CULTURE DU POMJIIER. — TEMPS ANCIENS
passés. Sûr de lui , car il n'enseigna rien sans l'avoir patiemment expérimenté , le Gendre parla d'arboriculture comme de nos jours le ferait un Decaisne. Transcrivons pour exemple les principaux passages qu'il consacre au pommier :
« Le meilleur plant — dit- il — pour greffer des pommiers propres à mettre en espallier, en palissades, ou à tenir en buisson, est celuy de pommier de Paradis, qui ne pousse que peu de bois, qui rapporte promptement, et beaucoup de fruits. On élevé cette sorte de plant, de boutures, comme celuy des coignassiers, dont je parlerai cy-apres. — Le Doulçain est une autre espèce de pommier qui approcbe fort de celuy de Paradis (1), et qui reprend
aussi de bouture; mais il pousse trop de bois et ne peut demeurer en buisson. — Ceux
qui seront curieux d'avoir des pommiers d'une belle tige, et bien droite, doivent pour enter leurs pépinières prendre des greffes sur de jeunes pommiers de Suraut [sauvageons] (2), qui portent de grosses pommes aigres, d'autant que ces greffes poussent, dès la première année, un jet droit de six à sept pieds de haut, et augmentent plus en un an que les autres en deux ; et ainsi font en quatre ans des arbres fort gros et bons à lever pour mettre en place, sur lesquels deux ans après on peut greffer les espèces de bonnes pommes que l'on désire avoir. » (Ibid., pp. 7, 8 et 70 de la seconde édition, imprimée en 1633.)
Voilà bien le langage d'un praticien éclairé, d'un arboriculteur qui ne s'avisera pas, lui, de qualifier le platane, le peuplier, le saule, d'excellents porte-greffes du pommier. Lisez plutôt la remarquable page où notre auteur combat scientifiquement, et parfois de poétique façon, les partisans de ces mariages horticoles dont les conjoints sont si mal assortis :
« La curiosité — expose le judicieux curé — a porté quelques-uns à inventer des greffes extraordinaires, et à mesler des espèces d'arbres entièrement différentes, pour faire produire à la nature des fruits nouveaux et monstrueux. Ils estoient persuadez qu'en faisant passer une branche de vigne au travers de la tige d'un noyer percé d'une terriere, et qu'en bouchant exactement l'entrée et la sortie de ce trou, cette branche prendroit sa nourriture
du noyer, et ainsi pourroit produire des grappes pleines d'huile au lieu de vin Ils
croyoient qu'ayant enté la Calville sur des meuriers noirs, et des peschers sur des coignassiers, ils recueilleroient des pommes noires et des pesches sans noyau; mais l'expérience leur a fait connoistre que la nature est tres-chaste dans ses alliances, tres-fldelle dans ses productions, et qu'elle ne peut estre débauchée ny corrompue par aucun artifice. En effet, c'est une vaine imagination de croire que la greffe puisse quitter son espèce , pour prendre celle du pied sur lequel elle est entée; parce qu'il est certain qu'elle n'en tire que sa nourriture. Et comme chacun sçait que les choses qui sont contraires en soy travaillent tousjours à se détruire, et qu'elles ne peuvent jamais s'unir parfaittement ensemble, puisque l'union ne peut estre qu'entre ce qui est de mesme nature, ainsi chacun peut juger aisément que les greffes ne sçauroient reprendre ny reiissir que sur les arbres qui sont d'une mesme espèce , ou qui ont une sève conforme ; et l'expérience fait voir qu'elles profitent ou qu'elles languissent, selon que la sève de la tige qui les nourrit leur est plus ou moins propre. C'est pourquoy le poirier ne peut jamais reiissir sur le pommier, ny le pommier sur le poirier, ny les peschers sur les coignassiers, d'autant que leurs espèces sont entièrement différentes. Ce n'est pas aussi que le sauvageon et le pied des arbres qui sont greffez, ne communiquent en quelque façon leurs qualitez aux greffes qu'ils portent, mais ils ne leur font jamais changer d'espèce » {Ibid., pp. 76-80 de l'édition de 1633.)
Mais peut-être désire-t-on savoir comment le Gendre — qui né en 1612 vécut du temps d'Olivier de Serres (1539-1619) —put s'affranchir ainsi des erreurs et des
(1) Au xvi« siècle, et même pendant le xvii", le Paradis était assez communément surnommé Fichet. (Voir le Jardinier français, de Bonnefond, édition de 1653, p. 68.)
(2) Actuellement, en Normandie, les sauvageons de pommier sont encore appelés Surettes.