SERVET (MICHEL
quisition catholique, ce qui est incontestable, si l’on ajoute qu'il se servit pour cela de son ami de Trie. Grâce probablement à des protecteurs sûrs, Servet réussit à s'évader de la prison, le 7 avril. Le procès se poursuivit. Il fut condamné par contumace et brûlé en effigie, le 17 juin.
On ne sait pourquoi Servet eut l’idée, pour se rendre à Naples, de passer par Genève, qui n’était pas sur sa route. Il semble qu’il ait conçu l'espoir de s'appuyer sur le parti des « libertins », qui contrecarrait, dans la ville, l'autorité de Calvin et qui avait repris grande force à cette date, pour achever de démolir le réformateur. Ce fut tout le contraire qui arriva. Calvin saisit l’occasion du procès contre Servet pour faire valoir son zèle pour la foi, livrer à la réprobation ses adversaires et rétablir sa situation compromise. Servet fut reconnu à l’église, alors qu’il assistait, dit-on, à un sermon de Calvin, arrêté séance tenante et poursuivi comme ennemi de la vraie foi. Au début, l’accusé essaya de faire front. Ge n’est pas qu’il eût réussi à se faire des disciples dans la cité, mais il comptait sur le parti opposé à Calvin qui prit en effet fait et cause pour lui. L’audience du 16 août 1553 fut très houleuse. La politique se mêlait à la théologie. Mais la cause de Servet était trop évidemment mauvaise, aux yeux de tous les citoyens. Le 17 août, Calvin se présenta en personne devant le Petit Conseil, transformé en tribunal pour la foi. Le 21, le Petit Conseil décida de demander les avis des Églises de Berne, Bâle, Zurich et Schaffhouse. En attendant, la discussion se poursuivit entre Calvin et Servet. Ce dernier, perdant son sang-froid, traitait son adversaire de menteur, sycophante, imposteur, disciple de Simon le Magicien et réclamait hardiment contre lui la peine du talion, s’il
| réussissait à le convaincre d’erreur. Après d’autres
péripéties, les réponses des Églises consultées arrivèrent, le 18 octobre. Elles étaient toutes en faveur de Calvin. L’issue du combat ne pouvait plus être douteuse. Le registre des pasteurs de Genève porte, à la date du 27 octobre 1553, la mention suivante : «Messeigneurs, aians receu l’advis des Églises de Berne, Basle, Zurich et Chafouz, touchant le faict de Servet, le condamnèrent à estre mené en Champey et là estre bruslé tout vif. Ce que fut faict, sans que ledict Servet à sa mort ait donné aucung indice de repentance de ses erreurs. » La condamnation était de la veille. L’exécution avait eu lieu au matin du 27. Sentence dans Opera Calvini, t. vinr, p. 827-830. On sait qu’un monument ἃ été érigé à Servet, à Genève, sur la place de Champel, en 1903, en manière de protestation contre la rigueur de l'intolérance de Calvin et de son siècle.
II. ŒUVRES ET DOCTRINE. — Servet n’est pas un chef d’école. On ne lui connaît qu’un seul disciple, Alfonso Ligurio de Tarragone, et ce personnage n’est pour nous qu’une ombre ou un nom. On a dit plus haut qu’il est inexact de considérer Servet comme un rationaliste. Il est plutôt une sorte de mystique. Le sous-titre de son principal ouvrage en est la preuve : Christianismi restitutio. Totius Ecclesiæ apostolicæ est ad sua limina vocatio, in integrum restituta cognilione Dei, fidei, Christi, justificationis nostræ, regeneralionis baptismi et cœnæ Domini manducationis. Restituto denique nobis regno cœlesti, Babylonis impiæ captivilate soluta et Antichristo cum suis penitus destructo. Il affirme par là son intention de restaurer le vrai christianisme d’après les sources, en remontant au delà des inventions métaphysiques qui ont, selon lui, détruit la foi primitive. « I1 ἃ choisi, dit-il, le Christ comme unique évangéliste, » Il ne veut être le disciple ni de Paul de Samosate ni d’Arius. « Jusqu'à présert, dit-il, quand on s’est occupé du Christ, on le prerd aux premiers jours de la création du monde, dans Ja
1971 SERVET (MICHEL) personne du milieu de la divinité. Je commence mon étude par l’homme Jésus, qui a été frappé de verges et outragé sous Ponce-Pilate. » Et il s'efforce de faire voir que ce Jésus historique, en qui il ne faut pas voir un être transcendant, mais un homme, fut le vrai Messie et qu’il mérita d’être élevé à la dignité de fils de Dieu. « Christ est Dieu, dit-il, non par nature, mais par grâce, par privilège; c’est le Père qui l’a sanctifié et exalté, parce que le Christ s’est humilié. » Et il conclut en soutenant que tous les hommes doivent aspirer, par l’imitation du Christ, à cette divinité morale qui fut la sienne.
Calvin, de son côté, comprenait que la négation de la double nature divine et humaine en l’unique personne de Jésus-Christ, telle qu’elle avait été définie dans les premiers conciles, aboutissait à la négation du salut. Si le Christ n’est pas Dieu et homme, la rédemption disparaît, nous ne sommes plus délivrés de nos péchés, toute l’espérance humaine est anéantie. De là cette passion qu'il mit à poursuivre Servet. Il faut reconnaître par ailleurs que ce médecin étonnant, en qui il y avait des étincelles de génie (on a pu lui attribuer la découverte de la circulation pulmonaire du sang), était d’une audace dans son langage, d’une assurance dans son exégèse, d’un éclectisme dans ses lectures, d’une incertitude dans sa philosophie, qui devaient soulever l’aversion de son siècle. On lui reprocha donc pêle-mêle son anabaptisme, son mahométisme (il citait le Coran, disant qu’il y avait du bon à prendre partout), son antitrinitarisme, en un mot son impiété notoire, scandaleuse, intolérable. Parmi les propos que l’on cite de lui, le plus connu est le suivant, au sujet de la sainte Trinité : « À la place de Dieu, vous avez un cerbère à trois têtes; à la place de la vraie foi, vous vous repaissez de songes décevants. » Π s’opposait ainsi à toute la chrétienté. Sa mémoire demeura honnie. Mélanchthon, à qui Calvin avait envoyé sa réfutation de Servet, écrivit, le 14 octobre 1554, à Calvin :’ J’ai lu votre ouvrage où vous avez magnifiquement réfuté les horribles blasphèmes de Servet et je rends grâces au Fils de Dieu qui fut l’arbitre de votre combat. L'Église vous devra et maintenant et dans la postérité de la reconnaissance. J’applaudis complètement à votre jugement. Et j’affirme que vos magistrats ont agi avec justice en faisant exécuter, après un procès régulier, ce blasphémateur. » Opera Calvini, t. XV, p. 268.
On lit dans la Confession gallicane du 26 mai 1559 (Confession des huguenots de France) : « Nous détestons toutes les hérésies qui ont anciennement troublé les Églises, et notamment aussi les imaginations diaboliques de Servet, lequel attribue au Seigneur Jésus une divinité fantastique, d’autant qu’il le dit estre idée et patron de toutes choses et le nomme Fils personel ou figuratif de Dieu, et finalement luy forge un corps de trois élémens incréés, et par ainsi mesle et destruit toutes les deux natures. »
Ces dernières lignes disent fort bien ce que l'on reprochait surtout à Servet : 1° la négation de la divinité métaphysique de Jésus-Christ, pour ne lui accorder qu'une divinité toute morale, c’est-à-dire « fantastique » ou fantaisiste; -— 2° la prétention d’en faire pourtant le Logos, c’est-à-dire « l’idée ou le patron « modèle » de toutes choses », bien qu’il ne fût pas réellement Dieu; — 39 une façon de concevoir son humanité, composée du Logos ou idée de Dieu contenant les choses créées, et de l’âme jointe au corps humain, qui faussait réellement la conception de l’humanité de Jésus-Christ.
I. Sources. — Rülliet de Candolle, Relation du procès criminel intenté à Genève en 1553 contre Michel Servet, dans Mémoires οἱ documents publiés par la Société d'histoire et d'archéologie de Genève, 1844; Corpus reformalorum, Opera
SERVICE MILITAIRE
Calvini (dans le Corpus, les Opera Calvini commencent au τι xxIx et vont jusqu'au ἃ. LXXXvII inclus) : ἢν vrrr, les Lettres de Servet à Calvin, p. 645-720; les pièces du procès, Ῥ. 721-856; la réfutation de Calvin, en 1554, Defensio orthodoxæ fidei (ouvrage envoyé à Mélanchthon, signalé ci-dessus), Ὁ. 453-644; les lettres contemporaines de Calvin et de ses amis, Ὁ. 857-872, voir aussi t. XI1, p. 283; t. XIV, p. 480, 510, 589-709; relations de Bèze et Colladon, ibid., t. Xx1, p. 57, 76, 146.
II. TRAVAUX. — Surtout Tollin, Characterbild Michael Servets, 1876, et Das Lehrsystem Michael Servets, 1876-1877; Willis, Servetus and Calvin, 1877, examine le point de vue médical; N. Weiss, Calvin, Servet, G. de Trie et le tribunal de Vienne, dans Bulletin de la société d'histoire du protestantisme, 1908, p. 387-404; en outre les diverses biographies de Calvin : Doumergue, au t. vi, p. 400 sq.; Williston Walker, p. 349 sq.; Jean Benoît (1933), p. 104 sq.; J. Viénot, Histoire de la Réforme française, p. 260-265.