‹ Dictionnaire de thâeologie catholique (volume 5)Chapitre 100 sur 457 · VINCENT DE LÉRINS · texte numérisé non relu

VINCENT DE LÉRINS

c) Auteur. — La réponse de Prosper à ce factum s'intitule : Pro Augustino responsiones ad capitula objectionum Vincentianarum, titre qu’il n’y ἃ pas lieu de suspecter ; Prosper les attribuait donc à un nommé Vincent. Ce personnage est-il le même que le Vincent du Commonitorium? La mémoire de celui-ci se trouvant assez fâcheusement compromise par cet Zndiculus, qui ressemble assez à une mauvaise action, on ἃ nié que ce libelle « diabolique » ait été fabriqué et surtout mis en circulation par Vincent. Tout mauvais cas est niable, sans doute. Mais il nous paraît extrêmement probable, pour ne pas dire certain, qu’il faut attribuer au même auteur le Commonilorium, dont la loyauté n’est pas la vertu maîtresse, et l’Zndiculus en question. La démonstration fournie par Hugo Koch nous semble emporter pièce : Vincenz von Lerins und Gennadius, dans Texte und Untersuchungen, t. ΧΧΧΙ, fase. 2, 1907. La comparaison stylistique est singulièrement édifiante : ce sont de part et d'autre les mêmes procédés fort particuliers : accumulation asyndétique de trois synonymes pour exprimer la même idée, ex. Obj., 14, præordinavit, præparavil, præaptavil; l'union de deux synonymes par la conjonction el : ruina et perditio; ut cadant et ruant; c'est l'emploi d’une formule absolument parallèle : divinitus dispensantur ul qui se retrouve Comm., xxvVI et Obj., 15 ; l'emploi de l’expression chrislianus catholicus, du couple fideles et sancti qui reviennent à tout instant de part et d'autre. Par ailleurs le parallélisme d'idées et d'expressions est frappant entre Comm., Xx1v et Obj., 4-6; entre Comm., XXIV à la fin (doctrine de Simon le Magicien) et Obj., 10-13.

On s'est posé néanmoins une question : comment Vincent a-t-il laissé courir sous son nom l’/ndiculus, alors qu’il a caché sous l’anonymat son ouvrage principal? — Mais d’abord il n’est pas sûr que l’Indiculus portât le nom de Vincent; au dire même de Prosper, c'était une pièce qui circulait sous le manteau; la victime de ce mauvais procédé ἃ pu avoir connaissance par ailleurs de l’auteur; en fait il ne s’est pas trompé en l’attribuant à Vincent. Les Objectiones d’ailleurs pourraient être antérieures au Commonitorium et il n'y aurait rien d'étonnant que Vincent, plus ou moins inquiet sur les conséquences de sa première démarche — le Siège apostolique dans sa réponse à Prosper et Hilaire avait donné de sérieux avertissements — ait jugé prudent de prendre, pour le Commonilorium, eertaines précautions. En tout état de cause l’un et l’autre ouvrage témoigne d’une rare hostilité dans les milieux provençaux contre l’augustinisme et ses défenseurs.

3. Les « Capitula Gallorum ». — Étroitement apparentés aux Objecliones Vincentianæ se révèlent les Capitula Gallorum, série de thèses d’un augustinisme exacerbé, mises en circulation pour discréditer la doctrine de l’évêque d’'Hippone et la personne de ses défenseurs. Prosper les a transerites et réfutées dans les Responsiones ad capilula objectionum Gallorum calumniantium, P. L., t. 11, col. 155-174. Rien de bien nouveau, somme toute, en ces propositions qui sont bien souvent parallèles aux premières. Voici les quelquesunes qui n’ont pas leur correspondant exact dans les Objectiones Vincentianæ :

1. En suite de la prédestination divine, les hommes sont poussés au péché comme par une nécessité fatale et du péché dans la mort.

2. Chez ceux qui ne sont pas prédestinés à la vie, la gràce reçue au baptème n’enlève pas le péché originel.

10, A certains est soustraite par le Seigneur la prédication de l'Évangile, de peur que, ayant reçu cette prédication, ils ne soient sauvés.

13. Certains hommes ont été créés par Dieu non pour acquérir la vie éternelle, mais seulement pour contribuer à l'ornement du siècle présent et pour l'utilité des autres.

14. Ceux qui ne croient pas à la prédication de l'Évangile, c'est en vertu de la prédestination divine qu'ils n’y croient pas. Dieu a tout arrangé pour que ceux qui ne croient pas ne croient pas, parce qu'il l'a décrété.

Une comparaison entre les deux séries montrerait que ce sont de part et d'autre les mêmes objections faites dans le même esprit; qu’il y a néanmoins dans les Capitula moins d’acrimonie que dans les Objecliones. Quand il est question de ceux qui, parmi les fidèles, ne sont pas prédestinés, les Objectiones parlent toujours de la magna pars et tendent à créer l’impression que, à en croire les augustiniens, c’est le tout petit nombre des chrétiens qui est élu. Plus réservés, les Capitula ne disent jamais. dans ces conditions, magna pars, mais seulement quidam (cf. cap. 7, 10, 12, 13). L'excerpteur des Capitula se montre donc un peu moins injuste que celui des Objectiones à l'endroit de l'augustinisme.

Pour cette raison de fond et aussi pour des raisons stylistiques, il ne nous paraît donc pas qu'il faille attribuer au même auteur, quoi qu'en dise H. Koch, ces deux séries de paradoxes destinés à décrire l’augustinisme.

4. Le « Prædestinatus ». — Ne faudrait-il pas rapprocher de ces offensives camouflées contre l’augustinisme le petit ouvrage que. depuis Sirmond. le premier éditeur, on désigne sous le nom de Prædestinatus? Voir l’article, t. Χαμ, col. 2775. Ce n'est pas impossible, encore que ce méchant libelle donne l'impression de sortir d’un milieu plus acquis au pélagianisme que celui de Saint-Victor ou de Lérins où l’on faisait profession de condamner — et l’onétait sincère — Pélage, Célestius et même Julien d'Éclane. Du moins y a-t-il de commun entre l’auteur du Prædestinatus et l’excerpteur des Objectiones Vincentianæ la phobie de la prédestination, l’antipathie la plus déclarée contre la doctrine augustinienne, accusée d’être une source de quiétisme pratique. De commun encore cette sorte de déloyauté qui feint de ne s’en prendre qu’à des conséquences sophistiquement déduites, alors qu’en réalité l’on vise l’enseignement le plus authentique du Docteur de la grâce.

2° La contre-attaque de Prosper contre le « pélagianisme renaissant ». — Aux attaques dont il était l’objet, Prosper répliquait, de son côté, avec une extraordinaire violence. Du moins le faisait -il visière levée.

1. Le « Contra Collatorem » (P. L., t. 1x, col. 215-274). — Épluchant les Collationes de Cassien, Prosper eut tôt fait de mettre le doigt sur les passages les plus suspects de l’œuvre; 2insi fut-il amené à composer son traité « Contre l’auteur des Collationes », dont la date ne peut être fixée que très approximativement (entre 432 et 440).

L'opposition faite par certains catholiques aux doctrines d’Augustin, ainsi commence-t-il, pourrait amener les simples à penser que les pélagiens ont été injustement condamnés. Pourquoi cette attitude à l'égard du Maître? Ceux qui la prennent auraient-ils des complaisances pour les vaincus de cette lutte où triompha le zèle d'Augustin? Voudraient-ils faire un choix parmi les opinions condamnées, en retenir quelques-unes et rejeter au contraire plusieurs de celles qui ont vaincu?

C’est de ce point de vue que Prosper entend examiner la ΧΠῚ conférence : De protectione Dei, et il n’aura pas de mal à montrer que l’auteur ἃ fourni des armes aux « ennemis de la grâce ». Une douzaine de propositions sont ainsi relevées dont Prosper poursuit l’examen. La première est inattaquable : « C’est Dieu qui est le principe, non seulement de nos actes, mais de nos bonnes pensées; c’est lui qui nous inspire les débuts de la bonne volonté et nous donne la force ct aussi l'occasion d'accomplir ce que nous désirons ainsi de bien. » Mais avec cette proposition contrastent les

MÊLÉE, PROSPER 1826 autres, qui ne vont à rien de moins qu’à la contredire : la 2e sur Dieu qui, voyant en nous une « étincelle de bonne volonté », l’attise par son souffle; la 3e sur le libre arbitre qui, par ses bons mouvements, peut s'élever au moins jusqu'au désir de la vertu; la 4e, qui interprète dans ce sens condamnable le mot de l’Apôtre : velle adjacet mihi, perficere aulem bonum non invenio, comme si le simple velle était de nous; la 5°, qui prétend établir une discrimination entre les procédés de la grâce selon les individus, prévenant les uns, récompensant chez les autres un début de bonne volonté; la 6e, qui aflirme simultanément la puissance du libre arbitre et celle de la grâce; la 7% qui voudrait faire croire à la persévérance dans l'humanité, après la chute, de la connaissance du bien; les 8e et 9e enseignant la permanence dans la nature humaine de germes de vertus; la 10e relative aux abandons où Dieu nous laisse parfois, voulant expérimenter ce que pourra tout seul notre libre arbitre; la 11° qui interprète l'éloge adressé à la foi du centurion par Jésus, comme si c'était par lui-même que cet homme avait cru au Sauveur; la 12° enfin qui expose les diverses façons dont nous invoquons Dieu, comme proteclor, quand c'est lui qui nous appelle, comme susceplor, quand c'est nous, au contraire, qui l’attirons vers nous par notre bonne volonté initiale.

Récapitulant tout ceci, Prosper traçait le tableau suivant de ce vrai pelagianismus redivivus :

Par le péché d'Adam, l’âme du premier père n’a pas été lésée et il est resté quelque chose de sain dars ce par quoi il a péché, car il n’a pas perdu la science du bien qu’il avait reçue; sa descendance non plus n’a pu perdre ce que lui-même n'avait pas perdu. De plus, dans toute âme il y a naturellement des germes de vertu déposés par la bonté du Créateur, de telle sorte que celui qui le veut peut, par son jugement naturel, prévenir la grâce de Dieu et mériter le secours divin qui lui permet d'arriver plus facilement à la perfection. Aussi bien, celui-là n’aurait ni louange ni mérite qui n’aurait pour sa parure que des biens d'emprunt, non des biens propres. Il faut donc se garder de rapporter tellement à Dieu tous les mérites des saints, qu’il semble que la nature humaine ne puisse rien faire de bon par elle-même. Telle est en effet l’intégrité de ses forces, qu’elle peut combattre contre le diable même et toute sa cruauté sans le secours de Dieu. Ce pouvoir (possibilitas) naturel est dans tous les hommes, mais tous ne veulent pas se servir des vertus qui leur sont innées fingeneratæ). Telle est donc la bonté du Créateur à l’égard de tous les hommes, qu’il en reçoit et récompense certains qui viennent à lui spontanément, qu’il en attire malgré eux certains qui résistent; il est donc le susceptor volentium, le salvator nolentium. Et puisqu’une partie de l’Église est justifiée ex gratia (en prenant son point de départ dans la grâce), une autre partie ex libero arbitrio, ceux-là que la nature a fait avancer ont plus de gloire que ceux que la grâce a délivrés, car la volonté est aussi libre pour toute bonne action dans la descendance d'Adam qu'elle ne l'était dans Adam avant le péché. C. xx, col. 269.

L’exposé, on le voit, laissant de côté toute la question de la distribution des grâces, s'attache à mettre en lumière la capacité qui, au dire de Cassien, est laissée à la nature humaine de faire le bien. Cette capacité est énorme et l’on ne voit guère en quoi cet exposé diffère de celui que faisaient les pélagiens. Mais aussi il est trop évident, pour qui ἃ lu Cassien, que nous avons affaire, ici, avec une caricature de la pensée du Collaor. Si incohérente qu'elle se révèle en maint endroit, cette pensée ne fait pas fi à ce point de l’enseignement traditionnel. A la caricature de l’augustinisme intégral qu'avait crayonnée Vincent, Prosper répliquait par une autre caricature de la doctrine marseillaise.

Le développement qui suit, €. xx1, col. 210, n’est pas moins acerbe; il met tout uniment sur le même pied Cassien et Julien d'Éclane. Rappelant tous les actes de l'autorité contre le pélagianisme, Prosper faisait appel contre la malice (pravilas) du monde

marseillais aux sévérités de l’Église, appuyée au besoin du bras séculier. La même Providence qui armait jadis contre l’erreur les papes Zosime, Boniface, Célestn, opérerait encore en leur successeur Xyste III (432-440). De même que ses prédécesseurs avaient vu écarter du troupeau les loups venant à visage découvert, le pape actuel saurait bien repousser les « loups devenus bergers ».

Malgré l’appel final à la charité et à la compréhension mutuelle on se rend compte du diapason auquel était montée la querelle, sur les rivages provençaux, entre les deux tendances opposées.

2. Les « Responsiones ad Capilula Gallorum et ad objectiones Vincentianas » (P. L.,t. 11, col. 155-186). — Chose curieuse, quand il se défend au lieu d’attaquer, Prosper n'arrive pas à retrouver cette même véhémence. 1] est trop visible, à suivre les réponses qu’il oppose aux libelles lancés contre lui, qu’il a été quelque peu ébranlé. Nous avons dit comment, dans la lettre à Rufin et dans le De ingralis, il avait pris si lestement son parti de la volonté salvifique restreinte, de quelle ironie il poursuivait les partisans de la volonté salvifique universelle.

Sans doute, dans les Responsiones, il maintient le point de vue augustinien et l’interprétation si étroite — oserait-on dire, si sophistique? — qu'avait donnée du texte de 1 Tim., 11, 4, le docteur d'Hippone. Mais il y a, comme l’on dit, la manière : « Comment, écrit maintenant Prosper, comment est-il possible que Dieu ne veuille pas sauver certains hommes, qui peut-être voudraient eux-mêmes se sauver? C’est qu’il doit exister des raisons, encore qu’elles nous échappent, pour lesquelles Dieu juge fort équitablement qu’il en doit être ainsi, car on ne peut pas dire qu’il doive faire autrement qu’il ne fait. » Mis de côté ce discernement, il faut croire et professer que Dieu veut que tous se sauvent. C’est le mot de l’Apôtreet que l’Église exécute à la lettre, puisqu'elle prie Dieu pour tous les hommes; «si parmi ceux-ci beaucoup périssent, c’est leur faute : pereuntium merilum, si beaucoup se sauvent, c’est le don de celui qui les sauve : salvantis est donum. Dans le cas de celui qui est damné, la justice de Dieu est inattaquable : c’est sa grâce au contraire qui éclate en la justification du coupable ». Obj. Vinc., 2, ibid., col. 179.

De même, pour ce qui est de la valeur universelle de la rédemption, Prosper distingue entre la valeur en droit de la mort rédemptrice et son application en fait. La mort du Christ est la rédemption de tout le genre humain, elle est offerte pour tous; mais, dans l’application, il se trouve que certains en profitent, que d’autres n’en profitent pas : tous ont été rachetés et donc Dieu pourrait arracher au diable tous les hommes; tous, en fait, ne lui sont pas arrachés, mais ceux-là seulement dont a été expulsé le prince des démons; les autres non pertinent ad ejus redemptionem. Obj. Vine., 1, col. 178.

En vérité il est bien difficile de mettre quelque chose de très précis sous ce balancement d’antithèses. Il est un point cependant où l’auteur du De ingralis fait à ses adversaires une concession qui n’est pas purement verbale, c’est quand, à propos de la grâce de la persévérance, il reconnaît que, si la grâce est nécessaire pour persévérer, Dieu cependant n’abandonne personne qu'il n’ait d’abord été lui-même abandonné : neminem descerit prius quam deseratur et mullos desertores sæpe convertit. Obj. Vinc., 7, col. 182 A.

V. LE REPLI DES AUGUSTINIENS. — C’est vers 435 que doit se situer le plus fort de cette lutte entre augustinisme et antiaugustinisme dont le Contra Collatorem d’une part, le Commonilorium de l’autre marquent le paroxysme. Peut-être la rédaction même de ces pamphlets a-t-elle amené, comme il arrive assez souvent,

REPLI DES AUGUSTINIENS

leurs auteurs respectifs à réfléchir sur les énormités qu'ils prêtaient à l’adverse partie, à songer pour un avenir proche aux liens de charité qui auraient dû les unir. Toujours est-il qu’en divers documents postérieurs à cette date se laisse entrevoir un désir de serrer de plus près un problème dont il est impossible que des chrétiens n'aient pas perçu la difficulté. Un apaisement devait inévitablement s’ensuivre.

19 La pièce « Præterilorum Sedis apostolicæ episcoporum auctoritates » (P. L., t. zx, col. 205-212; voir aussi dans la Dionysiana, ibid., t. LXVn, col. 270-274: cf. Denzinger-Bannwart, Enchiridion, mn. 129-142). — 1. Contenu. — Comme on l’a expliqué ci-dessus, col. 1818, à la lettre du pape Célestin à Prosper et Hilaire est annexé, dans la Dionysiana, un recueil d’auctorilates, ou si l’on veut de capilula, relatifs aux questions de la grâce, et empruntés à des décisions antérieures de divers papes.

Le tout s’ouvre par une petite préface : Quia nonnulli. « Soit déformation intellectuelle, y dit-on, soit impéritie, certaines gens qui veulent être catholiques demeurent dans les idées des hérétiques et s'élèvent contre les docteurs {dispulatores) les plus pieux. Is anathématisent Pélage et Célestius, mais contredisent nos maîtres qu’ils accusent d’avoir dépassé la mesure. Pour eux. déclarent-ils, ils veulent s’en tenir exclusivement aux doctrines promulguées par le Siège apostolique. Voyons donc ce que l’Église romaine a prononcé en la matière, et joignons aussi les définitions de conciles africains approuvés par les papes. Cet index permettra aux adversaires de voir ce qu’il leur reste à faire s’ils veulent demeurer catholiques. »

Suivent les textes annoncés, introduits chacun par un lemme, qui en donne l’idée majeure. Et d’abord ceux qui proviennent du pape Innocent dans ses réponses au double concile de Carthage et de Milève (416). Is affirment : 1. La perte pour tous les hommes de l'innocence et de la possibilitas naturalis. De l’état où il est tombé, le libre arbitre est incapable de retirer l’homme : il y faut la grâce de Dieu. — 2. L'impossibilité pour quiconque d’être bon par soi-même; on ne le peut être que par une « participation » à Dieu, le seul être bon. — 3. L’insuffisance de la rénovation baptismale pour vaincre le démon et la concupiscence, et donc la nécessité, pour la persévérance, du secours continu de Dieu. — 4. L'impossibilité d’user bien du libre arbitre sinon per Christum.

A la Tractoria (perdue aujourd’hui) du pape Zosime sont empruntées deux affirmations complémentaires. — 5. Tout ce que nous faisons de bien doit être rapporté à la louange de Dieu, car nul ne plaît à Dieu sinon par cela même que Dieu lui a donné (sanclorum coronando merila coronat Deus dona sua). — 6. Toutes les bonnes pensées, tous les mouvements de la bonne volonté sont vraiment de Dieu.

A ces textes pontificaux doivent s'ajouter les canons portés par le concile de Carthege et approuvés par le Siège apostolique (il s’agit du concile de 418 passé dans les collections sous le nom de concile de Milève; voir ici, τ. x, col. 1753 sq.). Les canons 4 (3), 5 (4), 6 (5) de cette assemblée condamnent respectivement : l’idée que la grâce est simple rémission du péché, que la grâce est une simple connaissance, que la grâce donne simplement plus de facilité pour faire le bien (mais qu’à la rigueur on pourrait le faire sans elle).

Ces textes doctrinaux sont suivis d’un développement qui ne répond que de manière assez imparfaite au titre, lequel promettait des aucloritates. I] s’agit d'y montrer que, de la « prière de l’Église » faite pour les infidèles, les idolâtres, les juifs, de même que pour les hérétiques et schismatiques, il faut conclure que la foi est vraiment un don de Dieu et que ces diverses catégories d'hommes n’ont pas encore cette « science du

bien » dont parlent si volontiers les antiaugustiniens. Quant aux rites du catéchuménat, exorcismes, insufflations, ils montrent à leur manière l'emprise que le démon garde sur les âmes des non baptisés.

Tout cela montre que de tous les bons désirs, œuvres, efforts, actes vertueux qui nous mènent à Dieu, depuis les toutes premières démarches, Dieu est l’auteur; qu’ainsi la grâce prévient tout mérite et que c'est par la grâce que nous commençons à vouloir et à faire quelque bien. Ce secours divin ne supprime pas le libre arbitre; il le délivre, l'éclaire, le redresse, le guérit. Telle est la bonté de Dieu qu'il veut que soient nôtres des mérites qui sont ses dons et qu’il nous donne la vie éternelle comme récompense de ce qu’il nous a donné. Il agit en nous pour que nous voulions et fassions ce qu'il veut, il ne souffre pas que demeurent oisives en nous des forces qui doivent être mises en action et non négligées, il veut que nous soyons les coopérateurs de la grâce de Dieu et que nous recourions à celui qui guérit toutes nos langueurs.

Il est aisé de remarquer que tous les textes énumérés ne définissent rien d'autre que la nécessité absolue de la grâce dans tout le processus salvifique; que, sur son mode d’action, on dit plutôt ce qu’elle n’est pas que ce qu'elle est; qu’enfin l’on ne touche pas le moins du monde à d’autres très graves questions. Ces omissions sont voulues, car voici comme s'exprime la conclusion.

Quant aux parties plus profondes et plus difficiles des questions soulevées, qu'ont traitées tout au large ceux qui ont résisté aux hérétiques, sans doute nous ne les méprisons pas, mais ce n’est pas notre rôle de les défendre. Aussi bien, pour confesser la grâce de Dieu, à l'emprise de laquelle il ne faut rien retirer, nous croyons que suflit ce qui nous est enseigné par les écrits du Siège apostolique, selon les règles précédentes, en sorte que nous ne pouvons réputer catholique ce qui leur est contraire.

7 2, Autorité du document. — I] suffit de se reporter au

᾿ς xx du Contra Collatorem, ci-dessus, col. 1825 sq.,

pour voir que le document en question prend très exactement le contrepied de la doctrine attribuée, à tort ou à raison, à Cassien. Il le fait néanmoins avec une grande modération, bien qu'avec fermeté. Son autorité a été de bonne heure reconnue et, sans doute, son insertion dans une collection comme la Dionysana, officiellement acceptée par l’Église romaine, n’a-t-elle pas été étrangère à cette sorte de « canonisation ». Inversement, Denys le Petit n’a pu l’insérer dans sa collection que pour autant qu’il y reconnaissait un document officiel, une de ces « constitutions des anciens papes » dont il avait entrepris, comme il le dit dans sa préface, de faire l’inventaire et le classement. Cf. P. L., t. ΤΧΥῚΤῚ, col. 231. Il est donc vraisemblable qu’il ἃ trouvé cette pièce in scrinio ecclesiastico, aux archives de l’Église romaine, annexée à la lettre du pape Célestin à Prosper et Hilaire. Nous verrons plus loin, col. 1839, qu’en 520, dans sa lettre à Possessor, le pape Hormisdas fait allusion à des capilula qui expriment la pensée de l’Église romaine sur la question du libre arbitre et de la grâce et qui se trouvent in scriniis

ecclesiaslicis. Ce ne peuvent guère être que nos auclori-

lates.

De toutes manières ces textes étaient donc regardés, au début du vie siècle, comme ayant valeur normative. Leur autorité néanmoins ne tient pas au fait de leur composition par un pape; le document est à coup sûr d’origine privée et l’auteur — la préface ne saurait laisser de doute — se distingue expressément des titulaires du Siège apostolique dont il rassemble les sentences.

3. Dale et auteur du document. — La date est antérieure à 441-442, car la lettre du pape Léon sur le pélagianisme, adressée à l’évêque d’Aquilée, Jafté, n. 398, n’y est pas signalée, alors que dans ce texte tant de choses allaient au propos de l’auteur. Quant à l’origine,

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