‹ Dictionnaire de thâeologie catholique (volume 4)Chapitre 385 sur 423 · TRADITION. APRÈS TRENTE · texte numérisé non relu

TRADITION. APRÈS TRENTE

à mettre en relief toute la richesse. Voir plus loin.

IV. DOCUMENTS OFFICIELS POSTÉRIEURS AU CON- CILE DE TRENTE. — 1° Les professions de foi postérieures au concile rappellent l'obligation d'admettre et de maintenir « les traditions apostoliques et ecclésiastiques ainsi que les autres observances et constitutions de l'Église », Pie IV, Denz.-Bannw., n. 995; de croire et de professer toutes les vérités contenues dans le symbole de foi de Nicée-Constantinople, ainsi que de s'en tenir aux décisions du concile de Florence dans l'union des Églises latine et grecque, enfin d'adhérer aux décrets du concile de Trente, Grégoire XIII, aux Grecs (1575), Denz.-Bannw., n. 1083-1085; de recevoir les conciles œcuméniques de Nicée, Constantinople, Éphèse, Chalcédoine, Constantinople II et III, Nicée II, Constantinople IV, Florence, Trente, et notamment les traditions apostoliques et ecclésiastiques, Benoit XIV aux Maronites (1743), Denz.-Bannw., n. 1459-1473; enfin, de recevoir sincèrement la doctrine de foi transmise des apôtres jusqu'à nous par les Pères orthodoxes, et accueillie in eodem sensu eademque semper sententia, Pie X, serment antimoderniste (après Pie IX et le concile du Vatican), Denz.-Bannw., n. 2145.

2° Déclarations pontificales. — On pourrait en relever un assez grand nombre : quelques-unes suffiront :

Pie VI réprouvant, !e 20 septembre 1779, l'opinion du théologien allemand Isenbiehl, déclare que refuser de voir en Isaïe, vu, 14, une prophétie concernant la future maternité divine de la Vierge, c'est « faire frémir d'horreur les oreilles pieuses devant une impudence qui ruine à la fois l'Écriture et la tradition, telle qu'elle nous est parvenue par le consentement unanime des Pères ». Cav., n. 109.

Grégoire XVI, dans l'encyclique Sinyulari nos (25 juin 1834), condamne les doctrines erronées du livre de Lamennais, Les paroles d'un croyant : «La fausse philosophie de l'auteur n'a pas cherché la vérité là où elle était, mais délaissant les saintes et apostoliques traditions, elle s'est attachée à d'autres doctrines vaines, futiles et incertaines. » Denz.-Bannw., n. 1617.

Pie IX, dans la bulle Ine/Jabilis, définissant l'immaculée conception de la vierge Marie, fait allusion à l'exception qu'avait laissé pressentir le concile de Trente dans la session consacrée au péché originel. « Les Pères de Trente, déclare Pie IX..., ont par là clairement marqué que rien, ni dans l'Écriture, ni dans la tradition et chez les Pères, ne peut être apporté qui s'oppo'e à cette prérogative d'une Vierge si parfaite ». Et, plus loin, il affirme que le temps de l'hésitation est passé et que « l'époque opportune est arrivée pour définir l'immaculée conception de la très sainte Vierge Mère de Dieu, que les divine- Écritures, la tradition vénérable, le sentiment perpétuel de l'Église, la singulière unanimité des évoques catholiques et des fidèles, les actes insignes de nos prédécesseurs et leurs constitutions ont déjà proclamée et glorifiée. » Collectio Lacensis, t. vi, col. 839 b; 842 b. On sait de plus que la profession de foi de Pie IV a été reprise par Pic IX, qui y a ajouté, après le concile du Vatican, les articles de foi concernant la primauté pontificale et l'infaillibilité du pape. Denz.-Bannw., n. 1000. Décret de la S. C. du Concile, 20 janvier 1877, Acla sanclie Sedis, 1877, p. 71.

Léon XIII, dans l'encyclique Satis cognitum, sur l'unité de l'Église (29 juin 1896), rappelle que «la doctrine céleste n'a jamais été livrée au caprice et à la liberté de personnes privées; dès le début, elle a été donnée par Jésus et confiée au magistère ». Denz.- I'.;mnw , n. L958.

Fnfin. l'ic X I, ;i plusieurs reprises, rappelle l'impor- I de la tradition. Dans l'encyclique Sltuliorum

ducem, il loue saint Thomas d'Aquin d'avoir donné à la doctrine eucharistique transmise par les apôtres, une expression dont la perfection n'est égalée par aucun autre. Acta ap. Sed., 1923, p. 320. Dans l'encyclique Morlalium animos du 6 janvier 1928, le même pape déplore les divisions doctrinales qui séparent des hommes que la même religion devrait unir : une des causes de ces divisions, c'est l'abandon par certains d'entre eux de « la sacrée tradition, considérée comme source authentique de la divine révélation ». Ibid., 1928, p. 12.

Ainsi les papes, on l'a pu constater, ont constamment préconisé la tradition des apôtres, celle de l'Église romaine, des Pères, et l'ont prônée comme une immuable et inviolable règle de la croyance et comme une authentique source de la foi.

3° Concile du Vatican. — Le concile du Vatican aborde à deux reprises le problème de la tradition. C'est dans la constitution dogmatique de (ide catholica, sess. m.

1. Tiaitant (c. n) de la révélation et indiquant où se trouvent les vérités révélées, le concile insère dans sa déclaration le texte du concile de Trente que nous avons déjà souligné, voir col. 1312 : Hœc porro supernaturalis revelatio, secundum universalis Ecclesise fidein a sancla Tridenlina synodo deelaratam conlinetur « in libris scriplis et sine scripto traditionibus, quœ ipsius Christi ore ab Apostolis acceptée, aut (ab) ipsis Apostolis Spiritu sancto dictante quasi per manus traditm, ad nos usque pervenerunt ». Denz.-Bannw., n. 1787.

2. Plus loin (c. m), abordant la question de la foi, le concile rappelle que « de foi divine et catholique doivent être crues toutes les vérités qui sont contenues dans la parole de Dieu écrite « ou transmise » et proposées par l'Église, soit en vertu d'un jugement solennel, soit par son magistère ordinaire et universel, comme devant être crues en tant que vérités divinement révélées ». Denz.-Bannw., n. 1792. Cette déclaration, intégralement reproduite parle Code, can. 1323, § 1, confirme l'interprétation précédemment donnée sur la portée dogmatique du décret de Trente : il ne peut s'agir que des traditions renfermant la parole de Dieu, donc que des traditions divines ou divino-apostoliques. De plus, elle manifeste la nécessité d'une proposition authentique faite par le magistère de l'Église; et le Code, après avoir reproduit le texte conciliaire, insiste sur ce point en rappelant, au § 2, par quels organes s'expiime le jugement solennel de l'Église et en stipulant, au § 3, qu'aucune vérité ne peut être considérée comme définie dogmatiquement si cela n'est pas manifestement établi, nisi id manifeste consliteril. Peut-on trouver une affirmation plus catégorique de la nécessité d'une tradition vivante, interprète authentique des traditions? Voir ici l'art. Foi, t. v:, col. 150-171.

4° Condamnation du modernisme. — 1. L'encyclique Pascendi. — Voici le passage de l'encyclique concernant l'idée que les modernistes se font de la tradition. Cf. Denz.-Bannw., n. 2083.

Un autre point où les modernistes se mettent en opposition flagrante avec la foi catholique, c'est que le principe de l'expérience religieuse, ils le transfèrent à la tradition; et la tradition, telle que l'entend l'Église, s'en trouve ruinée totalement.

Qu'est-ce que la tradition pour les modernistes? La communication faite à d'autres de quelque oxpérience original.. , pu l'organe de la prédication et moyennant la formule Intellectuelle. Car, à cotte dernière, en sus rie la vertu teprésentative, comme Ils l'appellent, ils attribuent encore une vertu suggestive l'exerçant soit sur le croyant même pour réveiller en lui le sentiment religieux, assoupi peut -«M i e. ou encore pour lui faciliter de réilérei les expériences déjà fuies; soll sur les non-croyants BOUT ennencliet en eux le .en liment religieux et le» amener aux expérience» qu'on

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leur désire. C'est ainsi que l'expérience religieuse va se propageant à travers les peuples, et non seulement parmi les contemporains, par la prédication proprement dite, mais encore de génération en génération par l'écrit ou par la transmission orale. Or, cette communication d'expérience a des fortunes fort diverses : tantôt elle prend racine et s'implante, tantôt elle languit et s'éteint. C'est à cette épreuve d'ailleurs que les modernistes, pour qui vie et vérité ne sont qu'un, jugent de la vérité des religions : si une religion vit, c'est qu'elle est vraie; si elle n'était pas vraie, elle ne vivrait pas. (Trad. fr. de l'édit. de la Bonne Presse, Actes de Pie X, t. ni, p. 105.)

Il s'en faut, d'ailleurs, que la tradition constitue, pour les modernistes, un élément de progrès : elle est bien plutôt la force conservatrice qui résiste au progrès :

En droit, la défense de la tradition est comme un instinct naturel de l'autorité; en fait, planant au-dessus des contingences de la vie, l'autorité ne sent pas, ou très peu, les stimulants du progrès. La force progressive, au contraire, qui est celle qui répond aux besoins, couve et fermente dans les consciences individuelles et dans celles-là surtout qui sont en contact avec la vie. (ld., ibid., p. 127.) Texte latin dans Ûenz.-Bannw., n. 2095.

En sorte que le progrès dogmatique ne se réalise

« qu'en vertu d'une sorte de compromis et de transaction entre la force conservatrice et la force progressive ». ld., ibid.

Rien d'étonnant que l'encyclique accuse les modernistes de « fausser perfidement le caractère (de la tradition) et d'en saper l'autorité ». Actes de Pie X, p. 155. Ils en faussent le caractère, soit qu'il s'agisse des vérités elles-mêmes transmises oralement, puisqu'ils assignent à l'origine de ces vérités, non la révélation divine, mais l'expérience religieuse individuelle, soit qu'il s'agisse de l'organe chargé de les transmettre, puisqu'ils placent cet organe beaucoup plus dans la force progressive qui fermente dans les consciences individuelles que dans l'autorité même du magistère de l'Église. Et, par là même, ils en sapent l'autorité. Voir, pour le rétablissement de la doctrine catholique sur ces points, l'art. Dogme, t. iv, col. 1611 sq., surtout 1619-1623.

En guise de conclusion, pour rappeler la doctrine catholique touchant les traditions en général — y compris les traditions ecclésiastiques — Pie X se réfère à la déclaration du IIe concile de Nicée (voir ici col. 1305), à la profession de foi du IVe concile de Constantinople (col. 1305) et à celle de Pie IV (col. 1317), reprise par Pie IX (ibid.).

2. Le décret Lamentabili. — Plusieurs propositions censurées par le décret Lamentabili se rapportent directement ou indirectement à la conception moderniste de la tradition. Ce sont principalement les prop. 6, 20, 21, 22, Denz.-Bannw., n. 2006, 2020, 2021,

3. Le serment antimoderniste (Motu proprio : Sacrorum Antistitum, 1er sept. 1910). — Ce document, qui complète la profession de foi de Pie IV, indique comme appartenant aux vérités définies par le magistère infaillible de l'Église le dogme de l'immutabilité substantielle de la tradition : « Je reçois avec sincérité la doctrine de la foi transmise depuis les apôtres jusqu'à nous par les Pères orthodoxes, en lui conservant le même sens et le même sentiment, eodem sensu eademque semper sententia. Aussi je rejette l'invention hérétique de l'évolution des dogmes passant d'un sens à un autre différent de celui que l'Église avait d'abord tenu. Pareillement je condamne toute erreur qui voudrait expliquer le dépôt divin transmis par le Christ à l'Église son épouse, qui doit le conserver fidèlement, comme si c'était une simple conception philosophique ou une création de la conscience humaine se formant peu à peu sous l 'effort des hommes et se perfectionnant indéfiniment dans la suite. » Denz.-Bannw., n. 2145.

Un peu plus loin, le serment rejette l'interprétation des Écritures, faite sans souci de la tradition de l'Église, n. 2146. Et la profession de foi se termine par une adhésion à « la foi des Pères » touchant le charisme de vérité qui est, a été et sera toujours dans la succession de l'épiscopat depuis les apôtres, gage d'une foi immaculée : Nunquam aliter credatur, nunquam aliter intelligatur absoluta et immutabilis veritas ab initia per Apostolos prsedicata. Cf. Tertullien, De presser., xxvm, P. L., t. n, col. 40.

r. conclusion générale. — La collection des documents empruntés aux déclarations pontificales et conciliaires est loin de présenter l'intérêt des dossiers constitués par les Pères du ve et du vie siècle. La période qui s'étend de Jean Damascène au xne siècle est, pour le dogme de la tradition, plus stérile encore que pour d'autres dogmes, en raison du peu d'utilité que présente pour les rares écrivains de cette époque le recours à l'argument de la transmission apostolique. En effet, la foi chrétienne est solidement établie et l'on ne songe pas à en discuter les fondements.

Plus tard, les grands théologiens du Moyen Age parlent peu de la tradition ou n'en parlent que d'une manière générale et le plus souvent superficielle. Plus que jamais la doctrine chrétienne est acceptée sans discussion et la tradition se confond pour ainsi dire avec elle.

Rien d'étonnant qu'au moment où éclate la crise protestante, les réformateurs perdent de vue la vraie tradition, celle qui se rattache à l'enseignement des apôtres, pour ne considérer dans l'Église que « les traditions humaines », qu'avec plus ou moins de vraisemblance on s'efforçait de rattacher à l'institution apostolique. Certes ces sortes de traditions purement disciplinaires ou historiques ont leur place marquée dans la doctrine ecclésiastique, mais elles ne sont, dans le domaine de la tradition, qu'un simple accessoire n'ayant avec le dogme proprement dit qu'un contact assez superficiel. En portant leurs attaques sur ces « traditions humaines », les protestants se sont trompés d'objet. Néanmoins ces attaques eurent l'excellent effet d'obliger les théologiens catholiques et les Pères de Trente à une analyse plus exacte du problème de Ja tradition et à une distinction plus nette entre l'essentiel et l'accessoire. Tout fut donc bientôt remis en bonne place : d'une part, dans le chapitre doctrinal et l'anathème qui le complète, le concile affirmait l'existence de traditions doctrinales, celles qui s'eriginent à la prédication même des apôtres; d'autre part, la profession de foi de Pie IV accordait aux simples traditions ecclésiastiques la place honorable, quoique secondaire, qui leur revient.

Le concile du Vatican n'a fait que consacrer la doctrine tridentine. Mais ni le concile de Trente, ni celui du Vatican, ni les professions de foi imposées aux catholiques, depuis celle de Pie IV jusqu'à celle de Pie X, n'ont épuisé la question théologique de la tradition. Et, pour ramener le problème à ses données essentielles, on peut se demander s'il faut entendre par « traditions » (au pluriel) les doctrines elles-mêmes transmises depuis les apôtres, ou bien par * tradition » (au singulier) la transmission même de ces doctrines? Et, de plus, comment concevoir dans l'Église cette transmission : est-elle simple communication humaine sujette à toutes les lois de l'histoire, ou bien enseignement d'ordre transcendant relevant d'un charisme qui échappe aux catégories humaines? Les réponses à ces questions seront, peu à peu, proposées par les théologiens.

IV. Enseignement des théologiens. — Si l'on voulait, d'une façon très générale, caractériser la marche de cet enseignement, on pourrait dire qu'il a comme point de départ la conception d'une tradition-

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doctrine reçue des apôtres, pour aboutir à la conception d'une tradition-magistère de l'Église, sans cependant qu'aucune de ces deux conceptions soit exclusive de l'autre.

On étudiera : 1° Les théologiens depuis le concile de Trente jusqu'à la fin du xvnr3 siècle. 2° La réaction du xixe siècle définitivement fixée par Franzelin, dans son traité De tradilione. 3° Les théologiens récents ou contemporains.

I. LU CONCILE DE TRENTE A LA FIN DU XVIIIe SIÈ- CLE. — 1° Au XVIe siècle. — Par souci de l'unité, il nous faut remonter à quelques années avant le concile de Trente.

1. J. Driedo. — Le premier théologien en date qui ait traité ex professo de la tradition est Jean Driedo (t 1535), dans le 1. IV de son De ecclesiasticis scripturis et dogmatibus (1533), édit. de Louvain, 1572. Ce 1. IV est intitulé : De dogmatibus extra canonem Scripluree sacrée constitulis et de libris apocryphis. Le but de l'auteur est de traiter « des dogmes et des traditions dans l'Église et les conciles, des canons, constitutions et décrets des pontifes, et des livres des saints ainsi que des doctrines des Pères non contenus dans le canon de l'Écriture sainte ». Trois idées résument sa pensée : L'Église peut donner d'une vérité catholique un vrai témoignage, qui jamais n'a été transmis par l'Écriture; il peut donc y avoir des traditions saintes, qui s'imposent à la foi, et qui ne se trouvent pas dans les livres canoniques déjà publiés. C. iv, fol. 238 v°- 243 r°. — La tradition est intimement liée à la succession apostolique : « Pour montrer que nous possédons bien les évangiles écrits par les apôtres, nous n'avons besoin d'aucun argument, sinon de la tradition de l'Église qui, tout au long de la série (de ses chefs hiérarchiques) nous a conservé jusqu'à ce jour à travers les siècles les quatre évangiles. » C. v, fol. 245 v°. — Enfin, il faut envisager dans la tradition l'autorité même de l'Église catholique qui seule peut garantir aux fidèles la vérité des dogmes non contenus dans l'Écriture. C'est l'argument dont se sont servis les Pères de l'Église et les écrivains ecclésiastiques jusqu'à nos jours : et cette autorité est manifestée par l'accord des saints Pères. C. v, fol. 241 r°. — Driedo mêle donc, sans d'ailleurs les confondre, deux considérations : celle des vérités transmises et celle de l'organe transmetteur.

2. M. Perez de Ayala. — Un théologien du concile de Trente, Martin Pérez de Ayala qui devint évoque de Guadix, de Ségovie, puis archevêque de Valence (t 1566), composa un livre analogue à celui de Driedo : De divinis, apostolicis atque apostolicis traditionibus, deque authoritate ac vi earum sacrosancta, adsertiones seu libri decem. In quibus fere universa Ecclesiœ antiquitasy circa dogmala apostolica, orthodoxe elucidatur, Cologne, 1549. Ayala place l'erreur fondamentale du luthéranisme dans la doctrine qui veut trouver dans la seule Écriture la parole de Dieu règle de notre foi. La doctrine catholique, au contraire, admet en dehors de l'Écriture canonique un autre genre de doctrine, fondée d'ailleurs sur l'Écriture et indiqué même par elle, genre nécessaire, également digne de respect, que l'Écriture et les Pères apostoliques appellent la tradition. C'est à démontrer cette vérité que tend tout l'ouvrage. Ayala commence par une description de la tradition entendue au sens théologique du mot, il en propose la définition suivante : Traditio est arcana doctrina consuetudine fidelium roborata, ex ai\imo in animum a majorions in posteros mrdio incurrente verbo transfusa. Et il observe que, contrairement à l'ensel gnement des Pères, l<", protestants restreignent la ira dltloti aux seules traditions humaines, alors qu'en réalité la tradition est aussi et avant tout une doctrine divine Pan I', postulatum II, fol. 2 v°-3 r°. Au cours

de son ouvrage, l'auteur insiste sur l'autorité doctrinale de l'Église. L'autorité de l'Écriture ne nous est garantie que par l'autorité de l'Église se manifestant par la tradition. Ainsi la tradition est en quelque sorte antérieure à l'Écriture elle-même. Trois moyens peuvent donner aux croyants l'apaisement nécessaire au cas où un dogme leur semblerait mis en péril par des opinions nouvelles : en premier lieu, considérer la croyance de l'Église universelle et principalement de l'antique Église romaine; en second lieu, se référer aux décrets des conciles généraux; enfin, consulter les Pères orthodoxes. Pars I», assert, i, fol. 41 v°, 42 r°, 44 v°.

3. Melchior Cano (t 1560). — Plus encore que les théologiens précédents, il a étudié le problème de la tradition dans son célèbre De locis theologicis. Voir ici t. ix, col. 712 sq. Pour Cano, le lieu théologique est une source d'arguments théologiques, Melchior compte dix lieux théologiques ; mais ces lieux sont loin d'avoir tous la même importance. En voir l'énumération et la classification à l'article cité, col. 717.

Le simple exposé que l'on y trouvera montre quel immense progrès a déjà fait la théologie de la tradition. Dans l'acception théologique la plus générale du mot, la « tradition » comprend non seulement le lieu des « traditions apostoliques •, mais encore les cinq autres lieux propres et secondaires à savoir : l'autorité de l'Église catholique, les conciles, l'autorité de l'Église romaine, les Pères de l'Église, enfin les théologiens et canonistes. Et ce sont là des sources d'argument, soit pour manifester la révélation, soit pour en tirer des conclusions doctrinales, dogmatiques ou théologiques. Mais les différences établies par Cano entre ces sources, quant à leur genre de certitude et quant à la manière dont elles nous font pénétrer le donné révélé, constituent dès l'abord une première réponse aux attaques massives dont les protestants ont gratifié le dogme catholique.

On a déjà exposé dans le détail la valeur de chaque lieu : il suffira de se reporter au t. ix, col. 722-731. Voir surtout les quatre règles proposées, col. 725, pour reconnaître les traditions apostoliques. Aussi bien, le problème de la tradition est ici à son point essentiel, puisque le sens exact des Écritures, lorsqu'il n'est pas manifesté clairement par le texte, relève lui-même de l'enseignement apostolique. Et, de plus, les règles mises en relief par Cano font voir comment les cinq lieux secondaires n'ont en somme pour objet que d'orienter le chercheur vers le lieu primaire de la tradition apostolique.

On peut toutefois regretter que Cano ait considéré l'autorité de l'Église simplement comme un lieu théologique, c'est-à-dire une source d'arguments pour découvrir la vérité. Cano subit ici l'influence de la conception d'une tradition simple doctrine, encore qu'il ne néglige point l'autorité de l'Église comme règle de la foi. Mais « source d'arguments • et ■ règle de la foi » ne sont pas tout à fait synonymes. Il sera réservé au cardinal I-Yanzelin, après le concile du Vatican, de mettre en relief cette différence.

4. Les théologiens de la fin du XVIe siècle ne font que reprendre, avec des variantes sans grande importance, le thème si fortement proposé par Cano.

a) On peut citer d'abord Tolet (t 1596), dans son commentaire sur la Somme, I», q. i, a. 8. Il trouve huit manières d'argumenter en théologie en partant de l'autorité de l'Écriture, des conciles, des tradition*-, des décrets des souverains pontifes, du consentement commun des saints docteurs, de l'autorité d'un seul ou de quelques docteurs (Pères), de la doctrine com mune de tous les théologiens scolastiqucs de la rail on naturelle, l.t il définit la tradition : EM doctrina a Chrislo Apostolis, vel a Spiritu Sancto Ecclesiœ data

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nulla scriptura contenta. On sent ici encore l'influence d'un concept de tradition, doctrine transmise.

bj On peut également citer le théologien anglais Stapleton (f 1598), Relectio principiorum fidei doctrinalium per controversias, quœstiones et articulos tradita, 1596; l'édition ici indiquée de Paris, 1620, t. i, des œuvres complètes. Stapleton se pose trois questions : Existe-t-il des dogmes non écrits et dont la croyance s'impose au fidèle? Dans le cas de l'affirmative, doit-on leur accorder une créance égale à celle qui est due aux enseignements de l'Écriture? Enfin, l'Eglise peut-elle de sa propre autorité enseigner et promulguer de tels dogmes? A la première question, Stapleton répond : « Les apôtres nous ont transmis, sans les écrire, bien des doctrines nécessaires à la foi. » A la seconde, l'auteur fait les considérations suivantes : la tradition de l'Église peut être considérée sous six aspects différents : a. Vérité transmise, non seulement de vive voix, mais par écrit; b. Doctrine enseignée seulement de vive voix par les apôtres et les premiers prédicateurs de la foi; c. Tradition se rapportant à des pratiques, transmise par les apôtres sans écrit; d. Tradition non écrite, mais qui résulte soit de l'Écriture, soit de l'enseignement oral des apôtres (n. 2), tel que, par exemple, le baptême des petits enfants; e. Toute interprétation certaine et authentique de la parole écrite; /. Enfin, coutume plus ou moins récente, plus ou moins généralisée. Et, comme conclusion : tout enseignement touchant la foi, même s'il n'est pas écrit, doit être cru au même titre que l'Écriture sainte. A la troisième question, s'appuyant sur la pratique même de l'Église, Stapleton n'hésite pas à déclarer que l'Église « peut proposer et enseigner tout objet appartenant à la foi ». Op. cit., Contr. V, q. v, p. 790, 792 A, 794 A; q. v, a. 5, p. 796; q. i, a. 1, p. 764 A. Bien plus, « l'enseignement oral des apôtres ne peut être connu que par la tradition de l'Église ». Ibid., q. v, a. 3, p. 796. Et, selon l'enseignement des Pères, l'autorité de la tradition dérive et dépend du pouvoir ecclésiastique ». Q. i, a. 1, p. 764 A. Il y a, dans cette dernière considération comme une première esquisse d'une doctrine sur la tradition, non plus seulement source de vérités, mais règle de foi.

c) Il faut encore citer ici le célèbre dominicain Banez (| 1604), dans son commentaire sur la II»-II,e, q. i, dans De fide, spe, caritate scholastica commenlaria in II*m-IIœ Angelici Doctoris partem, Rome, 1586. On y trouve une sorte de traité de l'Église, ses marques, son infaillibilité, enfin sur la tradition. A ce sujet la question posée est celle-ci : « Les traditions apostoliques et ecclésiastiques ont-elles, pour approuver les dogmes de la foi, une valeur comparable à celle que nous avons reconnue au souverain pontife ou au concile général? » Et la réponse est affirmative. Banez ajoute même que « l'autorité de la tradition est aussi grande que celle de la Sainte Écriture. Et c'est là une vérité catholique, d'après laquelle nous devons juger celui qui rejette les traditions divines de l'Église tout aussi hérétique que celui qui rejette l'Écriture et les définitions des conciles et des papes ». Concl. v», col. 278.

d) Autres théologiens. — G. Vasquez (f 1604), qui touche à la question dans son commentaire sur la Somme, I», q. i, a. 8, se tient dans la même ligne et tout autant Suarez, dans la Befensio fidei catholicte, 1. 1, c. ix, n. 7-22, édit. Vives, t. xxiv, p. 45 sq. Somme toute, les théologiens du xvie siècle en demeurent à la conception de la tradition source de doctrines.

2° Au XVIIe siècle. — Nous nous attacherons principalement à trois auteurs qui, chacun dans sa région, ont donné une impulsion nouvelle à la théologie de la tradition : en Italie, Bellarmin; en Allemagne, les frères Wallenbourg; en France, Bossuet.

1. Bellarmin (f 1621). — A l'article Beixap.min, t. ii, col. 560 sq., on n'a fait qu'indiquer, col. 578 et 588, la controverse Be verbo Dei, dans laquelle se trouve, au 1. IV, le traité de la tradition.

Le c. Ier est un rapide coup d'oeil sur l'état de la question : attaque et défense de la tradition. — Au c. ii, l'auteur expose « ce qu'est la tradition et quelles sont les traditions ». Après quelques indications sur le sens du mot, le controversiste précise que ce mot a été pris par les théologiens pour signifier « la doctrine non écrite ». C'est en ce sens-là que Bellarmin l'emploiera à son tour. Il s'agit toujours, on le voit, du concept de doctrine transmise et non de règle de foi. Tout en demeurant sur ce terrain, Bellarmin apporte des précisions non négligeables : il distingue traditions divines, apostoliques, ecclésiastiques et, selon leur objet, traditions touchant la foi et touchant les mœurs, lesquelles à leur tour sont ou perpétuelles et temporaires, ou universelles et particulières, ou nécessaires et libres. Distinctions utiles pour répondre aux objections protestantes. Dans le c. m, sont abordés trois points essentiels de la controverse anti protestante : d'abord, l'affirmation qu'en dehors de la parole de Dieu écrite existe nécessairement une parole de Dieu non écrite, c'est-à-dire les traditions divines et apostoliques; ensuite, la réfutation de la position des adversaires qui, tout en admettant que les apôtres ont institué, en dehors du contenu de l'Écriture, des rites ou des pratiques dans l'Église, prétendent que ces institutions ne sont pas obligatoires, mais libres : les apôtres n'auraient transmis rien de ce qui concerne la foi et les mœurs, en dehors de l'Écriture ; enfin, la réfutation de l'assertion qui prétend que les traditions apostoliques, si tant est qu'elles aient existé, sont aujourd'hui pour ainsi dire inexistantes, puisqu'il est impossible de démontrer avec certitude l'existence d'une tradition apostolique.

Dans le chapitre suivant, Bellarmin démontre qu'en soi la sainte Écriture n'est pas absolument nécessaire pour conserver la doctrine du Christ : avant Moïse, la religion primitive ne s'est-elle pas gardée dans l'humanité sans le secours de Livres saints? D'où, la nécessité de la tradition. C. iv. Qu'il existe des traditions doctrinales, où se trouvent contenues des vérités révélées, c'est là un fait que prouvent les Écritures ellesmêmes, c. v, les témoignages des papes et des conciles, c. vi, les Pères, c. vu, et plusieurs arguments de convenance, c. vin. Dans le c. ix, Bellarmin, à l'instar de saint Augustin, mais d'une manière plus didactique, établit cinq règles permettant de parvenir à la connaissance des véritables traditions :

Première règle : Quand l'Église universelle reçoit comme un dogme de foi une vérité qui n'est pas contenue dans l'Écriture, on peut être assuré que cette vérité provient de la tradition apostolique.

Deuxième règle : Quand l'Église universelle conserve une institution que Dieu seul a pu établir et qui cependant ne se trouve consignée en aucune Écriture, on peut être assure que cette institution vient du Christ ou des apôtres.

Troisième règle : Une institution que l'Église universelle a toujours conservée dans les siècles passés, doit à juste titre être considérée comme une institution apostolique, même si elle pouvait à la rigueur être une institution purement ecclésiastique.

Quatrième règle : Si tous les Pères de l'Église, soit réunis en concile général, soit écrivant chacun séparément, sont unanimes pour affirmer l'origine apostolique d'une vérité ou d'une institution dans l'Église, il faut croire qu'en efiet on se trouve en face d'une tradition apostolique.

Cinquième règle : Si, dans une Église, on peut par la succession des évêques remonter sans interruption à un apôtre et si on peut démontrer qu'aucun évêque n'a introduit à un moment donné une doctrine nouvelle, il faut tenir poui certain que cette Église a conservé les traditions apostoliques.

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Les trois derniers chapitres résolvent les difficultés opposées par les adversaires, au nom de la sainte Écriture, des Pères eux-mêmes et de la raison.

2. Les deux jrères Adrien (t 1669) et Pierre (t 1675) de Wallenbourg, auteurs de l'ouvrage De controversiis tractatus générales, Cologne, 1669, réédité dans Migne, Théologies cursus complctus, t. i, col. 799-996.

Leur étude de la tradition se trouve au traité vi, De lestimoniis seu traditionibus non scriptis, col. 911- 924. Mais, pour comprendre le point de vue auquel se sont placés les deux apologistes, ce traité doit être encadré entre le précédent qui le prépare, De perpétua probatione fidei per testes, col. 883-910, et le suivant qui le complète, De prsescriptionibus catholicis, col. 923-940. La foi chrétienne, de par l'institution même du Christ, doit être proposée par le témoignage : fides ex auditu. Les protestants commettent une erreur fondamentale en consultant uniquement l'Écriture. Il suffit dès lors de rechercher quels sont et où sont les véritables témoins de la foi chrétienne : les auteurs énumèrent les « hommes apostoliques » qui ont continué le témoignage des apôtres en Allemagne, en Italie, en France, en Espagne, en Angleterre. Ce ne sont sans doute que de brèves indications, où la critique historique aurait vraisemblablement à relever, en fait, plus d'une assertion hasardée, mais le principe demeure juste et garde toute sa valeur. Le concile de Nicée, celui d'Épnèse et les autres conciles ne procèdent en somme que par témoignages. C'est aussi la méthode des saints Pères. C'est que l'ensemble de ces témoignages, continuant celui des apôtres, porte en lui-même la marque de l'infaillibilité doctrinale.

Ces principes une fois posés dans le traité v, il est plus facile d'en déduire, à rencontre des protestants, les conclusions concernant les traditions non écrites dans l'Église. L'argumentation est souvent directe et concrète. Les protestants sont pourchassés au nom des principes mêmes qu'ils défendent. Le mérite de l'ouvrage consiste plutôt à avoir adapté aux controverses modernes l'argument de prescription dont s'était servi jadis avec tant de succès Tertullien. Et c'est là, en réalité, un aspect du problème de la tradition qui jusqu'alors n'avait été qu'à peine touché, et qui méritait d'être mis en relief.

3. Bossue! (f 1704). — Dans son Exposition de la doctrine catholique, Bossuet s'exprime en ces termes sur la tradition :

Jésus ayant fondé son Église sur la prédication, la parole non écrite a été la première règle du christianisme; et lorsque les Ecritures du Nouveau Testament y ont été jointes, cette parole n'a pas perdu pour cela son autorité : ce qui fait que nous recevons avec une pareille vénération tout ce qui a été enseigné par les apôtres, soit par écrit, soit do vive voix, selon que saint Paul même l'a expressément déclaré (II Tliess., n, 14). Et la marque certaine qu'une doctrine vient des apôtres est lorsqu'elle est embrassée par toutes les Eglises chrétiennes, sans qu'on en puisse marquer le commencement. Nous ne pouvons nous empêcher de recevoir tout ce qui est établi de la sorte, avec la soumission qui est duo à l'autorité divine; et nous sommes persuadés que ceux de Messieurs de la religion prétendue réformée qui ne sont pas opiniâtres ont ce même sentiment au fond du cirur, n'étant pas possible de croire qu'une doctrine reçue dès le commencement de l'Église vienne d'une autre source que des apôtres. C'est pourquoi nos adversaires ne doivent pas s'étonner si, étant soigneux do recueillir tout ce que nos pères nous ont laissé, nous conservons le dépôt do la tradition aussi bien que celui des Écillurcs. Œuvres complètes, édit. Vives, 1867, t. xm, p. 96-97.

Dans ses Fragments relatifs à l'Exposition, Bossuet complète cet enseignement. Il pose en principe qu'il ne faut pas perdre quelque partie de la doctrine des apôtres. Car « on convient que, soit qu'ils prêchassent, suit qu'ils écrivissent, le Saint-Esprit conduisait également leur bouche et leur plume; et comme ils n'ont

écrit nulle part qu'ils aient mis par écrit tout ce qu'ils ont prêché de vive voix, nous croyons que le silence de l'Écriture n'est pas un titre suffisant pour exclure toutes les doctrines que l'antiquité chrétienne nous aura laissées ». Qu'il en soit ainsi en réalité, c'est ce que Bossuet démontre par la recommandation de Paul à Timothée dans la deuxième épître « une des dernières que saint Paul ait écrite », et « quoique cet Apôtre eût déjà écrit des choses admirables, on voit qu'il ne réduit pas Timothée à lire simplement ce que lui-même ou les autres apôtres auraient écrit; mais que, sentant approcher sa fin, de même qu'il avait pris soin de laisser quelqu'un après lui qui pût conserver le sacré dépôt de la parole de vie, il veut que Timothée suive cet exemple. 11 lui enseigne de vive voix les vérités chrétiennes, en présence de plusieurs témoins : il lui ordonne d'instruire à son imitation des hommes fidèles, qui puissent répandre l'Évangile et le faire passer aux âges suivants. Ainsi la tradition de vive voix est un des moyens choisis par les apôtres, pour faire passer aux âges suivants et à leurs descendants les vérités chrétiennes ». Ibid., t. xm, p. 329. Cf. Première instruction pastorale sur les promesses de l'Église, n. 27-28, ibid., t. xvn, p. 110-112. Ce principe une fois affirmé et admis, Bossuet fait une concession, non pour restreindre la portée de l'argument de tradition, mais pour lui donner plus de force convaincante à l'égard des adversaires. Pour éliminer la confusion entretenue par les protestants au sujet de l'Église romaine, il veut se contenter des premiers siècles de l'ère chrétienne, dans lesquels le mot « Église » est appliqué plutôt à la chrétienté tout entière, « depuis l'Orient jusqu'à l'Occident, et depuis le Septentrion jusqu'au Midi ». Mais alors, si dans cette Église universelle, nous trouvons une doctrine de tous acceptée, et si « ceux qui l'ont constamment prêchee marquent qu'elle venait de plus haut et n'en nomment point d'autres auteurs que les apôtres, on ne peut s'empêcher de reconnaître dans cette succession de doctrine la force des instructions de vive voix, que les apôtres ont voulu faire passer de main en main aux siècles suivants ». Ibid., t. xm, p. 329-330.

Comment reconnaître avec certitude cette origine apostolique? C'est le cas de rappeler la règle de saint Augustin : « On doit croire que ce qui est reçu unanimement et qui n'a point été établi par les conciles, mais qui a toujours été retenu, vient des apôtres, encore qu'il ne soit pas écrit. » P. 330. Mais n'est-ce pas fonder la foi sur l'autorité des hommes? Non, répond Bossuet, « car nous ne fondons pas la tradition sur les sentiments particuliers des saints Pères, qui étaient en eflet sujets à faillir, mais sur une lumière supérieure et sur un fond certain de doctiine, dont les Pères rendent témoignage et que nous voyons prévaloir au milieu et au-dessus des opinions particulières ». Ibid., p. 337. En somme, la valeur du témoignage unanime des Pères repose en ceci, c'est qu'ils sont l'écho de l'enseignement infaillible du magistère ordinaire de l'Église.

Bossuet veut enfin dissiper deux malentendus. Le premier concerne les éloges apportés par saint Paul à l'Écriture, lorsqu'il déclare que « toute Écriture divinement inspirée, est propre à enseigner, à convaincre, à reprendre, à instruire dans la justice, afin que l'homme de Dieu soit parfait, instruit à toute bonne œuvre ». II Tim., m, 16, 17. Admettre, à côté de cette Écriture, un enseignement purement oral, n'est-ce pas diminuer ou infirmer les éloges de Paul? Non, car • si l'antiquité chrétienne nous apporte quelque doctrine que l'Écriture taise, ou dont elle ne parle pas assez clairement, c'est l'Écriture elle-même qui nous apprend à la respecter et à la recevoir des main*, de l'Église... Nous soutenons que non seulement les tra-

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ditions en général mais encore les traditions que nous enseignons en particulier ont des fondements si certains sur l'Écriture et des rapports si nécessaires avec elle, qu'on ne peut les détruire ou les attaquer sans faire violence toute manifeste à l'Écriture elle-même ». lbid., p. 336.

Le second malentendu vient de la confusion faite par les protestants entre les doctrines immuables reçues dans l'Église et les lois et coutumes variables. Bossuet met toutes choses au point :

Nous n'avons jamais prétendu que toutes les coutumes de l'Église fussent immuables. Nous parlons des dogmes de la religion et des articles de la foi. Ces dogmes sont regardés comme inviolables, parce que la vérité ne change jamais. C'est pourquoi quand on remue quelque chose qui touche la foi, les esprits en sont nécessairement émus : alors on touche l'Église dans la partie la plus vive et la plus sensible, et l'Esprit de vérité qui l'anime ne permet pas que des nouveautés de cette nature s'élèvent sans contradiction. Mais cette raison ne fait rien aux coutumes indillérentes, qui, n'enfermant aucun dogme de la foi, peuvent être changés sans contradiction... ici., p. 346.

Ces principes directeurs ont inspiré Bossuet dans les controverses où l'idée de tradition domine le débat. Soit contre les protestants, soit contre Richard Simon, soit même contre Fénelon et les nouveaux mystiques, Bossuet invoque le principe de la tradition qui s'oppose à toute variation dans le dogme, à toute interprétation du dogme différente de l'enseignement commun des Pères, soit aux nouveautés en fait d'états mystiques. Voir la préface de l'Histoire des variations, édit. cit., t. xiv, p. 1 sq. ; La tradition défendue sur la matière de la communion sous une espèce, t. xvi, p. 365; la Défense de la tradition et des saints Pères contre Richard Simon; enfin, la Tradition des nouveaux mystiques, t. xix, p. 1 sq.

Est-ce à dire que tout soit parfait dans ces applications? Non, car Bossuet semble ignorer le développement du dogme, au sens où les théologiens postérieurs au concile du Vatican l'ont précisé. Des formules de Vincent de Lérins, il ne retient que celles qui paraissent admettre un développement simplement verbal. Ou du moins les formules dont il se sert et qui sont calquées sur celles du moine de Lérins restent dans le même vague et la même imprécision. Voir surtout Défense de la tradition, part. II, 1. VI, c. n. Il est à noter que certaines objections formulées par Leibniz, contre ce concept statique de la tradition semblent être demeurées sans réponse. Lettre xlvii, Leibniz à Bossuet, t. xvm, p. 273.

4. Parmi d'autres bons auteurs qui ont, au xvne siècle, défendu contre les protestants le dogme de la tradition, il convient tout au moins de citer le cardinal Du Perron, voir ici t. iv, col. 1955-1957, et François Véron, Les justes plaintes de l'Église catholique sur les falsifications de l'Écriture sainte et des saints Pères, par les ministres, Paris, 1623, et surtout Traité des traditions apostoliques pour répondre aux traditions des ministres Du Moulin et Bochart, Caen, 1631. Mais le xvne siècle a mieux fait encore que de mettre en bonne lumière les principes. Il a contribué par ses travaux d'érudition à une rénovation véritable de l'étude des sources de la théologie catholique. Les œuvres de Maldonat, de Sirmond, de Huet, de Petau, celles surtout des Mauristes sont une admirable démonstration de l'argument de tradition.

3° Au XVIIIe siècle. — La théologie du xvme siècle ne nous apporte guère d'éléments nouveaux dans l'étude de l'argument de tradition. Un choix de quelques auteurs montrera que, à part quelques aspects secondaires personnels, chacun se tient dans une voie déjà commune.

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