Poire BON-CHRÉTIEN D'HIVER
iSynonymes. — Poiî-es : 1. Panchresta (Guillaume Budé, vers 1492, cité par Ménage dans son Dictionnaire étymologique de la langue française, t. I, pp. 210-211). — 2. Crusteménie (Rabelais, Pantagruel, 1545, livre III, chap. xm). — 3. A Tétine {Da.\échamp , Historia generalis plantarum, 1587, t. I, p. 307). — 4. De Dos (Bauhin, Historiée fontis et balnei Bollensis admirabilis, liber quartus, 1598, pp. 134-136). — 5. De Fesses {Id. ibid.). — 6. De Bon-Grustuménien (Gui Panciroli, Rerum memorabilium, 1599, livre I, chap. xviii). — 7. De Chrétien [en Poitou] (la Quintinye, Instructions pour les jardins fruitiers et potagers, 1690-1739, t. I, p. 225). — 8. Gra- Ti OLE d'Hiver? (Knoop, Fructologie, Mil, p. 126). — 9. D'Apothicaire (Diel, Kernobstsorten , 1802, p. 179). — 10. Bon-Chrétien de Tours (Thompson, Catalogue of fruits of the horticultural Society of London, 1842, p. 130). — 11. Bon-Chrétien de Vernon {Id. ibid.). — 12. Bon-Chrétien (Decaisne, le Jardin fruitier du Muséum, 1859, t. II). ~ 13. Bon-Chrétien de Constantinople {Id. ibid.). — 14. Bon-Chrétien d'Auch (l'abbé Dupuy, Abeille pomologique , 1862, pp. 57-61).— 15. De Saint-Martin (Congrès pomologique, Pomologie de la France, 1865, t. Ill,n° 132).
Description de l'arbre. — Bois : assez fort. — Rameaux : peu nombreux , étalés, gros, longs, des plus flexueux, duveteux et légèrement ridés, brun-fauve verdâtre ou grisâtre, ayant les lenticelles larges, abondantes, et les coussinets aplatis. — Yeux: de moyenne grosseur, coniques ou ovoïdes-arrondis, non appliqués contre l'écorce. — Feuilles : ovales-allongées, un peu cotonneuses, acuminées et
BON [bon-chrétien hiv]
souvent contournées,, à bords irrégulièrement denticulés ou crénelés, portées sur un pétiole long-, fort et pourvu de stipules bien développées.
^ . „ , .,. ,,„. „ . ^ Fertilité. — Médiocre.
Poire Bon-Chretien d Hiver. — Premier Type.
Culture. — Greffé sur cognassier, cet arbre n'est jamais d'une vigueur satisfaisante ; il croît mieux sur franc, mais il y fructifie difficilement ; dans la pépinière, ses pyramides sont ordinaires sous tous les rapports. L'espalier le rendra toujours plus fertile que toute autre forme , particulièrement à l'exposition du midi.
Descriptiou du fruit.
— Grosseur : volumineuse et quelquefois énorme. — Forme : des plus variables, affectant ou celle d'une calebasse , ou celle d'un coing, mais généralement allongée , ventrue et fortement bosselée vers l'œil, comme dans le deuxième type figuré ci -après. — Pédoncule : de longueur moyenne ou très-long, assez mince , plus ou moins renflé à ses extrémités, légèrement recourbé, obliquement inséré dans une large et profonde cavité à bords inégaux. — Œil: moyen, ouvert ou mi-clos, parfois contourné, placé au centre d'un vaste bassin entouré de fortes gibbosités qui souvent donnent au fruit une apparence côtelée. — Peau : assez épaisse, jaune verdâtre clair ou jaune orangé, entièrement semée de points fauves et de quelques petites taches ou marbrures de même couleur, lavée de rouge -brique ou de rouge carminé sur la partie exposée au soleil, mais fréquemment aussi dépourvue de ce coloris. — Chair : blanchâtre, moirée, un peu grosse, mi-fondante ou cassante, aqueuse, rarement très-pierreuse. — Eau : abondante, vineuse, sucrée, délicate, quoique faiblement aromatique.
Maturité. — Du commencement de janvier jusqu'à la fm de mars , et pouvant même, exceptionnellement, atteindre le mois de mai.
Qualité. — Deuxième comme fruit à couteau , première comme fruit à compote.
Historique. — L'engouement excessif professé pour cette poire, surtout au cours du xvi^ siècle et du xvii% alors qu'aucune autre parmi les variétés d'hiver, cela s'entend, ne pouvait lutter avantageusement contre elle, porta les écrivains
Am
BON [bon-chrétien hiv]
Poire Bon-Chrétien d'Hiver. — Deuxième Type.
de ces époques reculées à faire intervenir dans son histoire le merveilleux, l'invraisemblable.
Ce fut ainsi que la disant contemporaine des Romains et des Grecs on prétendit que les premiers l'avaient appelée poire de Crustumium pour indiquer qu'elle provenait de la ville 'de ce nom, avoisinant leur capitale; et les seconds poire Talantiaion .-Balance^ probablement à cause de la forme conique qu'on lui voit prendre assez souvent.
Puis, parlant de sa propagation en France , les uns l'y déclarèrent apportée de Pannonie par saint Martin, élu archevêque de Tours l'an 374 ; tandis que d'autres, moins enthousiastes évidemment, se contentèrent de la faire venir de Calabre en 1483, avec saint François de Paule alors attiré au Plessis-lez-Tours par les supplications de Louis XI qui , se mourant, espérait recouvrer la santé en mêlant ses prières à celles du pieux ermite.
Enfin , jaloux de tout éclaircir dans le passé du Bon-Chrétien, les mêmes écrivains eurent soin de fournir à leurs lecteurs l'étymologie du nom de ce fruit. Mais là encore le fabuleux le dispute au naïf. Il en est en effet qui racontent sérieusement que Clovis s'asseyant en 496 à la table de l'archevêque de Reims, saint Remy, le jour où ce prélat l'avait amené à se laisser baptiser, y mangea cette poire pour la première fois et la trouva si délicieuse que plus tard , revenu dans son palais, il dit à ses officiers, ne sachant quel nom lui donner : « Servez- « moi des poires comme celles que m'offrit à Reims ce bon chrétien de Remy. » Et tout aussitôt ces mots bon chrétien seraient devenus les seuls par lesquels , désormais, on eût désigné chez les Francs la poire favorite de leur chef...
Deux autres versions étymologiques à peu près semblables à cette dernière, prirent encore naissance au xvn^ siècle. Ainsi;, ceux qui présentèrent saint Martin comme l'importateur de ce fruit , en 374 , n'oublièrent pas d'ajouter qu'il en était également le parrain, en ce sens que les Tourangeaux, édifiés de ses vertus, le surnommèrent le Bon-Chrétien et voulurent que le poirier dont il venait de les doter fût cultivé sous cette même dénomination... Malheureusement, et c'est la troisième version que nous avions à mentionner, on affaiblit ensuite par trop la vraisemblance d'un aussi charmant épisode, en faisant jouer aux Tourangeaux, onze siècles après, un pareil rôle avec l'Italien François de Paule. En 1483 ils l'acueillent
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comme un apôlre, selon maints pomologues, le qualifient de bon chrétien, puis greffant certain poirier par lui rapporté de la Calabre, ils appliquent à l'arbre
Poire Bon-Chrétien d'Hiver. - Troisième Type. nouveau le qualificatif que
leur a paru mériter la piété de ce personnage. On le voit donc, le pauvre saint Martin était alors bien et dûment renié par ses diocésains ! 1 . . .
Mais laissant là toutes ces légendes, passons vite dans le domaine de la raison, nous y trouverons quelques particularités, quelques renseignements de nature à composer pour cette poire un historique qui sera du moins, s'il n'est pas entièrement complet, exempt de toute fiction, de toute crédulité.
Et d'abord, montrons que les érudits n'ont jamais pu s'entendre sur le nom que notre Bon-Chrétien aurait eu chez les Romains :
Jacques Daléchamp , médecin et botaniste normand mort à Lyon en 1586, prétendit qu'ils l'appelaient Pompeïanuju ou Pomponianum , puis aussi pi- \rum Mammo- \sum, en raison Ide sa forme.
f {Historiageneralis plantarum , éd. de 1586-87, t. I, p. 307.) Vers la fin du xvii" siècle, deux pères jésuites, Charles de la Rue, traducteur de Virgile, et Jean Hardouin , traducteur de Pline, disaient au contraire :
Ces peuples l'ont cultivée sous la dénomination de Volemum. (Virgile, Géorgiques , livre II. — Pline, Histoire naturelle, livre XV.) Henri Manger, pomologue allemand, affirme en 1780 qu'ils la nommèrent
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Tarentinum, de la ville de Tarente, aux environs de laquelle on l'aurait trouvée. [Systematische pomologie ^ t. II, pp. 168-175.)
Enfin le docteur Fr. Sickler, autre savant fort estimé en Allemagne pour ses recherches sur les arbres fruitiers, voulut en 1802, lui, que la pirum Pomponianum mentionnée dans Pline fût uniquement la poire Téton de Yénus (notre Catillac) , et non le Bon-Chrétien, comme l'avançaient divers écrivains. De plus, il donna gain de cause à Manger son compatriote, en refusant, à son exemple, de voir dans la pirum Crustuminum , qu'on avait également assimilée au Bon-Chrétien d'Hiver, autre chose que la variété précoce dite aujourd'hui Muscat Robert. [Geschichte der Obstkultur, p. 402.) Et par là il rendait au moins cette dernière opinion soutenable, Pline (hvre XV, chap. xvi) ayant constaté que la Crustuminum mûrissait dès le COMMENCEMENT DE l'été; d'où suit alors qu'on ne saurait jamais la rapprocher d'une poilue tardive.
Ces quelques citations, qu'aisément l'on multiplierait sans néanmoins les faire concorder, prouvent à quel point la confusion, l'incertitude régnent parmi les pomologues , même les plus doctes , au sujet de l'origine prétendue romaine du Bon-Chrétien. Contentons-nous alors de l'avoir démontré, et n'adoptons aucune des opinions ci-dessus, tout choix devenant impossible au milieu de l'obscurité.
Notre conviction, d'ailleurs, est entièrement faite à l'égard de la patrie du Bon- Chrétien : il dut naître en France, comme nous allons l'établir par trois textes latins empruntés à des auteurs de nationalité différente.
Le médecin de François I", Jean Ruel, de Soissons, fut le premier qui chez nous parla de cette poire ; il le fit en 1536, et dans les termes suivants :
« Francis gratissima Bon-Chrestiana cognomine, non ob hoc solum quod in eximia suavitate librale pondus œquent, sed quia in teneritudine tanta ut à gustatu vel ipso ore statim eliquescantj et perennent gestatumque tolèrent, ad Neapolim usque delata, Carolo octavo ibi res gerente, à felici illa Campania iis dotibus adoptata. ■» [De Natura stirpium, livre I, cap. cxiv, p. 232.)
Traduction : — Nommée Bon-Chrétien en France , elle y est estimée non-seulement pour son exquise saveur et son poids, atteignant une livre, mais encore pour sa chair tendre, fondant aussitôt qu'on l'introduit dans la bouche. Elle se conserve très-longtemps et supporte facilement le transport. Importée jusqu'à Naples, alors que Charles VIII y gouvernait, ces qualités firent qu'on la propagea par toute la fertile Campanie.
Ici Ruel, s'il le laisse supposer, ne déclare pas formellement, cependant, que notre roi Charles VIII ait été l'importateur à Naples, en 1495, du Bon-Chrétien. Non. Mais voici un naturaUste italien, J. B. Porta, qui va préciser le fait. Né à Naples même en 1540, quarante-cinq ans seulement après l'expédition de Charles VIII, il se trouva nécessairement en position de bien connaître la vérité, au sujet de la récente introduction de ce poirier dans les jardins de la contrée qu'il habitait. Or, copiant Ruel en partie, ce qui ajoute encore à l'autorité de ce dernier, il dit sans réticence aucune :
« Pirum Boni Christiani,... Neapolim delatum à Carolo octavo, hic res gerente, à nostra felici Campania his dotibus adoptatum. » [Villœ libri XII, 5"= partie, Pomarium, p. 261.)
Traduction : — La poire de Bon-Chrétien fut apportée à Naples par Charles VIII, à l'époque où il conquit le pays, et le mérite dont elle est douée lui valut dans notre Campanie si favorisée les honneurs de la culture.
Ce passage établit donc positivement que 1495 est la date authentique de l'importation , à Naples , de cette variété par les Français ; comme il infirme aussi ,
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nécessairement, la version qui la fait apporter de la Calabre à Tours, en 1483, par saint François de Paule. Comment en effet ce personnage l'eùt-il alors rencontrée dans cette province napolitaine, puisqu'elle n'y fut propagée, Porta l'a constaté, que douze ans plus tard?...
Enfin le troisième témoin que nous voulons appeler va achever de déterminer l'origine de notre fameux poirier. C'est le docteur Jonston, Silésien dont VHistoria naturalis de urboribus et fruticibm, publiée en 1662, est demeurée en grande estime, car elle contient de précieux renseignements qu'on chercherait vainement ailleurs. Eh bien , parlant des diverses poires cultivées de son temps , il s'exprime ainsi à l'égard de celle qui nous occupe :
§ IX. « Pyra a pr^stantia denominantur... 4. Bon-Christiana, quee in Gallia habentur. Ampli ssima illa,... cucurbitse figura, colore herbaceo, succo dulcissimo.... Durant in annum... » (Livre I, p. 37.)
Traduction : — § IX. Poires tirant leur nom de leurs qualités... 4. Celles de Bon-Chrétien, regardées comme originaires delà France. Des plus volumineuses et cucurbitiformes, elles ont la peau de couleur herbacée, l'eau excessivement agréable , et se conservent d'une année sur l'autre. ■
Les questions d'origine et d'étymologie nous semblent donc, maintenant, péremptoirement jugées : le Bon-Chrétien appartient à la pomone française, et de plus il tire sa dénomination de son excellence, de ses qualités, comme le remarque Jonston, et non pas, selon que beaucoup l'ont écrit, du nom de la poire d'ÉTÉ
dite Crustwninum chez les Romains Du reste, on n'en doutera nullement
quand on saura que Guillaume Budé, né à Paris en 1467, et justement surnommé le prince des savants, appela ces poires, alors que le terme Bon-Chrétien était encore à trouver, poires Panchresta , de deux mots grecs signifiant toute bonne. Et ceci nous est attesté en 1694 par Ménage, aux pages 210 et 211 du tome I" de son Dictiomiaire étymologique de la langue française. Ainsi ce fut de ce premier nom Panchresta qu'à la fin du xv' siècle les populations, par une altération qui se conçoit et s'explique aisément, fli'ent en moins de cinquante ans le nom Bon- Chrestien. Telle est notre opinion, et nous voyons en 1721 les auteurs du Dictionnaire de Trévoux la partager : « Le mot Bon-Chrestien — disent-ils — est venu, « par corruption, du latin ou plutôt du grec panchresta, qui signifie tout-à-fait bon, « tout- à-fait utile. » {Tome I, p. 1106.)
Pour compléter cet historique, deux choses restent à déterminer : la date et le lieu d'obtention du Bon-Chrétien. Mais sur ces points nos recherches sont demeurées infructueuses, et le seul fait qu'il nous soit possible d'affirmer, c'est qu'en Anjou cette variété existait avant 1503, ainsi qu'il ressort de l'extrait ci-après d'une pièce authentique que nous devons à l'obligeance de M. Paul Marchegay, ancien élève de l'École des Chartes et ancien archiviste du département de Maine-et-Loire :
« A Mons'^ le recepveur de Vaulx [commune de Miré, arrond' de Segré].
« Mons^ le recepveur mondit seigneur [Jean Bourré] m'a chargé de vous escripre
que luy mandez combien vous aurez eu de vin a Vaulx; et sur toutes choses que
facez bien garder les poyres de Bon Chrestien et autres bons fruitz qui sont audit Vaulx
« Au Plessis Bourré [commune d'Écuillé, arrond* d'Angers], ce semadi derrenier jour de septembre l'an mil V^ et troys.
« De BoRDIGNÉ. » [Petlt-neveu de l'auteur des Chroniques d'Anjou.] (Copié sur l'original, olographe. Bibliothèque Impériale. Mss, Supplément français, no 1959, fo 103.)
Nous pouvons également affirmer qu'à cette même époque on cultivait aussi le Bon-Chrétien dans la Touraine, et qu'il y acquérait des qualités véritablement 1. 30
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exceptionnelles, car l'annaliste Masson, étudiant en 1570 la jurisprudence à Angers, nous a transmis sur ce poirier l'anecdote suivante :
« En Touraine, les poires de Bon-Chrétien ont une saveur tellement exquise, que le Pape en ayant reçu d'un évêque de Tours nouvellement nommé, les trouva si délicieuses qu'il ordonna qu'on délivrât gratuitement à ce prélat ses lettres de provision. » [Descriptio fluminum Galliœ.)
Jusqu'en 1650 environ, cette province resta le marché privilégié de ce fruit, pour lors si prisé; puis, comme on s'appliqua de divers côtés à le bien cultiver, le revenu qu'elle en tirait diminua sensiblement. Aussi le curé le Gendre disait-il en 1652 :
« L'expérience nous fait connoistre que l'exposition de la muraille contribue bien fort à la bonté et à la beauté de ce fruit... Nous en voyons donc à présent, par cette invention, une abondance merveilleuse dans les lieux où l'on n'en trouvoit point auparavant... Aussi nous ne sommes plus obligez d'aller en Touraine pour avoir de ce Bon-Cbrestien... les environs de Paris en fournissent à présent en abondance. » {La manière de cultiver les arbres fruitiers, Préface, pp. 17-19.)
Et par la suite ce poirier devint de plus en plus commun , mais cinquante ans auparavant on payait encore ses produits des prix excessifs ; à ce point, qu'Arnaud d'Andilly, dans son Jardinier royal, parle « d'une belle poire de Bon-Chrestien «vendue une pistolle d'or (11 livres) à la Halle de Paris, en 1618; » et que Pierre de l'Estoile a cru devoir relater ce fait de même nature :
<( Décembre 1602. Cette année fut si stérile de fi'uits, principalement de poires et de pommes, que les poires de Bon-Cbrestien se vendoient un escu la pièce; et en fut fait présent au Roy à'un cent, qui cousta cent escus. » [Journal du règne d'Eenri IV.)
Au reste, en ces temps-là les papes et les rois ne furent pas les seuls à la recevoir en cadeau , parfois on l'offrit également aux gouverneurs de province à leur entrée en fonctions. C'est ainsi que nous avons trouvé dans les Archives municipales de la ville d'Angers, deux déUbérations desquelles il résulte que le 3 décembre 1632 le maire acheta deux cents poires de Bon-Chrétien à l'intention du cardinal de la Valette , nommé gouverneur de cette localité, dans laquelle il était attendu. Mais retenu à Paris, il ne vint pas, et les poires lui furent envoyées dans la capitale. Quant au prix qu'elles coûtèrent, il s'éleva, emballage ajouté, à 70 livres 18 sous. (Voir Registre des délibérations, n° BB 74, î"' 30 et 40.) Et pareille offrande, en 1632, était encore assez onéreuse, puisque l'équivalent de ces 70 livres serait aujourd'hui d'environ 215 francs, selon les récents calculs de M. Chéruel. (Voir son Dictionnaire historique des institutions et des mœurs de la France, au mot Livre.)
Actuellement le Bon-Chrétien, quoiqu'il ait beaucoup perdu de sa vieille renommée, se paie néanmoins à Paris, du mois de mars au mois de juin, jusqu'à 2 ou 3 francs la poire, ce qui nous semble un encouragement suffisant pour n'en pas trop abandonner la culture, et pour se souvenir que Claude Mollet, directeur des jardins de Louis XIII , disait de ce poirier : « Il demande de voir souvent son maistre ; « l'haleine de l'homme lui est fort agréable. » D'où vint que nos pères l'entourèrent des plus grands soins et rapprochèrent ses espaliers le plus possible de leur demeure. Et la sollicitude dont ils firent preuve pour ses produits, les porta même à les entourer tous, sur l'arbre, d'un filet afin que ceux qui viendraient à se détacher ne pussent tomber et se meurtrir. Enfin on s'efforçait de leur donner un coloris trèséclatant, une panachure artificielle à l'aide d'un procédé fort ingénieux que Saussay, inspecteur des vergers du duc de Bourbon, décrivit de la sorte en 1722 :
« Pour avoir de belles poires de Bon-Cbrestien d'Hiver, ayez attention, dans les premiers jours de septembre, de les découvrir de leurs feuilles, et dans le plein soleil de midi prenez un seau d'eau sortant du puits, et bien fraîche, dans laquelle vous tremperez un petit
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pinceau, que vous tirerez sur vos poires, par petits traits, de la tète à la queue, comme si vous vouliez les peindre. Pratiquez cela plusieurs fois, et toujours aux mômes places, le soleil rendra tous les endroits où vous aurez mis ainsi de l'eau, rouges et jaunes, ce qui fera vos poires magnifiques. » [Traité des jardins , p. 75.)
Nous voulions produire beaucoup d'autres témoignages de la singulière estime professée jadis pour le Bon-Chrétien, mais cet article est tellement long déjà, qu'il doit se terminer ici. Disons cependant, comme dernier mot :
Ces poires atteignent souvent un poids considérable; la Quintinye affirme en avoir récolté qui pesaient « jusqu'à deux livres; » et nous le croyons volontiers, Tours, Auch et Angers en fournissant assez communément qui dépassent 700 grammes. Quant aux précautions à prendre pour les conserver longtemps saines, laissons Angran de Rueneuve, conseiller du roi à Orléans en 1712, nous renseigner, à notre époque on est sur ce point bien plus ignorant qu'à la sienne :
« Pour qu'elles se gardent — observait-il — plusieurs mois dans la fruiterie, et surtout celles que produisent les poiriers greffez sur franc, il faut conserver leur qiieuë et les envelopper avec du papier, vu qu'ayant la peau très tendre et très délicate, elles ne manquent pas à se noircir aussi-tôt qu'on les a maniées. Ce papier empêche qu'elles ne se touchent les unes les autres, qu'elles ne ternissent et qu'elles ne perdent leur beauté naturelle. Ce qui cause la ternissure, c'est quand le lieu où elles ont été mises est un peu humide. Ces poires, par ce moyen, deviendront jaunes dans le temps de la maturité; c'est en quoy consiste leur principal mérite. Il y en a qui pour les conserver durant l'hiver, en scellent les queues avec de la cire d'Espagne. » [Observations sur l'agriculture et le jardinage , t. II, pp. 40 et 41.)
S'il était besoin de prouver que les anciens eurent raison de dire : « Rien de nou- « veau n existe sous le soleil, » la recommandation ici faite de sceller la queue des poires de Bon-Chrétien, pourrait être très-utilement invoquée. En 1820, on préconisait en effet ce mode de conservation comme une découverte récente , quand au contraire, on le voit, il était déjà pratiqué sous Louis XIY. Mais alors même il s'en fallait de beaucoup qu'où pût le déclarer inédit, puisqu'Anthoine Pierre, traduisant en 1550 les XX livres d'agriculture composés en 950 sur l'ordre de l'empereur d'Orient Constantin YII , écrivait : « Pour guarder longuement les poyres , il leur « fault poixer la queue et pendre icelles ensuicte. » (Livre X, tiré de Démocrite, chap. XXV, pp. 324-325.) D'où suit que ce procédé, au lieu d'appartenir à notre siècle, ainsi qu'on le prétendait, remonte tout simplement au temps du philosophe grec Démocrite, mort 362 ans avant l'ère chrétienne! !...
Observations. — Rappelons que la poire d'Angoisse n'est nullement identique avec le Bon- Chrétien, malgré les assertions opposées d'un certain nombre de pomologues du xvni" siècle. Nous l'avons décrite et figurée plus haut, page 145, inutile alors d'insister sur ce point. — Renvoyons aussi le lecteur à la page 452 ci-contre, car il y trouvera la preuve que la. poire d'Auch, ou Bon-Chrétien d'Auck, est au contraire, elle, parfaitement semblable au Bon-Chrétien d'Hiver.