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Aristote lui-même parle de multiplicités réelles

7. dans la théorie de l'unité absolue de l'universel, on ne pourrait discerner Socrate de Platon; 8. ce serait revenir aux idées séparées ; 9. à la mort de Pierre on ne comprendrait pas comment l'humanité ne meurt pas chez Guillaume; 10. Aristote n'a pas assez combattu Platon sur ce point; 11. on peut déduire de la thèse ultra-réaliste que la nature ne pourrait détruire un individu d'une espèce sans annihiler tous les autres; 12. puisque l'humanité comporte un corps, la même humanité serait en plusieurs lieux; 13. une même âme serait damnée et sauvée, ne faisant qu'un avec saint Paul sauvé et Judas damné; 14. une même âme dans le même rapport serait à la fois bonne et mauvaise.

On voit que, pour ce juge des idées vivant au xive siècle, Siger de Brabant au xine siècle et son unité de l'intellect constitue comme une certaine réédition partielle de Guillaume de Champeaux au xne siècle avec son unité de l'espèce. Saint Vincent Ferrier parvenu en cet endroit de son exposé doit faire sienne l'une des parties opposantes plutôt que l'autre. Il va bien entendu, selon la méthode scolastique, donner un corps d'article, puis pourfendre un à un les arguments de celle des deux listes qui lui agrée le moins. Il est facile de prévoir que les réalistes absolus ou plutôt les idéalistes platonisants sont moins agréables à son créationnisme que ne l'est la position des nominalistes. Le fait est qu'il a consacré aux douze arguments des réalistes outranciers deux pages et qu'il a consacré quatre pages aux quatorze arguments des nominalistes. Il n'a même pas pris la peine de numéroter leurs quatorze arguments car il ne les discutera pas un à un. Il a numéroté par contre les arguments des réalistes outranciers et en effet il les réfutera en trois pages après un corps d'article d'une page. Dans le corps de l'article, il précise qu'il faut distinguer deux unités : une imitas realis et une unilas ralionis. L'unité de l'universel n'est pas une unité réelle, c'est le premier point qu'il faut énoncer : imitas nalurœ uniuersalis non est realis. Les réalistes outranciers ont évidemment tort. Ils l'ont si évidemment qu'on pourrait ne pas même prendre la peine de les réfuter à nouveau, les arguments des nominalistes les ayant déjà en bloc confondus. Il existe cependant une unité de l'universel, c'est une unilas ralionis. Dans un thomisme aristotélicien qui paraît avoir profité des acquis

de la sagesse franciscaine, Vincent Ferrier précise : Nalura universalis nihil aliud est quam omnia sua singularia sumpta secundum illud in quo sunt conformia nalurœ unilate aclu. Vincent Ferrier explique aisément que c'est la théorie de l'analogie qui permet d'expliquer comment l'esprit saisit la ressemblance spécifique unilas ralionis des individus de l'espèce : Omnia singularia hominis cl omnia singularia animalis sunt similia in humanilale et animalia in animaliiale. Ergo, quandocumque inlelleclus noster inlelligil ea ut sunt homincs prœcise, vel ut sunt animalia prœcise, intelligit Ma ut unum. Sed homo in communi ut animal in commuai nihil aliud est quam sua singularia sumpta secundum quod sunt homines prœcise vel secundum quod sunt animalia prœcise nihil considerando dealiis. Édit. Fages, p. !). Que cette unité de l'intellect recomposée par l'intelligence humaine provienne d'abord d'un dessein divin et qu'il y ait lieu de tenir compte d'un excmplarisme créateur, voilà ce que Vincent Ferrier ne se demande même pas ici. S'il a songé à cette unité de départ de l'universel, il a dû préférer s'en taire, de crainte de présumer des conditions métaphysiques de la création. Il s'en tient à un ordre humain et proprement gnoséologique, laissant de côté tout ce qui, dans un thomisme plu., primitif et plus théorique, aurait pu sembler le fondement nullement abandonné, au fond, par lui, de la thèse sur l'individuation par la matière seule. Un fait lui paraît acquis : probalum est quod unitas universalis non est realis... Alors, il entreprend la série des réponses particulières aux douze arguments des réalistes averroïsants : 1. d'abord la science du général repose sur la connaissance des particuliers; 2. l'un et l'autre sont convertibles en chaque individu et non seulement dans l'espèce; 3. il n'y aurait pas de vraies ressemblances s'il n'y avait pas de vraies diversités: 4. Platon et Socrate, en différant moins entre eux qu'ils ne diffèrent d'une pierre, peuvent cependant différer réellement entre eux; 5. l'unité de l'action de l'espèce peut être portée par des individus distincts; 6. l'espèce peut être une analogie simple mais étroite des individus et le genre une analogie plus lointaine; 7. Platon et Socrate ne s'identifient dans l'humanité qu'en tant qu'ils y sont semblables; 8 et 9. le fait qu'il y a des abîmes entre les espèces n'empêche pas chaque individu de dilîérer de chaque autre dans chaque espèce; 10. rien n'oblige à se représenter l'espèce comme correspondant à un seul dessein de la nature; 11. chacun, selon la nature de son espèce, vit à sa manière; 12. la loi de l'espèce ne détermine pas rigoureusement tous les actes de l'individu.

Cependant Vincent Ferrier n'est pas un nominaliste. L'universel n'est pas pour lui un flatus vocis. Il écrit en terminant sa question, que, si l'unité de l'universel n'existe pas réellement, la nature de l'universel est essence réelle : Nalura universalis sil realis et non sit una realiter. Du reste si cette qusestio de unilate universalis est dirigée contre les tendances trop monistes, plutôt que contre les nominalistes, le nominalisme n'y est que mieux remis à sa place. D'autre part, l'autre ouvrage de logique que l'on doit à Vincent Ferrier, son Tractatus de supposilionibus dialeclicis est dirigé nettement et avant tout contre les nominalistes excessifs. Vincent Ferrier les y combat en connaissance de cause, suivant de près leurs analyses, et pas du tout en se bornant à des réfutations globales et inopérantes.

2. Sur les suppositions dialectiques. — L'étude des suppositions dialectiques avait été poussé e très loin par le nominalisme. Selon l'école de Guillaume d'Occam, la pensée humaine est déjà comme un premier langage commun à tous les hommes. C'est dans ce langage complexe du réel qu'on découpe en se servant de mots, de phrases, des morceaux tout petits, des portions qui sont comme substituées au réel concret. Le signe sert

REALISME. VINCENT FERRIER

de substitut au réel. Mais, si l'on peut employer ces métaphores hasardeuses : « Le signe n'enlève pas sa patrie naturelle à la semelle de ses souliers »; ces cartes du jeu dialectique sont déjà insuffisantes. Les mots sont de fausse monnaie. Les phrases sont des opérations de banque médiocres. La critique des suppositions matérielles, personnelles et simples qu'avait faite Occam (voir art. Nominalisme, col. 737) était assez destructrice de la raison raisonnante pour mettre les théologiens en fâcheuse posture. Il fallait donc refaire la théorie des suppositions. Saint Vincent Ferrier dans son Traité des suppositions dialectiques regarda de très près le mécanisme par où l'on substitue la paille des mots au grain des choses. Il montra que, quelle que soit la délicatesse de telles opérations, on a néanmoins le droit de manier des abstractions, non seulement parce qu'abstraire n'est pas nier ce qu'on a laissé de côté; mais parce que, dans un autre sens du mot, abstraire c'est comprendre ce que l'on a découpé dans le réel. Le terme garde toujours son sens, gagé sur le réel, comme un bon billet de banque est gagé sur l'or. Le terme permet de retrouver le réel le cas échéant. Telle est, du moins, la philosophie de Vincent Ferrier.

Il commence par montrer qu'un terme unique peut parfaitement correspondre à des individus divers de même espèce, et cela en vertu de sa souple théorie de l'unité de l'universel. Cette théorie, il tend à la rattacher à Thomas d'Aquin, Albert le Grand, Hervé de Nédellec. Il l'oppose au réalisme intempestif du semiaverroïste Walter Burleigh et plus encore au nominalisme d'Occam et de ses partisans, sui sequaces, opinio extrema. Dans le c. i, Vincent Ferrier veut montrer que la supposition se maintient en contact avec le réel profond et concret. Il va contester aux occamistes leur interprétation qui veut voir dans la suppositio simplement une acceptio scu USUS lermini. La supposition comporte un terme. Elle ne fait pas que comporter un ternie, que se réduire à comporter un terme. Ce que l'on y suppose, ce n'est pas seulement un terme c'est une réalité. Le signe, pour avoir une signification, suppose l'existence d'une chose signifiée. Quid sit suppositio, demande le c. il? Et Vincent Ferrier de répondre que, dans une proposition, c'est une proprielas subjecli. Au lieu de couper, de séparer, du sujet réel, elle retient un aspect du sujet réel. Suppositio est propria passio subjecti secundum quod comparatur <id priedicalum. Cette supposition (explique le c. m : De divisione supposilionis) peut porter sur des propriétés essentielles du sujet ou sur des aspects réels toujours, mais simplement accidentels. La supposition accidentelle, de beaucoup la plus fréquente, parmi ces nombreux recours à des suppositions dont s'accompagne l'exercice de la pensée, peul être personnelle ou simple. Ce sont là les expressions que le nominalisme avait employées, Vincent Ferrier s'y astreint. La supposition personnelle sera, bien entendu, celle qui se rapporte à une personne, par exemple : homo currit. La supposition simple sera celle qui concerne un aspect accidentel commun, par exemple : homo est species.

Avant toute autre supposition, on doil donc étudier (c. iv) la supposition naturel le, qui al teint au vif quelque chose de l 'essence profonde des êtres, par exemple «l'homme est raisonnable». Cette supposition peut revêtir des déterminations définies : « Tel homme est risible », ou rester indéfinie : «Tout homme est risible. » Étanl donnée l'importance de ces suppositions naturelles, qui sont, les plus profondément fondées en réalité et qui sont les plus injustement méconnues parles occamistes, Vincent Ferrier insiste beaucoup sur elles. Si, dans son traité, il ne leur consacre qu'un chapitre sur dix, ce chapitre comprend le tiers de la longueur totale de l'ouvrage. Ces suppositions naturelles lui paraissent régies par quatre règles : 1. Quandocunque in

aliqua proposilione priedicalum dicilur de subjeclo in aliquo modo dicendi per se, semper lalis propositionis subjeclum supponit naluraliler et e conuerso (édit. Fages, p. 19); 2. Omnis proposilio cujus subjeclum habet supposilionem naluralem seu demonslralivam est universalilcr vera scilicel pro omni lempore et pro omnibus supposilis (édit. Fages, p. 20); 3. A propositione de tertio adjacente cujus subjeclum supponit naluraliler ad propositioncm de secundo adjacente nunquam valet consequentia (édit. Fages, p. 36) ; 4. Nuila proposilio cujus subjeclum supponit naluraliler ad sui verilalem requiril exislenliam lerminorum (édit. Fages, p. 42). La règle 1 vise le caractère ontologique des suppositions naturelles. La règle 3 précise qu'elles se conforment au réel complexe plutôt qu'elles ne se déduisent logiquement les unes des autres. La règle 4 précise que cette relation au réel n'est pas telle qu'il faille que les termes employés aient une existence présente; ce qui est assez apparent dans le cas d'une proposition négative. La deuxième règle est plus importante. Elle fixe la valeur réaliste totale des suppositions naturelles, extraites peut-être en apparence à partir de circonstances contingentes. C'est naturellement la règle la plus difficile à établir contre la tendance agnostique que manifestait le nominalisme, contre sa méfiance à l'égard des idées générales et des vérités éternelles. La tactique de beaucoup consistait à faire de la vérité plus grande de ces propositions plus substantielles une question de degré plutôt qu'une question de nature. Mais c'était la tactique de sophistes qui précisément voulaient noyer dans les singularités indicibles les catégories irréductibles mais discernables des choses. « La couleur est l'objet de la vue. » Elle n'est pas « l'objet de la vue plutôt que l'objet de l'ouïe ». C'est qu'on ne peut pas résoudre cette essentielle question de nature, si l'on n'a pas une théorie à la fois souple et ferme sur l'unité de l'universel, sur la manière dont le monde est fait de situations réellement semblables.

Presque aussi important est le c. v : De supposilione personali. La supposition personnelle relate des événements, des accidents réels survenus à des êtres réels. De telles suppositions pourront être plus ou moins simples, claires ou confuses, rattachées à une collectivité ou à un être singulier. Chaque fois les questions classiques de compréhension et d'extension se poseront et compliqueront l'étude. Mais, pour l'exposé réaliste de Vincent Ferrier, la grosse difficulté est passée en cet endroit de son ouvrage; la teneur ontologique de ces suppositions s'explique à partir du moment où l'on a reconnu la valeur ontologique des suppositions naturelles. Le c. vu étudie la supposition discrète qui se ramène au cas précédent et la supposition matérielle qui ne suppose que ce que le terme signifie matériellement, par exemple : homo est vox dissyllaba. Le c. vin étudiera la supposition relative, le c. ix la supposition impropre. Vincent Ferrier pourra y concéder beaucoup à ses adversaires nominalistcs. L'essentiel pour lui était d'avoir montré que, dans certains cas au moins, la suppositio, base de la confiance de la pensée autant que du langage, est un crédit fait d'autre valeur (pie d'une pure inflation, flatus vocis. 11 était en état d'esquisser dans un c. x une étude des variations des suppositions.

liref, Vincent Ferrier ne contesterait pas trop à Guillaume d'Occam le fait (pie la pensée quelque peu organisée est déjà solidement tissée du langage qu'elle emploie. Il ne contesterait pas non plus à un théoricien plis récent comme Meyerson que la pensée identifie des réalités simplement semblables et trie dans le réel plus complexe avec une remarquable désinvolture. Mais il remarquerait aussi (pie les singularités du réel ne sont jamais enl Lèrement perdues de vue par les suppositions et arrangements dialectiques légitimes. Il assurerait

RÉALISME. LA CRITIQUE IDÉALISTE

de la sorte, non seulement à la simple dialectique mais, ce qui est plus important, aux démarches prudentes du théologien une aire de sécurité réaliste, un domaine de travail légitime, et, pour employer les expressions qu'emploie M. Brunschvicg : « un univers de discours » qui reste encore un « univers de réel ».

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