‹ Dictionnaire de pomologie (volume 4)Chapitre 23 sur 439 · II. TEMPS MODERNES · texte numérisé non relu

II. TEMPS MODERNES

De la propagation du Pommier, depuis Louis XÏV jusqu'à la Révolution.

Après sa merveilleuse création, sous Louis XIV, des jardins fruitiers et potagers de Versailles, Jean de la Quintinye, qui d'avocat s'était fait horticulteur, devint le favori du Grand Roi. C'est dire qu'il fut aussitôt celui de tous les courtisans. Comment s'étonner, alors, de la promptitude avec laquelle ces derniers mirent en pratique, dans leurs domaines, les innovations — du reste généralement heureuses et de science positive — dont cet homme célèbre eut l'honneur?... On adopta même jusqu'aux antipathies, parfois irraisonnables, qu'il professa pour certains fruits, notamment pour la pomme.

Les poiriers, les pêchers furent trop exclusivement ses arbres de prédilection. Il s'appliqua constamment à s'en procurer de nouvelles variétés, puis à les propager par toute la France. Car si grande était sa passion pour l'arboriculture et le jardinage, qu'il eût voulu parcourir nos provinces afin d'y réformer les procèdes vicieux dont une routine séculaire usait aveuglément, et d'y substituer les siens, que le succès recommandait. Aussi, quand on le consultait sur la tenue d'un jardin sa rude franchise faisait-elle souvent des mécontents. Jamais il ne vit de sano--froid un enclos mal distribué, mal cultivé. Les critiques, les conseils, en ce cas^lui coûtaient peu. Quelquefois il alla jusqu'aux actes. Comme ce jour où sur ses' ordres on refit de fond en comble, et de vive-force, le jardin par trop primitif d'un personnage auquel il portait amitié. C'est le marquis de Mirabeau, père du fameux orateur, qui dans un Mémoire agronomique racontait cette anecdote en 1759 :

(( La Quintinye — écrivait-il — le renommé directeur des jardins de Louis XIV, obtint pour un de ses enfants une abbaye dans cette partie de la Champagne qui confine au Bassigny II fut voir le manoir de son fils et fut reçu dans la maison d'un gentdhomme voisin qui le traita de son mieux et lui offrit ensuite ses services pour la régie du temporel de l'abbaye. La Quintinye avoit examiné le jardin de son hôte : bon terram, belle situation; mais tout y étoit champêtre, mal tenu, et l'art n'avoit en rien aidé à la nature. Il part fort satisfait de la réception qu'on lui avoit faite, et peu de mois après le bon gentilhomme voit arriver un jardinier du Roi avec quatre garçons qui s'emparent de son enclos, le retournent, le replantent, puis, quand tout est fait, s'en vont et lui laissent un des garçons pour avoir soin désormais de ses fruits. Ce jardinier, appelé chez les voisins, provigna bientôt les bonnes espèces dans tout le canton, où elles se sont multipliées et perpétuées.... » (Mémoire sur l'agriculture, inséré dans les Annales de la Société agricole de Berne, I7b9-1760, p. 309.)

Tel était la Quintinye en tout ce qui concernait l'horticulture. — Faisant peu de cas des pommes, on conçoit donc que sa recommandation ne les ait pas chaleureusement servies. Il n'en estimait et plantait que sept variétés, lit-on dans ses remarquables Instructions (L I, pp. 389 et 393) : la Reinette grise, la Reinette franche, le Calleville rouge d'Automne, les Fenouillet et Court-Pendu gris, l'Api et la Violette. Au total, vingt-trois pommiers ont été mentionnés par lui, avec cette

déclaration : a Ce sont à peu près les seuls que je connais, et cependant j'en ai fait a une fort exacte recherche. » [Ibid., p. 293.)

Ici, qui ne sent percer la partialité? Mais elle ressort mieux encore, et de très-plaisante façon surtout , des lignes ci-dessous , extraites du même ouvrage et s' appliquant à deux des sept pommes qu'il voulut bien admettre dans le verger royal :

« Les deux sortes de Reinette — dit notre auteur — sont distinguées par les deux noms de grise et de blanche [ou franche], qu'elles portent; à cela près, aussi bonnes les unes que les autres. On en peut faire de bonnes compotes en tout temps, et l'on commence d'en manger de crues vers le mois de janvier. Elles ont devant ce temps-là une petite pointe d'aigreur qui déplaît à certaines gens; mais malheureusement, dés qu'eUes commencent à la perdre entièrement, elles se chargent d'une odeur qui déplaît encore davantage, et qui même est rendue plus désagréable, quand l'odeur de la paille sur laquelle on les a mises meurir, s'en mêle. Enfin, à l'avantage de ces pommes de Reinette , on peut dire qu'où s'en sert fort utilement presque tout le long de l'année ; et à leur désavantage aussi , l'on peut dire que leur voisinage est infiniment désagréable et incommode. » [Instructions pour les jardins fruitiers et potagers, t. I", pp. 389-390. )

Voyons — franchement — ces deux Reinettes sont -elles parfaites, monsieur de la Quintinye, ou médiocres, ou mauvaises?

Vous avez entendu la réponse, lecteur; c'est celle, si connue, d'un cauteleux paysan normand : « Ni oui, ni non. » — Le plus heureux, en ceci, fut que la Reinette grise et la Reinette franche n'eurent pas beaucoup à souffrir de cette injuste prévention : on les proclamait déjà, depuis un siècle et demi, d'excellentes pommes ; on continua , on continue de les rechercher.

Brocquort (1), un des élèves de la Quintinye, se montra également plein d'aversion pour ce genre de fruit, et sous ce rapport dépassa son maître, car dès 1706 il en déclarait toutes les variétés connues, sauf neuf, indignes de la culture, et proscrivait nominativement nombre de pommes qui de nos jours sont réputées partout de première qualité :

« Les pommes — disait-Ll — dont on doit le plus se mettre en peine d'avoir une bonne provision, sont les Renettes blanche et grise, les CalvUle rouge et blanche, la Fenouïllet, la

Courpendu, la Violette, l'Apy et le Golden-Peppius, que quelques-uns prétendent venir

d'Angleterre 11 y en a une quantité infinie d'autres espèces, que plusieurs personnes

honorent de leur bienveillance ; je ne m'y oppose point, mais pour moy je leur défends

l'entrée de mon jardin Ainsi les Rambours, les Cousinottes, l'Orangeran, l'Étoile, le

Petit-Bon, le Châtaignier, les Haute -Bonté, Druë-Permein d'Angleterre, Pomme Roze, Rouzeau. Croquet, Jérusalem, Francatu, sont espèces trop communes pour conseiller d'en planter; ou, si on le fait, que ce soit par cnniosiTÉ seulement... » [Jraité ou Abrégé très-utile touchant les jardinages, pp. 223, 230, 231 et 232.)

Il faut réellement, on l'avouera, n'avoir jamais étudié les pommes, ou les rejeter de parti -pris, pour classer dans un Traité sur les jardins, parmi les fruits sans

(1) Le nom de Brocquort ne figurant pas sur le titre de son Traité, où le remplace la simple indication : « par M. B***, » il en est résulté que plus tard cet auteur a été fautivement appelé Bouquet, puis Brocquost. Son vrai nom, Brocquort, d'une écriture du xviii» siècle, se lit sur le frontispice de l'exemplaire possédé par la Bibliothèque du Jardin des Plantes de Paris, et classé sous le n" 6-65 de la eérie C.

valeur aucune, les Cousinotte d'Hiver, Petit-Bon, Haute-Bonté, Pigeonnet-Jérusalein, Drue - Pearmain ou Pearmain d'Été; et même la pomme de Châtaignier, si recherchée pour les beignets et les tartes I... De telles exclusions, après tout, sont rarement funestes, répétons -le, puisqu'elles laissent aux hommes compétents le droit et le devoir de signaler l'ignorance ou l'esprit systématique des auteurs qui les ont prononcées.

Et ceci me conduit à relever une erreur incroyable que je rencontre chez un écrivain horticole de cette même époque. Il s'agit de Louis Liger , mort à Guerchy (Yonne) en 1717, et près duquel vingt-quatre pommiers seulement trouvèrent grâce. Compilateur infatigable, ce personnage s'étant approprié la Maison rustique qu'avait en 1565 publiée le savant Charles Estienne, la rajeunit et la compléta à l'aide d'ouvrages récents, puis de ce volumineux recueil composa plusieurs livres qu'il fit imprimer sous divers titres, quoique tous traitassent à peu près du même sujet. Or, dans l'un d'eux, intitulé Culture parfaite des jardins fruitiers et potagers, cet horticulteur improvisé apprit en 1714, à son public, que cognassier était synonyme DE poirier!... Voici, pour qui douterait du fait, le texte même de Liger : « Il y a « une différence très-grande — explique-t-il — entre le Coignier et le Coignassier : « le Coignier est le Pommier de Coing, et le Coignassier est le Poirier. » (Page 235.) Une telle définition ne se commente pas, je le sais, mais en voyant Liger faire montre de semblables connaissances arboricoles, il est au moins permis de supposer qu'U parla des arbres fruitiers comme un aveugle des couleurs.

Enfin les poètes eux-mêmes, venant en aide aux prosateurs qui le discréditaient, jetèrent la pierre au pommier; témoin le père Rapin, dont le poëme fameux — l'Hortorum — contenait dès 1666 un distique où ce bon jésuite déplorait gravement la fade douceur des pommes. Il y eut au reste, dans les ouvrages horticoles publiés de 1650 à 1789, comme une conspiration tacite à l'égard du pommier : on s'en occupa très-superfieiellement, n'enregistrant qu'un petit nombre de ses variétés, tandis que les poiriers étaient mis en avant par centaines , avec grand renfort de louanges et de descriptions. Ainsi firent les Chartreux , qui dans leur Catalogue commercial inscrivaient en 1736 quatorze pommiers seulement , quoique leurs immenses pépinières fussent renommées d'un bout de l'Europe à l'autre.

Ce fait me paraît décisif et suffit pour démontrer que réellement la pomme supportait le contre -coup de l'active propagande commencée en faveur de la poire. Notre xix° siècle, je le constaterai bientôt, a mieux compris les véritables intérêts de l'arboriculture fruitière. Ses pépiniéristes tiennent la balance égale entre tous les genres , entre toutes les espèces , prêtant aux uns comme aux autres , outre leurs soins, les secours d'une publicité consciencieuse, puis, leur avis donné, laissant le consommateur juger en dernier ressort. Voilà pourquoi les diverses familles de fruits ont vu le nombre de leurs enfants s'accroître considérablement depuis une soixantaine d'années, soit par les semis, soit par l'importation ; et comment elles sont devenues un des éléments sérieux de la richesse publique.

Sous Louis XIV , Louis XV et Louis XVI , nous l'avons dit à propos de l'histoire du poirier (t. I, p. 49), les livres sur l'horticulture firent irruption de tous côtés. Gentilshommes, prêtres, magistrats, médecins, jardiniers, à l'envi taillant leur plume, composèrent, en l'honneur de Vertumne et Pomone, maints traités dont la plupart sont maintenant oubliés. Dans le nombre j'en choisis dix des phis estimés, j'y joins deux Catalogues de pépiniéristes, et groupe sous forme de tableau le chiffre des variétés de pommes et de poires désignées en ces douze recueils; un coup d'œil

alors suffira pour se rendre compte de la notable différence qui subitement se produisit, de 1630 à 1789, entre la culture du pommier et celle du poirier :

De Bonnefoxd

DoM Cladde S'-Étienne . .

Merlet.

De la Quintihye

ANGRAîI de PiUENEUVE

LomS LiGER

Sabssay

Les Chartreux, de Paris.

Chaillod, de Vitry-s-Seine

Dd Hamel

Les Chartreux, de Paris.

Pierre Leroy, 4' Angers .

Titre de l'Ouvrage et date de l'Édition.

1653. Le Jardinier français

1670. Nouvelle instruclion pour connaître les bons fruits.

1667. L'Abrégé des bons fruits (1" édition)

1690. Ibidem (3= édition)

1690. Instructions pour les jardins fruitiers et potagers.

1712. Observations sur l'agriculture et le jardinage . . . .

171i. Culture parfaite des jardins fruitiers et potagers..

1722. Traité des jardins

1736. Catalogue de leurs pépinières

1755. Catalogue de ses pépinières

1768. Traité des arbres fruitiers

1775. Catalogue de leurs pépinières

1790. Catalogue de ses pépinières

Poires.

iO

Devant ce tableau il faut bien admettre que la Quintinye, mort en 1688, conlribua puissamment à paralyser cbez nous, pendant un certain temps, la culture du pommier. Nos chiffres le prouvent surabondamment, car ils accusent, tant que règne l'influence absolue des idées de ce maître , une diminution considérable dans le nombre des pommes recommandées pour la propagation ; mais vers 1760, quand s'affaiblit cette influence, ces mêmes chiffres témoignent aussitôt, par leur mouvement ascensionnel, qu'un changement d'opinion s'opère en faveur de cet arbre fruitier. Et désormais ce mouvement ascensionnel ne sera plus enrayé ; chacun , au contraire, s'efforcera d'en accélérer l'impulsion.

Pour compléter ce paragraphe il devient presque superflu d'affirmer que de Louis XIV à la Révolution, très-peu de nouvelles pommes furent introduites dans nos jardins; on doit effectivement l'avoir compris, puisque tout, nomenclature et propagation, s'immobUisa chez ce genre de fruit, pendant cette assez longue période. Nous allons au reste, selon notre habitude, le démontrer en reproduisant deux Ustes de pommiers, l'une qui parut en 1775, à Paris, dans le Catalogue des Chartreux, et l'autre empruntée au document de même nature qu'en 1790 Pierre Leroy, mon grand-père, publiait à Angers.

Extrait lia Catalogne de la Pépinière des Chartreux de Paris» pour l'année 1995.

Nota. — Dana les deux listes ci-après, les noms suivis de ce signe (n.) sont ceux des variétés propagées depuis Louis XIII.

^. Passe-Pomme rouge.

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