LE MAITRE
tous les mots, prouver toutes les propositions. Si telles sont les ressources et les moyens d'enseignement qui résultent de la nature de Ihomme, voici maintenant les effets que l'enseignement peut se proposer pour fin.
' Ces effets intéresseront ou les fonctions de l'âme ou celles du corps.
Dans le dernier cas, on se trouvera en face d'un certain nombre d'arts inséparables du mouvement, comme l'agriculture, la navigation, Téquitation, la danse, etc., etc.
Dans le premier cas, il ne s'agit de rien de moins que du jeu même de la pensée. Leibnitz indique à ce propos toute l'importance de l'expérience ; grâce à elle seulement, l'esprit humain est capable de constituer le double système de la philosophie abstraite et concrète.
Ces prémisses une fois posées, la dissertation de Leibnitz devient singulièrement moins abstraite elle-même. Il se laisse aller à en tirer comme le programme concret d'une éducation particulière, et, pour animer ses préceptes, il suppose un enfant à qui on en ferait l'application.
Il faut commencer par lui apprendre à parler. 11 serait bon qu'on lui enseignât le latin en même temps et de la même manière que sa langue maternelle. — Il y a ici, chez Leibnitz, un ressouvenir probable de l'enfance de Montaigne, bien qn'il cite un autre exemple où cette méthode fut employée.
Bientôt on enseigneraà l'enfant l'histoire sacrée, et aussi l'état actuel du monde et des choses.
A six ans, qu'il aille à l'école; qu'il participe à l'éducation publique. Il aura là le frottement des autres, il y nouera des amitiés pour toute la vie. Leibnitz veut même qu'il vive peu auprès de ses parents, afin d'être obligé de compter sur lai-même. Ses exercices seront variés : musique, danse, lutte, jeux de force et d'adresse, dessin, etc. Les arts d'agrément ont leur place à côté des connaissances utiles. Il devra acquérir de la pureté dans sa langue, étudier l'histoire ancienne, les mathématicjues, l'arithmétique, l'optique, la statique, l'astronomie.
D'autre part, on lui ouvrira l'accès de la physique et de l'histoire naturelle. On lui nommera les objets et les êtres des trois règnes de la nature, minéraux, végétaux et animaux, et aussi les instruments mécaniques de l'industrie humaine. Dans ce but, on se servira avec fruit de VOrbis scisualium pictus de Gomenius ; Leibnitz désirerait pourtant que l'ouvrage fût amélioré et perfectioinié. L'enfant se livrera à des exercices de style écrits et oraux.
De douze à dix-huit ans, il faut le traiter avec plus de libéralité. Il étudie moins sous ses maîtres que sous ses amis. Il avance dans la connaissance des arts mécaniques. Il apprend ce qu'est le commerce, la provenance et le prix de revient des denrées. Il faut que tout homme, dit Leibnitz, soit un peu médecin, jurisconsulte et théologien. H est également utile de savoir quelque chose do la législation, pour tirer tout leur fruit des voyages.
Notre jeune garçon commencera le français et l'italien. Il est bon qu'il puisse lire le grec et l'hébreu, pour aborder directement l'Ancien et le Nouveau Testament.
Il jouera la comédie en latin et dans sa langue maternelle.
Mais ce qui fera sa principale étude, ce sera sa profession, celle à laquelle il devra être voué dans le monde.
Il faut enfin qu'il ait de la lecture.
Tout cela ne pourra s'enseigner ni s'apprendre k l'école. Le meilleur milieu pour notre élève, c'est celui de l'académie et de la cour, où il verra des hommes distingués. C'est pour cela qu'il ne
convient pas de placer les académies dans de petites villes sans population et sans mouvement.
A partir de dix-huit ans et au delà, le jeune homme voyagera. Il ira dans les pays étranger» observer leur lois, leurs usages, visiter leurs grands hommes et étudier les arts parmi les nations qui y excellent.
.On voit que Leibnitz aurait pu composer aisément, avec ses idées sur l'éducation, un roman analogue à celui de Rabelais ou de Rousseau, un discours ou un traité à la manière de Montaigne ou de Locke. Son œuvre n'eût pas été moins bonne que celle de ces maîtres et elle aurait partagé leur renom. Il ne l'a point arrangée ainsi, et nous avons compté sur nos lecteurs pour y faire la part des imperfections, pour y distinguer aussi tout ce qu'elle avait alors de nouveau, tout ce qu'elle garde d'ingénieux, d'humain, de pratique et d'élevé, de libéral. Ajoutons que la philosophie dogmatique et théorique de Leibnitz, considérant tout être comme une force douée d'une expansion spontanée, admettant une série de gradations nécessaires pour que la conscience passe de la sensation la plus confuse à l'idée distincte, cette philosophie ne heurte en aucune façon les conclusions de la pédagogie la plus moderne, et se trouve au contraire dans un remarquable accord avec elle.
[Georges Dumesnil.]
LE MAITRE. — Antoine Le Maître est surtout connu comme le chef des solitaires de Port-Royal. Or, on sait que ces « Messieurs » joignaient, à la pénitence qu'ils exerçaient loin du monde, le soin d'élever quelques enfants. Quoique Le Maître n'ait pas. professé régulièrement dans les écoles de Port- Royal, il a toujours eu sa part dans la direction des études, et c'est par là qu'il a sa place marquée dans l'histoire de la pédagogie française.
Il naquit à Paris en 1607 ; sa mère était la sœur d'Angélique Arnauld, abbesse de Port-Royal, et du célèbre théologien Antoine Arnauld. Avocat au Parlement de Paris, Le Maître s'était acquis une grande réputation ; mais, sous l'influence de l'abbé de Saint-Cyran, il renonça tout à coup au monde et au brillant avenir qui s'ouvrait devant lui, et alla s'ensevelir dans la solitude et la pénitence, à Port-Royal des Champs. Il n'entra pas en religion pourtant : il fut un pénitent laïque, et détermina par son exemple un grand nombre de personnages illustres à l'imiter (V. Port-Royal.)
Fidèle à la doctrine de Saint-Cyran, qui croyait qu'on ne pouvait pas faire d'œuvre plus méritoire pour soi-même, ni plus agréable à Dieu, que de procurer à de jeunes enfants le bienfait d'une éducation chrétienne, il ne cessa presque pas, depuis 1638, époque de sa conversion, jusqu'en 1658 où il mourut, de se charger d'instruire quelques jeunes gens. Ainsi, on le trouve tout d'abord s'occupant, avec MM. Singlin et Lancelot, dans le dehors du monastère de Port-Royal à Paris, de l'éducation des deux fils de M. Bignon, du petit Vitart et de quelques autres encore. En 1639, pendant le séjour qu'il fit à La Ferté-Milon, Lancelot, le précepteur du jeune Vitart, étant tombé malade^ il prit sa place. Revenu à Port-Royal des Champs, il s'était chargé, à la prière de Saint-Cyran, de l'é» ducation d'un fils de M. Arnauld d'Andilly (son oncle) et d'un autre enfant. C'est vers cette même époque qu'il dut s'occuper aussi des trois fils de M. du Fossé, dont le dernier, Pierre, resté seul après la mort de ses deux frères, devait s'attacher si étroitement à lui qu'il ne le quitta plus jusqu'à ses derniers moments, et fut môme associé à ses travaux. Quand les écoles de Port-Royal des Champs furent transférées à Paris en 1646, il ne les y suivit pas ; mais les enfants le retrouvèrent à leur retour aux Granges en 1650, avec Arnauld et son frère, M. de Saci.
LEMAKE
LEMARE
« Nou3 commençâmes à faire avec eux une liai- «on particulière, ayant plu3 d'âge et de raison qu'autrefois », dit du Fossé. « Il avait conçu une bonté particulière pour moi, ajoute-t-il encore, et je me souviens que, tout écolier que j'étais, il me faisait souvent venir dans sa chambre où il me donnait des instructions très solides, tant pour l'étude que pour la piété. Il me lisait et me faisait lire divers endroits des poètes et des orateurs, et m'en faisait remarquer toutes les beautés, soit pour la force du sens, soit pour rélocntion. Il m'apprenait aussi à prononcer comme il faut les vers et la prose, ce qu'il faisait admirablement lui-même, ayant le ton de la voix charmant, avec toutes les autres parties d'un grand orateur. Il me donna aussi plusieurs règles pour bien traduire et pour me faciliter les moyens d'y avancer. » Ce qu'il faisait là pour le jeune du Fossé, il dut le faire pour d'autres encore, pour le petit Kacine surtout, qui vint aux Granges de Port- Royal en 1655, et auquel il semble avoir donné les soins les plus affectueux. On voit en effet, par une lettre qu il lui écrivit de Bourg-Foniaine, où il avait dû momentanément se retirer en 1656, qu'il l'appelait « mon fils », et que celui-ci l'appelait « mon papa ». Enfin on sait qu'il aurait voulu faire de Racine un avocat, « c'est-à-dire ce qui lui semblait le plus beau au monde, dit Sainte-Beuve, <]uand on n'était pas solitaire. »
Les Règles de la traduction française, dont parle du Fossé, nous ont été conservées par Fontaine dans ses Mémoires. Elles sont au nombre de dix, et ont trait surtout à l'élégance, élégance toute relative et selon la mode d'alors. A côté de préceptes très sages et très justes, comme, par exemple qu'il faut avant tout être extrêmement fidèle et littéral, tâcher de rendre beauté pour beauté et figure pour figure, s'approcher le plus qu'on peut du style de l'auteur qu'on traduit et le faire parler, dans notre traduction, comme il aurait parlé s'il avait composé en notre langue ; on trouve des recommandations beaucoup moins importantes et qui nous semblent aujourd'hui puériles, sur la longueur et le choix des périodes, les proportions que doivent avoir les divers membres d'une phrase, le soin avec lequel il faut éviter le vers ou le demi-vers dans la prose, et pourtant s'en rapprocher quelquefois, etc.
Les Mémoires ne noui disent rien autre de ce qu'il pouvait y avoir de particulier dans la manière d'enseigner de Le Maître, qui devait être, du ■reste, celle de Port-Royal tout entier. Mais qu'il ait dii donner d'excellentes leçons aux jeunes gens dont il voulait bien se charger, nous en avons pour garantie le grand talent qu'il avait montré comme avocat, son érudition variée et notamment sa connaissance de la langue grecque, le sentiment qui l'inspirait dans cet acte de charité qu'il faisait aux enfants, selon l'esprit de Saint-Cyran, et enfin les résultats qu'il obtint. Du Fossé et surtout Racine sont des élèves qui font honneur aux maîtres qui les ont formés.
Outre le concours qu'il prêta certainement à Arnauld pour plusieurs de ses écrits, et la part ■qu'il prit à toutes les brochures de circonstance «ontre les jésuites, notamment aux Provinciales (il est l'auteur probable de la Lettre d'un avocat, qui figure quelquefois comme dix-neuvième Provinciale), il a laissé un Recueil de ses plaidoyers (1654), un Tî^aité sur l'aumône (l(i58) et des Vies des SaiyitSy ouvrage qui fut continué par du Fossé.
Il mourut à Port-Uoyal des Champs, le 4 novembre 1GS8, entouré delà vénération de tous les autres solitaires qui le regardaient comme leur père et leur chef. [L Carré.]
LEMARË. — Pierre-Alexandre Lemare, polygraphe fiançais, né en 1766, mort en 1833, mérite une mention dans ce Dictionnaire pour ses ouvrais Partie.
ges de grammaire et sa méthode de lecture. Non« n'avons pas à raconter sa carrière agitée et aventureuse, ses actes politiques tels que sa résistance au 18 brumaire, sa participation à la conspiration du général Mallet, son opposition à l'empire pendant les Cent-Jours ; nous ne parlerons pas divantage deses travaux comme médecin et physicien. Nous nous bornerons à citer les plus importantes de ses publications relatives à l'enseignement de la langue française et de la langue latine. Il fit paraître en \HOi un Cours théonque et pratique de langue latine, qui reçut l'approbation du Lycée des arts; ce cours fut refondu en 1817, sous le titre de Méthode prénotionnetle; une dernière édition, imprimée en 1831 et considérablement augmentée, est suivie d'un Traité de la manière d'apprendre les langues. La méthodo de Lemare est fort originale. 11 veut que, dans l'enseignement de la langue maternelle, au début. toute parole soit accompagnée d'un geste explicatif, jusqu'au moment où la phrase parlée est assez connue de l'enfant pour suffire seule à lui rappeler le geste qu'on y associait. Puis, modifico peu à peu par des substitutions qu'expliquent de nouveaux gestes, cette phrase parlée éveille dans l'esprit des idées nouvelles qui s'ajoutent à celles qu'elle exprimait sous sa première forme, et (|ui concourent à la formation d'un répertoire varié, où chaque mot a une valeur exacte, et chaque phrase une signification nettement déterminée. Une fois la langue maternelle ainsi apprise, l'étude d'une langue étrangère quelconque, vivante ou morte, devient relativement aisée. La langue maternelle remplace le geste explicatif et devient la clef de la langue étrangère. Etant donné plusieurs phrases étrangères où se retrouvent des expressions semblables, on y cherche l'analogie entre les divers éléments qui les composent, on y observe par comparaison l'étymologie et la fonction de chaque terme, et l'on fait entrer les diverses expressions analysées dans la construction des phrases où elles sont appelées à jouer le même rôle. La difficulté la plus sérieuse consiste alors dans le choix d'un nombre suffisant de phrases propres à réunir toutes les tournures de la langue étudiée, contenant assez de faits pour fonder les analogies et fournir les moyens de généraliser, sans toutefois multiplier les citations outre mesure. Dans son cours de langue latine, Lemare a extrair ces phrases prénotionnellei des meilleurs auteur- ; son recueil, divisé en trois parties — lexicographie, syntaxe et étymologie — en comprend envi ron 45U0, qu'on doit apprendre par cœur et avoir toujours présentes à la mémoire, afin d'y pouvoir revenir toutes les fois que le besoin s'en fera sentir pour tourner une difficulté ou simplifier une traduction.
La méthode de lecture de Lemare est exposée dans un ouvrage intitulé : « Cours de lecture, où, procédant du composé au simple, on apprend à lire des phases, puis des mots, sans confiait re ni syllabes ni lettres; composé de 41 figures en taille- douce, représentant chacune, selon la manière dont elles sont envisagées, une lettre, une syllabe, un mot ou une phrase ; de phrases /.'réparées, tirées de la Bible, et amenant, dans les syllabes initiales de chaque ligne, tous les genres d'assemblage nécessaires, dont se composent les syllabaires; et terminé par un Dictionnaire de prononciation à l'usage des Français et des étrangers. Paris, chez l'auteur, janvier 1818; » I vol. in-8. 11 fait commencer par l'étude d'un alphabet composé de quarante et un signes ; à chacun de ces signes alphabétiques correspond une figure qui simule la forme de la lettre, et qui reçoit un nom dans lequel se trouve le son représenté par cette lettre. Ainsi, pour la lettre A, la figure est celle d'un homme penché qui se heurte contre un
LEMONNIEll
LEPELLETIER
tronc d'arbre, et qui s'écrie A/i; pour la lettre D, ce sont deux lutteurs dont l'un est debout tandis que l'autre s'arcboute contre lui : comme il y a deux hommes, la figure s'appelle Deux; pour la lettre B, ce sont deux têtes de boeufs liéesàunjoug, qui est placé verticalement : la figure s'appelle Bœufs. Quand l'élève connaît tous ces signes et le son auquel ils correspondent, on lui présente des phrases, qu'il décompose en syllabes, puis en lettres. Cette méthode est une combinaison du système hiéroglyphique de Bertaud et du procédé analytique recommandé par l'abbé de Radonvilliers etN. A^dsitu (V. Lecture).
Citons encore de Lemare son Cours théorique et pratique de langue française, 1807, 2 vol. in-4 oblong ; seconde édition refondue sous le titre de Cou7^s pratique et théorique, 1817-1819, 2 vol. in-8. C'est un ouvrage original, qui témoigne d'une étude approfondie de la langue, mais qui n'ofl're plus guère aujourd'hui qu'un intérêt de curiosité.
LEMOINE. — Jean Lemoine (né à Crécy au XIII* siècle, mort à Avignon le 22 août )313) fut élevé à la dignité de cardinal-prêtre en 1294, et jouit d'une grande faveur à Rome sous Boniface VIII, qui le chargea de le représenter auprès de Philippe le Bel. En 1302 il fonda de ses deniers à Paris, rue Saint-Victor, près des murs, le collège qui a porté son nom pendant cinq cents ans. Ce a collège de plein exercice », c'est-à-dire embrassant tout le cours des études classiques (grammaire, humanités et philosophie), recevait comme boursiers un certain nombre d'étudiants de la faculté de théologie (« théologiens ») et de la faculté des arts (u artiens »). Ratifiée en 1311 par le roi, cette fondation s'accrut, par la suite, de legs importants, et la « maison du cardinal» fut un des grands collèges de Paris. Il avait encore 250 élèves à la veille de la Révolution. Cet établissement se fit souventremarquer par son zèle pour l'Église, notamment dans la querelle du jansénisme; sous Louis XIV, il donna plusieurs recteurs à l'université de Paris. Parmi les professeurs illustres qui y ont enseigné, on peut citer, au xvi^ siècle, Vatable, Lambin, Jean Passerat; et au xviii*, à l'époque où il fut fermé par la Révolution, Lange, le premier auteur d'Eléments de physique en français à l'usage des classes, l'abbé Haiiy, le fondateur de laminéralogie, et enfin Lhomond^
LEMONNIER ( Madame Élisa). — Élisa Grimailh (plus tard M™» Lemonnier) naquit à Sorèze (Tarn) le 25 mars 1805, de Jean Grimailh et d'Etiennette- Rosalie Aldebert, tous deux protestants. Elle perdit son père de bonne heure et fut élevée par sa mère, sa grand'mère et sa cousine. M"* Saint-Cyr de Barrau de Muratel. Elisa Grimailh était douée d'une grande beauté, mais elle se faisait plus encore remarquer par la vivacité de son intelligence, l'ardeur de son imagination et l'inépuisable bonté de son cœur. Elle prit part au mouvement d'idées créé par les directeurs du célèbre collège de Sorèze, MM. Ferlus, et rencontra, dans les salons de ces derniers, M. Lemonnier, jeune professeur de philosophie, qu'elle épousa le 22 avril 1831. Les deux époux devinrent adeptes de l'école saint-simonienno et consacrèrent à la propagande de leurs idées tout ce qu'ils possédaient. Mais l'école saint-siraonienne ne tarda pas à se disperser, et M. Lemonnier se fit inscrire au barreau de Bordeaux. Sans se désintéresser de l'étude des questions sociales qui l'avait attirée au saint- simonisme, M=»* Lemonnier sut, pendai.c cette période de sa vie, se renfermer dans le cercle étroit d'un petit ménage et déployer toutes les vertus d'une mère de famille. Après dix ans de séjour à Bordeaux, M. Lemonnier fut nommé, à Paris, directeur du contentieux du chemin de fer du Nord. Bientôt la révolution de 1848 éclata. M"" Lemon-
nier s'émut des misères dont elle fut témoin. Avec le concours de quelques amies, elle organisa un ouvroir et le dirigea pendant plus de deux mois. L'inhabileté des ouvrières qui fréquentaient cet ouvroir fit naître chez M""* Lemonnier la première pensée de la fondation d'un enseignement professionnel pour les femmes et, dès lors, cette pensée ne la quitta plus. Après des essais divers, elle réussit, en 1856, à créer la Société de protection maternelle, qui se transforma, le 9 mai 186V, et prit le titre de Société pour l'enseignement professionnel de femmes. Un local fut loué, au nom de M"* Lemonnier, rue de la Perle, n® 9, et la première école professionnelle pour les jeunes filles s'ouvrit le l*^' octobre 1862. Le succès rapide de cette première école permit bientôt d'en ouvrir une seconde, 72, rue Rochechouart. Mais les fatigues occasionnées par cette double fondation altérèrent profondément la santé de M"* Lemonnier qui succomba, le 5 juin 1865, après une maladie de quelques jours. Depuis la mort de M"* Lemonnier, la Société pour l'enseignement professionnel des femmes a ouvert deux nouvelles écoles professionnelles. Les quatre écoles appartenant à la Société sont connues sous le nom d'Ecoles Elisa Lemonnier. — V. Société pour l'enseignement professionnel des femmes, [Julie "Toussaint.]
LEPELLETIER DE SAINT-FARGEAU. — Louis-Michel Lepelletier, marquis de Saint-Fargeau, né à Paris en 1760, appartenait à une opulente famille de noblesse de robe. Avant la Révolution, il était président à mortier au parlement de Paris. Elu député aux Etats-généraux, il devint Tun des plus zélés défenseurs de la cause populaire. Membre du Comité de jurisprudence criminelle, il présenta au nom de ce Comité, en 1790, un projet de code pénal, dont le trait caractéristique était l'abolition de la peine de mort. Lorsque la Constituante supprima les titres de noblesse (19 juin 1790), le marquis de Saint-Fargeau fit décider qu'aucun citoyen ne pourrait porter que le vrai nom de sa famille ; à dater de ce jour il signa Michel Lepelletier. En septembre 1792, il fut nommé député à la Convention par le département de l'Yonne. Quoiqu'il ne fît pas partie du Comité d'instruction publique, la question de l'éducation nationale prit bientôt la première place dans ses préoccupations. Le Comité avait présenté, au commencement de décembre 1792, un plan d'organisation de l'instruction publique, reproduction de celui de Condorcet : ce fut à cette occasion que Lepelletier rédigea le mémoire célèbre dans lequel il a résumé ses idées sur l'éducation commune de l'enfance. Il ne vécut pas assez pour pouvoir les exposer luimême à la tribune de la Convention : on sait comment il tomba le 20 janvier 1193 sous le poignard d'un assassin royaliste, et comment la Convention répondit à cet acte de fanatisme en décernant à la victime les honneurs du Panthéon.
L'existence du travail de Lepelletier sur l'éducation nationale fut révélée le jour même de ses funérailles par son frère, Félix Lepelletier, dans le discours qu'il prononça en cette circonstance. Mais, par suite de l'ajournement de la discussion sur l'instruction publique, ce fut seulement en juillet, six mois après la mort de l'auteur, que l'ouvrage de celui-ci fut rendu public. Toutefois Félix Lepelletier avait probablement communiqué le manuscrit de son frère à quelques conventionnels : en efi'et, les débats de la Convention font voir que les idées de Michel Lepelletier sur l'éducation commune étaient déjà connues avant que son mémoire fût imprimé; elles avaient même trouvé des partisans influents, qui obtinrent de la Convention, dès le mois de juin, un décret portant que Félix Lepelletier serait admis à lire l'ouvrage de
LEPELLETIER
— loG7 —
LEPELLETIER
son frèro sur l'instruciion publique. Dans la séance du ^ juillet 179:j, où la Convention rejeta le proj(!t Sicyès-Daunou-Lakanal et chargea six commissaires de lui présenter sous huit jours un nouveau plan d'éducation et d'instruction publique, (.liabot rappela le décret rendu, et demanda que l'assemblée fixât un jour pour entendre la lecture do l'ouvrage de Lepelletier. La Convention se borna à décréter que louvragu serait imprimé.
Il ne le fut pas encore, car Félix Lepelletier, délenteur du manuscrit, n'était point disposé à s'en dessaisir : il tenait beaucoup à l'honneur d'en donner lui-même lecture à la Convention ; or, une fois l'ouvrage imprimé, la lecture à la tribune n'aurait plus eu de raison d'être. Cependant celte satisfaction d'amour-propre devait lui échapper. En ell'et, le 12 juillet, Robespierre, ayant rencontré Félix Lepelletier aux Tuileries, le pria de lui prêter le précieux manuscrit qu'il ne connaissait pas encore, promettant de le rendre à son possesseur dès le lendemain ; mais lorsqu'il l'eut entre les mains, il le porta à la tribune de la Convention où il en fit lecturo (séance du 13 juillet). Félix Lepelletier, qui raconte cette anecdote {Œuvres de Michel Lepelletier, publiées par son frère, Bruxelles, IS^G), fut très irrité du procédé de Robespierre. Voulant absolument faire quelque part une lectui-e publique du manuscrit de son frère, il se rabattit sur le club des Jacobins; mais le club, tout occupé en ce moment de la mort tragique de Marat (assassiné le 13), ajourna l'audition; et ce fut seulement le 19 que Félix Lepelletier put enfin se faire écouter. Sur la proposition de Hassenfratz, l'impression du mémoire aux frais du club fut votée ; en outre, le Journal de la Société en publia une analyse détaillée {Journal des Debats de la Société des Jacobins^ n*» 452 et 453, 21 et 22 juillet 1793).
Nous avons raconté ailleurs (V. Convention, p. 538 et suiv.) les discussions auxquelles donna lieu dans la Convention le plan de Michel Lepelletier. Amendé par la commission des six (séance du 1er août), il fut adopté le 13 août avec cette double réserve que les maisons d'éducation commune seraient destinées aux garçons seulement, et que le placement des enfants dans ces maisons communes serait facultatif pour les familles. Le 20 octobre, sur la proposition do Léonard Bourdon lui-même, qui î^vait été d'abord l'un des plus ardents défenseurs du plan Lepelletier, la Convention rapporta le décret du 13 août, et décida de s'en tenir à l'organisation de simples écoles primaires, telles que les proposait la commission des neuf par l'organe de Romne (V. Convention, p. 546).
Pour comprendre l'économie du plan de Lepelletier et en bien saisir la portée réelle, il ne faut pas le séparer du plan de Condorcet, auquel, dans la pensée de l'auteur, il devait servir de complément. C'est à cette condition seulement qu'on en aperçoit la véritable signification. Lepelletier, qu'on ne l'oublie pas, écrivait à la fin de 1792 ; il ne songeait point à se poser en contradicteur du Comité d'instruction publique, dont il acceptait au contraire le système. Il demandait seulement une organisation plus efficace du premier degré dMnstruction, des écoles primaires. Ces écoles, disait-il, ne pourraient donner une éducation vraiment et universellement nationale qu'à la condition d'être transformées en « maisons d'éducation » où tous les enfants seraient élevés en commun, de cinq à douze ans, aux frais de la République.
« Le plan d'instruction publique du Comité, disait il, me paraît fort satisfaisant; mais il n'a point traite de l'éducation.
» Tout le système du Comité porte sur cette base, l'éiablissement de quatre degrés d'enseigne-
ment, savoir les écoles primaires, les écoles secondaires, les instituts, les lycées.
» Je trouve dans ces trois derniers cours un plan qui me parait sagement conçu pour la conservation, la propagation et le peiiectionnement des connaissances humaines. Ces trois degrés successifs ouvrent à l'instruction une source féconde et habilement ménagée, et j'y vois des moyens tout à la foi^ convenables et efficaces pour seconder les talents des citoyens qui se livreront à la culture des lettres, des sciences et des beauxarts.
» Mais avant ces degrés supérieurs, qui ne peuvent devenir utiles qu'à un petit nombro d'hommes, je cherche une instruction générale pour tous, convenable aux besoins de tous, qui est la dette de la République envers tous; en un mot, une éducation vraiment et universellement nationale ; et j'avoue que le premier degré que lo Comité vous propose, sous le nom d'écoles primaires, me semble bien éloigné de présenter tous ces avantages. »
Les reproches que Lepelletier fait aux écoles primaires sont les suivants :
\* Les enfants domiciliés dans la ville, bourg ou village où sera située l'école primaire seront bien plus à portée des leçons, en profiteront et bien plus souvent, et bien plus constamment; ceux au contraire qui habitent les campagnes et les hameaux ne pourront pas les fréquenter aussi habituellement, à raison des difficultés locales, des saisons et d'une foule d'autres circonstances.
2® Les parents indigents, qui pour nourrir leurs enfants ont besoin de les faire travailler, ne pourront les envoyer aux écoles. Il faut, pour que lo père consente à se priver du travail de l'enfant, que la République prenne à sa charge l'entretien de celui-ci.
3° Un des objets les plus essentiels de l'éducation est omis dans les écoles primaires : le perfectionnement de l'être physique. On propose bien quelques exercices de gymnastique; cela est bon, mais cela ne suffit pas. Un genre de vie continu, une nourriture saine et convenable à' l'enfanccdes travaux graduels et modérés, des épreuves successives mais continuellement répétées : te s sont les seuls moyens efficaces de donner au corps tout le développement et toutes les facultés donc il est susceptible.
4» L'éducation morale sera insuffisante à l'école primaire : quelques instructions utiles, quelques moments d'études, tel est le cercle étroit dans lequel est renfermé le plan du Comité. C'est l'emploi d'un petit nombre d'heures; mais tout le reste de la journée est abandonné au hasard des circonstances.
Pour obvier à ces inconvénients, et pour créer une éducation nationale accessible à tous, Lepelletier propose à la Convention u de décréter que, depuis l'âge de cinq ans jusqu'à douze pour les garçons, et jusqu'à onze pour les filles, tous les enfants sans distinction et sans exception seront élevés en commun, aux dépens de la république; et que tous, sous la sainte loi de l'égalité, recevront mêmes vêtements, même nourriture, môme instruction, mêmes soins. » (V. Convention, pp. 536 et 537, la reproduction des passages essentiels du mémoire de Lepelletier.)
En somme, le système que proposait Lepelletier n'était pas autre chose que lextension à toute la France de ces caméristats qui existent encore aujourd'hui en Bretagne et en Auvergne, avec cette différence toutefois que le régime devait en être plus conforme aux exigences d'une bor.n»i éducation, et que la dépense devait être supportée, non exclusivement par les parents des élèves, mais par la nation entier-,
A la sortie des maisons d'éducation commun*
LEPRINCE DE BEAUMONT — i568 —
LESSING
où ils auraient reçu l'instruction primaire, ceux des élèves auxquels leurs parents voudraient faire poursuivre leurs études auraient parcouru successivement les trois degrés supérieurs d'instruction du plan Condorcet, écoles secondaires, instituts et lycées. Lepelletier proposait que la République prît à sa charge les frais de l'instruction et de l'entretien d'un certain nombre d'élèves désignés au concours parmi les plus méritants : ces pensionnaires de la République atiraient été choisis dans la proportion de un sur cinquante, parmi les élèves des maisons d'éducation commune, pour suivre les cours des écoles secondaires ; la moitié des élèves des écoles secondaires seraient ensuite devenus pensionnaires de la République dans les instituts; et la moitié des élèves des instituts, pensionnaires de la République dans les lycées. « Ne pourront être admis à concourir, ajoutait Lepelletier, ceux qui, par leurs facultés personnelles ou celles de leurs parents, seraient en étai de suivre, sans les secours de la République, ces trois degrés d'instruction. »
C'était là, comme on le voit, une organisation de bourses nationales destinées à rendre les degrés supérieurs de l'instruction accessibles à tous ceux qui s'en montreraient dignes : c'est l'idée que le gouvernement de la République a commencé à réaliser aujourd'hui.
Nous ne rappellerons pas les objections qui furent faites, dans la Convention même, au plan de Lepelletier, tant au point de vue de la liberté <les pères de famille qu'à celui des difficultés financières et pédagogiques. Ces objections parurent r.ssez fortes aux républicains de l'an II pour les déterminer à renoncer à l'exécution d'un projet que la majorité de la Convention avait d'abord accueilli avec enthousiasme. Il n'en restera pas moins à Lepelletier l'honneur d'avoir essayé le premier de réaliser d'une manière concrète, par un acte législatif, une idée quo Fichte devait reprendre en Allemagne quelques années plus tard, et qui, sous des formes nouvelles, a déjà trouvé plus d'une application dans les institutions scolaires contemporaines.
Le 20 pluviôse an III (8 février 1795), la réaction thermidorienne, qui allait proscrire les derniers Montagnards, annula le décret qui avait accordé à Michel Lepelletier une sépulture au Panthéon.
[J. Guillaume.]
LEPRINCE DE BEAUMONT (M«n«). Marie Leprince, née à Rouen en 1711, était la sœur du peintre J.-B. Leprince. Ayant épousé un homme indigne d'elle, M. de Beaumont, elle obtint en 1745 l'annulation de son mariage, et, devenue libre, elle se consacra aux lettres et à l'éducation. Elle se rendit à Londres, où elle trouva des élèves à instruire, et y publia divers ouvrages qui eurent du succès. Les principaux sont le Nouveau magasin français^ ou Bibliothèque instructive, recueil mensuel imité des Magazines anglais (Londres, 1750-1755) ; V Education complète, ou Abrégé de l'histoire ancienne^ mêlé de géographie et de chronologie^ à l'usage de la famille royale de la princesse de Galles (Londres, 1753, 3 vol. in-12); le Magasin des enfants ou Dialogues entre une sage gouvernante et ses élèves (Londres, 1757, 4 vol. Jn-12), ouvrage fréquemment réimprimé, et qui fut traduit dans toutes les langues de TEurope; le Magasin des adolescents, ou Dialogues entre une sage gouvernante et ses élèves (Londres, 1764, 4 vol. in-12), faisant suite à l'ouvrape précédent. Remariée à un de ses compatriotes, M. Pichon, et devenue mère de six enfants, elle quitta l'Angleterre après un séjour de dix-sept ans, et se retira à Chavanod près d'Annecy, en Savoie. C'est là qu'elle mourut en 1780, après avoir fait paraître encore de nombreux volumes, parmi lesquels on peut citer les bistructions pour les
jeunes dames qui entrent dans le monde et qui se marient, Londres (Lyon), 17C4, 4 vol. in-12; le Magasin des pauvres, des artisans, des donittstiques et des ge7is de la campagne, Lyon, 17(i8, 2 vol. in-r2; le Mentor moderne, ou Instructions pour les garçons et pour ceux qui les élèvent^ Paris, 1772, Il vol.
Le Magasin des enfants, qui eut tant de vogue pendant près d'un siècle, et qui a été l'un des premiers livres de lecture de la plupart de nos grand'mères, mérite encore aujourd'hui d'être cité comme l'une des meilleures productions de cette littérature de l'enfance où Berquin, M™* de Genlis et Bouilly ne firent guère que suivre les traces de M™e Leprince de Beaumont. Les conversations de M"* Bonne, gouvernante de lady Sensée, avec son élève et les jeunes amies de celle-ci, lady Spirituelle, lady Tempête, lady Babiole, sont écrites dans un style naturel et facile, et les en seignements qu'elles contiennent dénotent, chez l'auteur, des qualités réelles de discernement et de sagesse. Dans l'avertissement placé en tête de l'ouvrage, M°i* de Beaumont plaide en fort bons termes la cause de l'instruction des femmes : c D'autres, dit-elle, trouveront que j'ai eu tort de parler aux enfants de choses qu'ils supposeront au dessus de leur portée, de choses qu'ils prétendent que les femmes même doivent toujours ignorer! Qu'ont-elles besoin, me diront-ils, de connaître la différence de leurs âmes avec celles des animaux? Elles croient cette vérité et mille autres sur la foi d'autrui ; elles ne sont pas faites pour en savoir davantage. On dirait que vous prétendez en faire des logiciennes, des philosophes. — Et vous en feriez volontiers des automates, leur répondrai-je. Oui, messieurs les tyrans, j'ai dessein de les tirer de cette ignorance crasse à laquelle vous les avez condamnées. Certainement j'ai dessein d'en faire des logiciennes, des géomètres, et même des philosophes. Je veux leur apprendre à penser, à penser juste, pour parvenir à bien vivre. Si je n" avais pas l'espoir de parvenir à cette fin, je renoncerais dès ce moment à écrire et à enseigner. Il est assez de personnes capables de faire entrer dans la mémoire des enfants quelques milliers de mots qu'ils ignorent, les règles du langage et plusieurs autres connaissances à peu près aussi importantes : je ne regarde l'étude de la langue française (il faut se rappeler que l'auteur écrivait en Angleterre), par rapport à mes écolières, que comme un moyen qui m'est offert par la Providence pour former leur esprit et leur cœur. »
Si W^* Leprince de Beaumont n'a fait preuve ni d'un esprit très original, ni d'un talent de premier ordre, elle n'en occupe pas moins une place très honorable parmi les institutrices françaises du xviii» siècle.
LESSING. — Gotthold-Ephraîm Lessing, un des meilleurs écrivains et des plus profonds penseurs de l'Allemagne, naquit à Kamenz (Saxe), en 1729, et mourut à Brunswick en 1781. Il s'était d'abord fait connaître par des traductions, des articles d'érudition, des études de critique littéraire ou dramatique, par des fables et quelques pièces de théâtre. Changeant dévoie tout àcoup.il accepte une place de secrétaire auprès du général Tauenizien et se mêle (1760-1765) à la vie et à l'agitation des camps. Il profite de ses fonctions pour étudier les mœurs militaires, et il en trace bientôt dans Minna de Barnhelm une vivante et attachante peinture. L'Allemagne charmée salue dans l'œuvre nouvelle la première et heureuse tentative d un drame vraiment national. Le succès de Minna de Barnluiiu vaut à Lessing la direction du théâtre de Hambourg (1 767-1 769j. Il en prend occasion de publier une série d'études de la critique la plus pénétrante sur les pièces et les auteurs du Uiéâ-
LESSING
LESSING
tre contemporain. La Dramaturgie de Hambourg, tel est le nom que prend la publication, renouvelle les théories alors régnantes sur le drame, et afl'ranchit le goût public des traditions scolastiqiies, des préjugés séculaires. Le Laocoon, qui avait paru en 1X07, n'opérait pas, de son côté, unp moindre révolution dans les habitudes de la critique d'art, et déterminait l'objet et les limites de la poésie et de la sculpture avec une précision et une sagacité jusque-là inconnues.
En 1170, Lessing accepte l'emploi de bibliothécaire à WolfenbiUtel. Il met à profit les trésors qui lui sont confiés pour renouveler la critique ihéologique du temps, comme il l'avait déjà fait pour la critique littéraire et dramatique. La publication, sous le couvert de l'anonyme, de fragments d'un ouvrage inédit de Reimarus, où les droits de la libre raison, de la théologie naturelle sont soutenus avec une courageuse habileté, jette dans un grand émoi et une vive irritation tout le camp des théologiens orthodoxes. Le plus fougueux d'entre eux, le pasteur Gœze, se fait l'interprète de l'indignation commune, et entreprend de réduire à néant les propositions hérétiques de l'auteur anonyme. Lessing engage, sans hésiter, contre ses nombreux et puissants adversaires une polémique où l'ignorance, la maladresse, les ridicules du contradicteur donnent beau jeu à son érudition, à sa dialectique et à sa verve railleuse. L'approbation accordée à ÏAnti-Gœze par les esprits libres et éclairés ne réussit pas à protéger Lessing contre les menées perfides et les ddnonciations de ses ennemis, ni à prévenir l'intervention maladroite et brutale de la cour et des autorités publiques dans un débat où les armes pacifiques de la libre discussion étaient seules de mise. L'énergie indomptable de Lessing ne fléchit pas un seul instant. Les longues agitations de la lutte avec les théologiens n'altèrent en aucune façon la haute sérénité de sa pensée. Son beau drame en vers de Nathan le sage (1779) nous livre, avec l'expression suprême de la foi morale et philosophique de Lessing, le secret de sa résignation, de sa fermeté, de sa tranquille assurance. Dans cette œuvre aujourd'hui populaire, Lessing se plaît à mettre aux prises, mais pour faire ressortir, toute la supériorité morale du premier, un Juif afi'ranchi des préjugés de sa race et de son culte, qui ramène à la loi unique de l'amour du prochain les dogmes et les devoirs de la religion ; un patriarche chrétien et un musulman, enfermés l'un et l'autre dans les croyances et les pratiques étroites de leurs religions contraires, et qui s'éloignent d'autant plus de l'humanité qu'ils prétendent se rapprocher davantage de Dieu.
Les oppositions religieuses du judaïsme, du christianisme, de l'islamisme, dont gémit le noble cœur de Nathan, la haute raison de Lessing fait effort pour les expliquer, pour les accorder avec sa foi dans la sagesse providentielle, dans ï Education de l'humanité (1780). Les erreurs des religions passagères et multiples sont, aux yeux de Lessing, les prémisses indispensables de la vérité une et définitive. Les religions diverses répondent aux besoins diflférents, aux facultés inégales que présente l'humanité aux âges successifs de son développement. Leurs symboles sont comme les voiles de plus en plus transparents dont s'enveloppe la venté, pour ne pas offusquer par son éclat trop vif des regards qui ne s'affermissent que peu à peu. Le» mêmes vérités ne peuvent être saisies dans la même mesure par des intelligences inégalement douées, inégalement préparées. Le genre humain reçoit ainsi de la sagesse mystérieuse et providentielle, qui veille sur les destinées du monde, une sorte d'éducation morale et religieuse, appropriée aux forces et aux aptitudes de chaque peuple. Les ménagements ingénieux, les ruses
victorieuses de l'art providentiel peuvent servir de leçons à celte autre providence terrestre et plus faillible, que chaque enfant doit trouver dans les soins de son précepteur.
Dans ces deux écrits, qui sont comme le testament philosophique de ea pensée, lessing a fait, dans une certaine mesure, œuvre de pédagogue. Les maîtres intelligents sauront extraire des beaux vers de Nathan le sage de généreuses exhortations à la charité et à la tolérance.
Le livre sur V Education de ihumanité ouvrira l'esprit des jeunes maîtres à la compréhension sereine et impartiale de ces grands faits historiques qu'on appelle les religions positive». Leasing les aidera à en mieux saisir le sens, comme à moins s'irriter de cette diversité des croyances religieuses, qui déconcerte au premier abord une raison inexpérimentée. Ils puiseront dans la lecture de {'Education de Vhumanité des motifs d'indulgence et de tolérance ; et les besoins auxquels la diversité des croyances a répondu dans le passé les aideront à mieux entendre ceux qu'elle continue à satisfaire dans le présent. Et comme la Providence, qui domine l'histoire, fait servir les formes les plus diverses de la vérité religieuse an triomphe définitif de la vérité unique, à l'harmonie finale des esprits et des cœurs : ainsi les maîtres s'efforceront, eux aussi, de solliciter, doucement et sans se lasser, les jeunes âmes qui leur sont confiées à ce cuite de la liberté morale et de .la charité, à cette sorte de christianisme idéal et supérieur qu'entrevoit dans raveuLr le génie prophétique de Lessing.
Citons, en terminant, quelques-uns des plus intéressants pour la pédagogie parmi les 100 paragraphes dont se compose ï Education de Ihumanité.
a § 1. Ce qu'est l'éducation pour l'individu isolé, la religion, avec ses révélations successives, l'est pour le genre humain tout entier.
» § 2. L'éducation est la révélation qui se fait pour l'individu ; la révélation est l'éducation qui a été donnée et se donne encore au genre humain.
» § 3. L'éducation, considérée de ce point de vue, a-t-elle son usage pour le pédagogue, je ne veux pas le rechercher ici. Mais la théologie peut certainement en tirer un très grand profit ; et l'on écarte bien des difficultés, en considérant la révélation comme une sorte d'éducation du genre humain.
»§ 4. L'éducation ne donne à l'homme rien qu'il ne puisse avoir et tirer de lui-même ; elle le met plus vite et plus aisément en possession de ce qu'il pourrait acquérir par lui-même. De même la révélation ne donne au genre humain rien que la raison abandonnée à elle-même ne soit en état de trouver; mais elle lui a fait faire et lui fait faire encore plus vite les plus importantes de ces découvertes.
» § 2C. Un livre élémentaire à l'usage des enfants peut passer sous silence telle ou telle partie de la science ou de l'art qu'il enseigne, si le maître juge que les facultés de l'enfant pour lequel le livre est écrit ne sont pas assez développées pour tout entendre. Mais le livre ne doit absolument rien contenir qui puisse arrêter ou égarer les pas de l'enfant et lui interdire l'accès des vérités importantes qu'on a mises en réserve. Il faut, au contraire, garder soigneusement ouverts tous les chemins qui conduisent à ces vérités. Détourner l'enfant d'une seule de ces voies, ou retarder le moment où il s'y engagera, cela suffirait pour accuser l'imperfection du livre élémentaire et pour le condamner essentiellement.
»§ 67. Il était aussi tout à lait nécessaire que chaque peuple considérât le livre révélé comme le nec plus ultra de ses connaissances. Il faut que l'enfant regarde son livre élémentaire comme le