TIVES ET LA THÉORIE PSYCHO-PHYSIOLOGIQUE DE L'HYPNOTISME
L'histoire du mouvement d'idées provoqué par Mesmer présente une longue série d’oscillations entre la conception physique des phénomènes et leur conception psycho-physiologique. Autrement dit, elle présente une série de luttes entre les sentiments révolutionnaires de quelques novateurs, trop empressés à admettre des forces nouvelles, et les sentiments conservateurs de la plupart des savants, qui veulent à tout prix faire entrer une partie des phénomènes dans les cadres connus, en niant simplement le reste. La complexité du sujet est telle, que non seulement elle entretint pendant plus d’un siècle l’existence de deux camps opposés, mais encore, qu'elle détermine, de temps en temps, des oscillations inattendues, à droite et à gauche, dans l'esprit du même chercheur. C’est ainsi que déjà DesLon, excommunié par la Faculté, tout en restant un fervent adepte de MEsmer, lança cette phrase, désormais célèbre : « Si la médecine d'imagination est la meilleure, pourquoi ne ferions-nous pas de la médecine d'imagination ? » (Observ. p. 46.) C’est ainsi que plus tard A. BERTRAND, convaincu par le général Noïzer, passa de l’école fluidiste à la théorie subjective, tandis que l’apôtre lui-même se convertit ensuite au fluide. C’est ainsi que le principal
propagateur de la doctrine suggestive, LiéBeaucr, publia à un moment donné son « Zoomagnétisme », pour revenir ensuite de nouveau, sous la pression de ses confrères, à ses conceptions primitives. C’est ainsi enfin que Brain! lui-même, après avoir « porté un coup décisif au magnétisme animal », déclara cependant, qu'un certain nombre de faits ne s'expliquent pas par sa théorie de fatigue subjective. « Pendant longtemps — dit-il —, je crus à l'identité des phénomènes produits par ma facon d'opérer et par celle des partisans du mesmérisme; d’après les constatations actuelles, je crois tout au moins à l’analogie des actions exercées sur le système nerveux. Toutefois, et à en juger d’après ce que les magnétiseurs déclarent produire dans certains cas, il semble y avoir assez de différence, pour considérer l’hypnotisme et le mesmérisme comme deux agents distincts. » Ce qui est tout à fait juste.
Nous n’entrerons pas dans les détails de cette double évolution. On les trouvera facilement dans les nombreux ouvragos, en partie déjà cités. Mais nous avons cru nécessaire de séparer nettement ces deux domaines, ces deux catégories des phénomènes, afin d'éviter entre eux une fâcheuse confusion ot d’en le étude méthodique.
Lorsqu’on se trouve en présence d’un fait nouveau, d’un groupe de faits nouveaux, que doit-on faire? — Les vérifier d’abord, ra eut Et cela se fait, si les phénomènes rentrent plus ou moins dans les re connus. Mais, dès qu'ils s’en oignon trop, dès qu'ils paraissent « contredire » les vérités négatives acquises (les vérités positives ne peuvent pas se contredire), on ne les étudie plus, on les néglige. C’est ainsi qu'on procéda dans le domaine qui nous occupe. Dans toutes les autres branches de la physiologie, il n’était guère admissible de traiter une question, sans connäître son histoire, sauf pour le « magnétisme animal ». Le plus impartial des physiologistes qui se sont occupés de la question, CHarLes RicHer, écrivit en 1880, après avoir cité les études superficielles de Herpenxain et autres : « Quant aux élucubrations des magnétiseurs dé profession, je ne les indique pas, et pour cause. » On comprend dès lors pourquoi les études de Mesuer, de Puysécur, de DeLeuze, de Duporer, sont restées inconnues. Heureusement les derniers bouleversements scientifiques ont un peu ouvert les yeux des savants sur la relativité de l'impossible, et l’éloge de la méthode impartiale n’est plus à faire, du moins en théorie. ;
L’hypnotisme est né d’une négation du mesmérisme, d’une aversion pour le mesmérisme. Et cette aversion, tout en étant anti-scientifique, a conduit à des résultats fort importants, à la découverte d’un champ nouveau, immense et fécond : les influences subjectives. Au temps de Mesmer, lorsque CaBanis écrivit son remarquable ouvrage sur les Rapports du physique et du moral de l’homme, il consacra presque deux volumes entiers à l’influence du physique sur le moral, et à peine une trentaine de pages à l’action du moral, sur le physique. Telle était la mode scientifique de son temps. Elle s’accentua encore davantage avec le règne du matérialisme allemand et de la pathologie cellulaire. La bactériologie, qui caractérise l’époque actuelle, ne favorise pas non plus l'étude des influences morales.
Mais voilà l'hypuotisme qui, en. évoluant au milieu de ces tendances mécanicochimiques, détermine peu à peu un revirement complet. Il est acquis, reconnu, et son champ s ‘élargit loujours.
Après avoir vérifié l'existence des faits nouveaux, que faut-il faire pour les introduire
‘dans le domaine de la science? — Il faut les décrire. Une bonne description suffit quel-
quefois pour faire un autre pas en avant, pour classer les phénomènes nouveaux dans les cadres anciens. Mais il arrive que le fait, étant par trop nouveau, ne rime avec rien, n'entre dans aucun tiroir étiqueté. Il paraît inexplicable. On nous dit par exemple que sous un timbre-poste la vésication se produit par suggestion et qu’elle ne se produit pas, également par suggestion, sous un vésicatoire! On nous dit (LrÉBEAULT) que, par le même moyen, on peut faire sortir de l'oreille une boule de verre, inaccessible aux pinces chirurgicales”? Où placer des faits pareils? Comment les expliquer.?
Pour expliquer, il faut connaître la cause du phénomène, et la cause n’est jamais : simple : elle se compose d’un agrégat de conditions nécessaires et suffisantes.
1. James BRaID. Neurypnology : trad. par le D' Simon, avec préface de BROwN-SÉQUARD, Paris, 1883, p, 21.
Trouvons-les, déterminons les, par des observations précises et par des expériences vérificatives, réitérées : une fois que le fait nouveau sera devenu vérifiable, il restera acquis pour la science. Ilne faut pas demander davantage. L'avenir se chargera du reste. |
Appliquons maintenant ces notions de méthode générale à la question de l’hypnotisme.
Nombre des personnes hypnotisables. —- Les phénomènes hypnotiques sont-ils rares ou communs? — S'ils étaient très communs, on ne les aurait pas niés si longtemps. On peut donc s'étonner de trouver, dans les livres récents, qu'il y a des proportions énormes de succès obtenus par des moyens d’une extrême simplicité.
Après que Liégeaucr eut publié que sur 1 012 malades il n'avait eu que 27 insuccès, ce qui signifie que presque tous les malades sont hypnotisables, ses imitateurs ont cru devoir obtenir à peu près autant. Van RENTERGHEM a eu seulement 9 insuccès sur 178 cas, WETTERSTRAND, 17sur 718; Forez, d’abord {1 sur #1, mais ensuite seulement 3 sur 29. Tuc- KEY hypnotise 80 p. 100 ; ScHReNck-NorziN6, 94 p.100; Rincer, 95 p.100; VELANDER, 98 p. 100. Mozz à Berlin, Van EEDEN à Amsterdam, BRAMwELL à Goule, KinsBurG à Blackpool, CRUISE à Dublin, etc. obtiennent à peu près les mêmes chiffres : de sorte que les preuves staüstiques de l’universalité de l’hypnose paraissent complètement établies.
Comment expliquer ces énormes proportions qu'aucun expérimentateur moins célèbre ne saura atteindre, quoique, suivant l’école de Nancy, à laquelle appartiennent tous ces médecins, et en général suivant les principes de l’hypnotisme, la personnalité de l’hypnotiseur n’y joue aucun rôle?
Avant de répondre à cette question, écoutons encore le principal représentant de l’école, BERNHEIM.
Après avoir exposé sa méthode (celle de LiéseauLr, créée par l'abbé Farra?, un magnétiseur original, ridiculisé par les médecins) il ajoute : «Il est rare qu’une ou deux minutes se passent, sans que l’hypnose soit arrivée. » « Les quatre cinquièmes au moins de nos sujets tombent dans un sommeil profond avec amnésie au réveil. » « On n’est pas hypnotiseur quand on a hypnotisé deux ou trois sujets qui s’hypnotisent tout seuls. On l’est, quand, dans un service d'hôpital, où l’on a de l'autorité sur les malades, on influence huit à neuf sujets sur dix. Tant que ce résultat n’est pas obtenu, on doit être réservé dans ses appréciations, et se dire que son éducation sur le sujet n’est pas achevée » (l. c., p. 89, 90). | |
Dans ce passage BERNHEIM se sert du mot vague : «influencer » au lieu du mot précis : « hypnotiser ». Cependant ce détail n’a pas d'importance, puisqu'il assure positivement pouvoir provoquer chez 4/5 un sommeil profond avec amnésie, et puisqu'il explique dans son livre classique « De la suggestion » (2° édit. préface) qu’il appelle « somnambules les personnes qui tombent en sommeil profond, sans souvenir au réveil » c’est done, bien « au moins » 4/5 somnambules (80 p. 100) qu’il obtient; sans parler de ceux qui présentent seulement une somnolence », une « catalepsie suggestive », une contracture suggestive » ou « l’obéissance automatique », suivant sa classification détaillée, dans laquelle l’amnésie au réveil ne se manifeste qu’au 7° degré de l'hypnose.
Les anciens magnétiseurs furent plus modestes. « Tous les praticiens s’accordent à déclarer, dit FERDINAND BARREAU ?, que, sur 12 personnes soumises à l’action magnétique, une seule devient somnambule. » La différence est énorme; car cela répond à un
1. Il va sans dire que c’est un principe inexact, énoncé et propagé seulement pour contredire les anciens magnétiseurs. Mais voilà qu’on tombe maintenant dans l'extrême opposé : « Les résultats du traitement hypnotique, dit Bonsour, de Lausanne, dépendent beaucoup plus des qualités du médecin que de la suggestibilité du malade. » (Revue de l’hypnotisme, 1901, 310.) Les résultats du traitement magnétique, oui; mais, dans l'hypnotisme, ne prétend-on pas pouvoir éliminer complètement la personnalité du médecin ? BERNHEIM n’a-t-il pas dit: « Il n’existe pas de magnétiseur. Ni Donaro, ni HANsEeN n'ont des vertus hypnotisantes spéciales. L'hypnose ne dépend pas de l’hypnotiseur, mais du sujet. »
2. « L'abbé Farta mourut avec la plus belle réputation de charlatan qu'homme du monde ait jamais eue et surtout mieux méritée. » disent BourNEviILLE et ReGnarp. Or BERNHEIM démontre que Bounnevizze et REGNARD ont employé en grande partie la méthode de Farra. (Hypnotisme, Suggestion, Psychothérapie, études nouvelles, Paris, 1891, t. 82.)