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HACHICH. — Le hachich est un toxique extrait des sommités fleuries du chanvre indien {Cannabis indica). Nous étudierons d’abord les diverses façons dont il peut être ingéré, ses divers dérivés ou composés, et ce que nous savons aujourd'hui de sa composition chimiqne. Puis nous exposerons les effets de l’intoxication aiguë (ivresse hachichique). Un troisième chapitre comprendra les formes psycho-pathologiques sous lesquelles se présente l’intoxication chronique (folie hachichique). Enfin nous indiquerons les recherches expérimentales faites sur les animaux, et les interprétations neuro-physiologiques qu’on a tentées sur l’intoxication hachichique.
Préparations. — Le hachich est surtout fumé dans l’Europe sud-orientale, dans l'Asie occidentale, et l'Afrique musulmane. En Égypte, malgré les défenses, la consommation annuelle de hachich est de 140 000 livres. Ce hachich est généralement manufacturé en Grèce. Il est le plus souvent fumé dans de grandes pipes que l’on se passe à la ronde. Dans certains cafés du Caire ou de Damas « on sent cette odeur pénétrante qui prend à la gorge et qui enivre doucement même ceux qui üe fument pas ». (CuarLes Ricner. L'homme et l'intelligence, 2° éd., 1887, 134.)
Les Nègres Ba-Louba du bassin .du Congo nue aussi usage du hachich ; mais cette habitude serait associée à toute une PE politico-religieuse. (Josepx DENIKER.: Les Races et les Peuples. de la terre. Paris, Schleicher, 1890.)
Le hachich n’a guère été connu dans l’Europe occidentale qu’à l’époque où Moreau DE Tours et THÉOPHILE GAUTIER révélèrent au monde scientifique les agapes de lhôtel Pimodan. L’ « ivresse psychique » eut alors un moment de vogue, qui passa, mais qui semble renaître aujourd'hui dans certains clubs de Paris et de Londres, de Londres surtout. Avant MorEAU DE Tours, à peine avait-il été parlé du hachich. Vrrey cependant, dès 1803, avait cru reconnaître dans la drogue orientale le népenthès célébré par Homère, et SYLVESTRE DE Sacy, sur la foi du voyageur Marc Puar, prétendit que le Vieux de la Montagne Hassan-ben-Sabab-Homairi agissait sur ses compagnons grâce au hachich. Ainsi s’est répandue l’étymologie du mot assassin (haschischin), aujourd’hui très contestée par les philologues.
La plus grande partie du hachich consommé en Orient vient de Grèce, où la culture du chanvre indien est assez développée. Les préparations portent des noms divers, selon qu'elles doivent être fumées ou ingérées par la bouche, selon qu’elles sont ou non mélangées au tabac ou à l’opium.
La plus active de ces préparations est le hafioun ou extrait aqueux.
Après cette préparation vient: le dawamesk, ou extrait gras, qui est sucré et généralement aromatisé de cannelle, pistache, poivre et muscade, et additionné de musc, cantharide et noix vomique. On le chique ou on le mange avec des gelées de fruits. IL faut environ quatre parties de dawamesk pour une de hafioun.
En Turquie, le mot hachich désigne seulement le pavot. Le produit du chanvre indien se nomme esrar, ce qui signifie : préparation secrète. On compose avec la conserve d'esrar un Sirop aromatique qui sert à parfumer les sorbets. Il est d’un usage fréquent d'ajouter au sirop d’esrar divers aphrodisiaques.
L’assis d'Égypte est une préparation de feuilles de chanvre broyées dans de l’eau.
Le hachich se fume sous le nom de gozah, dans une pipe spéciale de 50 à 60 centimètres, à fourneau perpendiculaire. La pastille de gozah brûle avec ou sans feuilles aromatiques. Les fumeries se font généralement en commun dans des sortes de cafés,
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ou maschecheh. Ces établissements semblent devenir de plus en plus rares en Égypte . mais on en trouve d’analogues aux Indes et en Arabie.
Le kif (signifiant repos) est fumé en Algérie et au Maroc. Il est formé par les sommités de chanvre desséchées et broyées. On le fume, sans le mélanger d’aucune autre substance, dans des pipes à tuyaux plus courts que les pipes à gozah. Il est nécessaire d’avaler la fumée. Gex
Aux Indes Anglaises et en Perse, le hachich sans mélange d’opium prend le nom de ganja ou ganzar ; on l’obtient en triturant les feuilles de chanvre et en recueillant le suc qui passe à travers une toile grossière.
Lorsque le hachich est mélangé à l’opium, il est désigné sous le nom de charas et de bhang. Le charas est la résine recueillie en promenant dans les plantations des lanières de cuir qui recueillent, au passage, la glu des feuilles et des sommités., On réunit ensuite cette résine en boulettes. Le bhang est une infusion préparée avec les graines vertes.
Le chanvre indien, Cannabis indica, qui sert à ces diverses préparations ne diffère pas au point de vue botanique du chanvre de nos pays, Cannabis sativa. Il est seulement plus riche en principes actifs, et les mêmes effets pourraient être obtenus avec le chanvre européen, à condition de tripler ou de quadrupler les doses.
La préparation industrielle du chanvre indien est très simple. Une quinzaine de jours avant la récolte, on coupe les sommités de la plante pour donner plus de force aux feuilles. Lorsque celles-ci, suffisamment grandes, deviennent visqueuses au toucher, on peut les récolter. Elles sont alors étalées sur un tapis, nommé kilim. Dès qu'elles sont complètement sèches, on les roule en les frottant fortement. On recueille alors une première poudre de qualité supérieure (sighirma), et, en continuant l'opération, on obtient le produit inférieur (hourda).
Le principe actif de l’intoxication hachichique est très mal connu.
GASTINEL a isolé Sous le nom de hachichine, et Courrtive, sous le nom de cannabine, une résine complexe, de coloration brune, insoluble dans l’eau et les alcalis, soluble dans l'alcool, l'éther et les huiles.
PERSONNE à obtenu, en distillant une assez grande quantité de chanvre indien, un hydrocarbure liquide, auquel il donna le nom de cannabène (C5 H?), de couleur ambrée, dont l’odeur analogue à celle du chanvre donnait le vertige. CHarLes RicHET (loc. cit., p. 491), après expériences, a contesté l’activité nocive du cannabène. Ayant obtenu en effet 5 à 6 grammes de cannabène impur par la distillation d’une grande quantité de hachich, il le fit ingérer à des lapins, des chiens et des grenouilles chez lesquels cette substance ne détermina aucun trouble appréciable. Mais cette expérience nest pas décisive, le hachich utilisé ayant été recueilli depuis près de cinq ans, et ayant ainsi pu perdre son activité.
Hay a pu isoler un alcaloïde, la félano-cannabine, et PRÉOBRASCHENKY à découvert dans le hachich une quantité très appréciable de nicotine.
Quoi qu'il en soit, le hafioun et le dawamesk semblent être les préparations les plus énergiques. En France les pharmaciens préparent d’ordinaire une teinture de chanvre indien, dont l’effet est très lent et ne s'obtient qu'après l'absorption d’assez fortes doses; il semble en effet que le principe actif du chanvre indien soit beaucoup plus aisément dissous par la graisse que par l'alcool. Les préparations venant d’Algérie sont généralement moins actives que les préparations vendues dans les bazars du Caire ou de Damas. Il est possible que ces préparations, venant d'Orient, RÉUEEC leur activité pendant le voyage.
Voici un procédé de préparation orientale, que nous empruntons à CHARLES RICHET, et qui lui donnales meilleurs résultats.
« Jai fait bouillir pendant plusieurs heures, avec 250 grammes de beurre et 500 grammes d’eau, 500 grammes de sommités des fleurs du Cannabis indica, que j'avais fait venir de Biskra. A plusieurs reprises j'ajoutai de l’eau pour remplacer celle qui s'était évaporée, et, finalement, en passant le tout à chaud dans un linge, j'obtins un liquide brunâtre aqueux, très épais, qui fut jeté; et un liquide gras (beurre fondu) fortement coloré en vert. Cet extrait gras n’a pas été dosé au point de vue de sa teneur en substance active; mais j'ai expérimenté ses effets physiologiques, et j'ai
constaté qu’ils étaient fort intenses. On peut faire une pâte de ce beurre avec de la farine ; on obtient ainsi des boulettes qu’on peut administrer aux animaux ou prendre soi-même, » (Loc. cit., 493, 494.)
Ajoutons que CnarLes Ricaer nous a récemment conseillé de ne pas purifier les
préparations de hachich. Le hachich purifié amène surtout les nausées et les phé-
nomènes neuro-musculaires; avec le hachich non purifié au contraire, l’intoxication est suivie de phénomènes psychologiques incomparablement plus intéressants à étudier.
L'action du hachich fumé est plus faible que celle du hachich absorbé par les voies digestives. Il faut plusieurs pipes pour provoquer l'ivresse, et encore est-il nécessaire d’avaler la fumée. Certains fumeurs de hachich nous ont assuré que l’action se trouvait renforcée par l’ingestion, entre chaque pipe, d’un peu de liqueur alcoolique.
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Effets physiologiques. — L’ivresse résultant de l’intoxication aiguë par le hachich présente, d’une façon très générale, deux états : une grande excitation suivie d’une extrême dépression. L'apparente contradiction de ces effets toxiques ne doit pas nous surprendre, puisqu'elle est commune à un grand nombre de substances toxiques : l'alcool, le chloroforme, la morphine par exemple. Les effets de cette ivresse sont variables selon les doses absorbées, les modes d’absorption, les préparations employées, la résistance individuelle du hachiché.
Nous devons les premières descriptions de l'ivresse hachichique à deux poètes : BaupezaiRE et TuéoPniLe GAUTIER, et à un savant : Moreau de Tours. C’est à MOREAU DE Tours, dont l’œuvre est encore, au point de vue psycho-pathologique, le plus important monument que nous possédions sur le hachich, que nous demanderons la première description des effets de ce poison.
N'oublions cependant pas que, comme l'ont dit VascanE et PAUL MEUNIER : « Le poème du hachich}, inclus aux Paradis artificiels de CHARLES BAUDELAIRE, est un monument très solide où la fantaisie littéraire ne s’égare pas un seul instant à enjoliver ni à dénaturer les lignes de la réalité authentique. » (N. Vasempe et Pauz MEUNIER. Le hachich. Les expériences de Moreau de Tours. Archives générales de médecine, 1903, 792-800).
N'oublions pas non plus ces quelques lignes de THéoPxiLE GAUTIER qui dépeignent si exactement, et en termes si riches, l’état d’euphorie avec hyperacousie et synesthésie accompagnant la première phase de l'ivresse « psychique » produite par lehachich : «Mon ouie s'était prodigieusement développée : j’entendais le bruit des couleurs. Jamais béatitude pareille ne m'inonda de ses effluves. J'étais si fondu dans le vague, si absent de moi-même, si débarrassé du moi, cet odieux témoin qui vous accompagne partout, que j'ai compris pour la première fois quelle pouvait être l’existence des esprits élémentaires, des anges, et des âmes séparées du corps. Les sons, les parfums, la lumière, m'arrivaient par des multitudes de tuyaux minces comme des cheveux, dans lesquels j'entendais siffler des courants magnétiques, À mon calcul cet état dura environ trois cents ans; car les sensations s’y succédaient tellement nombreuses et pressées que l’appréciation réelle du temps était impossible. L'accès passé, je vis qu’il avait duré un quart d'heure. » (TaéoPxiLe Gaurier, Le club des Haschichins.) /
On sait dans quel but Moreau ne Tours avait réalisé ses expériences sur le hachich. C'était afin de savoir, par lui-même, comment déraisonnait un fou. Il partait en effet de ce principe que l'ivresse du hachich est un véritable état de folie provoquée. Nous ne discuterons pas ici cette opinion ; rappelons-la seulement. Rappelons aussi que Moreau DE Tours insiste longuement sur le triple rapport : entre le hachich, le rêve et
la folie, en notant qu'avant lui on avait déjà admis l’analogie du rêve et de la folie,
tandis que lui, il en démontre l'identité.
Examinons maintenant quelles sont les caractéristiques de l'ivresse hachichique, d’après Moreau DE Tours (Du hachich et de l'aliénation mentale. Etudes psychologiques. Paris, 1845, 1 vol., 431 p.). Le premier effet de l’ingestion de hachich est un sentiment de bonheur tout psychiaie auprès duquel les voluptés les plus spiritualisées semblent matérielles ; c’est ce sentiment d’euphorie qu’on retrouve assez souvent en pathologie
mentale. Viennent ensuite l’excitation, l’hypoprosexie, la dissociation des idées. La volonté fléchissant sous l’action du hachich, « la mémoire et l'imagination prédominent, les choses présentes nous deviennent étrangères, nous sommes tout entiers aux choses du passé et de l’avenir : nous nous endormons en rêvant ».
Le troisième phénomène est l’altération des notions de temps et d’espace, résultat de la dissociation des idées.
L'hyperacousie apparaît alors. La musique agit de la façon la plus intense sur l’individu hachiché. Cela tient d’une part à l’action physiologique du poison sur la sensibilité auditive, d'autre part à la richesse des associations d'idées provoquées par les rythmes et intensifiées par l’intoxication.
Les idées fixes et les conceptions délirantes peuvent paraître alors. Elles sont assez rares dans l'ivresse, et Moreau DE Tours les altribue à la dissocialion des idées, qu'il a d’ailleurs considérée comme le fait primordial. L’affectivité peut subir les mêmes modifications que l’intellect. La mémoire affective se trouve intensifiée : des affections passées, oubliées, envahissent soudain à nouveau la synthèse mentale, et émeuvent au suprême degré, « mais l’imagination en fait tous les frais; les sens n’y sont pour rien »,.
Les impulsions irrésistibles paraissent souvent aussi pendant l'ivresse hachichique, et, enfin, les illusions et les hallucinations. Les sensations visuelles donnent plutôt lieu à des illusions qu'à des hallucinations ; par contre, les hallucinations auditives sont plus fréquentes que les illusions. La sensibilité générale, modifiée par l’intoxication, peut aussi être l’objet d'illusions cénésthésiques : un hachiché, par exemple, se crut transformé en piston de machine à vapeur.
Toutes ces caractéristiques psychologiques de l'ivresse hachichique s’accompagnent de modifications physiques. Moreau pe Tours à passé assez rapidement sur des phénomènes somatiques importants. IL a noté cependant la sensation générale d’euphorie, la compression des tempes, l’altération des réflexes respiratoires, l’accélération du pouls, les inquiétudes musculaires, la lourdeur des pieds et des mains provenant du refroidissement des extrémités. Il observe, lorsque l’ivresse est plus profonde, les bouffées de chaleur à la face, la sensation d’ébullition du cerveau, les tintements d'oreille, la constriction à l’épigastre. Ces troubles organiques sont, d’après Moreau DE Tours, consécutifs aux modifications intellectuelles. Nous allons voir que, d’après d’autres auteurs, ces troubles accompagnent ou précèdent les modifications psycho-physiologiques.
CHarLes RicHer a repris, expérimentant sur lui-même et sur ses amis, ces recherches sur le hachich, et voici les phénomènes qu'il décrit comme caractéristiques de l'ivresse hachichique. « C’est d’abord une excitabilité motrice et sensitive de la moelle épinière. Des bouffées de chaleur ou de froid montent à la tête. Un sentiment euphorique s'empare du sujet qui se met bientôt à marcher, à gesticuler sans raison. Pendant cette période cependant, l'intelligence reste maitresse d'elle-même. Tout à coup, souvent à propos d’un mot sans importance, on est pris d’un rire convulsif, prolongé, et qui semble interminable. On se rend compte alors de l'ivresse hachichique : c’est la phase « d’hypertrophie des idées » qui commence. Les idées semblent se succéder avec une prodigieuse rapidité, sans logique apparente, alors que cependant elles restent naturellement soumises aux lois de l’association. Les émotions sont extrêmement exagérées et paradoxales. Les choses les plus simples deviennent des effets de théâtre, et c’est avec des accents tragiques qu'on annonce qu'il est tard ou qu'il fait du vent (p. 123). »
Tout comme dans l’hystérie, l’exagération des sentiments s'accompagne, dans Fivresse hachichique, d’une absence caractéristique de volonté. Les forces inhibitrices semblent entièrement abolies. Le hachiché ne peut plus retenir ses paroles ni ses gestes, Une peur de lui-même s'empare souvent du sujet.
Un phénomène psychologique très important, déjà signalé par Moreau De Tours et relevé par la plupart des auteurs, est l’altération des notions de temps et d'espace. Le langage suffit à peine à exprimer l'illusion de l'ivresse hachichique. « Les secondes sont des années; et les minutes, des siècles. » Les marches d’un escalier semblent s'élever jusqu’au ciel, cent mètres semblent cent mille mètres, bien que le jugement rectifie cette erreur.
Les hallucinations proprement dites sont plus rares qu’on ne le croit généralement
dans le hachich, Les illusions sensorielles y sont au contraire extrêmement fréquentes. Quelques notes de musique plongent dans d’indéfiuies délices. Remarquons que ces illusions sensorielles sont surtout de nature émotive, phénomène à rapprocher de l’'émotivité si caractéristique accompagnant nos représentalions oniriques.
Le physiologiste et psychologue N. Lance a publié une intéressante série d’auto-observations (N. LANGE, Problèmes de philosophie et de psychologie, 147). Nous reproduisons la délicate introspection somatique et mentale qu’il nous donne, d’après le bon résumé fait par J. Rouenovircx (in Gicgert Bazcer, Traité de Pathologie mentale, p. 391 à 394. Paris, Alcan).
« LANGE, écrit RougiNoviren, note le sentiment de bien-être qu’il a éprouvé une dizaine de minutes après l’absorption de 30 centigr. de cannabine. Ses forces physiques lui semblaient considérablement augmentées; seulement il lui était particulièrement difficile d'accomplir un mouvement un peu complexe; l’association des mouvements dans un but déterminé était impossible, comme d’ailleurs l’association des idées, et il constatait que, voulant concentrer toute son attention sur certaines expériences qu'on exécutait devant lui, ilne pouvait y parvenir. Au contraire, la perception passive des phénomènes du monde extérieur était devenue plus intense: c’est ainsi que les objets environnants prenaient des contours beaucoup plus nets qu’à l’ordinaire ; leur couleur
semblait plus éclatante. Au fur et à mesure de l’évolution de l'ivresse, la pensée active
s’affaiblissait, et par moment survenait comme une perte de connaissance. La conscience revenait ensuite, et il semblait à Lance qu’il était resté inconscient dix minutes, un quart d'heure, quand en réalité ces absences ne dépassaient pas cinq secondes. À un moment donné il perdit la notion du monde réel, et les images évoquées par son imagination prirent l'intensité de véritables hallucinations qui se succédaient et qui consistaient en figures géométriques diverses très brillantes, analogues aux phosphènes. Au même moment, LANGE note une céphalalgie très vive, des palpitations, un malaise général, accompagné de sensations de ruisseaux de feu coulant le long de la colonne vertébrale, l'illusion de se voir transporté très loin avec impuissance complète à réagir, enfin sentiment de tristesse infinie. Survint ensuite un anéantissement total, suivi dun lourd sommeil qui dura un quart d’heure. Le réveil fut subit, instantané, avee retour presque immédiat à l’état normal. Le lendemain, LANGE avait encore quelque difficulté à se livrer à un travail intellectuel; sa mémoire était moins fidèle. Le surlendemain, tout était rentré dans l’ordre. »
Enfin nous terminerons ces descriptions analytiques de l'ivresse hachichique en rappelant l’analyse très précise de l’état mental et neuro-musculaire du hachiché que nous à donnée BINET-SANGLÉ, d’après son auto-observation (BINET-SANGLÉ : Action du hachich sur les neurones. Revue scientifique, 2 mars 1891):
Vers dix heures du soir, après diner, l’auteur et un autre sujet prirent chacun une pilule d'extrait de hachich de 0 gr. 20 environ. Un ami de Biner-SANGLÉ écrivit alors des notes sous sa dictée. Voici les principaux résultats : u
Appareil digestif. — Sécheresse buccale ; la salive devient épaisse et rare; soif intense. |
Sensibilité générale. — Etat anesthésique très spécial. Il consiste surtout en un engourdissement général, accompagné d’étonnement et d’inquiétude. Sensibilité musculaire. — Hyÿpoesthésie remarquable. Le sujet, assis, a la sensation
de tomber. Ses mouvements volontaires sont incertains et presque ataxiques : ils
s'accomplissent cependant avec précision, même lorsqu'ils sont assez complexes.
La sensibilité tactile est au contraire hyperesthésiée.
La sensibilité visuelle présente des troubles importants. Les objets semblent grandis et déformés. Donc macropsie, et, dit l’auteur, « macropsie centrale ». La sensation spatiale est très modifiée. Les objets et les personnes paraissent très éloignés. Un brouillard jaune verdâtre entoure tous les objets qui projettent des ombres verdâtres. Les sensations s’attardent longuement. Les yeux fermés, la sensation persiste et la macropsie est encore exagérée. La sensibilité auditive est hyperesthésiée jusqu’à la douleur. Tintements d'oreilles, et bruits de cloches. La
La mémoire présente des oublis brusques, mais -compensés par de curieuses bouffées d'hypermnésie., Chaque mot prononcé éveille immédiatement, chez Biner-SANGté,
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qui est d’ailleurs un visuel, l’image visuelle correspondante. Les images atteignent une intensité telle que l’auteur leur donne le nom de « sous-hallucinations ».
Une hallucination véritable est d’ailleurs notée. « Je vois une plaine couverte de clochers, et j'entends sonner un glas. Cette hallucination à été probablement provoquée par des tintements d'oreilles. Les voix des assistants et les bruits extérieurs me ramènent bientôt à la réalité. J'ai gardé de cette hallucination le souvenir que j'aurais gardé d’une sensation. »
Les associations d'images, le jugement, le raisonnement, se précipitent avec une étonnante rapidité.
La suggestibilité semble augmentée. Biner-SAnGLé toutefois résiste aux suggestions qui lui sont faites.
Au point de vue de la motilité, l’auteur note l’exagération des réflexes et le besoin de parler et de se mouvoir. La parole est rapide, un peu bégayante. Les gestes sont « brusques et saccadés »; ils ne s’accordent pas avec les paroles. Le rire PACLUE n'apparaît qu’au bout d’un temps assez long. « Tout d’abord ces éclats de rire sont assez rares, inégalement espacés, et s’accompagnent de l'émotion joyeuse qui d’ordinaire précède le rire. Mais bientôt ils se rapprochent, se reproduisent à intervalles égaux, et deviennent par leur répétition singulièrement pénibles. » BINET-SANGLÉ éprouve alors une fatigue douloureuse des zygomatiques. Lorsqu'il se lève du fauteuil dans lequel il est assis, il lui est impossible de se tenir debout. Pour monter à sa chambre, qui est au premier étage, on doit le soutenir, et l’ascension est lente et pénible, bien qu "elle lui semble très rapide.
L'état normal reparait vers le matin, de façon intermittente. Puis c’est l’ivresse qui ne parait plus que par bouffées, par « vagues de folie ». Lorsque arrive la vague, l’état cénesthésique redevient ce qu’il avait été pendant la soirée, et le rire spasmodique reprend. Cet état dure jusqu’au lendemain vers 9 ou 40 heures. Un état d’obnubilation sensorielle, de confusion dans les idées et de grande fatigue lui succède, compliqué d’un état saburral des voies digestives.
Le peintre T..., qui avait pris du hachich en même temps, présenta tout d’abord d'importants troubles circulatoires. L’automatisme respiratoire fut troublé, de sorte que les mouvements d'inspiration et d'expiration ne s’accomplissaient que grâce à une action nerveuse d’origine corticale. Ces troubles ne durèrent que quelques instants, s’accompagnant cependant d’orthopnée et de congestion de la face. Le sujet présenta en outre de l’incoordination musculaire, des crises de rire spasmodique intermittent, et des hallucinations visuelles.
Telles sont les principales descriptions pouvant servir à établir une symptomatologie complète de l'ivresse hachichique. Parmi les personnes de notre connaissance ayant fait usage du hachich ou de ses dérivés, notons quelques faits intéressants. Une dame de nos amies, ayant fumé plusieurs pipes de kif, ressentait seulement un engourdissement qui la faisait tituber et voyait passer devant ses yeux de très belles arabesques d'or et d'argent. Mais, pendant les quelques nuits qui suivirent cette ivresse, elle accusa du délire onirique angoissant avec réveils brusques et angoisse nocturne. Une de ses amies, sous l’influence du kif, la suppliait de ne plus fumer, tant la tristesse humaine, dévoilée à ce moment à ses yeux, lui semblait infinie. Dans la nuit qui suivit, elle s’efforça de prendre un revolver qui se trouvait à portée de sa main pour se tuer. Heureusement, elle n’avait même pas la force d'étendre le bras. Un de nos amis, sous l'influence du hachich, se sentait si éloigné de toute chose qu'il Tui semblait ne plus être sur terre. Ce trouble peut être rapproché de la sensation d'isolement cosmique, bien connue en pathologie mentale. À
En résumé, et d’une façon très générale, on peut donc dire que l’intoxication aiguë par le hachich s’accompagne : 1° de troubles psychiques tels que hallucinations, illusions, aprosexie, sommeil, amnésie et hypermnésie, dissociation des idées, etc.; 2° de troubles sensoriels, hyperexcitabilité, mouvements convulsifs, etc.; 3° de troubles digestifs, inappétence et dyspepsie aux doses élevées; 4° de troubles sécrétoires, divers et très variables; 5° dé troubles génitaux, excitation aux faibles doses, anaphrodisie aux doses très fortes, surtout dans l’intoxication chronique.
Ajoutons que les amateurs européens qui ne peuvent se procurer les produits orien-
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taux se servent le plus souvent de pilules de cannabine. Les doses de 15 à 20 centigrammes s’accompagnent simplement d’excitation cérébrale et des premiers effets psy: chiques de l'ivresse que nous avons décrite; le délire véritable, avec hallucinations et idées obsédantes, ne paraît généralement qu’à la dose de 40 centigrammes, et au delà. La dose nécessaire pour provoquer le délire, ainsi que sa nature, sont du reste variables selon les individus.
Il semble que l'organisme devienne de plus en plus sensible au hachich à mesure que l’on en prend. « Pour obtenir les mêmes effets sur moi et sur les personnes qui en prenaient en même temps que moi, écrit Cu. Ricxer, il fallait d'abord la même dose (en 1875). En 1880, la moitié de la dose suffisait. Enfin, l’année dernière (1882?), avec le quart de la dose qu'avait prise simultanément un de mes confrères, j'ai été certainement plus enivré que lui (loc. cit., p. 492). » Les chiens sur lesquels expérimente Ca. RicHer semblent aussi devenir de plus en plus sensibles à l’intoxication hachichique. Une chienne de douze kilogrammes, ayant déjà pris du hachich deux fois depuis un mois, recoit la même dose qu’un chien de cinq kilogrammes : les effets sont à peu près les mêmes.
Les effets du hachich peuvent se prolonger un assez long temps. Trente heures après l'ingestion, un petit chien de cinq kilogrammes présente encore de la paraplégie des membres postérieurs.
Dans la dernière expérience faite par CH. Ricxet sur lui-même, les phénomènes toxiques se prolongent d’une façon qui semble exceptionnelle. Le soir à 8 heures, il prend 50 centigrammes d’extrait alcoolique. L’ivresse commence à 11 heures et dure à l’état aigu jusqu’à 2 heures du matin à peu près. Le lendemain et le surlendemain, les effets se font encore sentir, et trois jours après toutes les fonctions d’attention et d’inhibition des idées ne sont pas encore revenues.
Intoxication chronique. — Si l’intoxication aiguë, ou ivresse hachichique, semble assez anodine, l’intoxication chronique est grave et peut conduire à la folie. Tout l'Orient connait ces déments qui se traînent dans les rues et qu’on salue du nom de Saints : la vénération publique n'empêche pas que ce soient là Les victimes du hachich, et que leur place soit tout indiquée à l'asile. |
Cette intoxication chronique s'accompagne d’un état d’hébétude, de prostration et d’affaiblissement musculaire généralisé. Les mouvements sont indécis; le facies est stupide; la peau prend une teinte ictérique ; l’anorexie est à peu près complète. Le malade devient alors un aliéné caractérisé, et meurt dans la cachexie finale.
A l’action nocive du hachich viennent du reste souvent s’ajouter celles de l'opium et de l'alcool, de sorte que le diagnostic est parfois délicat à établir. Le tableau cidessous, emprunté aux statistiques des asiles des Indes, donnera une idée de la proportionnalité.
TABLEAU DES FOLIES HACHICHIQUES ET OPIOMANIAQUES PLACÉES EN 1905 A L'ASILE DU PENDJAB (INDE)
CHARAS.| GAUJA. | BHANG. | OPIUM. | MANGÉ. | MIXTE.
Internés antérieurs.
Entrants directs.
Entrés après crime.
ToTAUx.