de poison. Ils se sont bien gardés d'y envoyer leurs enfants, leur opinion les excuse. Mais peut-on leur pardonner leur délire, d'avoir reproché aux écoles d'être désertes, lorsqu'ils travaillaient eux-mêmes à leur désertion? et, enfin, parce que leurs enfants n'y étaient pas, les écoles étaient-elles désertes? D'autres ont allégué le défaut de fortune. Pour. bien des citoyens, l excuse n'a été que trop légitime ; mais ceux qui avaient le plus de moyens aimaient mieux payer plus cher dans le particulier... Il est aisé de se convaincre que l'on attribue à l'instruction actuelle bien des vices qui lui sont étrangers. Je suis tellement convaincu de sa supériorité sur l'ancienne que, pour la prouver invinciblement, je ne redouterais pas la comparaison des élèves marquants des écoles centrales avec la plupart des hommes qui ont fait autrefois leurs classes avec distinction; ces derniers, témoins de la masse des connaissances qu'on distribue aux jeunes gens, regretteraient d'être venus trop tôt, ou de ce que l'ancienne instruction n'était pas montée sur le ton de l'actuelle. Puis-jc mieux prouver mon assertion que par la présence des nombreux citoyens de divers âges qui fréquentent les cours en qualité d'auditeurs? Leur foule ne venge-t-elle pas le nouveau système contre les criailleries des détracteurs ? Les citoyens n'auraient-ils pas rougi autrefois d'être confondus avec les enfants? Leur présence n'accuse-t-elle pas le vide de l'ancienne instruction, ne prouve-t-elle pas l'heureuse diversité de la nouvelle? J'insiste néanmoins pour que l'on accorde aux nouveaux établissements les améliorations dont ils sont suscepceptiblcs. »

Les degrés d'instruction proposés par Mailhos dans son plan d'organisation sont au nombre de quatre :

1° Des écoles primaires, qu'il appelle écoles municipales; il y aura, dans chaque arrondissement, autant d'écoles municipales que le jugera convenable le sous-préfet, d'après la demande des conseils municipaux et l'avis du conseil d'arrondissement ;

2° Des écoles d'arrondissement, qu'il appelle écoles communales (la constitution de l'an VIII, qui venait de créer les arrondissements, les désignait par le terme d'arrondissements communaux ; de là l'emploi de l'épithète communale dans le sens que lui donne Mailhos ; Chaptal l'avait employé de la môme façon dans son projet de brumaire an IX; V. Conmlat, p. 513); il y aura une école communale dans le chef-lieu de chaque arrondissement communal ;

3° Des écoles de département, qu'il appelleeco^M préfecturales (sic) ; ce sont les écoles centrales que l'auteur rebaptise de cette manière, « pour avoir la paix » ; il y aura une école « préfecturale » dans le chef-lieu de chaque préfecture, excepté à Paris où il y en aura deux.

40 Des universités, pour l'enseignement supérieur (sciences mathématiques et physiques; sciences morales et politiques; langues, littérature et arts d'agrément), qu'il appelle écoles nationales. Il y en aura cinq : celle du nord à Bruxelles, celle de l'est à Dijon, celle du midi à Montpellier, celle de l'ouest à Bordeaux ou à Poitiers, et celle du centre à Paris. Les écoles spéciales (Écoles polytechnique, d'artillerie, des ponts et chaussées, des mines, de marine, etc.) seront conservées.

Les jeunes filles ne sont pas oubliées: « Il y aura au chef-lieu de chaque département une maison d'éducation pour les jeunes citoyennes ; le projet pourra en accorder une par chaque arrondissement communal, sur la demande du conseil d'arrondissement. »

En outre, pour faciliter la fréquentation dos ota-

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blissements d'instruction publique, « il sera établi des pensionnats près les écoles préfccturales et nationales, et près les maisons d'éducation pour les citoyennes. »

Mailhos critique le plan présente un peu aupara- YantparQhaptal,«Toutle monde, dit-il, a été frappé de l'insuffisance des établissements qu'il proposa;., le citoyen Ghaptal me paraît &'ôtrc conduit plus en administrateur qu'en homme de lettres ; il a môme sacrifié son amour-propre à l'économie que nécessitaient les circonstances. »

Un des traits essentiels du projet de Maillios, et le plus intéressant pour nous, c'est la création proposée par lui d'un ministn^e de l'instruction publique. « Nous croyons, dit-il, que l'instruction publique est une partie trop importante de l'administration pour continuer à ne l'aire qu'une section du ministère de l'intérieur... S'il était permis à la philosophie de se livrer à des conjonctures aussi brillantes que sages, on pourrait assurer que l'influence puissante et salutaire que ce ministère nouveau exercerait sur les esprits diminuerait très heureusement dans la suite le besoin de quelques autres ministères. Les citoyens, généralement éclairés et unis entre eux, ne se livreraient plus aux déchirements des factions; le ministère de la police deviendrait inutile, ou ne serait plus qu'une faible section de celui de l'intérieur. Connaissant mieux leurs véritables intérêts, et respectant ceux de leurs voisins, ils oublieraient bientôt toute discussion sur la propriété; ils auraient en horreur toute usurpation, ils ne connaîtraient plus le crime. Combien diminueraient alors les travaux du ministère de la justice et de celui de l'intérieur ! Les gouvernements, devenus aussi plus sages, ne s'inquiéteraient plus entre eux par des guerres injustes et ambitieuses, une douce paix cimenterait constamment l'amitié des nations; alors tomberait le ministère de la guerre, et en partie celui de la marine, de même que celui des relations extérieures... Ce qui ne sera pas de longtemps possible pour certains départements, et qui pour cela sera regarde comme un rêve, pourrait être réalisé pour le ministère de la police, que l'on pourrait dès ce moment réunir à l'intérieur ou à la justice; en sorte que je ne craindrais pas d'assurer qu'il serait bien plus avantageux d'ériger le ministère de l'instruction publique que de conserver celui de la police générale. »

L'idée de l'établissement d'un ministère de l'instruction publique avait été émise par Barruel * dans une brochure publiée en germinal an VIIL Mais Mailhos revendique la priorité, en établissant que dès le mois de pluviôse an Vllf, il avait présenté lui-môme au ministre de l'intérieur un projet où se trouvaient formulées les vues qu'il développa doux ans plus tard dans le volume que nous venons d'analyser.

On a encore de notre auteur un livre classique intitulé De la version et de la composition ou Eléments de la langue latine par lavoie de l'analyse et de la sj/nthèse, à l'usage des écoles secondaires et des lycées, Paris, 1803.

Un peu plus tard, Mailhos quitta l'enseignement, et entra au barreau ; il devint bâtonnier de l'ordre des avocats à Foix. Sous la Restauration, il publia (1818) deux brochures politiques dont nous n'avons pas à nous occuper ici.

arARGUEUIN. — Emile Marguerin, pédagogue français, est né le 14 octobre 1820 et mort à Paris le 4 octobre 1884. Ses parents, d'humble origine et sans fortune, ne ménagèrent aucun sacrifice pour lui assurer le bienfait d'une éducation élevée. Il justifia, dès le début, leurs espérances. Placé dans une pension qui suivait les cours du collège Bourbon (aujourd'hui lycée Condorcet), M. Marguerin, sans être ce qu'on appelle un élève à succès, comptait parmi les meilleurs esprits

de sa classe. « Il était de coût, a dit un des amis do sa jeunesse, M. H. Baudrillart, que les maître» remarquent et que leurs camarades classent entre eux au premier rang. Indépendamment des avantages de sa personne et d'un air de distinction naturelle, on était frappé par son ouverture d'esprit; sa passion de lecture s'en prenait aux livTes de tout genre : aucun d'entre nous, en rhétorique ou en philosophie, n'était plus au courant de ce monde intellectuel (|ui comprend les poètes, les romanciers, les historiens et les philosophes. » Ses goûts l'attiraient surtout vers l'histoire. C'est à cet ordre d'enseignement qu'il avait l'ambition de se consacrer (1841). Cependant, tout on se préparant à ses examens, il fallait vivre et venir en aide à sa famille. Cette préoccupation de la famille, — nous empruntons encore cette observation aux souvenirs de M. Baudrillart, — M. Marguerin devait, toute sa vie, la porter jusqu'au dévouement : dévouement pour sa mère d'abord qu'il entoura pendant trente ans des soins les plus tendres, dévouement pour tous les parents qui tenaient à sa mère par quelque lien. 11 partageait son temps entre les leçons particulières qui lui assuraient de modestes ressources, ses études propres et la vie du monde dont il goûtait les plaisirs délicats. Reçu licencié es lettres en 1843, il fut, l'année suivante, chargé au colloge Bourbon des cours spéciaux qui venaient d'être fondés par M. Villemain, et il conserva cet emploi jusqu'en 185'2, mûrissant son savoir et perfectionnant son talent. En 1853, les emplois de chargés de cours ayant été supprimés à Paris, M. Marguerin, qui n'avait pu afi"ronter encore le concours de l'agrégation, fut pourvu d'une chaire dans un lycée de province. Il ne crut pas devoir l'accepter. Presque au môme moment, la direction de l'Ecole municipale Turgot était devenue vacante: obéissant à une sorte de vocation secrète, il sollicita le poste et l'obtint. Il y trouva l'intérêt et l'honneur de sa vie.

On me permettra de reproduire ici le témoignage que je lui ai rendu sur sa tombe :

« C'est à la tête de l'École Turgot, disais-je, que j'ai trouvé M. Marguerin, il y a nngt ans. Les circonstances ne nous avaient pas rapprochés jusque-là. Nous avions l'un et l'autre dépassé l'âge où l'on se lie uniquement par sympathie, i Mais, dès nos premiers entretiens, je me trouvai [ porté vers lui par un sentiment d'estime profonde pour son esprit judicieux et son caractère loyal, pour les habitudes de devoir et de dévouement au bien public dont il était pénétré si sincèrement. J'étais presque surpris de trouver un tel homme dans cet obscur emploi.

» Je savais qu'il avait eu une jeunesse brillante; que ses études à peine achevées au collège Bourbon, il y était rentré comme maître ; qu'appelé i professer l'histoire et la littérature dans les cours ouverts aux jeunes gens qui s'étaient détachés des études classiques, il avait donné à cet enseignement un relief inaccoutumé; qu'il s'était fait remarquer, en outre, dans des suppléances difficiles; (lue les élèves de rhétorique recherchaient sa critique solide et fine, toujours marquée d'une empreinte très personnelle, tout à la fois bienveillante et sévère, sévère pour les choses, bienveillante pour les enfants, comme oUo le fut plus tard pour les hommes. J'avais entendu dire qu'il tenait sa place avec distinction dans un salon comme dans une classe. M. V. Cousin m'avait raconté lui-même enfin qu'en 18 i8, ses amis pensaient à lui ouvrir les voies de la diplomatie ; et nul doute que les ressources de son intelligence, sa grande puissance d'observation et de travail, sa rare sagacité ne s'y fussent déployées avec éclat.

» Il ne me fallut pas longtemps pour voir ce qu'était devenue entre ses mains cette fonctioD

MARGUERIN

MARGUERIN

qui n'avait de modeste que l'apparence. L'un des traits de l'esprit de M. Marguerin était de se donner sans réserve à ce qu'il faisait : c'est ainsi qu'il a appartenu pendant près de trente ans aux grandes écoles de la ville de Paris. L'opinion publique n'était pas encore bien fixée sur la valeur de l'enseignement destiné à la petite bourgeoisie et à l'élite des classes ouvrières dont MM. Guizot, Cousin, Saint-Marc Girardin, de Salvandy venaient de marquer la place entre l'enseignement primaire supérieur et l'enseignement classique. Nul peut-être n'en avait dès l'abord plus justement senti que M. Marguerin le caractère et la portée. Il a fait mieux que de le comprendre; on peut dire qu'il l'a créé.

» Aujourd'hui que les établissements municipaux, installés dans des locaux qui n'ont rien à redouter de la comparaison avec les établissements du degré le plus élevé, sont largement dotés de tous les moyens de travail, on oublie aisément ce qu'il a fallu d'efforts persévérants, d'esprit d'organisation, d'habileté dans le maniement des hommes pour arriver à fonder dans l'étroite enceinte des classes de la rue du Vert- Bois une école supérieure modèle et qui est devenue le type de tout un enseignement. Maîtres et méthodes manquaient alors. Les maîtres, M. Marguerin allait les chercher partout; et quand il sentait qu'il avait mis la main sur un de ceux qu'il pouvait iitilement associer à son œuvre, il s'en emparait, le pénétrait de son esprit, l'animait de sa flamme, payant lui-même de sa personne, au préau, dans la classe, à l'étude, tour à tour surveillant et professeur, professeur surtout ; car il avait transporté à Turgot ces qualités de bon ' sens, de mesure et de verve qui avaient si vite consacré son autorité au collège Bourbon. Grâce à • cette activité industrieuse et féconde, il eut bientôt réuni autour de lui une pléiade d'hommes de valeur habitués à ne compter ni leur temps ni leur peine : Barreswill, Morin, Michel, Porcher, de Montmahou, Félix Hément et bien d'autres. Les maîtres faits, les livres ont suivi : livres où chacun avait à cœur de fixer le meilleur de son savoir et auxquels M. Marguerin mettait le sceau de son expérience pédagogique si lumineuse et si sûre. C'est ainsi que, lorsqu'on 1865 intervenait la loi sur l'enseignement secondaire spécial, l'Ecole Turgot, qui ne devait rien qu'à elle-même, à son chef, à ses professeurs, était en mesure, avec Chaptal, de fournir à tout le monde les exemples et les instruments du succès.

» L'action de M. Marguerin ne se bornait pas à une sorte d'impulsion générale. L'esprit d'ensemble qu'il portait dans toutes ses vues ne le rendait indifférent à aucun détail; il savait qu'en matière d'éducation, les meilleurs principes ne valent qu'autant qu'on en suit, jour par jour, enfant par enfant, l'intelligente application. Du premier au dernier, il connaissait à fond tous ses élèves. Un jour, à l'École J.-B. Say, — alors que, les infirmités commençant à le gagner, il aurait pu éprouver un peu de découragement ou de fatigue, — il rac disait : « J'aime l'enfant comme le paysan aime la terre. » L'enfant était bien sa chose, en effet, son bien. Il n'y avait pas de nature qui le rebutât. Les difficultés l'attiraient presque, ou du moins le succès chèrement acquis ne lui déplaisait point. Il n'avait pas peut-être ce que nous appelons aujourd'hui un peu ambitieusement le respect de la dignité de l'enfant; mais je ne crois pas que jamais personne ait su plus habilement traiter une petite conscience malade, y réveiller les bons instincts, en faire jaillir un / regret généreux. J'ai assisté quelquefois à ses . consultations ; il était impossible de s'y montrer, ., suivant le cas, plus ferme ou plus souple, plus ingénieux ou plus pressant. Les punitions étaient

inconnues à Turgot ; M. Marguerin personnifiait à lui seul toute la discipline; ses observations en étaient la sanction unique et admirablement respectée. La gravité froide, parfois même un peu hautaine que lui avait donnée le long exercice de l'autorité, s'alliait chez lui à toutes les tendresses do l'éducateur. Si les grands établissements d'industrie et de commerce recherchaient les élèves de Turgot, ce n'est pas seulement parce qu'on était bien assuré qu'ils apporteraient dans la maison une intelligence ouverte et pourvue d'un ensemble de connaissances judicieusement mesuré, c'est aussi parce qu'on les savait façonnés à cette discipline morale^, sensibles à l'honneur, dociles à la raison.

» A travers les enfants M. Marguerin voyait et atteignait les familles. Il ne se contentait pas do les tenir au courant par des bulletins hebdomadaires ; il allaita elles, il les faisait venir à lui, il étudiait avec elles les aptitudes de l'élève, prépa rait son avenir et souvent en décidait. Ses conseilétaient toujours si bien justifiés qu'il eût été difs ficile de ne pas les suivre. Et de ces entretiens prolongés ou renouvelés autant qu'il était nécessairecombien les parents ne remportaient-ils pas pour eux-mêmes de suggestions utiles et de sages directions ! Le bien que M. Marguerin a fait autour de lui sous cette forme est incalculable. Ce sont ces petites vertus de tous les jours, propagées et entretenues dans les plus modestes ménages, qui font les sociétés fortes et saines.

» Quelque jaloux qu'il fût de se réserver à son école, M. Marguerin ne s'y enfermait pas étroitement ; on n'ignorait pas qu'on pouvait en toute occasion faire appel à son dévouement pour les intérêts généraux de l'instruction populaire, et on ne se faisait pas faute d'en user. Pendant plus de quinze ans, il a été l'un des promoteurs les plus actifs des cours de l'Association polytecJmique. L'Association formée pour la protection des jeunes apprentis, la Société Franklin, les nombreuses commissions dont il était membre, lui durent aussi plus d'une mesure sage et utile. C'est à lui, l'un des premiers, qu'on eutrecours lorsque furent établies dans le III*^ arrondissement les écoles professionnelles pour les femmes; il en discuta les programmes et les plans. Tout récemment encore, les comités du collège Sévigné et de l'école lionceau étaient venus le chercher dans sa retraite, et il s'y montra une fois de plus ce qu'il avait été partout, un appui, un guide, un inspirateur. Son expérience n'avait rien de banal, et l'accent personnel dont ses moindres conseils étaient relevés ajoutait encore à l'autorité de sa haute raison. Il aimait surtout à voir les œuvres sortir de terre et s'épanouir; il en eût volontiers restreint le développement : il redoutait les entraînements du succès. Quand Turgot, qu'il avait reçue do M. Pompée avec trois cents élèves, en compta plus de huit cents, il n'eut pas de cesse qu'il n'obtînt la fondation de quelques colonies.

» Il eut la satisfaction de voir s'élever entre ses mains Colbert, Lavoisier, J.-B. Say, Arago. Au titre d'administrateur général des écoles supérieures de la ville de Paris qui lui avait été conféré étaient attachées de laborieuses fonctions, qu'il remplissait avec un zèle toujours égal. Un moment vint où la charge fut trouvée insuffisante. On lui demanda d'y ajouter la direction d'un de ces établissements qu'il avait contribué à fonder ; il dut accepter, et fit bientôt de J.-B. Say ce qu'il avait fait de Turgot. Mais cette tâche accomplie, il se retira.

» En 188Ï, l'Institut consacra ses éminents services en lui décernant le prix Halphen, prix attribué « à ceux qui, par leur action persoiniclli' « et par leurs travaux, ont le mieux servi les progi . - « de l'instruction primaire ». Au mois de juillet dcr,

MAUGUERIN

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nier, il avait été promu dans l'ordre de la Légion d'honneur, promotion tardive à notre gré et qu'il eût dû recevoir sur le champ do bataille où il avait si vaillamment combattu. Cette croix d'officier, si bien méritée, Je n'ai môme pas eu le bonheur de la lui remettre ; elle n'a paré que son cercueil. Mais aux témoignages qui lui arrivèrent de toutes parts lorsque parut le décret, M. Marguerin put reconnaître qu'il n'était pas oublié et que cette distinction était ratifiée par le sentiment public. C'est du sentiment public aussi que je suis sûr d'être l'interprète, en disant que la ville de Paris n'a pas eu de serviteur plus éclairé, ni plus dévoué; son nom est inséparable de celui de l'Ecole Turgot. »

Pour ceux qui l'ont connu de près, le souvenir qu'il laisse est encore supérieur à son œuvre. M. Marguerin avait au plus haut degré le goût des choses de l'esprit. Toute sa vie, môme au milieu des occupations les plus absorbantes, il avait beaucoup lu, et comme il ne lisait guère que le crayon à la main, réfléchissant et méditant au fur et à mesure sur chaque page, ses lectures laissaient dans son esprit une trace vive et profonde. Sa conversation était substantielle, attachante, suggestive. Doué d'une pénétration historique peu commune, il se transportait tout entier dans les époques auxquelles il s'attachait. Il n'avait pas seulement le respect du passé, il l'aimait. La vie patriarcale et recueillie du moyen âge avait touché son imagination, presque séduit son bon sens. Il connaissait mieux encore peut-être le dix-huitième siècle : prose et poésie, histoire, romans, tout lui en était familier ; il y observait, avec le tact philosophique le plus délié, les grandeurs et les petitesses, les troubles et les exaltations généreuses de l'àme Iiumaine. C'était un historien moraliste et un lettré raffiné. Il aimait à juger, et d'ordinaire il jugeait bien. Lorsque la passion l'entraînait, il n'était pas nécessaire de l'avertir, il en avait lui-même conscience ; mais il y avait plaisir à le contredire, tant on le savait en fonds d'arguments!

On retrouvera la plupart de ces mérites dans ses écrits, bien qu'il reconnût lui-même qu'il avait moins de goût pour la plume que pour la parole. Ses premiers essais, — les articles qu'il donna au Courrier français de mai à novembre 1844, — contiennent en germe toutes les qualités que la vie, cette maîtresse supérieure, devait développer en lui : la justesse, la portée, le besoin de voir clair dans l'esprit des autres comme dans le sien propre, et cette sorte d'originalité qui est le fruit d'une réflexion bien mûrie et d'un sentiment sincère. Il y traite du roman et de la poésie, de la politique et de l'histoire. Si dans sa vieillesse il a eu occasion de revoir ces travaux de début, il nous semble qu'il dut se retrouver surtout dans ses observations sur les œuvres d'imagination et le goût de l'idéal.

«N'est-il pas vrai, écrivait-il dans une jolie page datée du 19 novembre, n'est-il pas vrai qu'un roman, quand il est bon, est pour l'esprit une récréation charmante? Ne craignons pas de le dire ! Heureux les lecteurs du roman! Ils s'arrachent, pour un temps, aux misères de la réalité, aux lâches accommodements auxquels la raison amène le cœur, aux tristes concessions que la tyrannie des circonstances impose à l'âme qui se soumet en s'indignant, quand elle a la force de s'indigner. Les uns se soumettent sans combattre; les autres se révoltent et luttent; on dit que les premiers sont les plus sages; pour moi, j'aime mieux les seconds. Mais, qu'on se résigne à une existence incomplète et mutilée ou qu'on la subisse, au moins il nous est donné à tous de voir, comme par une échappée, de plus douces perspectives: cette échappée, c'est le rêve, c'est l'idéal, c'est l'infini, c'est le roman ! Pauvre roman! combien n'a-t-on pas déclamé, ne déclamc-t-on pas contre lui! Par quelles calomnies les Basiles bourgeois ne se sont-ils pas acharnés à

le noircir! Quelles persécutions les tyrans domestiques lui ont-ils épargnées! N'approchez pas de ces sources empoisonnées, on y i.uise la mort. Ils crient si fort qu'ils effraient. Et contre toutes les sottises, les médiocrités, les pruderies ameutées, le roman n'a pour lui que quel{|ues natures aimantes et timides ; ce ne sont pas celles qui font le plus de bruit. Autrefois, le jour était aux persécuteurs, mais la nuit au roman; aujourd'hui on ne lit plug, on no rêve plus, on s'endort. A peine trouvcriezvous dans quelque solitude discrète, éclairée d'une lumière douteuse, à l'heure faite pour le sommeil et le néant, une jeune fille furiive, qui demande au livre persécuté et chéri de douces émotions, de saintes ardeurs, de nobles enthousiasmes. Bois, jeune fille, cette rosée de l'âme, bois l'amour, bois la vie, ton lendemain no viendra que trop tôt. »

Quiconque n'a pas suivi chez M. Marguerin cette veine de sentiment ne l'a pas connu tout entier. L'article que je viens de citer ne m'a été communiqué qu'après sa mort; mais, en le lisant, il m'a semblé que je l'avais déjà lu. Sous les feux amortis de l'âge mûr, j'avais plus d'une fois senti en lui cette flamme de jeunesse. Elle a échauffé et illuminé jusqu'aux derniers jours de sa vie.

Ses deux ouvrages principaux sont : le Rapport sur L'éducation des classes ncoyennes en Angleterre et les Grandes époques de l'histoire de

Le Rapport sur l'éducation des classes moyennes en A7jgleterre, qui date de 1864, a ouvert, pour ainsi dire, la série des grandes enquêtes pédagogiques dont notre temps s'honore à juste titre. Le document est riche en faits bien observés, en considérations intéressantes. C'est à la demande du conseil municipal de Paris que M. Marguerin, accompagné d'un jeune professeur distingué, M. Motherô, avait accompli ce voyage scolaire. Tout ce qu'il en a rapporté d'observations utiles et pratiques n'a pas trouvé place dans son livre, mais il s'en est inspiré dans son administration. Lorsqu'il entreprenait quelque réforme, il aimait à remonter jusqu'à la source où il en avait puisé l'idée première. Son esprit didactique se complaisait dans ces exposés abondants qu'il faisait pour lui-même et pour les autres sur toutes les questions qu'il était appelé à examiner. L'étude de l'Angleterre avait produit dans son intelligence comme une évolution, et il y avait plaisir à le voir, dans ses entretiens ou dans ses notes de service, revenir sans cesse et se ressaisir lui-même, pour ainsi dire, à ce point de départ.

Les Grandes époquade Chistoire de France ont été cependant, et de beaucoup, son œuvre de prédilection. C'est avec M. Hubault qu'il l'avait entreprise. M. Marguerin aimait le travail en collaboration. C'était presque un besoin de son esprit. Il excellait à faire un plan, à concevoir le dessein d'un ouvrage, d'un chapitre, d'un article; le chapitre ou l'article écrit par un autre, il le critiquait supérieurement. Ses amis, les grands amis de sa jeunesse, Thiers, Mignct, Guizot, Cousin, ont plus d'une fois pensé à lui confier la direction d'un journal ; il y aurait certainement réussi. Le travail de la rédaction proprement dite le trouvait plus gêné ; il se plaignait d'avoir la main lourde, le tour pénible, l'expression embarrassée et sans éclat. Chez moi, disait-il, la pùte ne monte jamais bien. Il lui fallait le levain dos qualités ou même des défauts d'autrui. L'idée des Grandes époques était particulièrement heureuse. Il s'agissait de retracer la suite des événements mémorables de l'histoire de France en les faisant revivre comme dans une série de médaillons, indépendants les uns des autres, mais enfermés dans un même cadre. On a plus d'une fois essayé d'écrire sur ce plan notre histoiro nationale, en élaguant les faits de second ordre qui ne font qu'encombrer la mé-

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