L. CRISTIANI
SERVICE MILITAIRE. — Cet article ἃ pour objet de définir l'attitude de l’Église par rapport au service militaire. Depuis la seconde moitié du xIe siècle, particulièrement à partir des croisades, l’Église a, par rapport au service militaire, une attitude très nette. De l’avis unanime des moralistes, le métier des armes, exercé volontairement ou en vertu d’une prescription légale, est parfaitement compatible avec la profession de la foi chrétienne; la participation à la guerre est en elle-même exempte de péché, elle peut même constituer un acte méritoire.
Mais, au cours des onze premiers siècles de son existence, l’Église a eu par rapport au service militaire une attitude bien plus nuancée. I. Sous l’empire païen. II. Dans la société chrétienne.
I. SOUS L’EMPIRE PAIEN. — 1° Nouveau Testament. — Le Nouveau Testament est peu explicite sur la question du service militaire. Aux soldats qui lui demandent « Que devons-nous faire? » Jean-Baptiste répond : « Abstenez-vous de toute violence et de toute fausse dénonciation et contentez-vous de votre solde. » Luc., 111, 14. Ces recommandations peuvent s'adresser aux gens de guerre de tous temps. C’est ainsi qu'elles sont reprises par le « sermon du capucin » dans la pièce de Schiller, Wallensteins Lager. Elles ne disent toutefois pas expressément si l’état militaire est par luimême compatible ou non avec l’entrée dans le royaume de Dieu. Jésus a bien dit à propos du centurion sollicitant la guérison de son esclave « qu’il n’avait pas trouvé une aussi grande foi en Israël ». Matth., vin, 10. Mais il a aussi déclaré que « tous ceux qui se serviront du glaive périront par le glaive ». Matth., XX VI, 52. On verra que cette parole du Sauveur a été interprétée comme une condamnation du service militaire.
Le premier païen qui embrassa le christianisme fut un militaire, le centurion Corneille. Act., x. Nous ignorons toutefois s’il resta au service après sa conversion. A plusieurs reprises saint Paul emploie des métaphores empruntées à la vie militaire : « Soyons sobres, prenant pour cuirasse la foi et la charité et pour casque l'espérance du salut. » I Thess., v, 8. « Prenez l’armure de Dieu... revêtus de la cuirasse de la justice...prenezle bouclier de la foi... le casque du salut et le glaive de l'Esprit. » Eph., vi, 13-17. Π ne ressort pas de l’empioi de ces métaphores qu'aux yeux de saint Paul l’état militaire ait été compatible ou incompatible avec la profession de la foi chrétienne. Dans la deuxième épître à Timothée, l’'Apôtre recommande à son disciple de se comporter « en bon soldat du Christ ». ΠῚ Tim., n, 3. Mais un bon soldat du Christ peut-il être en même temps soldat du César idolâtre? La militia Christi qui est basée sur la foi et qui combat le bon combat par la pratique de la charité est-elle compatible avec la mililia Cæsaris, qui est basée sur un serment idolâtrique (in genium Cæsaris) et qui emploie la violence pour l'acquisition ou la défense de biens purement
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1973 SERVICE MILITAIRE
terrestres? Tel était le cas de conscience qui se posait aux chrétiens de l’Église primitive.
Il s’en faut toutefois qu'aux premiers temps de l'Église ce cas de conscience se soit posé à l’universalité des chrétiens. Sans doute l’armée romaine se recrutait en principe par la conscription. Mais celle-ci visait en premier lieu les fils de vétérans. En outre les engagements volontaires étaient assez nombreux et la durée normale du service était de vingt ans. Aussi la conscription forcée ne devait pas toucher une proportion élevée de la population. Néanmoins, la conscription forcée existant, il était inévitable que des chrétiens fussent astreints au service militaire dès les premiers temps de la prédication de l'Évangile dans le monde romain. Sur ces questions voir K.-J. Neumann, Der rümische Staat und die allgemeine Kirche, t. 1, Leipzig, 1890, p. 127; Th. Mommsen, Die Konskriptions-ordnung der rômischen Kaïiserzeit, dans la revue Hermes, t. χιχ, p. 1 sq.; Th. Mommsen, Rümische Staatsrecht, t. 11, 3° édit., Leipzig, 1876-1888, p. 849 sq.
29 Pères apostoliques. — Les Pères apostoliques ne nous donnent aucun renseignement concernant la présence de chrétiens dans l’armée; ils sont également muets sur l'attitude de l’Église par rapport au service militaire. Sans doute, Clément de Rome recommande aux chrétiens de Corinthe d’imiter la discipline des soldats, et Ignace d’Antioche écrit dans sa lettre à Polycarpe : « Efforcez-vous de plaire à celui de qui vous recevez la solde ; qu’il n’y ait parmi vous aucun déserteur (δεσέρτωρ), que votre baptême vous soit une armure, votre foi une cuirasse. » Clément de Rome, Ad Cor., xxxvI1; Ignace, Ad Polycarpum, vi, 2, dans Funk, Patres apostolici, t. τ, Tubingue, 1901, p. 146,
Mais ces métaphores d’ordre militaire sont dans la ligne de celles de saint Paul. Elles ne nous donnent aucune précision sur la licéité ou la non licéité du service militaire. Clément de Rome aurait pu recommander aux chrétiens d’imiter l’esprit de disciplinedes soldats tout en étant convaincu de l’incompatibilité du service militaire avec la foi chrétienne. En ce cas, il aurait imité le maître de l'Évangile, qui loue son économe infidèle non pas parce qu’il a été infidèle, mais parce qu'il a agi avec habileté, « les enfants des ténèbres étant plus prudents en leurs affaires que les enfants de la lumière ». Luc., Xv1, 8.
3° Pères apologistes. — 1. Tertullien. — Tertullien est le premier qui témoigne de la présence de chrétiens dans les légions romaines. Voulant mettre en relief la prodigieuse propagation de la foi chrétienne, il dit aux païens : Vestra omnia implevimus... castra ipsa… et nos vobiscum militamus. Apol., €. XXXVII, XLII, P. L. (édit. de 1866), t. 1, col. 525 Α, 555 A. Ces textes ne nous renseignent pas sur l’appréciation portée par leur auteur concernant le cas du chrétien soldat. Dans le De corona militis et le De idololatria, Tertullien nous donne toute précision désirable à ce sujet. Vers l’an 210, au camp de Lambèse, à l’occasion de la distribution d'une gratification extraordinaire (donativum), les soldats se présentaient pour la percevoir, la tête couronnée de lauriers. L’un d’eux s’avança portant sa couronne à la main. Interpellé par le tribun militaire, il déclara qu'étant chrétien il lui était impossible de porter la couronne sur la tête. Il fut incontinent mis en prison. Tertullien, De corona, c. 1, P. L., t. 11, col. 95 A. A Carthage, bien des chrétiens estimèrent que la manière d’agir de ce soldat n’était qu’une folle et inutile provocation. Tel ne fut pas l’avis de Tertullien : il donna raison au soldat, le port d’une couronne ne pouvant être considéré que comme un rite idolâtrique et comme un hommage aux faux dieux. Zbid., ©. 111, col. 114.
Le port de la couronne n’est pas le seul usage mili-