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REPLI

DES AUGUSTINIE NS 1830 on a pensé depuis longtemps déjà — cela remonte à Quesnel — que l’Indiculus devrait être attribué à

l’archidiacre Léon, qui devint pape en 440. Voir ici art. LÉON Ier (Saint), t. 1x, col. 220. Mais rien ne permet de croire que Léon se soit jamais occupé du mouvement antiaugustinien en Gaule. En 429-430, Léon était dans les meilleurs termes avec Cassien, à qui il demandait son sentiment sur Nestorius. Il est assez difficile de penser qu’à quelques années d’intervalle il se soit montré sévère pour l’abbé de Saint-Victor et son groupe.

Dom Cappuyns nous paraît bien avoir démontré, dans la Revue bénédictine, t. XL1, 1929, p.156-170,que l’auteur de l’Indiculus n’est pas autre que Prosper, comme l'avaient déjà soupçonné les premiers éditeurs, Le Brun des Marettes et Mangeant: cf. P. L., t. LT, col. 201-205.

Au fait, si l’on cherche un nom parmi les gens mêlés entre 435 et 440 à cette querelle, c’est celui de Prosper qui vient immédiatement à l'esprit. Le genre littéraire est exactement le même qui se retrouve dans plusieurs ouvrages de Prosper : le Liber sententiarum, P. L., t. Li, col. 427-496, le Liber contra Collatorem, dans son résumé final, les diverses Réponses dont il a été question plus haut. La marche de ces divers documents est sensiblement la même : une petite préface, les textes accumulés, une brève conclusion. La parenté entre le Contra Collalorem et notre Indiculus se marque d’une manière frappante dans le choix des auctorilates opposées aux antiaugustiniens; ces auclorilales sont apportées de part et d’autre dans le même ordre et en faisant état des mêmes particularités. A ce point de vue la comparaison entre le c.v du Contra Collatorem (col. 227-228) et l’Indiculus, qui sont tissés très exactement de la même manière, est de nature à emporter la conviction. On en dirait tout autant de la parenté de langue et de style.

Reste cependant une question à résoudre : « Comment un texte de Prosper a-t-il pu passer aux archives romaines? » Le fait n’a rien de surprenant si l’on accepte une donnée de Gennade, à la fin de sa notice sur Prosper : De vir. ill., n. 84 : Epistolæ quoque papæ Leonis adversus Eutychen de vera Christi incarnalione ad diversos datæ ab isto (Prospero) dictatæ dicuntur. Prosper aurait donc été l’un des secrétaires de la chancellerie du pape saint Léon. Ceci aide à comprendre comment une pièce rédigée par lui a pu entrer dans le scrinium Ecclesiæ romanæ.

Quoi qu’il en soit, d’ailleurs, de cette dernière expliation qui vaut ce qu’elle vaut, mais la composition de l’Indiculus par Prosper étant admise, il faut reconnaître que ce document atteste un recul considérable de cet auteur par rapport à ses premières positions. Seule la question de la gratuité parfaite du secours divin est mise en évidence et elle est entièrement dégagée de ces profundiores quæsliones, entendons celles de la répartition des grâces et de la prédestination, avec lesquelles, de part et d'autre, on l'avait jusqu’à pré sent compromise. On est en marche vers l’apaisement.

20 Le « De vocalione omnium gentium ». — La chose est plus sensible encore dans un ouvrage du milieu du ve siècle qui porte pour titre De vocatione omnium gentium, P. L., t. τι, col. 647-722 et sur les tenants et aboutissants duquel l’accord est encore loin d’être fait entre les critiques. Cf. M. Cappuyns, L'auteur du « De vocatione omnium gentium », dans Revue bénédictine, t. xxx1x, 1927, p. 198-226, qui renverra à la littérature antérieure.

1. Description. — L'objet du traité est indiqué dès les premières lignes : « Un grand débat s’est ému, entre les défenseurs du libre arbitre et les tenants de la grâce de Dieu, sur le point précis de la volonté salvifique universelle. » Col. 648. On ne saurait nier que

Dieu veuille sauver tous les hommes; mais alors, comment se fait-il, puisqu'il est constant que tous ne se sauvent pas, qu'une volonté du Tout-Puissant ne s’accomplisse point. Si l’on dit : « c’est à cause de la volonté de l’homme », on paraît exclure la grâce : une grâce accordée à un mérite, ce n’est plus une grâce. Que si l’on admet, au contraire, que c’est par la seule grâce que l’on est sauvé, la question se pose derechef : « pourquoi ce don, sans lequel nul ne peut être sauvé, n'est-il pas fait à tous par « Celui qui veut sauver tous « les hommes? »

Est-il possible de mettre un terme à ces discussions en distinguant ce qui est clair et ce qui demeure mystérieux? Et l’auteur d’énoncer sa division : il traitera d’abord de la grâce en elle-même, établissant qu’elle est gratuitement attribuée, sans aucun mérite antécédent, 1. I; il exposera, au I. II, la manière dont il comprend la volonté salvifique universelle.

Le 1. I ne sort guère des idées déjà rencontrées chez les défenseurs de saint Augustin : la gratuité du salut est longuement établie à l’encontre des petites combinaisons de la théologie des Marseillais, mais sans l'ombre de polémique. C’est au 1. II qu’intervient la discussion du fameux texte paulinien 1 Tim., 11, 4 : (Deus) vullt omnes homines salvos fieri. L'auteur l’explique par un texte tout voisin, I Tim., 1v, 10 : Deus est salvalor omnium hominum maxime fidelium. Dieu veut le salut de tous, il veut surtout le salut des élus; il choisit un certain nombre d'hommes en qui se réaliseront infailliblement ses promesses; c’est sur eux que porte dans sa plénitude la volonté toujours efficace de Dieu. Mais, à côté de ce vouloir impératif, qui n’étend qu’à un certain nombre son eflicacité, il y a en Dieu un désir réel du salut général; et ce désir se traduit par l'octroi de secours, qui, sans doute, sont insuffisants à procurer le salut, mais qui ne laissent pas de témoigner des dispositions bienveillantes de Dieu à l'endroit de tous les hommes. Cette doctrine n'empêche pas l’auteur d’exprimer à l’occasion des idées plus strictement augustiniennes sur la volonté salvifique restreinte. Cf. 1. I, c. 1x, où la volonté salvifique universelle est la volonté de Dieu de « sauver tous ceux qui seront sauvés », et donc cette specialis universilas où Augustin se réfugiait ; cf. aussi 1. I, c. χα : Dieu veut que nous voulions le salut de tous et que nous priions à cette intention.

Il n'empêche que le point de vue adopté par l’auteur entraîne d’incontestables édulcorations de l’augustinisme. a) Et, d’abord, une réserve très sensible dans l'emploi des formules prédestinatiennes. A coup sûr la doctrine augustinienne fait bien le fond de sa pensée : il y ἃ une summa præcognila, præelecta, præordinala, discrela, que Dieu conduit infailliblement au salut par sa grâce. Jamais pourtant l’auteur n’applique à l’acte divin qui détermine cefte summa le mot de prédestinalion; il parle de conslilulio divina, de propositum, de discrelio, de præfinilio, comme si le mot de prædestinalio avait on ne sait quelle vertu horrifique qui devait le faire éviter. b) Il y a aussi des idées remarquables sur l’extension universelle de la grâce. La bonté de Dieu désirant le salut de tous les hommes, elle met à la disposition de chacun des grâces générales : c’est d’abord le spectacle de la création qui attire vers Dieu; c’est la Loi juive qui a eu dans le monde, en dehors d'Israël, un retentissement prolongé; c'est l'Évangile enfin dont la prédication va sans cesse s’amplifiant. Sur quoi l’on pourrait se demander si le spectacle de la création est un secours purement naturel et extérieur, tel que le concevaient les pélagiens. Mais il paraît bien que l’auteur en veuille faire une vraie grâce intérieure, corda pulsans, le langage de la création ne se comprenant que par l’illumination intérieure du Christ. A plus forte raison Loi et Évangile

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n’agissent-ils que par une action intime de Dieu. — c) L'auteur enfin met en meilleur relief le rôle de la liberté et de sa coopération avec la grâce. Sans doute parle-t-il du libre arbitre perdu par le péché et restauré par la grâce, de cette transformation pour ainsi dire passive de la volonté, qui est la grande idée augustinienne. Il donne pourtant à la liberté une part active dans l’œuvre de la sanctification et, surtout, beaucoup plus clairement qu'Augustin, il marque que l’homme peut résister à la grâce.

2. Caractéristique générale. — Ces fluctuations d’une pensée dont la cohésion n’est pas la vertu majeure ont fait hésiter la critique sur la note qu’il faut donner à l’auteur. Va-t-il dans le sens de Cassien et de son groupe? Est-il augustinien? Sa doctrine de la prédestination est-elle rigoureuse ou large? On serait fort embarrassé de répondre. Il semble que l’auteur voie ce qu'il y a de fondé dans l’un et l’autre des systèmes antagonistes, tout autant ce qu’il y a de criticable. De part et d'autre il accepte ce qu’il croit fondé, rejette ce qu’il estime moins recevable, sans toujours se rendre compte qu’il installe la contradiction au milieu de son système; c’est un de ces esprits de juste milieu tout pleins de bonnes intentions, mais qui n’ont pas assez de vigueur pour se rallier à l’une ou à l’autre des opinions en présence.

3. L'auteur. — Aprement discutée aux xvir et xvirie siècles, la question d’auteur paraît s'orienter vers une solution définitive. Antérieurement à Quesnel, il n’y avait guère eu d’hésitations, et l’on faisait généralement de Prosper l’auteur du De vocatione. En revendiquant ce traité pour saint Léon, dans son édition des œuvres de ce pape (cf. P. L.,t. Lv, col. 339 sq.), le critique oratorien a jeté le désarroi dans les esprits : des savants aussi avisés que Tillemont ou E. Du Pin ont finalement laissé en suspens la question d'auteur.

Elle semble pourtant assez facile à résoudre. D’une part la tradition — car l'ouvrage n’est pas anonyme dans les manuscrits — n’hésite qu'entre deux noms, celui d’Ambroise de Milan et celui de Prosper. Le premier est à écarter; l’attribution de cet ouvrage à l’évêque de Milan, outre qu'elle est tardive, est en soi invraisemblable. L'attribution à Prosper était faite au iX° siècle par Ratramne (cf. P. L., t. cxx1, col. 27 Cet par Hincmar (ibid., &. cxxv, col. 256 B). Aucun des mss ne remonte plus haut.

Cette donnée de la tradition est singulièrement renforcée par la comparaison du De vocatione avec les œuvres de Prosper, surtout avec celles qui datent des alentours de 435 et dans lesquelles l’intransigeant augustinien du début commence à jeter du lest. Dom Cappuyns a fait, avec beaucoup d’acribie, la comparaison des doctrines relevées de part et d'autre sur la volonté salvifique universelle, sur la sollicitude universelle de Dieu se manifestant dans la prédication de l'Évangile, la diffusion de la Loi, le spectacle de la nature, sur l'exclusion de la réprobation anle prævisa demerila. Cette comparaison révèle une parenté incontestable.

Quesnel triomphait, il est vrai, en faisant remarquer la différence de style entre les textes authentiques de Prosper et le De vocalione. Il ne faut pas songer à J'atténuer. Du moins faut-il remarquer que l'écart des dates, comme aussi la diversité d'esprit et de genre littéraire, peut l'expliquer jusqu’à un certain point.

En tout état de cause ilsemble donc que nous ayons, dans le De vocatione omnium genlium, l'œuvre d’un augustinien fervent qui, cherchant à prévenir les plus graves objections contre un système qui lui est cher, atténue jusqu'à un certain point les doctrines du maître dans ce qu’elles ont de contestable, mais reste fidèle à l'essentiel même de la pensée : l’absolue gratuité du don divin même au début de la conversion.

Si le De vocatione marque un repli de l'augustinisme, ce repli ne laisse pas de rendre plus facile la défense de la position centrale.

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