‹ Dictionnaire de pédagogie et d'instruction primaire, publié sous la direction de F. BuissonChapitre 58 sur 573 · LA ROCHEFOUCAULD · texte numérisé non relu

LA ROCHEFOUCAULD

tion dans les arts et métiers pour les fils pauvres des militaires » : ce sont les termes dont se sert, pour caractériser cette institution, la notice biographique publiée sur La Piochefoucault-Liancourt par son fils. '« Dans cette école destinée d'abord aux enfants de son régiment, et qui bientôt, dit M. Pompée (Tiapport du Jury international, 1867, enseignement technique, industrie), se grossit d'enfants de régiments dont les colonels étaient les amis du duc de Liancourt, deux sous-officiers apprenaient à quatre-vingts élèves environ à lire, à écrire et à calculer. En outre, on y formait ceux qui voulaient aux métiers utiles dans les régiments, comme ceux de tailleur, de cordonnier, d'armurier. ') Le duc se plaisait dans cette école; il se promenait souvent au milieu des enfants appliqués à divers travaux, applaudissait au succès des meilleurs, pressait les paresseux, et disait souvent à chacun d'eux : « Souviens-toi, mon enfant, que, lorsque tu sauras ton métier, ta fortune sera faite. »

Avec Louis XVI, le duc de Liancourt retrouva un peu de la légitime faveur que méritait son caractère; en 1786, il accompagna le roi dans un voyage en Normandie, qui aurait dû, à ce moment, ouvrir les yeux au souverain sur les besoins et sur les sentiments de la France. Lorsqu'éclata la Révolution, le duc de Liancourt se trouva, pour ainsi dire, de plain-pied avec les événements, « homme de 89, dit Sainte-Beuve, tel qu'il s'en préparait à cette époque dans tous les rangs, et jiarticalièrement au sein de la jeune noblesse éclairée et généreuse. »11 fut député de son ordre pour le bailliage de Clermont en Beauvaisis, et vota à l'Assemblée constituante toutes les mesures libérales que pouvait admettre un ami personnel du roi. Ce fut lui qui, grâce à sa charge de grand-maître de la garde-robe, pénétrant jusqu'à Louis XVI dans la nuit du 12 au 13 juillet, le faisait réveiller pour lui apprendre les mouvements populaires, et lui entendant dire comme première parole : « Mais c'est donc une révolte? » lui répondit ce mot bien connu : « Non, sire, c'est une Révolution. » Le 18 juillet, le duc de Liancourt fut porté à la présidence de l'Assemblée nationale. Il avait déjà publié ou il publia à cette époque plusieurs travaux de politique financière ei d'économie sociale; un mémoire ayant pour titre Finances et crédit, une Notice sur l'impôt territorial foncier en Angleterre , des rapports à l'Assemblée nationale sur la mendicité, sur l'état des hôpitaux et des prisons du royaume, sur la formation d'ateliers de secours pour les indigents, etc. Il s'opposa de toutes ses forces à la loi contre les émigrés, qui n'en fut pas moins adoptée ; il parla en faveur de la liberté de conscience et de la liberté individuelle; le premier, il proposa l'abolition du supplice de la corde. En même temps, il faisait construire à Liancourt de vastes ateliers, et, en 1790, il y établitune filature mécanique de coton d'après des procédés irlandais.

Après la séparation de l'Assemblée constituante, le duc de Liancourt, nommé lieutenant général des armées du roi, fut chargé du gouvernement de la Normandie et de la Picardie, et sut y maintenir la tranquillité.

Quelques semaines avant le 10 août, il avait engagé le roi à se retirer à Rouen, d'où, en cas de revers, une retraite par mer était facile ; mais li cour n'ayant pas accepté ses offres, il mit du moins à la disposition de Louis XVI une somme de 150 000 livres, le plus clair de sa fortune. Lui-même, d'ailleurs, dut bientôt songer à sa propre sûreté. Un bateau de pêche le transporta du Crotoy en Angleterre, tandis qu'en passant à Gisors son cousin La Rochefoucauld d'Enville était massacré à coups de pierres, sous les yeux de sa mère et de sa femme (14 septembre ITJ'J). L'agriculteur Arthur Young accueillit

le duc de Liancourt à Bury-Saint-Edmonds. Seç ressources étaient fort restreintes, lorsqu'une vieille demoiselle, qui ne le connaissait que de réputation, lui légua toute sa fortune : le duc ne l'accepta que pour la remettre au: héritiers naturels de la donatrice. Quand le roi fut mis en jugement, il écrivit à Barère, président de la Convention, pour demander la p'-rmission de venir rendre témoignage^ dans le procès. Barère, qui l'aimait, ne fit pas mention de cette lettre.

D'Angleterre, le duc de La Rochefoucauld (il avait pris ce titre depuis la mort de son cousin) passa aux Etats-Unis, qu'il parcourut en observateur sérieux : son Voyage, qu'il publia en 1800, renferme un intéressant tableau de la république américaine et du Canada à la fin du dix-huitième siècle. Vers cette époque, le comte de Provence (le futur Louis XVIII), du fond de sa retraite, lui écrivit pour lui redemander, comme s'il eût été déjà sur le trône, la charge de grand-maître de la garde-robe, que le duc d'Estissac avait payée 400 000 livres: La Rochefoucauld refusa, et ce fut là sans doute l'origine d'une défaveur qui se manifesta plus tard jusqu'à l'injustice pendant la Restauration.

Dès 1799, avant qu'une loi eût autorisé le retour des émigrés, La Rochefoucauld était revenu se cacher à Paris, où Talleyrand le couvrit de sa protection. Il y apportait l'idée de répandre la vaccine et, 0 comme ses biens, dit son fils, avaient été vendus en majeure partie, et que le reste était encore confisqué, il emprunta les fonds qui lui étaient nécessaires pour se mettre à la tête d'une souscription à l'effet de commencer des expériences sur les effets de ce préservatif, et de le propager aussitôt qu'on se serait assuré de son efficacité. Le résultat a été admirable, continue le biographe ; M. Charles Dupin nous a rappelé en 1827, aux obsèques du philanthrope, que seize millions d'individus ont été vaccinés, et qu'en raison du huitième que la petite vérole enlevait autrefois, on pouvait dire que le duc de La Rochefoucauld avait sauvé d'une mort précoce deux millions d'hommes. » Lorsque sa radiation de la liste des émigrés fut prononcée, le duc de La Rochefoucauld établit un comité chargé de propager la vaccine : il en fut nommé président perpétuel. Il créa en même temps, au moyen d'une souscription, l'utile institution des dispensaires, qui consiste à faire traiter à domicile les indigents malades par des médecins atta-^ chés à chaque établissement.

Liancourt lui fut rendu à cette époque. Pendant la Révolution, on y avait établi, sous le nom d'Ecole des enfants de la patrie, une école militaire dont l'école de métiers constituée par La Rochefoucauld lui-même avait été le premier noyau. On y transporta d'abord VEcole de Popincoiirt, que le chevalier Paulet * avait fondée en 1772, et où il avait appliqué des procédés analogues à ceux qu'on emprunta plus tard aux méthodes anglaises de Bell * et de Lancaster *. Puis, quand Léonard Bourdon * fut décrété d'accusation^ à la suite de la journée du 12 germinal an III, les élèves de la Société des jeunes Français quittèrent le prieuré de Saint-Martin des Champs et fournirent à Liancourt d'assez tristes recrues; un honnête homme, Crouzet *, fut mis alors à la tête de l'institution. Enfin, quand, le 2 brumaire an III (23 octobre 1794), la Convention licencia VEco/e* de Mars, établie provisoirement dans la plaine des tablons, quelques élèves de bonne volonté s'étaient aussi rendus à Liancourt. Il se forma ainsi un ensemble assez disparate, dont on peut se faire une idée par les piquants souvenirs que B. Wilhem *, qui v entra en juillet 1795, a conservés dans une notice intitulée : L'élève de Liancourt, et par Uis Observations Justificatives sur l'ecolena-

Page 1