‹ Dictionnaire de thâeologie catholique (volume 4)Chapitre 241 sur 423 · THOMAS D'AQUIN : PHILOLOGIE BIBLIQUE · texte numérisé non relu

THOMAS D'AQUIN : PHILOLOGIE BIBLIQUE

dre aux nécessités des controverses avec les juifs. C'étaient les théologiens apologètes plus que les exégètes qui apprenaient les langues anciennes.

Or, au xme siècle, la connaissance de l'hébreu est en nette régression chez les théologiens eux-mêmes. D'une part, ce sont des philologues, déjà spécialistes en leur matière, qui rappellent l'urgence d'une culture linguistique, l'initiateur de cette campagne étant Robert Grossetète, son champion le plus véhément le franciscain Boger Bacon, le réalisateur le plus parfait Raymond Martin; mais, à part Grossetète, aucun de ces linguistes ne publiera de travaux d'exégèse et leur érudition demeure une spécialité réservée. D'autre part, la connaissance des langues orientales se répandit avec le mouvement missionnaire des franciscains et des dominicains; cf. K.-A. Neumann, Ueber orienlalische Sprachstudien seit dem Vi. Jahrhundert mit besonderer Riicksicht au/ Wien, Vienne, 1899; B. Altaner, Die frcmdsprachliche Ausbildung der Dominikanermissionare wâhrend des Î3. iind /■/. Jahrhunderts, dans Zeitschr. jiir M issionsunssensch., 1933, p. 233-234. Jusqu'à cette époque, quiconque voulait s'instruire des langues hébraïques ou arabes allait prendre des leçons près d'un maître juif ou d'un esclave sarrasin. Désormais ces langues devinrent l'objet d'un enseignement officiel dans l'Église, et les généralats de Raymond de Pcnafort (1238-1240) et d'Humbert de Romans (1254- 1263) furent déterminants à cet égard, puisqu'ils décrétèrent l'érection d'écoles de missionnaires prêcheurs, où l'on enseignerait l'hébreu et l'arabe selon une méthode pédagogique rationnelle et graduée.

I' faut donc reconnaître à la décharge de saint Thomas que n'étant ni missionnaire, ni philologue ou grammairien de profession, et théologien plus qu'exégète, il n'eut ni l'occasion ni le goût de s'initier aux langues originales des écrits inspirés. Ce n'est pas dire pour autant qu'il eu méconnut l'utilité pour l'interprétai ion de l'Écriture et, s'il puisa dans les glossaires les quelques rudiments de philologie indispensables à la lecture des écrits bibliques, on ne peut lui faire Urief d'avoir ajouté foi aux étymologies plus ou moins fantaisistes qu'il y recueillit, et qui étaient admises par tous depuis un millénaire.

Au point de vue de l'hébreu, saint Thomas savait certainement lire l'alphabet, avec le nom et dans l'ordre des lettres, selon la prononciation séphardique alors en vogue en Italie, et qui était celle de saint Jérôme. Il observe, en elTct, sur le ps. n :

In hebrae.o, psalmi seeundum ordineni litterarum ordi- •mntur, ni quotus sit psalmus statim occurrat; nam in primo est Aleph, ad designandum quod sit primas, in secundo est Beth, ut designatur quod sit secundus, in tertio ' si Gimel, et sic est in aliis; quia ergo Hetli, quœ littera est secunda In online alphabet!, ponitur in principio hujus Psalmi, patel quod est secundus psalmus. 7n Ps., éd. Vives, t. xvni, p. 231-23').

Notre auteur peut donc discerner la composition alphabétique des Lamentations :

Notandum est quod in hcbrœo in singulislitteris perordioem inctplunl dlstinctlones singutc, slcut vocantur, sicut n >s in lllo hymno : A l'ilis nrlu cardtrte. Et seeundum hujus- II Intcrpretatlonem litterarum, slngulst littenc consonant aententlee clausularum, quibus pnepommtur. Vives, t. xix, p. 200.

Ce principe herméneutique d'après lequel la traduction des lettre, hébraïques selon leur sens commun, fournit la règle d'interprétation de chaque strophe était traditionnel, el Nicolas de Lyre sera le premier a le nie-. Pottillœ, Douai, 1617, t. iv, p. 925,

Saint Thomas sait encore que les métathèses sont fréquentes dans les langues sémitiques; il commente un : 1er., xxv :

i.i rea \r.nri<, ,,i est BabykmlB, qutc hebmlee dieltur

IU' T. 1)1. I lll'.'il .. < \ IHOL.

Babel. Unde ad occultandum nomen, transposuit vocales, et immutavtt consonantes in eis conjunctas, seeundum consuetudinem hebrceoram qui docent pueros primam litteram cum ultimo retro^radiendo dicere, et secundam cura penultima, et sic dciixcps. Unde pro duplici beth, qua- est secunda littera apud hebrreos posuit sjn, bis, qure est penultima, et pro lamcd posuit caph, qure ei seeundum primam computationem co.ijungitur. In .1er., éd. Vives, t. xîx, p. Iâ5.

L'exemple était classique, et devait se trouver dans tous les bons dictionnaires. Bacon le répète en ayant l'air de l'avoir inventé, Opus minus, éd. Brewer, p. 350, mais saint Thomas fait allusion aux écoles juives. Or, les rabbins employaient couramment cette gematria, grâce à laquelle « un mot peut en signifier un autre si l'on suppose que Valeph correspond au taph, le beth au sin (système athbasch); ainsi le léb qâmâi (cœur de ceux qui se soulèvent contre moi) de Jer.,Li, I 1, signifie kaSdim, les Chaldéens ». J. Bonsirven, Exégèse rabbinique et exégèse paulinienne, Paris, 1938, p. 139. Saint Thomas savait encore qu'en hébreu les voyelles sont accidentelles par rapport aux consonnes : ! Dicitur hic Salim, quia apud Judieos lector pro volun- ' tate uti potest vocalibus litleris in medio dictionum; unde sive dicatur Salim sive Salem, non refert apud Judœos. In Joa., c. m, lect. 4, f. 23, Marietti, p. 107. Ses nombreuses étymologies, plus souvent erronées qu'exactes, sont toutes d'emprunt, ainsi celles d'Hosanna : id est, salva obsecro, quasi dicant hosy, quod est salva, et anna, quod est obsecro. Quod seeundum Augustinum, non est verbum, sed interjectio deprecantis, ibid., c. xn, lect. 3, y. 13, p. 327; Israël, interpretatur rectissinms.Alio modo, Israël interpretatur vir videns Veum, ibid., c. i, lect. 16, f. 47, p. 73; cette seconde traduction venait d'Isidore de Sévillc (Etym., 1. VII, 7, P. L., t. cxiii, col. 1286). Ces étymologies, qui sont presque toujours des à-peu-près, sont d'ailleurs variables, [ comme celle de Bethsaïde, interprétée tantôt par j domus venatorum, In Joa., c. i, lect. 16, y. 44, p. 72, tantôt domus ovium. Ibid., c. v, lect. 1, f. 1, p. 145.

Ce qui est plus grave, c'est de traduire le nom grec de Philippe selon une racine hébraïque Os lampadis, ibid., c. xn, lect. 4, f. 21, p. 330, et semblablemcnt Python de Is., vin, 19 : hebraïce os abyssi. Vives, t. xvm, p. 729. Il est vrai que saint Thomas cite ici saint Jérôme dont le Liber interpretationis hebraicorum nominum fait autorité; mais Bède qui avait d'abord accepté Cette dérivation la corrige dans son Liber retractalionis in Act. Aposl., xvi, 16. Bacon, Opus majus, édit. Brewer, p. 86 sq., s'insurgea violemment contre cet usage universellement répandu de faire dériver le grec du latin ou l'hébreu du grec, et il faut reconnaître que saint Thomas est en général plus, réservé que ses contemporains qui n'hésitaient pas à décomposer l'hébreu amen, en a privatif et le radical grec mené (defectus), ou comme Papias expliquaient parasceve par le latin para et cœna, d'où prœparalio ccenœ, comme Huguccio et Guillaume le Breton décomposaient gehenna en ge, terre, et ennos « quod est prof undum ». Il est vrai que saint Jérôme déduisait dogma de doceo, el que les rabbins eux-mêmes aimaient parfois à ramener un mot hébreu à un mot grec. Cf. J. Bonsirven, op. cit., p. 140.

Saint Thomas soupçonne d'après les traductions les nuances temporelles du parfait et de l'Imparfait hébreu, et que le futur se change parfois en passé lorsque l'événement à venir est considéré comme absolument certain : lllitur prxterito pro lutiirn. tnm propler crrtitudinem rei futurs?, lum propter tnfaUibilitatem dioùue prmdestinatloniê. In Joa., c. x\n, lect. 2, f. 8, p. 444. De même, il ne peut pas ne pas discerner les nuances des propositions causales : Li/ it in sacra

Scriptura quandoqtu accipitur caïucUlter, sicut illud

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