‹ Dictionnaire de thâeologie catholique (volume 4)Chapitre 386 sur 423 · Le jésuite Antoine Mayr insère sa doctrine sur la · texte numérisé non relu

Le jésuite Antoine Mayr insère sa doctrine sur la

tradition dans le traité de la foi. Theologia scholastica, Ingolstadt, 1732, t. vu. Pour pouvoir connaître avec certitude une vérité que Dieu impose à notre foi, il faut savoir qu'elle est révélée. La Sainte Écriture seule ne suffit pas à nous donner cette connaissance pour toute vérité révélée : il faut donc un autre moyen et c'est la tradition : donc, il faut qu'existent des traditions qui ne sont pas dans l'Écriture. Tract, vu, n. 193. Mais, derechef, la tradition seule, sans une règle de foi qui discerne entre traditions vraiment apostoliques et traditions simplement ecclésiastiques, et même traditions illégitimes, ne saurait nous communiquer la parole divine. N. 197. L'inspiration privée individuelle ne saurait être cette règle : il faut en arriver à admettre comme règle de foi l'Église elle-même et l'Église infaillible. N. 207, 306. Se plaçant à ce point de vue, l'auteur divise les lieux théologiques de Melchior Cano en deux groupes : cinq d'entre eux, la raison, l'autorité des philosophes, l'histoire même ecclésiastique, la doctrine commune des théologiens, le consentement unanime des Pères sur une doctrine qu'ils ne présentent pas comme la parole de Dieu, voilà des lieux théologiques qui peuvent être source de vérité, mais qui ne sont pas règle de la foi. Quant aux cinq autres, Écriture sainte, tradition, Église, conciles œcuméniques, définitions du pape, ils peuvent être règle de foi, bien que, pris séparément, l'Écriture et la tradition ne puissent constituer cette règle, pour laquelle l'adjonction de l'autorité de l'Église (en y incluant celle des conciles et du pape) est indispensable. Finalement « les trois derniers lieux théologiques peuvent être ramenés à un seul, l'Église, parlant par ellemême, par son chef ou par le concile » : formule qui fait penser à la définition du concile du Vatican touchant le magistère ordinaire ou solennel de l'Église. Denz.-Bannw., n. 1792.

2. L'idée de règle de foi qui s'affirme plus nettement déjà chez Mayr se retrouve encore, quoique un peu plus confusément, chez le cardinal Gotti, O. P. (■f 1742), dans sa définition de la tradition au sens strict ou tradition théologique et sacrée, qu'il considère comme « une doctrine de foi ou des mœurs non écrite et parvenant jusqu'à nous de vive voix et comme transmise d'oreille en oreille ». Theologia scholasticodogmatica juxla mentem divi Thomse Aquinatis, Venise, 1793, dub. i, § 1, n. 1. En tant que doctrine, la tradition est source; en tant que doctrine transmise par l'autorité de l'Église, elle est règle.

3. A cette précision, Billuart, O. P. (t 1757), donne une forme quelque peu nouvelle. Pour lui, il y a cinq règles de la foi. Deux sont inanimées : l'Écriture et la tradition. Trois sont vivantes (animatœ) : l'Église, le souverain pontife, le concile général. On trouve une division analogue chez Antoine, S. J. (t 1743), Theologia dogmalico-scholaslica, t. iv, De regulis fidei inanimatis, n. 285, Mayence, 1766, p. 208. Il semble que l'expression régula inanimis et régula animala (d'où nos théologiens récents ont tiré la formule : règle vivante, magistère vivant), soit due à Suarez, De flde, disp. V, sect. il, n. 5, édit. Vives, t. xn, p. 141.

Billuart définit la tradition: une doctrine relative à la foi et aux mœurs chrétiennes, communiquée de vive voix par son auteur. Cursus theologiœ, tract. De regulis fidei, titre et dissert. II, a. 1. Par elle-même, la tradition n'est pas encore une règle suffisante de la foi; pour savoir quelle tradition s'impose à la foi des fidèles, il faut le jugement de l'Église qui seule ne peut se tromper. Contrairement à l'usage d'un grand nombre de Pères, Billuart distingue les traditions divines ou divino-apostoliques, qui viennent de Jésus-Christ ou des apôtres inspirés par l'Esprit-Saint, d'avec les traditions purement apostoliques, instituées par les apôtres agissant en vertu du pouvoir inhérent à leur

TRADITION. LES THÉOLOGIENS (XVIIIe S.)

charge de chefs de l'Église naissante. Toutefois, il existe une autre règle pour reconnaître une tradition divine : le consentement unanime des Pères à affirmer comme de foi une doctrine transmise de vive voix et dont la négation leur apparaît une hérésie. L'a. 2 du traité démontre l'existence des traditions divines et réfute les objections des adversaires. L'originalité de Billuart consiste donc surtout à avoir souligné le problème de la règle de la foi à propos des traditions.

4. Le dernier auteur auquel il convient de s'arrêter est Kilber, dans la théologie des jésuites de Wurtzbourg, Tractatus de principiis theologicis... (édit. de Paris, 1852). L'auteur divise les principes théologiques en trois classes : principes constitutifs, directeurs et adjuvants. L'Écriture et la tradition forment la première catégorie; dans la seconde, l'Église, les conciles, les papes; enfin, simples adjuvants, les saints Pères, les canonistes, la raison, l'histoire. L'évolution théologique du problème de la tradition est marquée nettement en cette division : les principes constitutifs se rapportent aux doctrines; les principes directeurs se réfèrent à la règle de foi. Comme doctrine, la tradition n'est pas autre chose que l'enseignement sacré, tout d'abord communiqué verbalement et qui n'est point contenu expressément dans l'Écriture. N. 59. Cette tradition présente de multiples aspects. Elle est ou divine, ou divino-apostolique, ou simplement apostolique, ou ecclésiastique. C'est à peu de chose près la division déjà proposée par Billuart. Par rapport à la doctrine scripturaire la tradition est inhérente à l'Écriture, si elle en reproduit à la lettre la doctrine, simplement déclarative, si elle propose clairement ce que l'Écriture contient plus obscurément; enfin simplement orale, si elle transmet ce que l'Écriture ne contient pas même implicitement. Cette tradition « orale » ne peut donc être assimilée à la véritable tradition. Par rapport à son objet, la tradition est dogmatique ou morale; par rapport à la sphère de son contenu, elle est universelle ou particulière; par rapport à sa durée, elle est perpétuelle ou temporaire; enfin, par rapport à son caractère obligatoire, elle est nécessaire ou libre. Nous signalons ces divisions, parce qu'elles préludent déjà à la synthèse théologique qui se fait progressivement au sujet de la tradition. N. 60.

Quant à la règle de la foi, elle est constituée par le jugement de l'Église. C'est là le point exact qui sépare protestants et catholiques. Reprenant les données déjà acquises, l'auteur énumère les moyens de connaître avec certitude ce jugement : croyance universelle dans l'Église, conciles généraux, consentement unanime des saints Pères et des théologiens. C'est en développant, dans la seconde et la troisième partie du traité, ces considérations, que Kilber étudie plus à fond les principes directeurs et les principes adjuvants de la doctrine chrétienne.

4° Réactions protestantes. — Les polémistes catholiques avaient ainsi mis en évidence la priorité chronologique et logique de la tradition sur l'Écriture. Ils ■raient également fait ressortir l'insuffisance dogmatique et les difficultés exégétiques des Livres sacrés et montré combien le témoignage positif de l'Écriture, onclles, des Pères est favorable à la doctrine catholique de la tradition. Aussi les protestants, dès la fin du xvi« siècle et dans le. siècles suivants, en vinrent-ils à reconnaître l'antériorité d'une tradition par rapport à l'Écriture. Georges Calixte en fut tellement ébranlé qu'il proposa aux catholiques l'union sur la hase du consensus quinque imcatorum, c'esi o dire d'un retour aux positions dogmatiques de l'an 600. ( >n a \ a

qUfl Bouuet, plus généreux encore, se f;iis;iit fort de

démontrer le valeur dogmatique de la tradition en la

restreignant aux quatre premiers lièclet. le même

Bonnet rappelle que Grottes, revenu d'une partie de

ses erreurs, « justifie l'Église romaine de l'article de ses traditions par tant de témoignages de l'Écriture, et de la plus haute antiquité, qu'il n'y avait pas moyen de lui résister ». Dissert, sur Grotius, édit. cit., t. m, p. 501. Voir la suite, n. 20, 21, p. 502-504. Georges Bull, également cité avec complaisance par Bossuet, semble avoir tellement défendu, dans sa Defensio fidei Nicœnse, le principe de la tradition, qu'il supprime toute possibilité de progrès et de développement. Voir ici t. il, col. 1242. Son traité de la divinité du Christ contre Zuicker est intitulé : Primiliva et apostolica traditio dogmatis in Ecclesia catholica recepti... Il faut aussi citer Abraham Calov, dans ses controverses contre les calixtins, auxquels il reprochait leur syncrétisme, et John Hugues, dans l'édition du De sacerdotio de Jean Chrysostome, Cambridge, 1712, où il se réfère à la tradition pour démontrer, contre les presbytériens, l'existence d'un épiscopat. Cf. le théologien protestant Klûpfel, Institutiones theologise dogmaticœ, Vienne, 1907, p. 85 sq. ; Esslinger, Apologie de la religion catholique par des auteurs protestants, § 2 : De la tradition.

Mais, bien vite, la théorie protestante se ressaisit et crut pouvoir parer les coups de l'argumentation catholique en opposant à celle-ci la doctrine des passiones Sacrée Scripturse, au nombre de quatre : V autorité de l'Écriture, qui possède en elle-même sa justification; sa clarté, en ce qui concerne les vérités évidentes; sa suffisance, puisqu'elle contient toutes les vérités nécessaires; enfin son efficacité, sa lecture fournissant aux fidèles les moyens de mener une vie chrétienne. Voir ici t. iv, col. 4. C'est même à partir de la réception de cette doctrine des passiones Scripturœ que le protestantisme devint vraiment une «religion du livre ». Cf. Ranft, Der Ursprungdes katholischen Traditions prinzips, p. 30 sq.

Ranft fait également remarquer que c'est grâce à la tradition, qu'au xvin6 siècle, du moins en Allemagne, la théologie catholique fut préservée du rationalisme. Mais c'est aussi grâce à la tradition que l'étude du côté humain des Écritures fut rendue possible et que le système des passiones Scripturœ ne put tenir devant les attaques de VAufklâriing. Lessing démontre contre le pasteur Gôze que la religion existait avant que quoi que ce soit fût écrit à son sujet : c'est mettre en mauvaise posture l'autorité et l'efficacité de l'Écriture. De son côté, Wieland montre qu' « un livre... ne peut être considéré comme juge en matière de foi qu'à la condition que tous ses lecteurs se persuadent tellement de la vérité de son contenu (lequel doit être facilement compréhensible pour tous les hommes et exempt de toute équivoque), qu'aucun doute sur l'interprétation de tel ou tel passage ne soit plus possible... Il est clair que la Bible n'est pas ce livre ». C'est l'autorité et la clarté qui sont ici mises en doute. Voir les citations dans Ranft, op. cit., p. 44 sq.

Ces attaques de VAufklârung firent réfléchir les théologiens protestants. Ils reconnurent qu'on ne pouvait repousser la tradition en bloc, tout en en conservant un lambeau, le canon des Écritures. Aussi est-ce à partir de cette époque qu'ils commencèrent à envisager le problème de la tradition avec moins de défaveur. Lielihorn fut le premier protestant qui essaya de trouver la solution du problème synoptique en partant de l'hypothèse de la tradition orale. Cf. c>. Fritz, recens ion, dans Revue des sciences rell§., de Strasbourg, janv. 1033, p. 70-72. Mais l'influence du Kantisme au xix* siècle détruisit ce qu'il pou\ ait \ avoir de bon dans ces timides retours à la vérité.

L'œuvre critique de Harnack a été, sur ce point délétère. Loin d'être le produit d'une tradition toujours Adèle à elle-même, le dogme ne serait, pour Harnack, qu'un agglomérat de matières se superposant dans

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le domaine de la croyance, sans lien organique nécessaire entre elles. Les inventions des anciens furent acceptées comme des traductions fidèles qu'elles n'étaient point; les refontes du christianisme, d'abord par Augustin et, plus tard, par Luther, ont tenté un retour vers le paulinismc primitif. Mais, en tout cela, pas de tradition réelle. Cf. L'essence du christianisme, tr. fr., Paris, 1907; Lehrbuch der Dogmengeschichle, Tubingue (4e édit.), 1909.

En France, une réaction contre le philosophisme du xviii6 siècle devait amener chez les catholiques un excès de retour vers l'idée de tradition. Ce fut l'origine du Traditionalisme. Voir ce mot. Vers la fin du xixe siècle, le mouvement moderniste entraîna une déformation complète de la notion du dogme et de celle de tradition. Voir les textes de l'encyclique Pascendi, col. 1318. Du côté protestant se dessine de nos jours une certaine tendance à revenir à des idées plus justes : « La réaction contre la tradition et l'affirmation de l'autonomie humaine... ont entraîné un grand nombre de protestants sur le chemin sur lequel le protestantisme est défini comme la religion du libre examen. » La raison se substitue, chez beaucoup, au témoignage intérieur de l'Esprit-Saint. La méconnaissance de toute tradition, et même de la tradition réformée, livre la théologie protestante aux influences successives et parfois contradictoires des sciences et des philosophies humaines. On ne croit plus à une pensée chrétienne originale, fondée sur la révélation de Dieu; on ne croit plus à un pouvoir doctrinal de l'Église; on ne croit plus à une doctrine, à sa nécessité, à son efficacité. On croit à l'expérience. A la limite, il n'y a plus, non seulement d'autorité doctrinale de l'Église, mais même d'Église enseignante... Quel serait le remède à cet état de choses déplorable? Il faut revenir à l'enseignement de l'Église, qui renferme trois éléments : « Tout d'abord, la révélation... En second lieu, !a tradition de l'Église, par quoi s'affirme la solidarité des chrétiens à travers les générations et se réalise la communion des saints... » Marc Boegner, Qu'est-ce que l'Église, Paris, 1931, p. 91-97, passim.

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