Le magnétisme humain, Paris
taux de 8 p. 100 au lieu de 80 p. 100! il est vrai que ces chiffres ne sont pas tout à fait comparables; car la notion de somnambule était plus restreinte chez les anciens magnétiseurs que chez les hypnotiseurs d’aujourd’hui. En unifiant les conceptions, il faudrait mettre 15, peut-être 20 p. 100, au lieu de 8 p. 100, ce qui nous laisse encore bien loin de 80 p.100! Mais peut-être la méthode suggestive est-elle tellement supérieure à l’ancienne méthode magnétique (fixation du regard, passes, imposition des mains) que cela suffit pour expliquer la différence ?
Il faut nous entendre sur ce point: Conformément au sens étymologique du mot, magnétiser veut dire : agir sur autrui par certaines manœuvres, sans chercher à produire le sommeil, ou un état analogue, tandis que hypnotiser veut dire : chercher à provoquer le sommeil, ou un état analogue. On pourrait donc croire, théoriquement, que dans ce dernier cas on obtient le sommeil plus souvent. L'expérience montre qu’il n’en est rien. Si, dans certains cas, la suggestion directe paraît préférable, dans d’autres, les passes conduisent au but plus sûrement, quoique peut-être plus lentement. Et en somme, là où il y a prédisposition au sommeil, on l’obtient, même sans le rechercher ; et là où la prédisposition fait défaut, la suggestion directe reste également inefficace. Par conséquent la méthode suggestive ne me paraît pas suflire pour expliquer les sta-
tistiques de l’école nancéenne, d’autant plus que les mêmes suggestionneurs, en se
servant de notions mieux déterminées, sont arrivés aux mêmes proportions que les anciens magnétiseurs : Lcoyp Tuckey par exemple, suggestionneur lui-même, attribue à « l'atmosphère hypnotique » de Nancy ces chiffres exorbitants, tout en déclarant, que sur plus de 500 patients il n’a guère obtenu plus de 50 somnambules. Ce qui se rapproche tout à fait des données anciennes. Mais voici une parole de BERNHEIM, qui jette un peu de lumière sur ces questions :
« Quelques personnes, qui n’ont pas encore l’expérience suffisante, se laissent
influencer par des signes de conscience que présente le sujet, tels que rire, geste, ouver-
ture des yeux, paroles prononcées : ils le croient réfractaire parce qu'il rit ou manifeste. Ils oublient que l'hypnotisé est un être conscient, qui entend, se rend compte et subit toutes les impressions du milieu qui l’entoure ; je montre tous les jours à mes élèves des hypnotisés, qui rient quand on dit quelque chose qui prête à rire; il en est qui ressemblent à s’y méprendre à des simulateurs, que des observateurs non expérimentés prennént pour des complaisants. Et cependant je montre que les mêmes sujets sont analgésiques, hallucinés, amnésiques au réveil... »
L'observation est en partie juste; mais, en la généralisant trop, on risque d'élargir tellement la notion de l'hypnose qu’elle se confond enfin, non seulement avec le sommeil normal ou avec une simple somnolence, mais tout simplement avec l’état de veille normale. Dire, sans restriction, que l’hypnotisé est un être conscient, c’est effacer d’un seul trait la plupart des particularités propres à l'hypnose, et sans lesquelles cette notion, tellement caractéristique, devient vraiment inutile. Et alors on risque réellement d’englober dans une même statistique quantité de dormeurs, d’analgésiques, d’hallucinés et d’amnésiques par complaisance.
Telle était l'opinion de Donaro après son retour de Nancy; de Donaro, dont l’habileté fut incontestable, et qui déclarait ne pouvoir hypnotiser ou « influencer » à sa manière qu’un ou deux cinquièmes des sujets. |
L’exagération de la statistique nancéenne s’explique encore par deux confusions :
41° Par une confusion entre le magnétisme et l’hypnotisme. — On ne peut hypnotiser qu’un petit nombre de sujets, mais on peut magnétiser tout le monde: et, pourvu qu’on soit un peu plus fort ou un peu plus sain que l’organisme sur lequel on agit, on obtient toujours des résultats thérapeutiques plus ou moins marqués, qui n’ont cependant rien à faire avec l'hypnose. C’est ainsi par exemple qu’à l’aide d’un dynamomètre on peut se convaincre que quelques passes, faites sur les bras, augmentent les forces ou du moins les équilibrent des deux côtés, et que, dans des cas spéciaux, que la théorie, ou plutôt une pratique un peu étendue, permet de prévoir, on obtient au contraire une diminution objective au dynamomètre avec augmentation subjective des forces selon le sentiment du sujet, et cela indépendamment de l'attente soit du sujet soit même de l'opérateur non initié à ces phénomènes. Si donc, comme critérium de l'influence
hypnotique, on se base dans certains cas, non sur les signes de l’état hypnotique, mais
sur les résultats thérapeutiques obtenus, on augmentera nécessairement le nombre des personnes « iniluencées ». Au point de vue pratique, il n’y aurait rien à redire, mais, au point de vue de la doctrine, cette façon de procéder cesse d’être scientifique. Quiconque unie l’action physique des passes, du regard, de l'imposition des mains, ne devrait pas s’en servir comme moyen suggestif, car il s’exposera toujours à l’objection de LAFONTAINE. Voulez-vous nous convaincre que c’est la suggestion pure et simple que vous pratiquez ? Alors faites réellement de la suggestion pure et simple : mais ne faites ni passes, ni imposition de la main, sous prétexte que vous ne croyez pas à leur action. Liégeaucr, dans la première période de sa carrière, magnétisait d’après la méthode de DuPoTET; puis il essaya la méthode hypnotique de Brain et la rejeta comme beaucoup moins efficace et quelquefois même nuisible ; enfin il reprit la méthode magnétique, compliquée par la suggestion. BERNHEIM ordonne d’abord au malade de fixer ses yeux, ensuite il lui frotte les globes oculaires, ou bien il passe les deux mains plusieurs fois de haut en bas devant ses yeux (méthode de Duporer), tout en faisant des suggestions. Ge ne sont pas pour lui des passes magnétiques, bien entendu: ce sont tout simplement « des gestes », inutiles en eux-mêmes, et destinés seulement à concentrer l’attention du sujet. Cela rappelle la façon de procéder de certains peuples sauvages, qui empoisonnent leurs flèches, et qui attribuent la vertu mortelle de ces flèches, non au poison, mais à une inscription cabalistique incisée sur l’arme. Que dirait-on du médecin qui, pour prouver que son nouveau remède peut remplacer la morphine, l’administrerait au malade en même temps que cette dernière?
Il est bien difficile d’éliminer l’action personnelle du médecin en général, et son action soi-disant magnétique en particulier, mais il faut convenir que les suggestionneurs de l’école de Nancy ne se donnent pas la moindre peine pour l’éliminer. S'ils le faisaient, dès la première expérience ils se seraient vite aperçus de l’abaissement énorme de leur statistique.
20 Par une identification doctrinaire entre l'hypnose et le sommeil normal. — Nous allons l’étudier brièvement, mais spécialement, à cause de l’importance théorique de cette erreur, propagée par l’école de Nancy. Elle a été inspirée non par une étude physiologique quelconque, mais tout simplement par le désir de prêter des apparences inoffensives à une méthode trop vivement combattue.
L'hypnose et le sommeil normal. — L’assertion, faite a priori, qu'il y a identité de ces deux états, est contredite par les observations suivantes :
1° Le sommeil normal est un besoin physiologique, auquel il est encore plus difficile de se soustraire qu’au besoin d’une alimentation régulière. Il se manifeste périodiquement, à peu près en correspondance de la fatigue que détermine l’activité générale de l’état de veille : il est réconfortant par le repos qu’il donne, et se dissipe au moment de la restauration des forces. L’hypnose est un état anormal, dont on peut très bien se passer, qui ne se manifeste spontanément que dans des cas tout à fait exceptionnels, et qui n’est en aucune relation avec la fatigue journalière. Je n’ai jamais remarqué une facilité plus grande dans la production de l’hypnose à une heure tardive, ou une difficulté plus grande à une heure matinale. L’hypnose, elle aussi, est un état réconfortant, mais à un degré beaucoup plus élevé et dans un temps généralement beaucoup plus court. L’hypnose cesse rarement d’elle-même. Le sujet a besoin d’être. soigneusement déshypnotisé, si l’on veut éviter certains troubles, plus ou moins durables, ce qui n’est pas le cas après le sommeil normal.
20 Les caractères de l'hypnose et ceux du sommeil ordinaire se rassemblent parfois. On peut rapprocher les hallucinations hypnagogiques du rêve et les hallucinations suggérées de l’hypnotisé, mais chez l’hypnotisé elles sont très rarement spontanées, tandis que chez le dormeur normal elles sont très rarement provoquées. La sensibilité est plus ou moins obtuse dans le sommeil, sans cependant arriver à l’analgésie ou même l’anesthésie complète, qui est très fréquente dans l’hypnose. On n’a même pas essayé de pratiquer des opérations pendant le sommeil normal, tellement cet essai serait déraisonnable, tandis que l’on a fait plusieurs centaines d'opérations graves dans l’hypnose. De l’autre côté, dans ce dernier état il se manifeste souvent une hyperesthésie spécifique, étrangère au sommeil normal. Il en est de même pour les autres signes caractéristiques de l’hypnose. A-t-on jamais observé la catalepsie, l’excitabilité neuro-muscu-
laire, les contractures spontanées, dans le sommeil naturel, chez les sujets non hypno- Lisables !? Non. En revanche il nous est arrivé d'observer dans l’état hypnotique l’invasion du sommeil normal. Le sujet s’endormait pour la nuit, étant hypnotisé, et son sommeil cessait le matin, sans modifier l’état hypnotique qui persistait. N'est-ce pas une preuve manifeste de l'indépendance de ces deux états? Il arrive assez souvent que l’hypnotisé bâille, en disant qu'il a sommeil : mais on n’a jamais vu bâiller un homme qui dort réellement. La confusion de ces deux états est donc purement doctrinaire.
30 On ne peut pas dormir indéfiniment, sauf dans des cas tout à fait rares et pathologiques. On ne peut pas de même dormir à volonté, étant reposé. Au contraire, même chez une personne reposée, on peut prolonger le sommeil magnétique presque indéfiniment, et le rétablir immédiatement après le réveil. Tous les expérimentateurs s’accordent à constater que chaque nouvelle production de l'hypnose la rend généralement de plus en plus facile, contrairement aux particularités du sommeil normal, qui ne peut pas être répété coup sur coup. Il y a une éducation très marquée dans l’hypnose, et rien de semblable dans le sommeil normal. Enfin, RhpNoSes provoquée avant le sommeil ordinaire, l’améliore considérablement, tandis qu’un court sommeil naturel, dans les mêmes circonstances, agit plutôt contrairement.
40. L’argument le re sérieux en faveur de cette CORSA N physiologique, est le suivant : « On peut dans le sommeil normal provoquer les mêmes phénomènes que dans l’hypnose. » C’est exact, quoique ce ne.soit pas la règle. Mais, comme le sommeil peut survenir dans l’hypnose, l'hypnose ne pourrait-elle être provoquée dans le sommeil, surajoutée au sommeil, sans que ces deux états soient identiques de nature? Il peut y avoir simplement une transformation momentanée, et passage d’un état à l’autre. Et puis, même en admettant le fait brut, comme preuve d'une unité fonctionnelle, il faudrait encore prouver que cette unité se manifeste toujours, ou du moins souvent. La plupart des hommes endormis normalement devraient être susceptibles des mêmes manifestations hypnotiques qu'un hypnotisé proprement dit. Eh bien! mes expériences prouvent qu'il n’en est rien. On peut transformer le sommeil en hypnose, mais seulement chez des sujets hypnotisables ; lorsqu'on n’est pas hypnotisable, on ne l’est pas, qu'on soit endormi ou réveillé. Le:somnambulisme spontané, et encore mieux le noctambulisme, constitue un argument en faveur de l’identité, et j'ai pu observer un cas de noctambulisme très net, de longüe durée, présentant ce qu’on appelait jadis « condition seconde » chez un homme non hypnotisable. Cependant, même dans ce cas, probablement rare, j'ai pu constater une différence notable entre l’état somnambulique spontané, et l’hypnose proprement dite : point de suggestibilité, point d’anesthésie, point de catalepsie. Le rétrécissement du champ psychique, qui d ailleurs existe aussi dans le rêve spontané, constituait la seule ressemblance. Le rapprochement serait beaucoup plus apparent, et peut-être même plus intime, si l’on comparait la léthargie hypnotique avec le sommeil normal, très profond. On y distingue la même paralysie flasque, la même insensibilité, la même aïdéie. Cependant, ici encoré, il y a des différences marquées : la léthargie hypnotique, très profonde, peut être encore modifiée par l'influence d’une musique douce, qui laisse indifférent le dormeur normal, non hypnotisable : elle semble donc être un état moins profond, tandis que, sous d’autres rapports, elle peut se rapprocher beaucoup plus de l’état de coma que le sommeil très profond normal, ce qui prouverait, au contraire, une plus grande pro- . fondeur du sommeil.
5° On a essayé dernièrement de donner à l'identification qui nous occupe une base physiologique. Dans son étude sur les Etats d’hypnose chez les animaux (Lyon, 1908), JEAN Jarricor prétend pouvoir attribuer l'hypnose, aussi bien que le sommeil naturel, à une autonarcose carbonique. L’école de Nancy identifie l'hypnose chez l’homme avec le sommeil naturel. HEeuBEzL à identifié avec le même sommeil hypnose chez les animaux; il ne restait plus qu’à leur trouver une base physiologique commune. C’est ce que fait JArRicoT. « Le sommeil hypnotique, dit-il, est dû à la même cause que le sommeil ordinaire : PNR ibe l’acide carbonique dans l’organisme. » On sait,
1. Ocnorowicz, Des différences qui existent entre le sommeil hypnotique et le sommeil normal. (Congrès intern. de Psych. Phys., 1890, 20.)
que, d’après les recherches de RApxaëL Dupois sur le sommeil hivernal de la marmotte, la proportion de CO? augmente dans le sang, lorsque l'animal va s’endormir, et qu'il s’y
accumule pendant le sommeil. Au début du réveil, le quotient 0 atteint brusquement une valeur supérieure à celle du sommeil, et même de la veille. En rapprochant ces faits d’autres faits connus, à savoir que l’inhalation de CO? produit d’abord le ralentissement de la respiration et de la circulation, l’hypothermie, puis le sommeil, pouvant aller jusqu’au coma, et que, de l’autre côté, sous l'influence d’une augmentation suffisante de C0? dans le sang, il se produit une excitation des centres nerveux respiratoires, Jarricor arrive à cette hypothèse, que non seulement le sommeil normal, mais aussi l'hypnose, proviennent d’une intoxication par CO0?, qu’une certaine quantité de ce gaz endort, et qu’une quantité plus grande réveille. Comme trait d'union, l’auteur considère la léthargie volontaire des Yoguis de l’Inde, produite par un ralentissement graduel de la respiration, comme le procédé le plus efficace pour favoriser l'accumulation de l’acide carbonique dans l’organisme. Certes il y a beaucoup d’analogie entre le sommeil hivernal des animaux et la léthargie prolongée des Yoguis, et il se peut que le rôle de C0? y soit également analogue. Mais, en supposant que, même pour un physiologiste peu exigeant, la quantité de CO? dans le sang, cause et effet en même temps, suffise pour expliquer la léthargie temporaire, il resterait à prouver que, dansles autres phases de l’hypnose, plus caractéristiques de cet état, il en est de même. Il fau-
drait prouver que, lorsque BERNHEIM dit : « Dormez! » la quantité de CO? dans le sang du
sujet augmente, et qu’elle augmente encore davantage lorsqu'il dit : « Réveillez-vous! » Il ne faudrait pas oublier non plus, que, dans les cas de ralentissement graduel, mais excessif, de la respiration, ce n’est pas la quantité de C0? qui augmente, mais bien l'échange des matières qui diminue, comme dans un poêle dont on a limité le tirage, en même temps que la combustion. C’est l’oxygénation qui diminue avant tout, et- c’est de son insuffisance qu'il faut d’abord tenir compte. Avant les auteurs cités par JARRICOT, Pauz BerT avait fait l’expérience suivante : il placa sous une vasie cloche un petit loir gris, bien éveillé, au-dessous duquel des fragments de potasse absorbaient l’acide carbonique. La cloche n’était pas complètement fermée : l’air pouvait y entrer, mais seulement en quantité très limitée, par un tout petit orifice, de telle sorte que l’épuisement de l’oxygène se faisait fort lentement. Dans ces conditions, malgré une température extérieure de 14°, à partir du troisième jour, le lérot se trouvait en pleine hibernation, ou du moins dans un état tout à fait analogue.
C’est donc bien /a privation d'oxygène, et non l’intoxication carbonique, qui semble avoir joué le rôle principal dans la production de cet état. Et cependant cela ne nous autorise pas encore à conclure que, de même que cet engourdissement spécial, le sommeil ordinaire, lui aussi, doive naître d’une privation d'oxygène; car nous savons d’autre part, depuis les expériences de PETrenxorer et Voir, que pendant le sommeil normal nous absorbons plus d'oxygène qu’à l’état de veille. IL est donc beaucoup plus probable que le sommeil normal est caractérisé par un emmagasinement de l'oxygène, sinon dans l’hémoglobine, du moins dans le protoplasme des cellules ; ce qui s'accorde bien avec ses propriétés réparatrices. Et quant aux phénomènes d'apparence toxique, nous savons que l'acide carbonique est moins toxique que le défaut d'oxygène. Mais en général doit-on supposer l’intoxication physiologique ? Cette idée avait déjà été émise par SommEer et développée par A.-M. LancLois dans ses Contributions à l'étude du sommeil naturel et artificiel (4877). Il la considère dès maintenant comme « classique ». Je crois qu’il se hâte trop. Nous voici à peine au seuil d’une étude physiologique du sommeil, et celle de l'hypnose n’est même pas commencée. IL est donc bien prématuré de les identifier, et encore plus de leur attribuer une cause commune : l’intoxication carbonique. Remarquons en outre que cette hypothèse détruirait le principe même de l'école de Nancy, car, en devenant une intoxication, le sommeil cesserait d’être un phénomène normal, physiologique.
En somme, les rapprochements, d’ailleurs intéressants et instructifs, de J. Jarricor ne me paraissent pas de nature à consolider l'identification dont nous parlons. Ce qu'il y à de certain cependant, c’est que, la notion de l'hypnose étant très complexe, aucun rapprochement entre l’hypnose et les états analogues ne doit être négligé, ni considéré
comme impossible. On doit rejeter seulement la confusion généralisée, caractéristique de la doctrine de Nancy.
Conception pathologique de l'hypnose. — Une opinion tout à fait contraire a été émise par un grand nombre de médecins, et par l'École de Paris en particulier : l'hypnose n'a aucun rapport avec le sommeil ordinaire ; c’est-un état rare, pathologique, une névrose expérimentale. Mais pas plus que l’idée précédente, cette doctrine ne fut le résultat d'une analyse scientifique complète et impartiale. Ici encore, du moins à son origine, elle a été inspirée par un esprit de contradiction contre les charlatans, qu'il fallait ridiculiser à tout prix, après avoir profité de leurs découvertes. Les anciens magnétiseurs faisaient grand cas de leurs somnambules: ils les présentaient presque comme des êtres supérieurs, doués de qualités surnaturelles, dont-la valeur s’imposait à eux d’autant plus facilement que la crilique des observateurs laissait souvent beaucoup à désirer. Ne pouvant plus nier Le fait du somnambulisme artificiel, on s’efforça de l’abaisser, en le présentant comme un état pathologique, comme une aberration de l'esprit. A La prétention des magnétiseurs qui guérissaient des maladies, réputées incurables, par le somnambulisme provoqué, on répondit par une assertion contradictoire : « Vous: aggravez l'état nerveux des hystériques ; vous leur inculquez une névrose nouvelle.
Pinalenent on est arrivé à une conception HAUTE de l’hynose: Examinons si une pareille opinion se peut soutenir. |
Nous connaissons un petit nombre de maladies expérimentales : on les provoque par des manœuvres chirurgicales ou par des injections bactériologiques, on n’est pas en état de les faire disparaître avec la même facilité. Avons-nous le droit d'appeler « maladie » un état qu’on provoque et supprime à volonté, sans le moindre inconvénient pour le sujet, et sans aucune opération chirurgicale, chimique ou bactériologique ? On n’appelle pas malade un homme qui est seulement ivre, car ce serait élargir outre mesure l’idée de maladie. On dit qu'il se trouve dans un état anormal et passager d’excitation toxique, sans cependant être malade. Il pourrait tomber dans une maladie, le delirium tremens, par exemple, à la suite d’une intoxication trop forte et trop prolongée, mais ce n'est pas comparable. Or l'hypnose ne présente aucune intoxication; elle peut être répétée et prolongée à volonté, sans déterminer le moindre malaise, à condition d'être conduite d’après les règles. Au contraire, elle rend l’organisme plus réfractaire aux maladies. Il y à à Paris des somnambules de profession, rés âgées, qu'on endort plusieurs fois par jour depuis leur jeunesse et qui se portent admirablement.
La narcose produite par l’éther ou le chloroforme est-elle une maladie? On aurait presque le droit de l'appeler ainsi, parce qu’elle constitue une vraie intoxication, qui ne se laisse pas dissiper sur commande, et qui quelquefois, même quand elle est conduite d’après les règles, rend le patient vraiment malade pendant des semaines. Elle ne peut être répétée ni trop souvent, ni trop longtemps, ni dans certains cas de faiblesse ou de troubles organiques. Et cependant on ne dit pas que c’est une maladie. On dit seulement que c’est un état artificiel, anormal. L’hypnose, du moins celle qui chez les magnétiseurs porte le nom de sommeil magnétique, peut être déterminée chez les individus les plus débiles, et j'ai pu provoquer cet état dans un cas d'insuffisance mitrale, avec profit pour le malade.
La menstruation est-elle une maladie? Non, puisque c’est un état physiologique, normal, nécessaire. Ce qui n'empêche pas que la plupart des femmes en souffrent réellement. Il y aurait une confusion dans nos idées, si l’on tendait la notion de la maladie, déjà assez confuse Fax elle-même, jusqu'aux états intermittents des conditions physiologiques.
Maïs, dira-t-on peut-être, les signes caractéristiques de l'hypnose, celle du moins qui est produite par les médecins en dehors de l’école nancéenne, ont des caractères pathologiques ? En réalité, il n’y a de pathologique, dans l'hypnose, que ce qu’on y veut bien mettre. Et on peut y mettre ce qu’on véut : la santé comme la maladie. L’hypnose n’est jamais pathologique en elle-même. Seulement la propriété qu’elle possède de révéler des symptômes morbides, latents dans l’organisme, détermine souvent le mélange des caractères de l’hypnose proprement dite avec les symptômes des maladies existantes, qui présentent un aspect pathologique. Mais là encore ces aspects sont relatifs : car le transport d’une maladie, propre à l’état de veille, dans l’état de somnambu -
DICT. DE PHYSIOIOGIE. — TOME VIII. VPN 47
lisme provoqué, constitue une méthode thérapeutique, qui peut quérir radicalement. I] faudrait, si l’on en doute, expérimenter sans parti pris ; et ne pas continuer à propager cette erreur, qui entrave énormément le progrès, que l'hypnose est un état pathologique. A ce compte, il faudrait appeler le sommeil ordinaire un état pathologique, puisqu'il s'accompagne souvent d’hallucinations spontanées, lesquelles ne se manifestent jamais dans l’hypnose, raisonnablement conduite, chez des sujets sains.
L'hypnose n’est pas un état simple, toujours identique : elle se présente sous quantité de formes diverses; mais dans toutes ces formes, prise en elle-même, elle constitue un état de repos, de reconstitution, d’équilibration des forces, qui n’a rien de -maladif en soi; bien au contraire. C’est donc un état anormal, provoqué, mais non pathologique.
Sensibilité hypnotique. — Il nous faut maintenant développer une idée, extrêmement importante, basée uniquement sur l’expérience, et cependant également étrangère aux doctrines des deux écoles. On pourrait croire qu’entre deux opinions ‘contradictoires tertium non datur. Il n’en est pas ainsi.
La conception de l'hypnose physiologique étant aussi erronée que la conception de l'hypnose pathologique, quelle est sa nature? quelle est la condition essentielle de sa production, conditio sine qu& non ?
Cette condition, elle est de nature subjective. Ni le fluide, ni aucun autre agent physique extérieur, ne peuvent produire l’hypnose là où cette condition subjective manque. Voilà une vérité, un peu vague encore, mais tout à fait bien établie. C’est un résultat positif — peut-être le seul — de cette acharnée et interminable opposition que la science classique a faite aux découvertes des magnétiseurs. Malgré toutes les divergences d’opinion, les expérimentateurs sont d'accord sur un point: l'existence des réfractaires. Leur nombre est très grand, suivant l’école de Paris; très petit, suivant l’école de Nancy; assez grand, suivant les magnétiseurs; mais enfin tous s'accordent à reconnaître l’existence de deux catégories physiologiques des humains: les sensibles et les réfractaires, les hypnotisables et les non-hypnotisables. Sans tenir compte des transitions, qui existent partout — natura non facit saltus, — et en considérant seulement les extrêmes, nous voilà en présence d’un fait, non soupçonné avant la découverte de l’hypnotisme : c’est qu’il peut y avoir une énorme différence dans les réactions physiologiques de deux individus de même espèce. >
Il y a aujourd’hui encore des règles générales que l’on applique A en à tout le monde. Lorsqu'il faut faire une opération chirurgicale, on chloroforme même ceux chez qui l’anesthésie hypnotique serait préférable. Lorsqu'il s’agit de l’insomnie, on administre un narcotique, alors que pour un sensitif, une suggestion aurait suffi. Dans l’anémie, tout le monde recoit le fer, quoique chez un certain nombre de sujets
le même métal, ou un autre, appliqué extérieurement, eût mieux réussi. On empoi-
sonne le cerveau avec du brome, alors que des passes ou une simple imposition de la main calmeraient beaucoup mieux. Et ainsi de suite. ;
Voici deux hommes d’une apparence semblable. Je leur dis : Vous ne pourrez pas traverser cette ligne que je trace sur le plancher: et réellement l’un d’eux reste cloué sur place, tandis que l’autre traverse la ligne en riant. L’un s’endort parce qu’il se croit magnétisé, et l’autre ne s’endort pas, même après une centaine de magnétisations.
Ces faits sont-il connus? Oui. En a-t-on tiré une conséquence? Non. Auparavant on les considérait comme impossibles, contraires à la physiologie, et qui «bouleverseraient toute notre science, s’ils étaient vrais ». Aujourd'hui, ils sont reconnus vrais, et l’on ne pense plus au bouleversement.
Précisons les faits acquis. Je nomme sensibilité hypnotique l’ensemble des conditions subjectives, qui rendent un organisme capable de subir des influences, apparemment minimes et nulles pour les autres. Cette aptitude conditionne, non seulement la production de l'hypnose, mais aussi quantité de réactions faciles, nettes, utilisables dans un sens ou dans l’autre, el tout à fait étrangères aux catégories connues. : :
Cette aptitude spéciale, de quoi dépend-elle ?
Influence du sexe. — Malgré les apparences, elle ne paraît pas grande. Si l'on. entend beaucoup plus souvent parler des femmes somnambules que des hommes, cela. tient surtout à cette circonstance que ce sont presque exclusivement les hommes qui hypno-
tisent, et ceux-là choississent plus volontiers leurs sujets parmi les femmes. L'opinion de TEsrE, que « les femmes sont incomparablement plus magnétisables » (hypnotisables} « que les hommes », opinion d’ailleurs très répandue, ne me parait pas fondée. J'ai trouvé, il est vrai, une prépondérance marquée parmi les femmes malades; mais elle est compensée par une proportion moindre parmi les femmes bien portantes. J'attribue ce résultat à une résistance plus grande des hommes sensitifs vis-à-vis des influences pathogènes, et cette résistance tient peut-être à une vie plus active. Cependant, ayant obtenu des chiffres très inégaux dans différentes séries d'expériences, je n’ose pas me prononcer là-dessus définitivement. On sait que Donaro et Hansen expérimentaient presque exclusivement sur des hommes, et que la découverte du somnambulisme par PuyséGur (MESsMER gardait le secret de l’existence de cet état auprès de ses élèves non médeeins) s'attache au nom du petit paysan Victor. CHArcoT expérimentait uniquement sur des femmes (hystériques), mais l’école de Nancy, dont l’expérience est incomparablement plus étendue, n’a pas trouvé une différence sensible. «IL ressort du tableau staüstique de Beaunis, dit BERNHEIM, que les proportions des sujets hynoptisables sont à peu près les mêmes chez les hommes et chez les femmes, et qu’en particulier, contrairement à l’opinion courante, la proportion est presque identique, pour ce qui concerne
le somnambulisme : 18,8 p. 100 chez les hommes; 19,4 p. 100 chez les femmes. »
On à prétendu que la menstrualion prédispose les femmes à fhypnotisme. C’est encore une erreur : quelquefois il y a une petite différence en plus, quelquefois une petite différence en moins, mais le plus souvent la prédisposition reste absolument la même. En tous cas je n’ai jamais observé d’aptitude hypnotique qui ne se manifeste que pendant la menstruation. Il en est de même pour la ménopause, contrairement aux observations insuffisantes de Teste. La seule forme de l'hypnose qui paraisse être en quelque relation avec la puberté et la ménopause, relation favorable dans le premier cas, défavorable dans le second, c’est la trance médianique, degré supérieur et modification spéciale du somnambulisme profond.
Si le sexe, en général, n’influe pas sur le nombre des personnes hypnotisables, il influe assez nettement sur les formes caractéristiques de l’hypnose. Les femmes sont plus souvent bavardes en somnambulisme, elles ont une tendance spéciale aux discussions scientifiques et à une propagande religieuse ou morale ; il y a plus de diversité dans leur sommeil, plus de pose; une prédisposition certainement plus grande à la simulation par complaisance. L'aspect général des phases est plus artistique, plus théàtral, et leur finesse dans les suggestions par conjecture n’est pas comparable à celle des hommes. CHARGOT aurait eu plus de difficulté dans la création de son « grand hypnotisme », s’il avait expérimenté sur des hommes. Ces derniers présentent plus souvent l’abrutissement par fascination, avec phénomènes plus marqués de l’athlélisme hypnotique (utilisé surtout par Hansex), et leurs explications, quant à la nature des effets obtenus, sont généralement plus exactes ou, du moins, plus compréhensibles, car les femmes se servent souvent de mots qu'elles ont entendus sans les comprendre. Elles ont également une tendance à créer des noms nouveaux, et les seuls cas de glossolalie, c’est-à-dire de la création inconsciente d’une langue nouvelle (observés par KÔRNER, par moi, — observation inédite — et par FLourNoy), se rapportent à des femmes.
Influence de l’âge. — Question très embrouillée par les auteurs, malgré sa simplicité apparente. Teste affirme qu'ayant magnétisé un grand nombre d’enfants, depuis 6 mois jusqu’à 5 ans, il n’a presque jamais réussi. Brain, AzAM, BERGER sont du même avis. LiÉBEAULT, au contraire, n’a pas eu d’insuccès, Comment expliquer cette contradiction ? Je crois qu’elle tient surtout à une confusion déjà indiquée entre le magnétisme et l'hypnose. LiÉBEAULT a magnétisé un grand nombre d'enfants par l'imposition de la main et par l'emploi de l’eau magnétisée, et il les a tous influencés, en obtenant des résultats thérapeutiques extraordinairement favorables. Il faut lire, à ce sujet, son Étude sur le Zoomagnétisme (1883). Or ilest certain que le magnétisme agit sur les enfants avec une surprenante facilité. Si les mères savaient ce qu’elles peuvent obtenir par une simple imposition des mains, elles auraient moins recours aux remèdes pharmaceutiques. Teste cherchait le somnambulisme. Aussi a-t-il eu des déboires; car il est réellement rare qu'on puisse obtenir sur des enfants les formes complètes de l'hypnose. Il faut pour cela un développement avancé des facultés. Tesre explique son
échec par le manque d’une attention concentrée chez les enfants, et par le manque de foi. En réalité, la foi guérit souvent; maïs elle ne conduit qu’à une sensibilité imaginaire, lorsque la vraie fait défaut, et la concentration de l'attention constitue plutôt un facteur anti-hypnotique, qui maintient la veille, le travail mental, la conscience ; tandis que, pour faciliter l'hypnose, il faut de la passivité, et une immobilité mentale aussi grande que possible.
Les données de LiéBEAULT, rendues manifestes dans le tableau de BEAUNIS, restent pour moi incompréhensibles. 11 en ressort que LiéBeauLcr a obtenu 26,5 p. 100 de somnambutes chez les enfants au-dessous de 7 ans, et 55,3 p. 100 de 7 à 14 ans! Ce sont des proportions qui manifestent trop l'influence de l'obéissance, admise par cet auteur et ses élèves. Pour moi, la soumission des enfants et des gens du peuple peut conduire à une simulation, mais non à l’hypnose vraie. Ne devient pas somnambule qui veut. Mais, lorsqu'on est suggestionné par la généralité des succès magnétiques obtenus, et que l'on s’est convaincu de cette idée fausse (l'identité de l’influence magnétique avec les différents degrés de sommeil), on cesse d’être observateur, et on voit du. somnambulisme là où il n’y a que complaisance.
Voici le tableau complet, tel qu’il a été dressé par BEAuNIs, d’après les données de LIÉBEAULT
Proportion des sujets hypnotisables.
Sommeil | ‘très Sommeil Sommeil Non : Age. Somnambulisme. profond. profond. léger. Somnolence. influencés. Jusqu'à Jans ee. 220,9 4,3 13 52,1 4,3 »