HYPNOTISME DES ANIMAUX
Les animaux étant également hypnotisables, les liens suggestifs entre l’homme et le chien indubitables, on doit se demander si, quelquefois, lorsqu'on à la chance de tomber sur quelques animaux sensitifs (et ils sont peut-être plus sensitifs que nous, sous certains rapports) on n’est pas exposé à une tautologie expérimentale, même dans une vivisection physiologique ordinaire?
Sans rien préjuger, je soumels le fait suivant à la méditation du lecteur : « Vous savez — dit CHarLes RicHer dans sa lecon inaugurale sur la physiologie et la médecine (1887) qu'il y a au cerveau, entre la paroi crânienne et la masse cérébrale, une membrane fibreuse résistante, la dure-mère. Or il se trouve, que cette dure-mère est d’une sensibilité exquise : on ne peut pas la toucher sans que l’animal pousse des cris de douleur. Elle est, je ne dirai pas aussi sensible, mais plus sensible qu’un trouc nerveux. Il n’y a pas dans toul l'organisme, d’organe qui soit plus sensible. Pour qu’un chien supporte sans se plaindre une piqûre ou une déchirure de la dure-mère, il faut qu'il soit profondément chloralisé. Dès qu’il y à en lui la moindre trace de sensibilité, elle est réveillée aussitôt par l’attouchement de la dure-mère. Il semble que rien ne soit plus facile que de constater ce phénomène. Quoi de plus simple que de mettre la dure-mère à nu, de la pincer, et de constater que le chien alors crie et se débat?
« Cependant, il faut croire que cela n’est pas très facile; car il s’est trouvé, il y a cent ans à peine, un très grand physiologiste, un des plus grands assurément, HALLER, qui à reconnu que la dure-mère était insensible. HazLer a étudié la sensibilité de la dure-mère à l’aide d'expériences nombreuses, mais il était aveuglé par sa théorie de l’irrilabilité, qui lui faisait admettre que les parties fibreuses ne sont point irritables.
« Nous mîmes, dit-il, la dure-mère à nu, nous irritèmes cette membrane avec le scalpel et le poison chimique : l'animal ne souffrit aucune douleur. Sur un chien on a arrosé la dure-mère avec de l’huile de vitriol : l'animal a paru gai.
« L'expérience 62, sur un chat. — La dure-mère découverte fut piquée, irritée, brûlée pendant longtemps, sans que l’animal se plaignit.
« HALLER rapporte uue douzaine de cas analogues, et il ajoute : « J'ai fait beaucoup plus d’expériences que je n’en rapporte ici. IL y en avait cinquante de faites en 1750. Elles ont toutes réussi avec la même évidence et sans laisser de place à un doute raisonnable; je les crois suffisantes pour démontrer que la dure-mère est insensible. »
« Eh bien! non, cent fois, mille fois non! La dure-mère est d’une sensibilité extrême. C'est un fait éclatant, facile à voir, incontestable. Nulle partie du corps n’est aussi sensible. Alors comment HALLer n’a-t-il pas vu ce phénomène si évident ? Comment expliquer cette colossale erreur en une question si facile? Je ne saurais le dire. Sans doute il avait la vue troublée par sa théorie, il voulait trouver la dure-mère insensible, et il la trouvait insensible. Comme nous le faisons probablement aujourd’hui, il voyait, non ce qui est, mais ce qu'il voulait voir. N’est-il pas vrai, messieurs, que c’est inquiétant
pour notre science ? Il y a autour de nous des faits aussi évidents que la sensibilité de la dure-mère, et cependant nous ne les voyons pas, parce qu’on ne nous les a pas enseignés. [l y a là un cercle vicieux, dont le savant doit chereher à se dégager. On ne voit que ce qu’on connaît. Mais combien plus intéressant d'apprendre à voir ce qu’on ne connaît pas! C’est aussi beaucoup plus difficile, et bien peu d'hommes ont ce rare talent d’observateurs, de trouver ce qu’ils ne cherchent pas, ce qu’ils ne savent pas, ce qu’ils n'avaient pas d'abord imaginé ».
Généralement, en physiologie, on commence par les animaux, pour appliquer ensuite les résultats acquis à l’homme. En hypnotisme la route suivie fut inverse : on vérifie sur les animaux ce qu’on a constaté sur l’homme. Celte vérification est-elle déjà faite? En très petite proportion seulement.
1° On a réussi à provoquer des états, apparemment ou réellement analoques à certains états hypnotiques de l’homme, chez l'écrevisse, le crabe, la grenouille, le lézard, le serpent, la salamandre, le coq et la poule, l’oie, le cygne, le pigeon, la dinde, Le paon, le canari, l’étourneau, le perroquet, le RU le lièvre, l’écureuil, le mouton, le cobaye, le cochon, le chat, le chien, le cheval, le lion, le chameau et l’éléphant.
20 Sous l'influence d’une idée erronée, concernant l’unité nerveuse des espèces, la plupart des auteurs parlent de l'hypnose de l’écrevisse, de la grenouille, etc. Comme si-toutes les écrevisses, toutes Les grenouilles et même tous les chats et tous les chevaux étaient également sensibles. En vérité ces auteurs choisissent les individus, sans s’en douter. Il est probable que les différences individuelles augmentent avec le degré de la hiérarchie animale, sans compter l'influence d’autres facteurs.
30 La simulation n’est pas exclue des expériences faites sur les animaux. Plusieurs d’entre eux « font le mort » pour éviter le danger, auquel ils se croient exposés.
4° Il n’est pas impossible d'appliquer la suggestion aux animaux, malgré le manque de la parole, cär 1° certains animaux apprivoisés comprennent un certain nombre de suggestions verbales, et 2° on peut les suggestionner mécaniquement; car une position forcée leur suggère une paralysie, et amène l'impossibilité même des mouvements qui manifestent la douleur : or l'absence des signes de douleur, fait à tort conclure à l'insensibilité. Pour comprendre ce mécanisme, il faut connaître seulement la force des associations idéo-organiques, prépoudérantes chez l’animal.
5. La peur (cataplexie de PREYER) provoquée par une subite immobilisation, explique une parlie des effets inhibitoires, qui n’ont cependant rien à faire avec la plupart des phénomènes obtenus chez l’homme.
6. On n’a observé chez les animaux rien de semblable à la forme de l'hypnose la plus caractéristique pour l’homme : le somnambulisme. Cela peut tenir d’un côté au manque de la parole, qui rend difficile l'observation, mais surtout, à cette observation générale que j'ai faite et qui me paraît importante : que l'état de veille des unimaux se rapproche beaucoup plus du somnambulisme de l’homme que de son état de veille.
On a observé des états plus ou moins rapprochés de la catalepsie et de la léthargie, ou du sommeil profond avec anesthésie. Sous l’influence suggestive des théories réynantes, un auteur a même cru devoir distinguer le « grand hypnotisme » chez les grenouilles.
8. L'état de fascination, que provoque le serpent chez les grenouilles et Les petits oiseaux, sé rapproche davantage de la fascination humaine, popularisée par Doxato. Get état a été observé par Harry ViNcENT, qui dit qu’il ne se manifeste qu’exceptionnellement. Sur cent grenouilles, jetéés dans une cage de serpent, six seulement ont été fascinées, les autres sautèrent et cherchèrent à s'évader, jusqu'au moment où elles furent atteintes par le serpent.
9. Quant aux conclusions physiologiques qu’on à cru pouvoir tirer de l’étude de l’hypnotisme chez les animaux, elles dénotent plutôt l'influence des théories régnantes, qu’une recherche vraiment impartiale. Le malheur est que la plupart des auteurs qui se sont occupés de cette question n’ont pas eu une connaissance suffisante, pratique, de l’hypnotisme chez l’homme, ni de la psychologie intime des animaux. On confond donc sous le nom de l'hypnose des états fort différents, et l’on schématise les causes d’après les doctrines, comme s’il s'agissait d’un seul et même état simple. CZERMAK expérimentait suggestionné par Brain. Il ne voyait que la fatigue visuelle. Sreranowska,
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dont certaines expériences sont intéressantes, subit trop l’influence des théories pathologiques de la Salpêtrière. DaniLewsxi et BierNacrt sont suggestionnés par une opinion, officielle en Russie, qui assimile l’hypnotisme à l’action des narcotiques. VERwWORN au contraire ramène tout à la fatigue ordinaire et aux réflexes, et ne voit rien d’hypnotique chez les animaux. HEUBEL, sous l’influence de l’École de Nancy, ne reconnaît que le sommeil naturel. Suivant DaniLewskr et Bigrnaci, il y a dans l’hypnose hyperactivité du cerveau; suivant STEFANOWSKA, il y à hypoactivité; les phénomènes sont pathologiques et absolument les mêmes que chez l’homine. D'après VerworN ils sont absolument différents, quoique normaux. Suivant H£eUBEL, les phénomènes sont produits par l’absence d’excitation; suivant CH. RICHET, par excès d’excitation. Enfin pour Jarricor ils sont en même temps normaux et résultant d'une intoxication carbonique.
Quelques faits sont encore à relever :
1. Heugez constate un état hypnoïde des grenouilles malgré l’ablation des hémisphères. De même, après une section des nerfs optiques, et chez des oiseaux dont les yeux étaient bandés.
Ces faits suppriment la théorie de la fatigue visuelle.
2. CH. Ricuer précise les différences qui existent entre l’état hypnoïde d’une grenouille décapitée (moelle sectionnée au-dessous du bulbe) et non décapitée. La première conserve toujours ses mouvements réflexes, et on ne peut l’étendre sur une table sans qu'aussitôt elle retire ses membres postérieurs. Au contraire, les grenouilles non décapitées et tenues au préalable pendant quelques minutes dans la main, conservent, si on les étend sur la table, l'attitude qu'on leur a donnée. Elles peuvent être touchées, remuées, excitées, sans se déplacer, et le son d’un timbre très bruyant, vibrant à côté, ne provoque aucune réaction de l'animal.
3. Plusieurs auteurs ont constaté que, chez la grenouille en état cataleptoïde ou ARCS la sensibilité cutanée diminue et même dise
4. Chez la grenouille décérébrée, il y a une hyperexcitabilité cutanée très notable.
5. Chez la grenouille décérébrée et cataleptisée, la sensibilité reste la même avant, pendant et après l'hypnose (DANILEwSKkI).
6. En humectant les hémisphères, mis à nu, avec des solutions faibles d’excitants médullaires, strychnine et thébaïne, BierNacki croit avoir constaté : a) qu'ils rendent plus superficiels les phénomènes hypnotiques, b) que lhypnose atténue leur action toxique. L’atropine et la cocaïne semblent au contraire exercer une action favorisante, même chez des grenouilles réfractaires, et la torpeur devient plus profonde chez les grenouilles hypnotisables. En somme, BierNacrt voit dans l’hypnose des animaux une hypoactivité de la moelle et une hyperactivité du cerveau. Un fait me paraît particulièrement intéressant, car j'ai eu l’occasion de l’observer chez l’homme, à la suite d’un empoisonnement volontaire, c'est l’atténuation de l’action toxique des poisons, par l'hypnose : il faudrait continuer les recherches dans cette direction.
7. SreranowskA a constaté l’action réveillante des anesthésiques dans l’hypnose. « Elle est constante; elle réussit toujours, sans exception, elle est très rapide. » Il suffit pour le prouver d'introduire, sous une cloche contenant des grenouilles hypnotisées, une éponge imbibée d’éther sulfurique, de chloroforme ou d’alcool absolu. L’ammoniaque agit de même, et aussi l’acide formique à 50°, quoique à un degré moindre t.
8. JarRICOT a exécuté sur une série de grenouilles vertes (Rana esculenta) l’ablation de deux poumons. Elles tombaient toutes « en hypnose », presque aussitôt qu'elles étaient mises dans le décubitus dorsal, « même celles qui étaient auparavant réfractaires ». Cet auteur obtint le même résultat en faisant respirer les grenouilles normales dans une atmosphère enrichie artificiellement en acide carbonique ?.
9. WasniEwskI a essayé l’action diagnostique de l’hypnoscope chez les animaux. Il constate que cet instrument, si facilement applicable au doigt de l’homme, ne se laisse. pas appliquer aux animaux; car ni le simple contact avec la peau, ni la suspension de
1. D' P. Prirxes. Cours théorique et pratique du Braidisme ou hypnotisme nerveux. Paris, 1860, p. 39.
2.JEeAN Jarricor. Les éludes d’hypnose provoquée chez les animaux. Essais d’une assimilation des éludes d'hypnose au sommeil nalurel, considéré comme une lautonarcuse carbonique. Lyon,
l’'hypnoscope ne donnent ‘rien; mais que les animaux sont cependant sensibles aux frottements de la peau (passes) à l’aide d’un aimant, et que, plus cette impressionnabilité (mesurée par les changements de la sensibilité cutanée) est grande, plus les animaux sont faciles à hypnolisert. | | Pour ma part je mentionnerai un cas d’hypnotisme chez le cheval, qui me paraît intéressant, J'avais été, dans une voiture attelée à deux, faire une excursion de plusieurs kilomètres en dehors de la ville. Les petits chevaux, nouvellement achetés, n'étaient pas encore entraînés pour l’attelage, et l’un d’eux surtout, fort vicieux, m’occasionna beaucoup d’embarras. Arrivé enfin après mille aventures à l'endroit désiré, je fis dételer les chevaux, pour leur donner de l’avoine. Mais le plus vicieux s’échappa, et en bonds furieux parcourut une grande cour de l'endroit, Ayant réussi à m’approcher de lui, dans un moment de tranquillité relative, je me mis à le fixer. Il s'arrêta, et me permit
- de lui poser une main sur le front, en le frottant légèrement avec le pouce de la même
main. À mon grand étonnement, au bout de quelques minutes le cheval s’affaissa et tomba par terre, profondément endormi. Cet état ne dura pas longtemps; bientôt il se redressa de lui-même, mais devint tout à fait calme; de sorte que le reste de la route a pu s'effectuer sans entrave.
C’est le seul cas d'un état analogue à la léthargie de l’homme que j'aie observé chez le cheval. Il est à rapprocher des phénomènes observés par BaLassa et autres dompteurs.
Mon impression générale sur les recherches hypnotiques modernes relatives aux animaux est celle-ci : |
1° On s'efforce de donner aux faits une rigueur scientifique, mais on oublie qu'une nouvelle catégorie de phénomènes demande l'élaboration de ñouvelles méthodes. Celles qu'on applique aujourd'hui sont absolument insuffisantes, car elles négligent une quantité de facteurs subtils qui entrent en jeu.
2° On. néglige toujours dédaigneusement les expériences hypnotiques sur les
animaux, faites par les anciens magnétiseurs et d’après une méthode (le regard et les
passes) qui seule permet une gradation volontaire des phénomènes, met l’animal vraiment entre les mains de l'hypnotiseur, et qui, en outre, permet des expériences thérapeutiques sans sommeil. Les anciennes observations sont souvent superficielles, cela est certain, mais elles ne le sont pas plus que les observations récentes du laboratoire; elles pèchent seulement par d’autres eôtés. Les négliger complètement, c’est retarder volontairement le progrès.
3° Pour être exact, il faut noter, en donnant une statistique, toutes les expériences
qu'on à faites pour mettre en relief les différences individuelles qui existent chez l'animal comme chez l’homme.
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