ROLE DOCTRINAL
t.1v, p. 344 et 329). Il convient toutefois de remarquer que les ressemblances entre Seripando et Luther sont souvent purement verbales. Luther, en tombant dans l'hérésie, n’a pas cessé d'employer les mots dont il se servait auparavant, ces mots dont Seripando continuera à faire usage; mais alors l'identité des termes ne couvrira plus l'identité de la pensée : la même expression aura un sens acceptable chez celui-ci, un sens hétérodoxe chez celui-là. C’est un des nombreux cas de confusion de langage que nous offre l’histoire
de la théologie.
| On commettrait cependant une grosse erreur en vou- | lant réduire toutes les ressemblances entre Seripando et Luther à des similitudes verbales. Il est de fait que, sur un certain nombre de points de doctrine, Luther et Seripando ont eu la même opinion, qui n’était pas celle de tous les théologiens catholiques; cela ne veut pas dire que les théories du général des augustins soient hétérodoxes : aucune d'elles n’a été formellement condamnée au concile; mais il ne faut pas oublier que les points communs entre le réformateur protestant et le réformateur catholique doivent être étudiés en fonction de l’augustinisme. On a vu plus haut comment le voyage à Rome provoqua la conversion philosophique de Luther, son adhésion enthousiaste au platonisme et à l’augustinisme que représentait le général des ermites de Saint-Augustin, Gilles de Viterbe, protecteur du jeune Seripando. Au début de son enseignement, Luther ne dépassait pas les traditions augustiniennes de son ordre; plus tard, il franchira — peut-être à son insu — les limites de l’ortho- | doxie ; Seripando, lui, restera au premier stade, disciple
fidèle de Gilles.
L'’augustinisme de Seripando est poussé à l’extrême. La théorie de la double justice se présente comme l'épanouissement normal de cet augustinisme : la concupiscence est le péché originel. « Dans la mesure où elle subsiste en nous (et c’est un fait d'expérience qu'elle ne disparaît complètement qu'avec la mort), le péché y subsiste, lui aussi. De ce péché, péché originel, concupiscence, mouvements indélibérés de la concupiscence, nous sommes responsables comme de fautes propres. Nous restons donc toujours plus ou moins pécheurs ; il nous est impossible d’être changés intérieurement et d'accomplir la Loi autant que nous - Ν᾽ sommes obligés. Comme Luther, Seripando témoigne | du mépris, une sorte de haine, pour la philosophie et tout spécialement pour Aristote. Il n’aime pas ces habilus, ces vertus infuses, qu’on est allé chercher dans Aristote : Dices : « Nulla est alia applicatio meritorum Chrisli, nisi quia datur per ea habitus gratiæ ». Certe ita dicet qui nihilo plus sapit quam quod didicit apud philosophos, et qui nonnisi de prædicamento qualilalis loqui sciunt. Conc. Trid., t. v, p. 672; cf. p. 423 et 429. Mais dans les deux camps (Luther et Seripando), c'est surtout à des preuves d’autorité que l’on aime à en appeler. De l’Écriture, les uns et les autres citent le verset d’Isaïe : « Toutes nos justices sont pareilles à un vêtement souillé. » Is., LxXIV, 6; - (cf. Luthers Werke, éd. de Weimar, t. 1v, p. 383; Conc. Trid., t. V, p. 670). J. Paquier, Un essai de théologie platonicienne à la Renaissance : Le commentaire de Gilles de Viterbe sur le premier livre des Sentences, dans Rech. de science rel., t. xt, 1923, p. 297. Chez Seripando et ses disciples, la théorie de la double justice n'est pas sans relation avec l’ensemble de la doctrine, elle tient à la synthèse même de leur théologie sur la justification, et ainsi à leur système théologique tout entier. C’est ce qui explique le trouble extrême de Seri- …— pando quand les passages du premier projet de décret De justificatione, qui reflétaient sa théorie de la double justice, furent supprimés par Cervini : dans son journal, il va jusqu'à écrire qu'en rejetant cette théorie « on
DICT. DE THÉOL. CATHOL
SERIPANDO. ROLE DOCTRINAL
a déformé et défiguré, opprimé et submergé sous des inventions humaines la très pure justice du Christ », Conc. Trid., τ. v, p. 641; cf. également p. 821-833.
On peut se demander quel est le rapport entre la doctrine de Seripando et celle de saint Augustin. Le Dr J. Henninger a étudié ce point précis dans un ouvrage parfaitement documenté, δ Augustinus οἱ doctrina de duplici justitia : inquisitio historico-critica in opinionem Hieronymi Seripandi (1493-1563) de justificalione ejusque habitudinem ad doctrinam δ. Augustini (Sankt Gabrieler Studien, τι. 3), Môüdling, 1935. Saint Augustin n’a certes pas parlé d’habitus permanent et il ne distingue pas formellement entre naturel et surnaturel. Cette restriction posée, on peut aflirmer que l’évêque d'Hippone «tant par son exégèse de la justitia Dei, que par le sens qu’il donne à la justlificatio et par la façon dont il décrit l’activité de l’homme justifié, enseigne une justice inhérente ». Cette réalité est «antérieure aux actes justes et toutes les qualités qu'Augustin lui reconnaît, par comparaison avec la justice originelle et avec celle des anges, comme aussi les effets qu'il lui attribue, invitent à y voir une chose permanente et surnaturelle ». Mais saint Augustin n’a jamais enseigné que la justice inhérente était insuffisante pour procurer le salut et que la justice imputée était nécessaire. Seripando, sous l’influence des doctrines de Gilles de Rome, grand théoricien de l’augustinisme (voir art. GILLES DE ROME, t. vi, col. 1358-1365), et s'appuyant sur des affirmations de Gropper, de Pflug, de Contarini et de Pighi, a forcé certains textes de saint Augustin et a cru de bonne foi que l’insuflisance de la justification inhérente était enseignée par l’évêque d’'Hippone
En dépit de cette théorie, Seripando reste un grand théologien. Quand on entend son nom, on pense tout de suite à la double justice, mais il ne faut pas oublier que cette doctrire n’est qu’un point particulier de la théologie du savant augustin. Pendant tout le concile, d’abord comme Père du concile, ensuite comme cardinal légat, Seripando a exercé une influence considérable : il n’est que de feuilleter les Actes de l’assemblée, son nom s'y trouve à chaque page, et cette influence s’est exercée pour le plus grand bien de l’Église et de la science théologique.
I. VIE ET ŒUVRES. — 1° Sources. — La principale source est l’autobiographie même de Seripando, NL, IX, C, 42, publiée par Calenzio, op. cit., p. 153-254, sous le titre Vita del cardinale Girolamo Seripando uno dei legati del concilio di Trento, scritta a modo di giornale da lui medesimo. Merkle a publié les fol.,17 v°-50 vo, qui rapportent la vie du cardinal pendant la période conciliaire, dans Conc. Trid., t. 11 a, p. 432-468, sous le titre Hieronymi Seripandi commentarii de vila sua. Outre cette autobiographie, Seripando a laissé de nombreuses notes sur les événements auxquels il a été mêlé ou les affaires qu'il a traitées; on a fait mention de certaines de ces notes dans la deuxième? partie de cet article, $ 4 (écrits conciliaires), n. 1 et 2. Voir aussi NL, ΧΙ, C, 47, Istruzione a fr(atre) Girolamo Seripando di quel aveva a trattare a nome della εἴα di Napoli su le cose pubbliche il 1553 con Carlo V imperatore; VDB, 6025, Actes de son ambassade auprès de Charles-Quint; VDB, 5560, Epistolæ civitatis Neap. circa Leg(ationem) ad Carolum V; NL, ΧΙ, D, 12, Introito ed esito del Seripando; enfin les recueils de lettres : VDB, 5558 et 5559; NL, XIII, AA, 47 à 65 (18 vol.).
2° Notices bio-bibliographiques. — Nous pas de biographie proprement dite; la plus ancienne notice doit être celle de Félix de Laurino en tête de l'édition des commentaires sur les épîtres aux Romains et aux Galates, Naples, 1601 (voir col. 1928); la plus récente, celle du Dr Merkle dans CTR, t. τι a, p. LxI-CVI1; Curtius, Virorum illustrium ex ordine eremitarum D. Augustini elogia, Anvers, 1636, passim; Ellsius, ÆEncomiaslicon auguslinianum, Bruxelles, 1654, passim; Ossinger, Bibliotheca augustiniana, Ingolstadt, 1768, à compléter, en ce qui concerne Seripando, par Addenda ad Ossingeri bibliothecam augustinia-
ne connaissons
1939 SERIPANDO Madrid, 1644, passim; Fabricius, Bibliotheca ecclesiastica, Hambourg, 1718, p. 175; Tafuri, Storia degli scrillori Napoletani, t. 111, 2e part., p. 193; Ciaconio, Vitæ et res gestæ pontificum romanorum et S. R. E. cardinalium, τ. τι, col. 1656-1657; The catholic Encyclopedia, t. xt, New- York, 1912, p. 729; Die Religion in Geschichte und Gegenwart, t. v, Tubingue, 1931, col. 446; Elogia 5. R. E. cardinalium.. a pontificatu Alexandri 111 ad Benedictum X1I11, Rome, 1751, p. 143; La porpore agostiniane. Addizione al dispaccio istorico curioso et erudito, Mondovi, 1695, passim. Toutes ces notices, même les plus récentes, ne sont pas exemptes d'erreurs ou de confusions; on les consultera donc avec circonspection.
3° Renseignements biographiques. Panfilo, Chronica fratrum ordinis eremilarum 5. Augustlini, Rome, 1581, passim, surtout fol, 122 νος Oratio in funere H. Seripandi cardinalis amplissimi, habita Bononiæ in ædibus divi Jacobi, ab Ægidio Marchesinio Dominicano Bononiensi lectore, quarto nonas aprilis MDLXII1I, dans Le Plat, Conc. Trident., t. 1, Louvain, 1781, p. 653-657; Eubel, Hierarchia catholica Medii et recentioris Ævi, t. 111, Munster, 1910, p. 317 et 342.
II. RÔLE AU CONCILE DE TRENTE ET POSITION DOCTRI- NALE. — 1° Concile de Trente. — Outre les Actes du concile publiés par la Gôrresgesellschaft,on consultera avec fruit les ouvrages suivants : S. Merkle, Étude sur trois journaux du concile de Trente, dans Revue d'hist.ecel., t.v, 1904, et t.xx11, 1912; Ferrandis et Bordonau, El concilio de Trento. Documentos de Simancas, Va!ladolid, 1928; Grisar, Jacobi Lainez disputationes Tridentinæ, Inspruck, 1886; St.Ehses, Die letzte Berufung des Trienter Konzils durch Pius 1V., Kempten et Munich, 1914; J. Susta, Die romische Kurie und das Konzil von Trient unter Pius IV.
20 Travaux. — La parution relativement tardive des Actes du concile est cause du peu de travaux sur Seripando; jusqu’à présent l’œuvre du cardinal a été presque complètement négligée et l’on ne trouve pas d'ouvrage d'ensemble sur sa théologie. La rédaction de cet article était déjà achevée, lorsque nous avons eu connaissance du travail du Dr Jedin : Girolamo Seripando. Sein Leben und Denken im Geisteskampf des XVI. Jahrunderts (Cassisiacum, 11-111), Wurzbourg, 2 vol.,1937. Outre une étude approfondie sur la vie et la doctrine de Seripando, on y trouve une discussion critique sur l'héritage littéraire du savant augustin et une étude sur les sources de sa vie; un appendice de 200 p. donne le texte de plusieurs traités inédits. On ne négligera pas non plus l’importante bibliographie donnée par l’auteur. Ce travail ne dispense pas toujours de recourir aux études de détail indiquées ci-dessous :
1. Sur Le péché originel et la justification. — St. Ehses, Der Anleil des Augustinergenerals Seripando an dem Trienter Dekret von der Rechtjertigung, dans Rômische Quartalschrift, t. xx, 1907, Ὁ. 175 sq.; t. xx11, 1909, Ὁ. 31 sq.; Hefner, Die Entstehung:geschichte des Trienter Rechtfertigungsdekretes, Paderborn, 1909; H. Rueckert, Die Rechtfertigungslehre auf dem tridentinischen Konzil (Arbeilen zur Kirchengeschichte, n. 111), Bonn, 1925; J. Rivière, La doctrine du mérite au concile de Trente, dans Revue des sciences religieuses, t. VI, 1927, p. 262; Koch, Das Trienter Konzilsdekret de peccato originali, dans Theologische Quartalschrift, 1913, passim; 1914, p. 101 sq.; E. Stakemeier, Glaube und Rechtfertigung. Das Mysterium der christlichen Rechtfertigung aus dem Glauben dargestellt nach den Verhandlungen... des Konzils von Trient, Fribourg, 1937.
2. Sur la double justice. — On consultera toujours utilement les études sur les principaux tenants de cette théorie : Pflug, Gropper, Pighi, Contarini; nous avons cité les art. parus ici-même; on complètera cette documentation par les deux travaux suivants : Hubert Jedin, Studien über die Schriftstellertätigkeit Albert Pigges (ReformationsgeschichtL. Studien und Texte, ἢ. 55), Munster, 1931; F. Cavallera, L'Enchiridion chrislianæ instilutionis de Jean Gropper (1538), dans Bulletin de littérature ecclésiastique (Toulouse), 1938, p. 130 sq.
3. Sur l'opinion de Seripando au sujet de la dernière Cènesacrifice. — M. Alonso, El sacrificio eucaristico de la ultima Cena del Señor segun el concilio tridentino, Madrid, 1929, à compléter par un art, du P, Dudon, dans Gregorianum, τ. x1, 1930, p. 410 sq. : Sur un texte inédit, 1562.
4, Sur la communion sous les deux espèces, — ὃ, Frankl, Decretum tridentinum de communione sub utraque specie, Lwow, 1937, p. 218-278; du même, Rôle du card. Seripando dans la rédaction du décret sur la communion, dans Collectanea theologica, 1938, Ῥ. 115-133.
linianum,