ORIGINE DU POMMIER. Ô
et Eve parlaient sa langue , et que le nom d'Adam fut formé du cri qu'il poussa : A tam ! « Quel morceau ! » en avalant la pomme — dont le peuple croit partout qu'il lui resta uu morceau à la gorge — comme le nom d'Eve de la réponse qu'elle lui fit, et qui est ordinaire en pareU cas ; Ev, « Bois, » On voit que les sciences les plus arides ont bien leur côté plaisant. » (Page 166.)
S'il peut être admis qu'au temps de Salomon le pommier existait en Judée, néanmoins il ne s'ensuit pas, comme beaucoup l'ont avancé, qu'il soit originaire de l'Asie ; qu'en un mot les Européens l'aient reçu de ce pays. Le Malus communis , au contraire, pousse naturellement dans la majeure partie des forêts de l'Europe, desquelles le génie de l'homme, surexcité par le besoin et l'intérêt, peu à peu le tira, le cultiva, puis finit, la greffe et les semis aidant, par en obtenir des centaines de variétés.
C'est là mon sentiment et celui, surtout, des auteurs les plus estimés.
Ainsi l'abbé Rozier écrivait en 1789 :
« Je regarde le pommier comme un arbre indigène aux provinces septentrionales de la France, et plus particulièrement encore à nos montagnes de la seconde classe.... Quelques personnes avancent que le pommier fut transporté de la Médie (Asie) à Rome. Cela peut être;.... cette assertion ne détruit pas la mienne; elle prouve seulement qu'on a transporté de bonnes espèces de pommes à Rome; et c'est de la sorte que LucuUus enrichit sa patrie des cerisiers à bon fruit. > {Cours complet d'agriculture, t. VIII, p. 215.)
Louis JBosc, mon ancien maître, et jadis directeur du Jardin des Plantes de Paris, fut non moins afûrmatif en i809 :
« Le pommier — assurait-il — est un arbre naturel aux forêts de l'Europe... On le trouve à l'état sauvage, et en abondance, dans tous les bois naturels de la France dont le sol est profond et humide, surtout dans ceux des pays montagneux. » ( Dictionnaire raisonné d'agriculture, t. X,pp. 314-315.)
De nos jours — 1855 — partageant sur ce point l'opinion des botanistes Koch (1) , Bunge (2) , Royle (3) et Thunberg (4) , M. Alphonse de Candolle a dit :
« Le Pyrus Malus (L.) , qui paraît la source de toutes les variétés acerbes et douces de nos
pommes, croit dans l'Europe tempérée et la région du Caucase Le pommier est cultivé
dans le nord de la Chine, quelquefois dans le nord de l'Inde, mais plus abondamment dans le Cachemir et les pays voisins. Thunberg n'indique pas le pommier au Japon , ce qui me fait présumer qu'il n'est pas ancien en Chine. » (Géographie botanique raisonnée, t. II , pp. 889-890.)
Enfin plus récemment encore — 1859 — M. Adolphe Pictet, écrivain suisse dont les travaux scientifiques sont fort appréciés , s'exprimait de la sorte :
« Le Pyrus Malus est spontané dans l'Europe tempérée et la région du Caucase. On le trouve partout dans l'Asie centrale, le Cachemir, le nord de l'Inde et de la Chine, et il a été
(1) Karl Koch, de Berlin. Depuis lors, ce savant professeur a dit dans sa Dendrologie (1" partie, p. 206 ) « qu'il regardait le Malus silvestris comme étant probablement originaire de la Sibérie « méridionale ou de la Chine septentrionale. »— (2) Alexandre Bunge, Russe. — (3) Royle, Anglais. — (*) Charles Thunberg , Suédois.
6 ORIGINE DU POJIMIER.
sûrement connu de toute ancienneté. » [Les Origines i?ido-eunpéennes , essai de paléontologie linguistique, 1" partie, pp. 238-239.)
On conviendra qu'il serait difficile de réfuter ces assertions , émanant de botanistes justement renommés. En tout cas il est beaucoup plus sage de les soutenir, que d'attribuer au pommier , comme l'a fait Bernardin de Saint-Pierre , une origine mythologique :
(( La belle Thétis — raconte le chantre de Paul et Virginie — la belle Tbétis , que les Gaulois appellent Friga, jalouse de ce qu'à ses propres noces Vénus, qu'ils nomment Siofne , eût remporté la pomme qui était le prix de la beauté, sans qu'elle l'eût mise seulement dans la concurrence des trois déesses, résolut de s'en venger. Un jour donc que Vénus descendue sur cette partie du rivage des Gaules, y cherchait des perles pour sa parure et des coquillages appelés Manches-de-Couteau pour son fils Sifionne, un triton lui déroba sa pomme, qu'elle avait mise sur un rocher, et la porta à la déesse des mers. Aussitôt Thétis en sema les pépins dans les campagnes voisines, pour y perpétuer le souvenir de sa vengeance et de son triomphe. Voilà, disent les Gaulois celtiques, la cause du grand nombre de pommiers qui croissent dans leur pays et de la beauté singulière de leurs filles. » (Bernardin de Saint- Pierre, Œuvres complètes; t. Vil, VArcadie, p. 93, édition de 1834.)
Si cette origine — qui ne fut évidemment qu'un jeu de plume chez son aimable auteur — ne peut être prise au sérieux, elle conduit toutefois à rappeler, pour la combattre, une version moins poétique (1) attribuant à des navigateurs normands l'importation, vers 1300, du pommier dans leur contrée; et c'est de la Biscaye (Espagne) qu'ils l'auraient rapporté.
Contre une telle version nombre de documents authentiques font loi , qui tous sont reproduits dans l'État de l'agriculture en Normandie au moyen âge, oeuvre d'érudition publiée en 1851 par un paléographe très-distingué, M. Léopold Delisle, membre de l'Institut :
« Nous n'irons pas avec quelques-uns de nos devanciers — dit ce savant — chercher en Afrique, ni même en Biscaye, l'origine du cidre. Nous croyons que de tout temps cette boisson fut connue des habitants d'une notable partie de la France. La loi salique [v^ siècle] parle des plants de pommiers, et dans les domaines de Charlemagne [vni^ siècle] les brasseurs fabriquaient de la cervoise , du cidre et du poiré. Mais il est permis de supposer qu'à ces époques reculées le cidre était d'une qualité très-intérieure et d'un usage très-restreint. Cette observation doit même s'appliquer à la Normandie, où les mentions des pommiers et du cidre deviennent assez nombreuses à partir de HOO. » — [Suivent une foule d'extraits de chartes, qui le prouvent.] (Pages 471-476.)
Un autre paléographe, M. Robillard de Beaurepaire, archiviste de la Seine- Inférieure, s'est également occupé de cette importation du pommier; voici ses conclusions :
« Nous ne pouvons — écrivait-il en 1865 — laisser complètement de côté, dans ce mémoire, une question intéressante qui se présente naturellement à propos du pommier : Nos espèces ont-elles pris naissance sur notre sol? Sont-elles dues au hasard, ou faut-il y voir
(1) Voir, à ce sujet : le marquis de Chambray, Art de cultiver les pommiers, 1765, pp. 2 et 3; — Touquet, Annales de statistique, 1803, n» 7; — et d'Avannes, 1839 , Esquisses sur le château de Navarre (Eure).