‹ Dictionnaire de thâeologie catholique (volume 5)Chapitre 10 sur 457 · ÉCRITS PERDUS · texte numérisé non relu

ÉCRITS PERDUS

Il est fort regrettable que l'extrait autographe contre le discours de Bessarion s'arrête à cet endroit, car les aveux que nous venons d'entendre viennent après des déclarations antiunionistes très caractérisées, où Scholarios défend la doctrine de Photius. La suite devait sans doute raconter l’évolution de sa pensée et donner les raisons de sa palinodie.

Un autre aveu très court apparaît dans le Second dialogue sur la procession du Saint-Esprit. Le personnage appelé Euloge, qui représente Scholarios, reproche au protagoniste des latinophrones, appelé Benoît, son changement radical de position dans la question de la procession du Saint-Esprit : « Hier encore, lui dit-il, ta plume féconde attaquait l'addition. » — « Mais toi aussi, riposte Benoît, il fut un temps où tu conseillais de faire l’union avec les Latins. »— «Je ne puis le nier, répartit Euloge. Je n'étais pas assez fou, en effet, pour ne pas désirer l’union avec eux; mais je voulais une union sortable et basée sur la vérité; quant à signer une paix aussi onéreuse, je n’y avais jamais songé moi-même, et je n'aurais pas cru que d’autres osassent le faire. Que si, au sujet des Latins, il m'est arrivé de penser comme vous autres vous pensez maintenant, sache que depuis longtemps j’ai rejeté cette doctrine et que je suis revenu au dogme de nos pères, auquel je tiens mordicus, prêt à tout perdre plutôt que de l’abandonner, persuadé que je suis qu’il n’y a rien de plus conforme à la vérité » (t. 111, p. 23). Voilà qui est clair, et ne laisse place à aucun doute.

Sans doute Scholarios n’a pas toujours été aussi franc. En maints endroits de ses écrits, il a passé sous silence ou cherché à atténuer ce qu’il considérait comme une défaillance. Voir Échos d'Orient, art. cit. Mais ces atténuations ne peuvent effacer les déclarations si nettes qu’on vient de lire. ΤΠ ne reste, dès lors, aucune raison sérieuse de mettre en doute l’authenticité des écrits unionistes que les manuscrits nous ont transmis sous son nom.

11° Écrits perdus. — Les huit volumes de textes qui composent les œuvres complètes de Scholarios sont loin de représenter tout ce qu’il a écrit. D’après son propre témoignage, plusieurs ouvrages ou pièces furent perdus lors de la prise de Constantinople. C’est ainsi que des dix écrits de genre divers qu’il énumère dans une note autographe du Parisinus 1289 et qui furent composés en 1452-1453 — tous avaient pour but d’empêcher la proclamation de l’union — deux numéros seulement nous restent sûrement. Cf. t. 111, p. L-L1, 179- 180. Nous avons dit plus haut, col. 1529, que de nombreuses homélies prononcées par lui devant la cour, alors qu’il était encore simple laïc, ne nous sont pas parvenues non plus.

Disparus également certains écrits unionistes, entre autres une Réfutation du grand ouvrage de Nil Cabasilas sur la procession du Saint-Esprit, mentionnée dans la Réponse aux syllogismes de Marc d’Ephèse. Cf. t. x, p. 496-497, où il est parlé d'Avrippnoels πρὸς ΚΚαδάσιλαν. Cette réfutation de Nil, les notes marginales au Contra errores Græcorum de Manuel Calecas (n. 2 des Varia, t. vx, p. 502-503) la font déjà prévoir. Dans la même Réponse à Marc, on trouve aussi une allusion à un opuscule sur la signification des prépositions διά et μετά, à moins qu’il ne s’agisse d’une dissertation d'ensemble sur la procession du Saint- Esprit. Cf. t. ταὶ, p. 537.

Plusieurs traductions d'ouvrages philosophiques de saint Thomas n’ont pas été retrouvées, en particulier le Commentaire des seconds analytiques d’Aristote, qui fut l’un des premiers travaux de Scholarios. Cf. €. vit, p. 4. Comme nous l'avons noté plus haut, du Commen laire de la Physique d’Aristote ne nous sont parvenus que les deux premiers livres, et encore d'une manière incomplète.

1559 SCHOLARIOS.

129 Écrits apocryphes. — Le nombre des écrits apocryphes qui nous sont parvenus sous le nom de Georges Scholarios est relativement considérable, si l’on songe qu'il s’agit d’un personnage mort sur la fin du xve siècle. Ces apocryphes n’ont pas peu contribué à dérouter les historiens sur son compte. Voici les prin- Cipaux :

1. Le petit opuscule polémique intitulé : Κατὰ τῆς τῶν Λατίνων ἐν σαθθάτῳ νηστείας, καὶ περὶ τοῦ ὅτι οὐ δεῖ ἐν μ' τελείαν γενέσθαι μυσταγωγίαν, ὡς ἐκ τῶν θείων χανόνων ἣ ἀπόδειξις πέφυκεν, ἔτι δὲ καὶ περὶ γάμων ἱερέων, que Dosithée publia sous le nom de Gennade Scholarios dans le Τόμος ἀγάπης, p. 312-315 (cf. P. G., t. c1x, p. 737-744). Comme l’a établi le cardinal G. Mercati, Scritti supposti di Gennadio Scolario, dans Bessarione, t. xxxv, p. 164, cet écrit appartient à Nicolas d’Otrante, l'interprète bien connu entre Latins et Grecs, lors des négociations qui eurent lieu après la prise de Constantinople par les croisés, au début du x1rre siècle.

2. La Defensio quinque capilum synodi Florentinæ, publiée sous le nom de Scholarios dans l'édition romaine des Actes du concile de Florence, parue en 1577, et dans plusieurs autres éditions postérieures. Cet ouvrage est de Joseph de Méthone. Cf. l’article : JosePH DE MÉTHONE, t. VIT, Col. 1326-1329.

3. Par suite d’une erreur de Renaudot, op. cit., on a faussement attribué à Scholarios, jusqu’à la publication des Discours de Marc d’Éphèse sur le Purgatoire par L. Petit, dans P. 0.» 1: xv, p: 19; seize pièces contenues dans le Parisinus 1292, qui sont l’œuvre authentique de Marc d’Éphèse. Voir /ntroduction du t. 1 des Œuvres, p. XXVI-XXVII.

4. Dialogue sur la voie du salut des hommes, dont il a été parlé suffisamment plus haut, col. 1542 sq.

5. La soi-disant Homélie sur l’eucharistie, publiée par E. Renaudot, op. cil., p. 29-35, à la suite de l’homélie authentique sur le même sujet. Cette réponse dogmatique fait une claire allusion au calvinisme. Renaudot l'avait tirée de 1᾿Αντίῤῥησις κατὰ τῶν καλδινικῶν κεφαλαίων de Mélèce Syrigos, éditée par Dosithée, Bucarest, 1690. On la trouve dans P. G., t. cLx, d’après l’édition de Renaudot.

6. Un Panégyrique de saint Léonce d’Achaïe, dont Sp. Lamoros ἃ publié un long fragment dans ses Παλαιολόγεια καὶ Πελοποννησιακά, t. 11, Athènes, 1912, p. 161-168. Le morceau est anonyme. La critique interne s’oppose à l’attribution à Scholarios.

7. Le même Lambros, op. cit., p. 171, a attribué aussi à Scholarios un opuscule intitulé : Ilepi ψυχῆς, qui est l’œuvre de saint Maxime le Confesseur. Cf. PAGET. xGr:/col; 358:

8. Exposilio lillerarum quæ in sepulcro Constantini Magni inscriplæ erant, publiée par Anselme Banduri, Imperium orientale, t. 1, p. 184, et reproduite dans P. G.,t. ex, col. 767-774. On ne peut attribuer cette prophétie baroque, annonçant la destruction de l’empire ture pour un avenir fort lointain, à Scholarios, qui croyait la fin du monde toute prochaine et la fixait même à l’année 1494.

9. Τοῦ σοφωτάτου l'ewpyiou τοῦ Σχολαρίου εἰς τὸ ἀγλαότιμον γένος τῶν Μελισσηνῶν δι᾽ ἐντάλματος τοῦ χραταιοτάτου βασιλέως ᾿Ιωάννου τοῦ Παλαιολόγου ἐχλογὴ ἐκ διαφόρων ἱστοριῶν. Cette dissertation sur la famille des Mélissènes, contenue dans le Berolinensis 1456, fol. 1-10 vo, du xvrie-xvirie siècle, n’a aucune chance d’appartenir à Scholarios, vu le style, la manière et le contenu. Elle a dû être composée par quelque membre ou ami des Mélissènes.

III. Docr une. — En dressant l'inventaire de l’héritage laissé par Scholarios, nous avons été amené plus d’une fois à signaler, en passant, sa doctrine sur certaines questions théologiques. Nous n'avons pas à répéter ce qui a été dit. Par ailleurs, dans plusieurs

DOCTRINE

LA PROVIDENCE 1560 articles de ce Dictionnaire, la pensée de notre théologien a déjà été exposée : voir les articles : IMMACULÉE CONCEPTION, t. ΝΠ, col. 554-566; PALAMITE (Controverse), t. ΧΙ, col. 1799-1801; PÉCHÉ ORIGINEL DANS L'ÉGLISE GRÉCO-RUSSE, t. ΧΙΙ, CO. 609; PRIMAUTÉ pu PAPE DANS L'ÉGLISE BYZANTINE, t. XII, Col. 374; Ρυπ- GATOIRE DANS L'ÉGLISE GRÉCO-RUSSE APRÈS LE CON- CILE DE FLORENCE, t. ΧΙΠῚ, col. 1329-1331. Notre enquête se limitera donc ici à quelques points précis, que le théologien byzantin a traités ex professo et qui présentent un véritable intérêt.

Nous parlerons du théologien, et non du philosophe: l’œuvre philosophique de Scholarios en effet n’a rien

d’original. Ce que notre auteur a écrit de plus person-

nel en ce genre, ce sont deux livres contre Gémiste Pléthon et le commentaire du De ente et essentia. Mais là, encore, on ne trouve rien de bien nouveau.

Quant à la théologie de Scholarios, elle est sous la dépendance étroite de la scolastique occidentale et spécialement de la doctrine thomiste. Elle constitue, à ce point de vue, un phénomène unique dans l’histoire de la théologie byzantine dissidente. Scholarios a eu beau se défendre d’être latinophrone. Il l’est sûrement, et à un haut degré. Nous l’avons entendu, col. 1550, exprimer son admiration pour saint Thomas. Ailleurs, on lit cette exclamation : « Plût au ciel, ὃ excellent Thomas, que tu ne fusses pas né en Occident! Tu n’aurais pas été dans la nécessité de prendre la défense des déviations de l’Église de là-bas, entre autres de celle qu’elle a subie au sujet de la procession du Saint-Esprit, et de celle qui regarde la distinction entre l’essence de Dieu et son opération; et tu serais maître impeccable en dogmatique, comme tu l’es dans ce traité de morale (la 14-115}.» Cf. t. vi, p.1. On pourrait donc résumer en gros la théologie de notre Byzantin en disant qu’il a souscrit à tout ce que contiennent les deux Sommes thomistes, à l’exception des deux points indiqués. Mais pour les détails, il y aurait plus d’une divergence à relever, parmi lesquelles viendrait en première ligne celle qui regarde l’immaculée conception, Scholarios enseignant très explicitement le dogme catholique actuellement défini.

Les questions particulières sur lesquelles la doctrine de notre auteur mérite d’être signalée se rapportent : 1° à la providence et à la prédestination; 2° aux processions divines en général et à la procession du Saint- Esprit en particulier; 3° aux anges; 4° à l’origine de l’âme humaine; 5° à la mariologie; 6° aux sacrements en général et à l’eucharistie en particulier; 7° aux fins

. dernières.

1° Doctrine sur la providence et la prédestination. — La doctrine développée dans les cinq petits traités sur la providence et la prédestination qui ont été mentionnés plus haut, col. 153, peut se résumer ainsi : de toute éternité, Dieu connaît comme présent, tout ce qui a été, tout ce qui est, tout ce qui sera, y compris les déterminations des créatures libres et leurs pensées les plus secrètes. Il connaît ces choses non en elles-mêmes, puisqu'elles n’ont pas une existence éternelle, mais en lui-même, en qui tout préexiste idéalement. Comment les connaît-il en lui-même? Scholarios se contente de dire : de la manière qui lui est propre, par l’infinité de sa science et l’abondance de sa sagesse, en tant qu'il est la cause unique et première de tout. Non seulement il connaît tout à l'avance, mais il précé et mine tout, προορίζει. Rien dans le plan divin du monde n’est laissé à l’aventure : tout est fixé à l'avance. Mais, au moins quand il s’agit de fixer le sort des créatures libres, la prescience précède la prédétermination ou prédestination, προορισμός. La prédestination se divise en prédestination proprement dite, qui regarde les élus, et en réprobation, qui regarde ceux qui manquent la fin dernière. C'est le regard fixé sur sa

1561 SCHOLARIOS. LA prescience que Dieu prédestine et réprouve. Et sa prescience elle-même a pour cause les déterminations de la volonté libre, que Dieu a prévues de toute éternité à cause de l'abondance de sa. sagesse. La prédestination divine n’est donc pas la cause antécédente de la gloire des élus, car elle est précédée de la prescience, sans laquelle il ne saurait y avoir de prédestination. La prescience elle-même n’est pas la cause qui a la priorité; mais c'est parce que ceux qui auront choisi le bien par leur initiative personnelle obtiendront la fin conforme à leurs dispositions, que Celui qui connaît toutes choses avant qu'elles arrivent a prévu leur sort. Traité III, 12, t. 1, p. 436-437.

Ni la prescience, ni le προορισμός divin ne nuisent à la liberté humaine, au moment où l’acte libre se produit dans le temps. Cette prescience et cette prédétermination éternelles n'influent en rien sur cet acte. Traité I, 20, p. 407. Car le premier élan, la première initiative vers le bien ou le mal vient de la volonté créée. Ibid., 16, p. 403. Sans doute la grâce de Dieu est absolument indispensable pour opérer le bien : de Dieu nous vient et la volonté et le vouloir et le faire, quand il s’agit du bien; et quand il s’agit du mal, la soustraction de la grâce concourt, συντρέχει, à la production de l'acte mauvais. Zbid. Mais Dieu ne forçait pas Jean à choisir ceci ou cela; il coopérait seulement συνήργει, pour qu’il voulût plutôt le bien par sa grâce, qui habitait en lui. Et que la grâce habitât en lui, Jean en était cause, s'étant montré digne. (Il ne s’agit point ici, d’après le contexte, d’un mérite proprement dit.) Zbid., 18, p. 403. De même, Dieu ne forçait pas Hérode à prendre tel ou tel parti à l’égard de Jean. Il a choisi librement ce qu’il a voulu. Et s’il n’a pas reçu la grâce qui l’aurait aidé à vouloir le bien, si cette grâce lui a été supprimée, c’est à cause de la mauvaise disposition de sa volonté,-« parce que la lumière de la grâce ne peut pas habiter avec les ténèbres de la méchanceté volontaire », et il ne faut pas que ceux qui ont choisi librement d’être enténébrés soient illuminés, malgré eux ». 1bid., 19, p. 406. Le choix de Jean et celui d'Hérode ont été prévus par Dieu de toute éternité ainsi que la conduite que Dieu tiendrait à l'égard de chacun d'eux. Et cela a été non seulement prévu mais prédéterminé après et d’après cette prescience. Et cela s’est réalisé dans le temps conformément à ce plan. 1bid., Cf. Traité III, 12, p. 437. « Comme les choses devaient arriver et comme il était de la nature de chacune d'elles d'arriver ou d'agir, ainsi Dieu les a prévues et prédéterminées. Traité I, 20, p. 408. La grâce est dite « prendre les devants », προηγεῖσθαι, à cause de l’impuissance native de la créature; elle est dite « suivre », la volonté libre ayant l'initiative. En réalité, la grâce et la volonté libre agissent conjointement et en même temps : c’est une ovvepyiæ. Mais Dieu ne fournit sa coopération pour le bien qu’à ceux qui d’abord se sont orientés librement vers le bien ; de même qu’il ne donne pas sa coopération au mal, mais abandonne à leur volonté ceux qui le choisissent. Traité III, 13, p. 437.

Le théologien byzantin, on le voit, laisse tout le mystère dans la prescience divine, pour mettre en relief la liberté de la créature. Il reste bien par là dans la ligne de la théologie grecque, quoique, en plusieurs endroits de son exposé, l'influence de la théologie occidentale, et surtout celle de saint Thomas, soit manifeste. Pour lui, il se déclare d’accord avec les grands docteurs de l’Église : Denys le Grand, Athanase, les trois flambeaux de l’univers, c’est-à-dire Basile, Grégoire de Nazianze et Jean Chrysostome, Augustin, Cyrille d'Alexandrie, Théodoret, Maxime le Confesseur, Jean Damascène. 1bid., 14, p. 439; Traité IV, 1, Ρ. 440. Il n’a au contraire, qu’une médiocre estime pour Anastase le Sinaïte et ne reconnaît aucune autorité à Diodore de Tarse.

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