III, — HIBERNATION DES ANIMAUX
1. Espèces principales d'animaux hibernants. — Leurs mœurs. — Sauf les oiseaux, auxquels leurs moyens de locomotion permettent de franchir les distances pour trouver les climats qui leur conviennent, tous les animaux sont forcés desubir les rigueurs du milieu qu’ils habitent. Mais il n’est pas indifférent que ce milieu soit aquatique ou aérien. Le premier, surtout dans les grandes profondeurs, présente une constance remarquable dans les conditions qu'il offre à la vie. Ainsi, au fond de la mer, la température reste presque la même pendant toute l’année. Les êtres vivants qui S'y trouvent n’ont pas à lutter contre le froid; il n’y a donc pas d’hibernants parmi eux. Cependant la faune maritime du littoral et celle des eaux douces de petite profondeur subissent manifestement l'influence de l'hiver. — Cette influence est encore plus
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accentuée sur les animaux à vie aérienne. Un grand nombre de ces derniers ralentissent leurs fonctions pendant l'hiver, tout comme les végétaux. On peut même pousser le r'approchement très loin et distinguer parmi ces animaux : 4) des espèces à évolution annuelle (Lépidoptères, Orthoptères, etc.) qui passent l'hiver dans un état embryonnaire analogue à celui de la graine végétale ; b) des espèces à évolution bisannuelle ou pluriannuelle (certains insectes) qui passent l’hiver à l’état de larve, de nymphe ou de chrysalide ; c) des espèces vivaces qui passent l’hiver en plein état de développement. :
Exception faite pour les oiseaux !, toutes les classes d'animaux fournissent des contingents variables d'espèces hibernantes. Aïnsi, parmi les animaux à température variable (Vertébrés ou invertébrés), les espèces qui ne s’engourdissent pas pendant l'hiver doivent être considérées comme exception. Le contraire s’observe chez les animaux à température constante : ce sont ici les-espèces hibernantes qui sont l’exception. Qu'il s’agisse de l’un ou de l’autre de ces deux groupes d’animaux, on constate, dans la même classe et le même genre, des espèces hibernantes à côté d'espèces très voisines qui ne le sont pas. Ainsi, parmi les mammifères rongeurs on distingue, à côté de la marmotte, hibernant par excellence, le campagnol des neiges qui garde son activité habituelle pendant tout l'hiver. Il creuse des galeries sous la neige pour aller chercher les racines et les herbes qui constituent sa nourriture. De même, parmi les insectes, presque tous hibernants, on connaît des espèces comme Hibernia, Larentia, Nyssia, Podura, etc., qui ne s’engourdissent pas en hiver, et d’autres encore, comme Desoria glacialis, qui vivent toute l’année dans les glaciers de la Suisse.
La distinction entre les animaux hibernants et non hibernants est le plus souvent impossible à faire, vu l'absence de caractères morphologiques et physiologiques nettement distinctifs ; c’est-à-dire qu'à l’heure actuelle il est impossible de dresser la list complète de tous les animaux qui s’engourdissent pendant l'hiver. |
Nous allons passer rapidement en revue les principales espèces d'animaux hibernants connus et jeter un coup d'œil sur les mœurs qui leur sont propres.
1) Les Protozoaires ont été peu étudiés à ce point de vue. Une observation de LAUTER- BORN (1895) semble prouver que ces animaux peuvent ne pas s’engourdir à des températures très basses. Il a trouvé de nombreux Rhizopodes, des Héliozoaires, des Flagellés, des Ciliés, etc., en pleine activité fonctionnelle, sous la glace, dans le Rhin ou dans les étangs voisins.
2) Chez les Spongiaires, bon nombre de Choanocytes disparaissent pendant l'hiver et se régénèrent au printemps (Yves DELAGE et RENOUART).
3) Parmi les Vers, le lombric ordinaire (ver de terre) se creuse des chambres spéciales où il passe l'hiver, soit seul, soit avec d’autres (RocHEBRUNE, 1848).
4) Les Mollusques d’eau douce comme Limnea, Planorbis, Amphipeplea, Physa, etc., peuvent vivre enfermés dans la glace des rivières (NorpensrioLp) (1897). Ces animaux emmagasinent dans la partie postérieure de leur carapace une petite quantité d’air qui les rend plus légers que l’eau, comme en vue de se faire prendre dans la glace pour s’y engourdir.
D’autres espèces, comme Sphaerium, Anodonta, Unio, Margaritina, qui vivent à une certaine profondeur, n’entrent pas en hibernation. Il n’en est pas de même pour les Mollusques à vie aérienne, comme l’escargot et le colimacon. Ce dernier peut même rester de 9 à 10 mois engourdi (Mixne-Enwanps). Il est intéressant de parler des préparatifs que font ces animaux pour entrer en hibernation. Nous avons à ce sujet des observations très rigoureuses prises par GasParp (1882) sur le Colimacon. Dès le mois d'octobre, dès que les gelées blanches font leur apparition, le Colimacon devient paresseux, perd l’appétit et rend ses derniers excréments. Il se cache sous la mousse ou sous les feuilles sèches et creuse dans la terre avec la partie antérieure de son pied
1. Durrocnet (1838) dit cependant avoir vu deux hirondelles engourdies, trouvées dans l'enfoncement d’une muraille, et qui auraient pris leur vol après avoir été réchauftées. Quant à l'observation de LaRREY (1792), qui aurait trouvé dans la vallée de Maurienne une grotte remplie
d’hirondelles suspendues comme un essaim d’abeilles, tout porte à croire que c'étaient là des
. chauves-souris.
musculeux un trou de capacité suffisante pour contenir au moins sa coquille. Puis il se retourne pour diriger l’ouverture de sa coquille vers le ciel, il rentre son pied à l'intérieur et le place sous le collier (fraise), il ferme ensuite l'ouverture de la coquille avec une glu tenace qui forme bientôt une membrane d'aspect soyeux qui le sépare de l'extérieur. Aussitôt après, la fraise commence à sécréter sur toute son étendue un suc très blanc qui se fige, formant ainsi une croûte solide d'environ 4 millimètre 15 d'épaisseur. Sous cette croûte l’animal tend une autre membrane soyeuse plus résistante que la première, puis, au bout de quelques heures, il chasse de son poumon une certaine quantité d'air qui vient se placer sous cette membrane. L'animal peut ainsi se retirer plus au fond de sa coquille et fabriquer une nouvelle cloison uniquement membraneuse : une nouvelle quantité d’air est expirée et une nouvelle rétraction de l'animal a lieu. Ces opérations se répètent jusqu'à ce que l'animal ait fait six cellules aériennes qui le séparent de l’extérieur.
Les colimaçons hibernent généralement en société.
5) Insectes. — Les insectes sont répandus dans presque toutes les régions de la surface terrestre. Ils habitent aussi bien les terres glacées des pôles et des hautes montagnes que les tropiques, et jouissent partout d’une puissance remarquable d'adaptation au milieu ambiant. Dans les climats tempérés on trouve parmi les insectes des espèces annuelles qui sortent de l’œuf au printemps, parcourent toute leur évolution pendant la saison chaude et meurent peu de temps après la ponte. C’est l’embryon de l’œuf qui va subir toutes les rigueurs de l'hiver. D’autres espèces passent la saison froide à l’état de nymphes ou de chrysalides, et d’autres enfin à l’état d'insectes parfaits. Parmi ces derniers il y en a qui vivent en société comme les abeilles, les fourmis, etc., et se construisent des habitations spéciales (ruches ou fourmilières) où ils réunissent une grande quantité de réserves alimentaires. La température de ces habitations ne descend pas en hiver au-dessous d’un niveau minimum, qui est de 30° pour les ruches (MARIE PARHON, 4909). On concoit que dans ces conditions les abeilles et les fourmis ne s’engourdissent pas pendant l’hiver, quoique leur activité fonctionnelle soit très réduile. Il faut des températures très basses (de — 2° à — 3°) pour engourdir les fourmis (Huser fils), alors que pour les abeilles 5 à 6° suffisent (Réaumur).
D’autres genres d’insectes, comme Desoria, Boræus, Podura, Nysia, sont encore plus résistants, puisque, sans provisions alimentaires, ils vivent l’hiver en plein air, se contentant ñe ce qu’ils peuvent trouver sur la terre couverte de neige.
DREWSEN (1845) a trouvé, dans les environs de Heidelberg, Olophrum piceum et Acidota crenata, en pleine activité à une température de 8. De même, parmi les moustiques, il y à des espèces qui ne s’engourdissent pas pendant la saison froide (Smirx, 1902) : mais ce sont là des exceptions, et la grande majorité des insectes qui vivent plusieurs années tombent en état d’hibernation. Ils établissent généralement leur quartier d’hiver dans les bois, sous le feuillage sec, sous les touffes sèches de broussailles, sous les pierres et autres endroits préservés de la violence du vent. C’est là que le naturaliste peut trouver Les espèces les plus diverses. Il n’a qu’à prendre dans son sac une certaine quantité de ces feuilles, les porter dans un endroit chaud et en peu de temps tous les animaux qui s’y trouvent reprendront leurs mouvements (Coupi). D’autres espèces choisissent pour habitation d'hiver les troncs d’arbres, les crevasses des murailles, l’intérieur des maisons. Ainsi GouBarerr (4873) a fait une observation très intéressante sur les mouches. Il existe en Russie des maisons de campagne spéciales pour bains de vapeur, et qui ne sont pas chauffées régulièrement pendant l'hiver. La température peut descendre dans ces maisons jusqu’à 8°. Quand on les chauffe, une grande quantité de mouches apparaissent et voltigent avec bruit comme au soleil chaud d'été.
6) Poissons. — On peut dire que ces animaux sont pour le milieu aquatique ce que les oiseaux sont pour le milieu aérien, avec cette restriction que dans le premier les conditions de la vie sont beaucoup plus uniformes que dans le second. Cependant, si une de ces conditions, et en particulier la température, vient à changer, les pois- Sons trouvent facilement les régions qui leur conviennent, grâce aux moyens de locomotion dont ils disposent. A cet égard, ils sont même plus avantagés que les oiseaux; car ils peuvent choisir entre le déplacement en latitude et en profondeur, pour trouver.
la température qui leur convient. Mais, si cela est possible en mer, il n’en est pas de même dans les eaux douces, et surtout les petites rivières. L'influence de l’hiver y est beaucoup plus manifeste, et il y a des espèces de poissons qui sont obligés de ralentir leurs fonctions pendant cette saison. Ainsi les Cyprinoïdes, les Murénoïdes se retirent dans les trous des roches et cessent de se nourrir (Guntuer). Les esturgeons, qui vivent dans la Mer Noire et dans le Danube, passent l’hiver dans les profondeurs (AnrrPa, 1905). Dans les eaux peu profondes, comme les petites rivières, les étangs, etc., la température peut descendre assez bas pendant l'hiver et les poissons s’engourdir à tel point qu’ils se laissent prendre à la main ( Knaure, 1896.)
1) Batraciens et Reptiles. — Parmi ces animaux, tous ceux qui ont une vie aérienne et qui habitent les climats tempérés tombent en hibernation pendant la saison froide. Les uns s’enfouissent dans le sol ou se cachent dans les trous des arbres ou sous les pierres (Serpents, Tortues, Crapauds, etc. ). D’autres, comme les grenouilles, rentrent dans la vase des eaux stagnantes (lacs, étangs), où ils passent l'hiver à l’état de profond engourdissement. Il y aurait cependant une exception à faire pour le lézard gris ou lézard des murs (Lacerta muralis) que RozziNaT (1895) a trouvé en pleine activité aux mois de décembre, janvier et février pendant les jours ensoleillés; mais le lézard vert (Lacerta viridis) n’a jamais été trouvé dans cet état à cette époque.
Cette observation ne donne cependant pas la preuve absolue de l’absence d’hibernation chez le lézard des murs. IL est plus probable même que ce lézard s’engourdit aussi, mais qu'il peut se réveiller facilement aussitôt que la température s’adoucit. Les
grenouilles qu'on garde en hiver. dans les laboratoires semblent à première vue en
pleine activité fonctionnelle, comme en été. Nous verrons cependant qu’il n’enest rien, car leurs échanges respiratoires sont semblables à ceux des grenouilles en état d’hibernation. ;
8) Les Mammifères qui vivent dans les climats tempérés sont munis de différents moyens protecteurs pour lutter avantageusement contre le froid. Ceux que l’homme a su se créer par son intelligence sont assurément les plus perfectionnés. Par ses provisions alimentaires, ses vêtements, ses habitations, ses moyens de communication, etc., l’homme a acquis une forte autonomie envers le milieu ambiant. Cependant il y a en Russie, suivant Vozxkow (1901), des contrées où les paysans, n'ayant pas à leur disposition une riche provision d’aliments, dorment pendant la plus grande partie de l’hiver. Ils s’enferment dans leurs maisons, font l'obscurité, et plusieurs personnes restent ainsi, en somnolence, dans la même pièce. Ce sommeil, qui peut durer plusieurs jours, dans une atmosphère confinée, ne semble pas différer beaucoup du sommeil habituel; mais nous manquons de données précises sur la température du corps pendant cet état. Tout porte à croire qu’il s’agit là d’un assoupissement analogue à celui des animaux dits faux hibernants, comme l'ours et le blaireau.
On à fait encore un rapprochement entre l’hibernation des mammifères (la marmotte, la chauve-souris) et l’engourdissement dans lequel tombent les fakirs. Le capitaine Wap raconte qu'il a assisté à l’enterrement et à l’exhumation d'un fakir qui était resté dix mois sous la terre. Ceci se passait à Lahore (Indes-Anglaises) en 1838. M1c- Grecor dit avoir été témoin d’une expérience pareille à la précédente, et dans laquelle le fakir est resté 40 jours dans sa tombe. Ces observations manquent généralement de caractère scientifique. Ainsi on a constaté à l’exhumation de ces fakirs d'arrêt de la respiration et du pouls (?), alors que la température du corps a été trouvée supérieure à la normale (?) Quand on connaît l’origine de la chaleur animale, et que l’on sait par quel mécanisme la température des mammifères et des oiseaux se maintient constante, on est en droit de mettre en doute l’exactitude de ces faits. Il est impossible en effet de concevoir une constance et encore moins une augmentation de température dans un corps privé de l’oxygène nécessaire à ses combustions par l’arrêt respiratoire et par l’enterrement. D'ailleurs la bonne foi d’un fakir a été trouvée en défaut par Lou- 8roso au Millénaire hongrois.
Jusqu'à ce que des observations rigoureusement scientifiques soient venues nous édifier sur le pouvoir des fakirs, nous sommes obligé de rejeter ce que l’on a avancé à cet égard. L’homme ne peut pas subir des périodes d’engourdissement et de torpeur comme les mammifères hibernants.
Les animaux domestiques, grâce aux soins que l’homme leur donne, ont à leur disposition la nourriture et l'abri nécessaires pour passer la saison froide. Mais il y a des mammifères sauvages qui habitent les climats tempérés et qui gardent toute leur activité fonctionnelle pendant l'hiver, malgré les difficultés innombrables qu'ils ont à vaincre pour trouver leur nourriture. Ainsi on peut citer parmi les carnassiers : le loup, le renard, et, parmi les herbivores, le lièvre. Entre les mammifères cités ci-dessus et ceux qui tombent en hibernation il faut placer les fanx hibernants, comme l'ours et le blaireau. Ces animaux font de grandes réserves de graisse qui se dépose principalement dans le tissu conjonctif sous-cutané formant un pannicule adipeux qui constitue une excellente enveloppe protectrice contre le froid. Avant l’arrivée de la saison froide, l'ours se retire au milieu des forêts, et cherche les endroits les plus isolés pour préparer son habitation d'hiver. C'est une sorte de cabane que l’animal se construit avec des branches, des feuillages, soit à l’abri d’un tronc d'arbre abattu, soit dans une caverne, ou dans un trou qu'il s’est creusé lui-même. C’est là qu'il reste couché, pelotonné sur lui-même, et le museau sur le ventre. Il dort d’un sommeil très léger, etil est prêt à se mettre en défense contre tout ennemi qui l’aurait découvert dans sa retraite; la température de son corps ne descend pas ou descend très peu audessous de la normale. Le blaireau et l’écureuil se comportent de la même facon que l’ours, avec cette différence qu'ils accumulent des provisions alimentaires dans leurs terriers. ,
Les mammifères hibernants proprement dits se trouvent parmi les Chiroptères, les Insectivores et les Rongeurs. Ils forment, d’après R. Dupois, au puint de vue de la calorification le groupe des Poïkilothermes, qui tient le milieu entre les Hétérothermes (animaux à température variable PÉhEGTOSRE dits) et les Homéothermes (aninaux à température constante).
a) Les Chiroptères, ou Chauves-souris, des climats tempérés d'Europe, s’engourdissent pendant l'hiver malgré leurs moyens de locomotion. Au Canada on a cependant signalé des espèces qui, à l’approche de l'hiver, entreprennent de longs voyages à la recherche des pays chauds. Les espèces principales de nos climats sont: Vespertilio murinus, Rinolophus ferrum-equinum, Plecotus auritus, ete.
Si la chauve-souris doit hiberner, elle cherche sa retraite dans les grottes, sous les toits, contre les poutres, au voisinage des cheminées, etc. ; en un mot, dans les endroits tranquilles et à l’abri du froid.
Généralement les chauves-souris hibernent en sociétés assez nombreuses, surtout dans les grottes. Elles s’accrochent par les pattes de derrière, et restent ainsi suspendues grâce à un réflexe spécial. Le sommeil bibernal n’est pas continu chez toutes les espèces de chauves-souris. Il y en a quise réveillent facilement pendantles journées chaudes de l'hiver, et commencent à voler. Si le froid revient, elles s’engourdissent de nouveau.
b) Parmi les mammifères insectivores, la famille des Frinacéidés contient des espèces hibernantes, comme le hérisson d'Europe (Erinaceus europæus). 11 établit son quartier d'hiver dans les bois,sous les branchages et les feuilles sèches. Celles-ci s’attachent facilement à ses piquants et, comme l’animal est roulé en boule, il s’envéloppe ainsi d’une épaisse couche de feuilles qui le mettent à l’abri du froid. Le hérisson de Sibérie et le tanrec de Madagascar semblent avoir les mêmes mœurs que le hérisson d'Europe.
fl Les rongeurs hibernants comprennent :
. Le Polatouche de Sibérie (Scindopterus sibericus) ;
j Les Spermophiles (Spermophilus citillus, S. falvus, S. rubescens, S. erythrogenis, ; S. musicus, S. mugosoricus, S. mongolicus, etc. ':