II. — CONDITIONS DE LA GREFFE
Il importe maintenant de préciser quelles conditions doivent remplir le transplant et le porte-greffe pour que la greffe puisse prendre, se nourrir et s’accroître. Afin de donner quelque précision aux considérations qui vont suivre, j'aurai surtout en vue les conditions de la greffe cutanée et de la greffe glandulaire.
A) Greffe cutanée. — 1° Conditions que doit remplir la greffe. — a) Il va de soi que la greffe qu’on transplante doit être vivante. Dans le cas contraire la greffe, pratiquée aseptiquement, dégénère et se résorbe. Les expériences de PrupDEN sur le cartilage, de LaANNELONGUE et WiGnaz sur l'os, d’Ocxorin sur l’os et l’ivoire ne laissent aucun doute à cet égard.
Mais il s’agit de préciser combien de temps après avoir été prélevée la greffe continue à vivre et peut être efficacement transplantée.
Les travaux d'OLLIER nous ont appris que le périoste, prélevé au moment de la mort d’un animal, peut être transplanté 72 heures plus tard; la queue du rat peut rester de 5 à 47 heures (P. Berr) avant d’être fixée sur le porte-greffe. Les travaux anciens ont encore établi qu'une greffe de peau peut attendre 6, 38, 72, 108 heures avant d’être déposée sur le porte-greffe.
Dans ces dernières années, WENTSGHER a institué une série d’expériences pour savoir combien de temps une greffe de Tuaierscu, séparée de l’organisme, pouvait garder sa vitalité. Il s’est assuré que ces greffes résistent au froid (— 5°), à la chaleur (+ 50°), aux antiseptiques faibles (lysol à 2 p. 100). Il a vu que des greffes conservées 10 jours dans l’eau salée à 6 p. 1000, ou 2# jours dans un milieu sec et stérile, pouvaient être greffées : pareille greffe était couronnée de succès dans la moitié des cas (30 sur 59). Les greffes de Taiersca, conservées 28, 30 ou 34 jours dans un milieu sec, étaient mortes : elles ne pouvaient plus être utilisées.
Tant que la greffe est conservée dans les milieux dont il vient d’être question, elle est le siège de modifications légères. La couche cornée devient vésiculeuse; au bout de 21 jours, les nucléoles cessent de se colorer; les noyaux perdent leur contour net.
Dans les premières heures qui suivent sa transplantation, le corps muqueux de la greffe s’infiltre de plasma; noyaux et nucléoles redeviennent colorables. Au bout de 3 jours, les mitoses réapparaissent. Au bout d’une semaine, le transplant est soudé au porte-greffe.
b) La greffe transplantée vivante doit rester vivante jusqu’au moment où sa nutrition est assurée par des vaisseaux. Il y a donc toujours avantage à transplanter la greffe aussitôt qu’elle est prélevée sur l’organisme qui la fournit,
c) La nature du transplant présente une importance de premier ordre pour la réussite de la greffe. Tous les tissus en effet ne sont pas aptes à se greffer. Les tissus de substance conjoncetive (os, cartilage, tissu conjonctif) ne présentent pas ou présentent au minimum une telle propriété. D’autres tissus, au contraire (épithéliums), se transplantent
aisément, et l’avenir réservé à leur greffe est fonction des conditions dans lesquelles
vivent d’ordinaire ces épithéliums.
d) D'autre part, il n’est pas indifférent de porter une greffe donnée sur tel ou tel point de l'organisme. Telle transplantation qui réussit dans le péritoine ou dans un ganglion, est vouée à la résorption quand elle pratiquée dans la chambre antérieure de l'œil. La greffe a d'autant plus de chances de se fixer que l’organe sur lequel elle est déposée se rapproche d’elle et par sa structure et par ses fonctions. Le tendon ne peut être greffé sur la peau, le muscle sur l’os, mais la peau ou la muqueuse buccale se transplantent aisément sur la peau.
e) La greffe cutanée (c’est d'elle que nous parlerons surtout) est prise sur le portegreffe (autogreffe). Elle peut être empruntée à un individu de même espèce (homogreffe) ou d'espèce différente (hétérogreffe).
Le déterminisme de l’hétérogreffe est encore mal connu. Tandis que chez des mammifères très voisins les tissus peuvent se greffer aisément l’un sur l’autre (cobaye et lapin), d'autres mammifères, également très voisins, ne présentent pas cette propriété.
GREFFE ANIMALE. Jus (a
En revanche, des espèces animales très éloignées l’une de l’autre peuvent aisément donner matière à la greffe. La peau de la grenouille se transplante aisément sur le tégument externe de Re ou du cochon d Inde.
f) L’homogreffe semble avoir théoriquement plus de chances de succès que l’hétérogreffe. Mais une série de facteurs, qui semblent au premier abord d'importance secondaire (couleur, âge, état général, etc.), décident souvent de l’avenir de la greffe.
C'est ainsi que la couleur de la greffe et celle du porte-greffe jouent un rôle important dans l’évolution ultérieure du transplant.
En transplantant de la peau de nègre sur un blanc, on a vu le greffon prendre la couleur du sujet. KarG affirme que les greffes blanches pratiquées sur un terrain pigmenté se résorbent!. Les greffes pigmentées, déposées sur un terrain blanc, s’étendraient plus ou moins rapidement; car « la vitalité de la cellule noire est plus considérable que celle de la blanche ».
En expérimentant sur des cobayes, P. Carnor a confirmé ces deux faits. Il a vu que la peau noire transplantée sur un animal bigarré se développe rapidement et continue à se développer pendant plus d’une année. Tout au contraire, la greffe n’évolue pas et se résorbe sur les animaux albinos.
Le même auteur a montré qu’il y a toujours intérêt à prélever le transplant, non sur une greffe, mais sur un territoire cutané tout à fait « neuf ». Il a pratiqué des greffes en série pour voir si on peut renforcer de la sorte la vitalité de la greffe, de même qu'on exalte la virulence d’un microbe par son passage à travers plusieurs organismes. H a remarqué que les greffes de la 2° série croissent moins vite que les greffes de la première; les greffes de la 3° série croissent moins vite que les greftes de la seconde; la 4° série n’a pu prendre. La greffe de greffe ne présente donc aucune chance de succès.
g) L’âge peut avoir aussi son influence.
Vient-on à fixer, sur un même animal, deux greffes provenant, l’une d’un animal jeune, l’autre d’un animal âgé, on voit la greffe d’animal jeune s’accroître beaucoup plus rapidement que sa congénère, et persister.
L'expérience inverse donne les mêmes résultats : quand sur un porte-greffe vieux on met deux greffes, l’une provenant d’un animal âgé, l’autre d’un animal jeune, la greffe Jeune est seule à se développer rapidement.
h) Un fait de P. Carnor montre bien l'influence de l’état général de l'animal sur
lequel on prélève la greffe.
« Deux greffes prises, l’une sur un cobaye tuberculeux, l’autre sur un cobaye normal, sont transplantées le même jour sur un troisième cobaye. La greffe du cobaye normal évolue. Celle du sujet tuberculeux cachectique rétrocède au bout de quinze jours environ. » (CARNOT.)
Il en La de même pour la greffe a untée à un cobaye intoxiqué par le phosphore.
Mais la greffe prélevée sur un animal malade n’expose pas seulement à l’insuccès, Elle peut être la cause d’accidents parfois mortels. On a vu la greffe cutanée transmettre la tuberculose (Czerny) et la syphilis (DEIBEL, 1881).
Quant à l’autogreffe, il semble qu’on doit attendre d’elle les meilleurs effets. C’est pour elle que Scaœrer déclare ses préférences : pourtant l’homogreffe lui est parfois bien supérieure. Je {n’en veux qu’un exemple. LAROYENNE n'avait pu réussir une autoplastie chez un vieillard; il emprunte une greffe à un des étudiants qui suivaient son service. Et cette seconde intervention donna pleine satisfaction à l’opéré, qui guérit rapidement. — Une telle observation isolée ne prouve pas grand’chose et peut prêter matière à discussion. Rapprochée des faits dont nous venons de parler, elle prend une importance et un intérêt considérables.
L'état de gestation, la saison de l’année, ne semblent avoir aucune influence sur l’évolution de la greffe.
2° Conditions que doit remplir le porte-greffe. — Le porte-greffe, de son côté, doit remplir certaines conditions pour assurer le succès de la greffe qu’on dépose sur lui.
4. Les observations sur les hydres, sur les lombrics (Joesr), sur les Batraciens (Born) nous montrent également qu'une différence de couleur entre les deux individus qu'on tente de gretfer constitue un obstacle considérable à la réussite de la greffe.
La greffe, détachée du dos, peut être fixée sur une région quelconque du tégument, mais, quand la greffe est déposée sur une plaie bourgeonnante, il est indispensable de préparer la région dont on veut assurer la cicatrisation.
La greffe ne prend jamais sur le tissu de granulation qui présente une consistance molle, une couleur pâle et des bourgeons charnus exubérants, sur le tissu qui saigne au moindre contact ou qui donne du pus en abondance. Une plaie qui présente un tel aspect doit être soigneusement traitée : on réprime les bourgeons exubérants au nitrate d'argent; on les excite à la teinture d’iode, au styrax; on les désinfecte par des bains fréquents et prolongés dans l’eau salée.
Du jour où la plaie est couverte d’un tissu de bonne nature, quand elle est rouge, luisante, régulièrement et finement grenue, on peut alors, et seulement alors, pratiquer la greffe.
D’autres conditions entrent vraisemblablement en jeu, qui sont encore mal connues. Il est vraisemblable que certains résidus de la vie cellulaire sont toxiques pour les éléments d’un autre organisme. Les cytotoxines du porte-greffe pourraient faire échec à l’acclimatement de la greffe. En pareil cas, la greffe n'aurait de chance de réussir que si les cytotoxines du porte-greffe se trouvaient neutralisées par une antitoxine appropriée.
Une telle hypothèse d’ailleurs n’est pas une hypothèse gratuite. E. von DUNGERN a récemment montré que l’union des cellules sexuelles est impossible chez certaines Astéries d'espèce différente. La faute en est à l’œuf. L’œuf d’une espèce donnée élabore
une substance qui est toxique pour les spermatozoïdes d’une espèce voisine. Cette
substance qui résiste à une température de 60° peut être neutralisée par le sérum de lapins « préparés ». L'action d’un tel sérum rend possible la fécondation.
3° Technique de la greffe. — Pour la technique de la greffe, et de la greffe cutanée en particulier, je ne puis que renvoyer aux traités spéciaux. Je me borne à rappeler que l'intervention doit être aseptique, et l’usage des antiseptiques rigoureusement proscrit. Une hématose exacte est de rigueur dans la pratique de la greffe cutanée, mais dans la greffe de quelques organes (tendons), certains auteurs conseillent de panser « sur le caillot humide ». De l’avis de tous les chirurgiens, le pansement doit immobiliser la région aussi parfaitement qu’il est possible ; il doit être rare et aseptique.
B) Greffe glandulaire. — Comme nous venons de le voir, les épithéliums de revétement, l’épiderme par exemple, se greffent aisément : ils retrouvent sur le portegreffe un milieu analogue à celui qu'ils ont quitté. Leur nutrition est toujours assurée par les vaisseaux dermiques, et leur surface reste toujours en contact du milieu extérieur.
Quant aux épithéliums glandulaires, un sort variable leur est réservé. On sait aujourd’hui qu'il existe des glandes closes, des glandes ouvertes et des glandes qu’on peut qualifier de glandes mixtes en raison de ce fait qu’elles sont pourvues d’une sécrétion externe et d’une sécrétion interne.
Les glandes à sécrétion interne {surrénale, thyroïde) se transplantent aisément. Elles trouvent dans le tissu conjonctif les vaisseaux qui leur permettent de verser leurs produits d'élaboration dans le torrent circulatoire.
Les glandes à sécrétion externe dégénèrent quand elles sont privées de leur canal excréteur. Elles ne sauraient donc être greffées. La mamelle toutefois paraît échapper à cette loi (fait de RiBBert); mais ce n’est là qu’une exception apparente. La mamelle, clande à sécrétion externe, est surtout une glande à sécrétion transitoire. Elle fonctionne seulement pendant la période de lactation. Vienne une grossesse, rien n’empéchera la greffe mammaire de grossir, de soulever le tégument, d’amincir et de rompre l’épiderme, et de verser à sa surface le produit de sa sécrétion. Ne voit-on pas certains kystes, primitivement isolés du tégument, se rompre sous la poussée du liquide qui les distend, et s'ouvrir secôndairement à la peau ?
Le pancréas, type des glandes mixtes, est le siège à l’état normal d’un double processus de sécrétion. La glande une fois transplantée, la sécrétion externe ne peut
s'effectuer, faute d’un conduit excréteur : les acini dégénèrent. La sécrétion interne, tout au contraire, continue à déverser ses produits dans les vaisseaux sanguins. Voilà pourquoi les îlots de LANGERHANS, organes de la sécrétion interne, résistent à l’atrophie bien plus longtemps que les culs-de-sac glandulaires, organes de la sécrétion externe. Et si le foie, glande mixte comme le pancréas, dégénère rapidement, une fois trans-
planté, c’est que les deux sécrétions ne proviennent pas d'organes différents : une même celule élabore le glycogène et la bile., L'arrêt de la sécrétion biliaire retentit sur la cellule hépatique et la lèse au point d’entraver l'élaboration du glycogène.
Somme toute, les glandes paraissent se transplanter toutes les fois que la greffe n’entrave pas leur mode de fonctionnement.