‹ Dictionnaire de pomologie (volume 4)Chapitre 40 sur 439 · CULTURE DU POMMIER. — TEMPS MODERNES · texte numérisé non relu

CULTURE DU POMMIER. — TEMPS MODERNES

avenues d'habitation. Mais cette dernière mode n'eut pas un grand succès , Buc'hoz la signalait en 1800, et ne put, avec raison, s'empêcher de la critiquer :

« Les pommiers — disait-il — ne sam-aient point faire de belles avenues, parce que leurs branches pendent fort bas et interrompent le passage; il y en a néanmoins beaucoup aux environs de Paris, surtout du côté de Dammartin, qu'on a plantés en forme d'avenues.» [Traité de la culture des arbres et arbustes qu'on peut élever dans la République et qui peuvent passer l'hiver en plein air, t. Ill, p. 54.)

Ce fut aussi vers la fin du xvni* siècle qu'apparurent dans les bosquets des jardins et des parcs, pour y produire le plus agréable effet, les pommiers à fleurs doubles, et qu'également on voulut voir mûrir le^pommes sur des arbres formés en pyramide, en vase ou en gobelet.

Quant aux semis de pommier, je l'ai dit ci-dessus (p. 33), chez nous on s'y livre peu, ce qui n'est pas un tort. Depuis une cinquantaine d'années, cependant , quelques variétés de choix y ont été gagnées ; je décris dans ce Dictionnaire les plus méritantes.

En dehors du Franc, du Paradis et du Doucin, porte - greffes naturels du pommier, des expériences assez récentes ont montré qu'on pouvait aussi, pour ce même rôle, utiliser les Malus Baccata, Coronaria, Hybrida, Microcarpa, Sempervirens et Spectabilis, espèces ornementales propres à former des arbres nains ou de moyenne hauteur; mais, cela s'entend, pareilles multiplications ne sauraient être que jeux d'amateurs et non travaux de pépiniéristes.

Une autre conquête toute moderne, et bien faite pour donner place aux pommes dans les plus petits jardins, me reste encore à signaler. C'est la culture, en cordon, du pommier nain sur paradis. Elle remonte environ à 1845 et doit son succès à mon éminent confrère Jean-Laurent Jamin, de Bourg-la-Reine, près Paris. Il en fut le zélé promoteur et reconnut vite les avantages qu'elle offrait : peu de terrain à sacrifier, augmentation de fertilité par une taille raisonnée, accroissement du volume des fruits, conduite facile des arbres, et possibilité de planter partout ces nains charmants, sans redouter qu'ils nuisent à leur entourage.

Telles sont, outre certains procédés nouveaux du ressort de la taille, les principales améliorations qui de 1768 à 1873 ont eu lieu dans la culture du pommier. Maintenant, arrêtons-nous; parler plus longtemps de cette dernière, serait sortir de mon sujet, empiéter sur le domaine de nos professeurs d'arboriculture. Les ouvrages si complets de MM. du Breuil (1), Forney (2), Gressent (3), peuvent, entr'autres, instruire quiconque veut cultiver des arbres fruitiers. Que les intéressés s'adressent donc à ces habiles spécialistes.

Quant à moi, je clos ce paragraphe en rappelant que poires et pommes se récoltent et conservent de même façon; d'oii suit qu'ayant très-amplement traité ces deux points dans l'histoire du poirier, je n'ai plus à m'en occuper ici. (Voir tome I"^', chapitre iv, pages 77-78.)

(1) Cours théorique et pratique d'arboriculture; 5= édition, 2 vol. in-12; Paris, 1861.

(2) Le Jardinier fruitier ; 2 vol. in-S"; Paris, 1862-63.

(3) L'Arboriculture fruitière; 4« édition, 1 vol. in-12; Paris, 1869.

§ r. FRUIT.

Dans le recueil d'aphorismes médicaux qu'il composa vers HIO, sous le titre Medicina Salernita, Jeau de Milan donnait aux amateurs de pommes, avec cette crudité d'expressions que comporte la langue latine, un charitable avis dont la traduction, même affaiblie, ne saurait paraître ici. Il regardait ce fruit comme un poison L'opinion des docteurs de l'Université de Salerne ne fut donc pas trèsfavorable aux produits du pommier.

11 est avéré, cependant, qu'au moyen âge les pommes douces jouissaient en France d'une certaine renommée , et comme fruits à couteau , et comme fruits possédant diverses propriétés médicamenteuses. J'en trouve la preuve dans le Grant Herbier en françoys, ouvrage des plus rares remontant à 1500 :

« Les pmnmes douces — y lit-on — sont ventueuses; celles qui sont aucunement de froide saveur, sont meileures pour menger; et doit-on donnev, à ceulx qui ont fièvre, crues et cuytes après leur viande ; mais elles leur valent mieuls cuytes, que crues. Pour ceulx qui yssent (1) de maladie, qui ont mauvaise digestion à cause de froidure d'estomac, soient données en ceste manière : soient fendues en deux et soient ostez les pépins de dedans, et toutes les escorces où ilz sont, et soit, au meilleu (2), l'ait une concavité ou trou, emply de pouldre de noix muguete (3) et de clous de girofle et de folium (4) ; et aucunes fois y soit mis seulement la pouldre de caneUe et de gingembre, et de poivre, puis soit mise au feu rostir, et soit donné au malade, et profitera grandement. » (Feuillet Ixxi, recto.)

Mais si jadis beaucoup de médecins classèrent les pommes parmi les aliments

(l)Qai sortent. — (2) Au milieu. — (3) Muscade. — (4) Polium, et non folium, comme porte fautivement le texte. Le Polium est une plante odoriférante, appelée aussi Teuthria.

dangereux, d'autres, au contraire, en recommandèrent chaleureusement l'usage. Au xvii° siècle le docteur Venette, par exemple^ les réhabilita de belle façon. Arboriculteur émérite il ne put, de sang-froid, supporter qu'on attaquât ainsi ce fruit, qu'il cultivait avec amour dans son jardin de la Rochelle et mettait presque au niveau de la poire. C'est pourquoi profitant, en 1683, de la publication de son Art de tailler les arbres fruitiers, Venette y joignit un Traité de l'usage des fruits, où la pomme fut vengée de ses détracteurs :

« J'avoue — déclare-t-il en cet opuscule — que les pommes ont été longtemps méprisées, et qu'en Arabie on les a même accusées de contribuer à la phthisie et au dessèchement de tout le corps. On a dit aussi qu'elles causoient des foiblesses aux jointures, et que par conséquent elles augmentoient la goutte et les autres fluxions; qu'elles engendroient des vers dans les boyaux, et qu'enfin elles faisoient des vertiges... Si l'on a parlé de la sorte, c'a esté parce qu'on ne connoissoit pas bien les pommes... ou qu'on en a jugé par les mauvais succez de ceux qui en ont abusé... car les Arabes n'avoient que des pommes sauvages, acerbes et fort désagréables au goût.

«Au contraire, les pommes douces et sucrées, odoriférantes et fermes, réjouyssent le cœur et tempèrent l'excès de son feu ; elles corrigent la bile du foye ; elles détrempent le sang qui est trop épais et trop grossier; en un mot elles rafraîchissent et humectent les viscères échauffées. De plus, quoy que l'on dise, eUes s'opposent au dessèchement du corps et à la phthisie, et l'on ne voit que fort peu de ces sortes de maux là où le cidre est commun, car cette boisson est amie de la poitrine et débouche les entrailles

« On doit toutefois en user avec précaution, c'est-à-dire qu'on les doit manger après le repas, parce qu'elles sont pesantes et difhciles à digérer; qu'on doit lesdeffendre aux vieilles gens , à moins qu'ils ne se sentent échauffez, ou qu'on ne les apprête, comme les poires, avec la cassonnade, la canelle et l'eau; et qu'enfin on doit boire un peu de bon vin pur après les avoir mangées...

« Dans les maladies qui sont accompagnées d'une chaleur et d'une soif considérables, elles sont d'un grand secours, si l'on en mange un peu de crue ou de cuite, ou qu'on en mette dans de l'eau ; et je m'étonne qu'on se donne tant de peine à chercher des oranges et des citrons pour nos malades, quand on a une pomme de Courtpendu ou une Reinette d'Espagne...

« Après tout les pommes ne nous profitent pas seulement en les prenant par la bouche, elles sont encore un souverain remède pour les ardeurs du cœur et pour les chaleurs d'estomach, si on les apphque par dehors : car si l'on fait un cataplasme de pommes cuites et qu'on l'applique chaudement ou sur la région du cœur ou sur la fosse de l'estomach, peut-être ne sçauroit-on trouver d'épithème plus souverain... L'expérience aussi nous a montré que la chair d'une pomme cuite mise chaudement sur des yeux rouges et enflammez, estoit presque l'unique remède à ce mal. »

A la fin du xvii" siècle telle était donc, sur ce fruit, l'opinion pomologique et médicale d'un docteur fort estimé; opinion que depuis ont confirmée plusieurs médecins distingués. Aujourd'hui, si Nicolas Venette vivait encore, certes sa joie serait extrême en voyant quelle fabuleuse consommation de pommes est annuellement faite chez nous; ce qui témoigne bien qu'on les y croit douées d'une véritable innocuité.

En 1862 et 1864 M. Baptiste Desportes, directeur de la partie commerciale de mes pépinières, voulut connaître l'importance des expéditions de poires et de pommes, dans une ville célèbre entre toutes par son arboriculture fruitière. Pour lors il dressa, d'après les registres mêmes de la gare d'Angers, la longue et curieuse statistique dont j'ai déjà publié quelques pages en mon histoire du

Poirier (t. I", pp. 66-67), et qu'ici je complète par la reproduction des passages relatifs aux pommes :

État des Pommes chargées à la gare d'Angers en 1861-1862.

Page 1