D’ANTIOCHE. DOCTRINE
trois mots, même à celui de φύσις, est le sens d’individu concret, de sujet, de personne : φύσις n’est nullement l’équivalent d’odoix; il s’oppose à οὐσία comme l'individu et le particulier au commun. Jésus-Christ n’a pas une seule nature; il esf une seule nature (Eustathe, op. cit., col. 908 D). Dire, comme les chalcédoniens, qu’il y ἃ deux natures en Jésus-Christ, c’est être nestorien, car c’est dire qu’il y a en lui deux personnes; le nombre en effet suppose la séparation et les deux natures sont nécessairement deux personnes. Et quant à l’expression « deux natures unies », c’est un non-sens, car deux natures unies ne sont pis deux, mais une seule nature, une φύσις n'étant telle qu’à la condition d’être καθ᾽ ἑαυτήν. » J. Tixeront, Histoire des dogmes, t. 111, p. 119.
Cela étant, dans l’exposé de la doctrine christologique, Sévère prend pour point de départ la φύσις du Verbe. C’est elle qui existe de toute éternité et qui, étant &oxpxoc, va devenir ceoxpxwuévn. Il ne se produit pas, par le fait, de changement dans la nature du Verbe : Jésus reste ce qu’il était auparavant, le même individu, la même personne. Quant à l'humanité assumée par le Verbe, elle est une véritable humanité complète; faite d’un corps, qui est un véritable corps et non pas une apparence, et d’une âme raisonnable: ainsi Sévère s’oppose-t-il à la fois aux phantasiastes et aux apollinaristes. Sa doctrine est très ferme sur ce point : le Christ est consubstantiel à nous par son humanité. « Dieu le Verbe, dit-il, vertu ineffable du Père, comme le montre l'économie des mystères des écrits évangéliques, a couvert la Vierge de son ombre et d’elle et par la Vertu ineffable du Saint-Esprit, il s’est uni hypostatiquement à une chair animée d'âme raisonnable.» Synodique à Théodose d’ Alexandrie, dans J.-B. Chabot, Documenta ad origines monophysitarum illustrandas, Paris, 1908, p. 18. « Le Fils de Dieu c’est-à-dire son Verbe qui était avant tous les siècles, s’est incarné à la fin des temps, sans changement ni variation; il s’est fait homme (par l'opération) du Saint-Esprit et de la mère de Dieu. Il s’est uni hypostatiquement une chair douée d’une âm? raisonnable. » Contre Julien d'Halicarnasse, dans Maï, Spicilegium romanum, t. X, p. 172.
L'union du Verbe et de l'humanité est une union physique, une union xx7% φύσιν où καθ᾽ ὑπόστασιν, dont le terme est une hypostase unique, une nature unique, celle du Verbe incarné. Sévère repousse avec autant de force la formule chalcédonienne des deux natures que l'union simplement morale des nestoriens, qu'on l’appelle adhésion, union d’affinité, participation à la dignité de Fils, etc. « Pour l’adhésion d'affinité, en effet, l’enfant existait d’abord par lui-même en sa personne et son hypostase; et de même le Verbe qui a habité en lui apparaît en son hypostase et en sa personne propres. Il se fait une union d’affinité de deux personnes, par le seul lien de l’égalité du nom et de la dignité du Fils. Mais, pour l'union hypostatique et la composition naturelle qui convient à Dieu, parce que c'est dans l’union même que cette chair animée d'âme raisonnable, prise (par l’opération) de l'Esprit-Saint et de Marie, mère de Dieu et toujours vierge, a eu son être, et (parce que) elle n’a pas existé par elle-même avant l'union au Verbe, c'est le Verbe que l’on croit devenir enfant sans changement et sans conversion, tout en restant ce qu'il était. Ce qu'il a pris, il ne l’a ni changé, ni converti. Il s’est prêté à la croissance progressive, à la conception et à la génération parfaite. » Lettre à Sergius, citée par J. Lebon, op. cil., p. 273.
Tout autant Sévère rejette le mélange et la confusion des eutychianistes. Il y ἃ bien dans le Christ un élément humain et un élément divin, deux choses distinctes qu’il n’est pas possible de confondre, Les substances ne sont pas confondues, elles ne sont pas davan-
1997 SÉVÈRE tage mélangées : à tout instant Sévère revient làdessus dans sa correspondance avec Sergius le Grammairien et il se plaît à reprendre la comparaison déjà faite par saint Cyrille de l’union du corps et de l'âme dans l’homme, car cette union a bien pour terme une φύσις unique, mais elle exclut aussi tout mélange des éléments qu'elle rapproche : « Est-ce donc que l’âme de l’homme a été convertie pour devenir la chair ou la chair a-t-elle subi une conversion pour devenir l'âme? Car telle est la propriété du mélange. Ou bien faut-il comprendre, d’après ce qui a lieu pour les
corps qui s’agglutinent et se rassemblent, le confluxtus
de l’âme raisonnable avec son corps? Nullement. Mais nous dirons en toute confiance que c’est un concours physique.»71e lettre à Sergius, citée par J. Lebon, op. cil., p. 230-231.
S'il n’y ἃ pas mélange ou confusion dans le Christ, il y a cependant composition ou synthèse. La synthèse est cet état dans lequel les composants restent sans changement, ne sont pas combinés, mais n’ont pourtant pas d’existence à part ; ils ne sont pas ἰδιοσύστατοι. « Le Verbe, qui ἃ son être avant tous les siècles et qui est simple par essence, est devenu composé par l'incarnation.» 115 lettre à Sergius, citée par J. Lebon, op. cit., p. 321. Sergius le Grammairien voulait que l’incarnation fût un mélange, pour que la Trinité restât Trinité. Sévère lui répond : La Trinité demeure Trinité, bien que le Verbe se soit fait chair et homme. I] (le Verbe) est un en hypostase, même lorsqu'il s’est incarné. Celui qui d’abord était simple est maintenant, d’une façon glorieuse et ineffable, composé avec la chair animée et raisonnable; il n’est pas partagé en deux et il demeure sans confusion. C’est le même qui est consubstantiel à Dieu le Père et à nous. Zbid., p. 321-322. » En s’incarnant, la oo du Verbe devient σύνθετος. puisqu'elle est σεσαρκωμένη; mais elle ne devient pas διπλοῦς où διττή, puisqu'il n’y ἃ qu’un seul Verbe incarné, et Sévère reprend, presque comme un refrain la formule chère à saint Cyrille : μίχ φύσις τοῦ Θεοῦ Λόγου σεσαρκωμένη.-
Une difficulté subsiste cependant, celle que Jean le Grammairien oppose à Sévère : s’il y a dans le Christ, dans le Verbe incarné, deux choses, deux réalités sans confusion, l’élément divin et l’élément humain, comment ces deux choses ne sont-elles pas deux natures? Cette difficulté est réelle; elle semble bien embarrasser Sévère. Le patriarche d’Antioche ne peut pas, cela est évident, renoncer à soutenir l’unité du Christ. Il ne pzut même pas parler de deux natures, puisque, nous l’avons vu, pour lui le mot φύσις signifie l'individu concret, la personne. S’il accepte momentanément de distinguer deux φύσεις, ce ne peut être que par jeu, par imagination : τῇ θεωρία, τῇ φαντασίᾳ τοῦ vod μόνου, τῷ νῷ, τῇ ἐπινοίχ. Cf. P. G., t. LXXXVI α, col. 908 A, 921 AB, 936 D. Dès que l’on revient à la réalité de l’union, on ne trouve plus qu’une seule personne, une seule hypostase, une seule nature. Le Christ est bien &x δύο; il est même ἐκ δύο φύσεων, x δύο ὑποστάσεων (cf. Lebon, op. cit., p. 376); ce qui ne l'empêche pas d’être une seule φύσις.
La réponse de Sévère n’est évidemment pas suffsante, car il suffit de lire l'Évangile, de regarder vivre et agir le Christ pour se rendre compte que la distinction des natures ou des propriétés n’est pas simplement un jeu de l'esprit ou une hypothèse. S'il faut admettre que la propriété révèle la nature, il est assuré qu’il y ἃ dans le Christ des propriétés humaines et des propriétés divines. Saint Léon avait naguère affirmé que, dans l’incarnation, la propriété de chaque nature est sauvegardée, que chaque nature conserve sa propriété. Sévère n’accepte pas cette façon de parler. « Si l’on entend, dit-il, par propriétés (ἰδιώτης) les attributs (ἰδίωματα) qui conviennent soit à l'humanité,