‹ Dictionnaire de thâeologie catholique (volume 5)Chapitre 105 sur 457 · SEMI-PÉLAGIENS. RECRUDESCENCE DE L'ANTIAUGUSTINISME · texte numérisé non relu

SEMI-PÉLAGIENS. RECRUDESCENCE DE L'ANTIAUGUSTINISME

que », sa défense contre les objections possibles que paraissent constituer divers textes scripturaires ne nous retiendront pas aussi longtemps. Avec beaucoup de raison, l’évêque de Riez déclare que l’idée selon laquelle le Christ ne serait pas mort pour tous les hommes est en horreur à l’Église. L. 1, c. xvr. Prenant parti, sans le nommer, contre le traité De vocatione omnium gentium et sa distinction entre la volonté très générale de Dieu à l'égard de l'humanité et la prédilection spéciale dont il entoure les fidèles, ci-dessus, col. 1831, Fauste ne veut voir dans la phrase paulinienne relative au salut « des fidèles » que l'affirmation d’une volonté conséquente, non point antécédente : le Christ est le rédempteur tout spécialement de ceux qui, par leur foi et leur obéissance, ont eu part au bienfait de la rédemption. Amenuisement d’un texte scripturaire dont on retrouverait d’autres exemples! Voir, par exemple, le commentaire du texte johannique Nemo potest venire ad me nisi Pater traxerit eum (Joa., νι, 44), 1. I, c. ΧΥῚ οἵ II, ο. 1V, où la « traction » de Dieu est expliquée d’un simple appel; la discussion des textes évangéliques relatifs aux effets divers de la parole de Dieu sur les âmes, 1. II, c. v; la discussion des textes pauliniens sur lesquels Augustin avait établi sa doctrine de la prédestination ante prævisa merila, 1. II, €. vi. Encore que ces divers textes n’aient pas absolument le sens tragique que la dialectique augustinienne en avait tiré, il reste que l’idée d'élection, de préférence de Dieu à l’égard de certains, préférence qui n’est point conditionnée par des mérites existants ou prévus, est une idée qui se retrouve à chaque page de l’Écriture. Mais c’est précisément une telle donnée qui est insupportable à Fauste; la préférence accordée à tels sur tels ne saurait être fonction, à son point de vue, que de la prévision des mérites, le rôle de Dieu se bornant à constater les résultats de la correspondance plus ou moins empressée du libre arbitre à la grâce.

4. La prédestination. — De cet état d'esprit on s'aperçoit mieux encore à étudier sa doctrine de la prédestination qui est d’une simplicité déconcertante et d’un anthropomorphisme enfantin, L. II, c. τα et ut. Du haut de son éternité, Dieu est le témoin des actions des hommes, sur lesquelles il ne saurait avoir aucune action décisive. Sa providence peut bien régler la marche de l’univers, son pouvoir s'arrête devant la liberté de l’homme. C’est la liberté et la volonté de l’homme qui imposent à Dieu la qualité de son acte de prescience. Si la prescience générale de l’ordre du monde naît de la puissance de Dieu, quand il s’agit de l’homme, les diverses qualités de l’acte de prescience dépendent de la vue par Dieu de l’acte humain. Vim quandam patitur divina sententia, ne craint pas d'écrire l'évêque de Riez, col. 816 B, qui n’hésite pas à rapprocher son expression de la parole du Sauveur : Regnum cælorum vim patitur! La prédestination n’est qu’un aspect de la prescience. Celle-ci est le témoin des actes de l’homme, celle-là en est le juge, elle détermine à l'avance ce qui sera attribué à tel ou tel, dont la prescience a constaté le bon ou le mauvais comportement, præscientia gerenda prænoscit, prædestinatio relribuenda describit.

5. Conclusion. — Au moins voilà « un christianisme sans mystère! » C’est en somme l'impression générale que laisse tout le livre de Fauste. Se plaçant délibérément du côté de l’homme, il veut que tout finalement dépende de l’homme. De là cette véritable phobie de tout ce qui pourrait être action intérieure de Dieu au plus profond de l’âme. La grâce sans doute est admise, mais ce n’est pas à l’intérieur même de la volonté qu’elle besogne, elle se tient à la périphérie. Le péché originel disparaît ou presque; à la vérité il est tenu pour responsable de la mort corporelle de l’homme, mais non de sa mort spirituelle, de cette déchéance

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sensible à l'expérience personnelle tout autant qu'à l'expérience collective de l'humanité. Nulle part n’est expliqué cet affaiblissement en nous de la liberté qui arrache des cris tragiques à saint Paul et dont il paraît bien que l’on ne parle ici que par acquit de conscience. Plus dangereux donc que telle ou telle théorie particulière --- celle de l’initium fidei, par exemple, qui est beaucoup moins accusée que dans Cassien — se révèle un état d'esprit général qui, malgré des dénégations dont il n’y a pas lieu de soupçonner la sincérité, tend, à n’en pas douter, vers « l’ascéticisme » pélagien, vers l’état d'esprit Ge celui qui, faisant le compte de son doit et de son avoir, aboutit finalement à un actif, inscrit au grand livre divin, dont il a le droit de concevoir quelque fierté!

VII. LE SEMI-PÉLAGIANISME EN DIFFICULTÉ.— Que Fauste ne reflétât l'esprit d’une bonne partie du clergé gaulois, au moins dans la région du Sud-Est, on n’en saurait guère douter. Mais ailleurs, à Rome, à Constantinople, en Afrique, cette pensée, si voisine parfois du pélagianisme, ne pouvait manquer d'amener une réaction qui, à échéance assez prochaine, provoquera une définition ecclésiastique.

1° Accueil fait en Gaule à la doctrine de Fauste. — L'influence exercée dans la région provençale par Saint-Victor de Marseille et surtout par Lérins, cette « pépinière d'évêques », explique sans peine comment, du vivant même de Fauste, aucune voix n’osa s'élever pour contester la doctrine d’un prélat vénéré pour sa science et sa vertu, connu aussi pour sa fermeté.

On ne s’étonnera pas d’entendre Gennade citer avec éloge le De gratia Dei comme un opus egregium, dont il caractérise ainsi l'esprit général : in quo opere docet gratiam Dei semper invitare et adjuvare infirmitatem nostram. De vir. ill., τι. 85. Les sympathies du prêtre de Marseille allaient à tout le groupe antiaugustinien.

Saint Avit de Vienne, évêque de cette ville de 490 à 523, ne partageait certainement pas l’admiration de Gennade pour Fauste. C’est pourtant à tort qu’on lui attribue une réfutation perdue du De gralia, trompé que l’on a été par un mot de la Chronique d’Adon, cf. P. L., t. cxxun, col. 107. En fait il existe une lettre d’Avit au roi Gondebaud, Epist., τἀν, De substantia pænitentiæ, P. L.. t. 1x, col. 219, qui réfute une lettre de Fauste, Epist., V. P. L., t. LVIIx, col. 850, où celui-ci faisait le procès de la pénitence in exiremis. Ceci n’a rien à voir avec les questions de la grâce, et nous n'avons aucun autre indice d’une activité littéraire de saint Avit dirigée contre l’évêque de Riez.

Un ouvrage de Claudien Mamert, frère aîné de saint Mamert, évêque de Vienne, est dirigé contre la doctrine soutenue par Fauste dans une de ses lettres, Epist., 1x, t. LvIn, col. 841 sq., et selon laquelle il n’y ἃ pas d’autre substance immatérielle que Dieu. Voir ici t. 1x, col. 1809. Ceci non plus ne touche pas à la question semi-pélagienne.

Il faut attendre encore quelques années pour voir se lever, dans la Gaule submergée par les barbares, un défenseur de l’augustinisme en la personne de saint Césaire d’Arles. Son intervention sera décisive, mais elle sera plus utilement étudiée quand nousparlerons du concile d'Orange. Retenons que, dans les dernières années du ve siècle, nulle voix ne s’élève contre les doctrines si déconcertantes de Fauste de Riez.

2° Accueil fait à Rome. — La Curie romaine, depuis le temps du pape Célestin, était demeurée très hostile au pélagianisme. En 493, le pape Gélase adressait encore deux lettres fort importantes à ce sujet à un évêque de Dalmatie, Honorius, cf. Jaffé, Regesta, n. 625, 626, et, dans un long mémoire expédié aux évêques du Picénum, faisait un exposé dogmatique des erreurs pélagiennes qui est du plus vif intérêt. Ibid., n. 627. Entre la doctrine qui y est exposée et

LES NDIRRIQUITES 18538 condamnée et l'esprit général du livre de Fauste, il n°y a guère qu'une différence de degré.

I n’y aurait donc en soi rien d'étonnant que, du temps de Gélase, une réprobation ait été exprimée à la Curie à l’endroit des écrits de l’évêque de Riez et de ceux qui lui avaient frayé la voie. De fait le fameux Decretum Gelasianum de libris recipiendis et non recipiendis, en même temps qu’il donne aux œuvres d’Augustin et de Prosper un laissez-passer sans restriction, range parmi les livres «écrits par des hérétiques ou des schismatiques», avec beaucoup d’autres, les œuvres de « Cassien, prêtre gaulois » et de « Fauste de Riez, des Gaules ». On trouvera l'essentiel du Decretum dans P. L., t. LxXIX, col. 157-183. Mais, comme il a été dit ici à l’art. GÉLASE Ier, t. vr, col. 1180, il est impossible de prouver l’origine officielle de ce texte, encore moins sa promulgation par le pape Gélase. Pourtant, même s’il est d’origine privée, il ne laisse pas de refléter des idées qui avaient cours à Rome vers les débuts du vre siècle. Il ne pénétrera, d’ailleurs, qu’assez tardivement dans les collections canoniques; il n’y a donc pas lieu de parler de son influence sur les événements qui vont se dérouler à Rome et en Gaule et qui amèneront l’échec du semi-pélagianisme.

3° Accueil fait à Constantinople : les moines scythes.— Par contre il faut mettre l’accent sur la dénonciation faite à Constentinople d’abord, puis à Rome, des doctrines de Fauste, par les moines scythes.Voir ci-dessus, col. 1746 sq. Ces personnages n’ont pu amener, sur le champ même, le Siège apostolique à prendre position; leur agitation n’a pas laissé néanmoins d’avoir un eftet retardé. .

Dès l’arrivée à Constantinople des légats d’'Hormisdas, les Scythes avaient remis à Dioscore leur Libellus fidei; la finale vise les questions du péché originel, de la grâce, de la liberté, sur lesquelles leurs adversaires, «nestoriens et pélagiens larvés », les avait pris à partie. Après avoir exprimé une doctrine nettement augustinienne, sur la ruine du libre arbitre par le péché d’origine, sur l’impossibilité pour la nature de se relever par ses propres forces, sur l’absolue nécessité pour toute œuvre salutaire de l’infusion et de l’opération intérieure de l'Esprit Saint, ils condamnaient ceux qui osaient dire : Nostrum est velle, Dei vero perficere et professaient que tous ceux qui, depuis Abel jusqu’au Christ, ont pu être sauvés, l’ont été par la même grâce qui nous a sauvés tous. Édit. Schwartz, p. 9-10; P. G. t. LXxXVI, col. 85-86. De toute évidence ce couplet vise les doctrines professées par Fauste, dont quelques idées, la dernière tout spécialement, sont bien reconnaissables. Cf. ci-dessus, col. 1836. Laraison pour laquelle les Scythes ont, dès l’abord, pris position contre Fauste est obvie. A leurs premières discussions sur la formule théopaschite, on leur avait opposé des arguments tirés d’un livre ou d’une lettre de l’évêque de Riez, sans doute de l’Epistola in modum libelli ad diaconum quemdam, dont parle Gennade, De vir. ill., n. 85, où était faite une critique du nestorianisme qui a dû paraître insuffisante à l’intégrisme des Scythes. Ils avaient voulu prendre une connaissance plus complète de l’auteur, avaient été renvoyés au De gratia Dei et y avaient lu avec indignation les passages que nous avons signalés. Leur opinion fut faite; Fausteétaitun nestorien, puisqu'il n’admettait pas le Deus passus, et de surcroît un pélagien. Comme un siècle plus tôt, les deux hérésies faisaient alliance à Constantinople!

Nous avons dit, col. 1747 et 1748, les démarches vaines faites par les Scythes, soit à Constantinople auprès des légats, soit à Rome même auprès d'Hormisdas pour obtenir d’une part le ralliement de la Curie à la formule théopaschite, de l’autre la condamnation du néopélagianisme. Dans les Capilula edila contra neslorianos el pelagianos, cf. col. 1751, les trois der-

niers, qui se rapportent à la sotériologie, condamnent Pélage, Célestius et ceux qui leur ressemblent ; ils rappellent aussi les actes déjà posés par l'Église et spécialement par le Siège apostolique à l'endroit de ces hérétiques; c'était une invitation non dissimulée à procéder contre Fauste.

La manière dont les Scythes se comportèrent à Rome n’était pas de nature à amener le pape Hormisdas à une telle démarche. Son irritation fut au comble quand il apprit, par une lettre de l’évêque africain Possessor, réfugié à Constantinople, que les Scythes demeurés à Constantinople c'était une délégation seulement qui était venue à Rome — continuaient leur ramage autour du livre de Fauste. Possessor, incapable de juger par lui-même du bien fondé de ces disputes dont on voulait le faire arbitre, avait déclaré que les divers écrivains qui traitaient de ces matières n’engageaient qu’eux-mêmes. Devant de nouvelles insistances, il demandait au Siège apostolique ce qu’il fallait répondre sur le fond même de la doctrine. Lettre dans la Collectio Avellana, Epist., ccxxX, Corpus de Vienne, τ xxx V b, Ὁ. 695; cf. P. L.,t. Lxnx, col. 489. La réponse d'Hormisdas à Possessor n’est pas tendre pour les Scythes et décrit sous les couleurs les plus défavorables leur attitude à Rome dans l'affaire nestorienne. Epist., cxxx1, p. 296; cf. P. L., ibid., col. 490 sq. Quant à la question de Fauste, elle était des plus simples. L’évêque de Riez n’était pas compté comme l’un des docteurs reçus par l’Église romaine. Ce qui, dans lesécrits de ceux que la foi catholique ne reçoit pas in aucloritale Patrum, est d'accord avec l’orthodoxie peut être admis; le reste ne compte pas. Il peut y avoir sans doute intérêt à lire de ces textes plus ou moins douteux et l’on ne saurait blämer ceux qui lisent des choses incongrues, mais ceux-là seuls qui s’y attachent. Quant à ce qui concerne les questions mêmes du libre arbitre et de la grâce, le mieux pour qui veut connaître le sentiment de l’Église romaine, est de se référer aux expressa capilula conservés aux archives de la Curie, encore que l’on puisse se renseigner aussi dans les livres d’Augustin, spécialement dans ceux qui sont adressés à Hilaire et à Prosper (cf. ci-dessus, col. 1812 sq.), Hormisdas fera tenir à Possessor ces Capitula s’il le désire. On remarquera que, tout en indiquant son approbation générale pour les livres d'Augustin et sa très spéciale recommandation des deux traités les plus topiques dans l'affaire «semi-pélagienne », le pape ne considère comme engageant vraiment l'Église romaine que les Capilula conservés aux archives. Il ne saurait guère faire de doute qu'il ne s'agisse ici des Præterilorum Sedis apostolicæ auctorilates, ci-dessus, col. 1818 sq.

Possessor crut devoir faire à cette lettre la plus large publicité : cf. art. Hormispas, t. vir, col. 174. Les Scythes en furent irrités et la colère de Jean Maxence, leur chef, s’exhala en un long pamphlet contre le pape Hormisdas. Ci-dessus, col. 1752. En particulier il fit des gorges chaudes de la réponse soi-disant fournie par le pape au sujet des ouvrages de Fauste. Oui ou non, ces livres étaient-ils catholiques? c'était toute la question et non pas de savoir si on les pouvait lire ou non. Or, la comparaison entre des extraits bien choisis de Fauste et d’Augustin — puisque le pape donnait ce dernier comme l’un des témoins de la croyance romaine — confondait ceux qui voulaient tenir Fauste pour catholique et en toute première ligne Possessor, qui avait recommandé la lecture de ces ouvrages.

4° Relenlissement de la querelle parmi les évêques africains : saint Fulgence. — Abandonnés par Rome, les Scythes se tournèrent vers le groupe des évêques africains déportés en Sardaigne par les Vandales et dont l’oracle était saint Fulgence de Ruspe. Voir leur lettre dans la correspondance de ce dernier, Epist.,

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