CÉLESTIN
| rateur — il l'aurait entendu du debitum contrahendi,
non de l’actualis infectio. Bossuet trouva cette œuvre « pieuse et curieuse ἡ, l’auteur y défendant une doctrine chère à la Sorbonne; mais il fit remarquer que sa « documentation est hien mêlée, fondée en partie sur un « Flavius Dexter », auteur espagnol que le cardinal d’Aguirre a montré supposé». Œuvres de Bossuel, 1870, lettre LxXVI, t. VI, p. 314.
90 Nodus prædestlinationis ex sacris lilleris, doctrinaque SS. Augustini el Thomæ, quantum homini licet, dissolutus, Rome, 1697. — C’est l’ouvrage le plus connu de Sfondrati, et le plus controversé. Le cardinal, qui devait mourir le 4 septembre 1696, avait obtenu, le 25 juillet de la même année, la permission du Saint- Office de faire paraître ce livre « qui contient certaines doctrines de prædestinalione et de divinis auxiliis ». Mais, publié seulement au début de l’année suivante, c'était un ouvrage posthume, non revu, comme il est facile de le constater à certaines redites, par exemple p. 6 et p. 20, et surtout inachevé, comme le reconnaît l’éditeur franciscain : « Quand l’auteur tomba malade, sa recherche historique, qui devait aller jusqu'à nos jours, s’arrêtait à l’année 366 », cf. Nodus præd., 1τὸ part., ὃ 3, p. 204; grave lacune, puisque son dessein était justement « de mettre un peu de lumière en cette question, obscurcie de discussions scolastiques, par des exemples pris à l’Écriture et aux Pères ». Le but était essentiellement pratique, si l’on en croit l’éditeur bienveillant : le cardinal lui aurait dit en mourant que « son but n’était pas de discuter avec les écoles d’un avis contraire sur le sujet, mais bien de persuader à ses lecteurs de se sentir toujours plus attachés à la divine miséricorde par l'espérance et les bonnes œuvres ». Telles étaient les intentions; la thèse soutenue en ce but d’apaisement était celle de Lessius : la grâce efficace pour le salut dépend de la coopération de l’homme, et la prédestination de Dieu est post prævisa merita. L'originalité de Sfondrati tient en ce qu'il insiste, d’une part sur la divine volonté d’amour, volonté antécédente, qu’il appelle «efficace, bien que non toujours effective », et, d’autre part, sur le mystère des jugements et de l’action de Dieu dans tous les domaines, à quoi il consacre toute la 11 partie, in qua ostenditur nihil opponi posse divinæ providentiæ ex eo quod in negotio prædestinationis quædam sint inscrutabilia. Pratiquement, il faut s’attacher aux deux bordures lumineuses du mystère : la bonté de Dieu et la bonne volonté de l’homme.
Voici les principales thèses de la première partie :
1. Il y a en Dieu une volonté seria, impensa el, quantum ex se est, efjficacissima, de sauver tous les hommes. Mais il s’agit de la volonté antécédente, qui est absolue, de pure miséricorde et sans considération de mérites; quant à la volonté de Dieu de priver du ciel ceux qu’il a prévus ne pas vouloir mériter, c’est une volonté conséquente, elle est conditionnée, quippe ex prævisa voluntate arbitrioque tuo pendens : c’est ce que nos théologiens appellent la volonté exécutive, LEpart-1s ln. 1
2. Après la prédestination ainsi « dénouée », voici la solution du problème de la grâce, que Sfondrati n'oublie pas, quoi qu’en dise Bossuet : « Dieu donne à tous les hommes, non seulement les grâces indispensables pour se sauver, mais des grâces très abondantes. Mais, ici de nouveau, il faut se rappeler qu’une cause peut être appelée efficace, bien que non suivie d'effet, si la suspension de l'effet ne provient pas d’un défaut de vigueur dans la cause... dem de gratia dicas : alia [gratia] effectrix, quæ voluntatem expugnat; alia efjicax, quæ virlulem expugnandi habet, quæque ipso faclo voluntales omnium expugnat quolquot impedimentum nullum ponunt... 11 faut savoir, en effet, que la liberté créée est de telle nature qu’elle peut éluder toute grâce
2015 SFONDRATI quelle qu’elle soit, eliam efficacissimam. » Ire part., ὃ 2, n. 2, p. 123. Cette définition quelque peu inattendue de la grâce efficace, ne fait qu’embrouiller la question. La grâce sauvegarde notre liberté : Cujus ratio est, quia Deus aliler cum causis necessariis, aliter cum liberis agit... Cum liberis vero agit libere, et ideo, licet ex parle sua salutem efjicaciler velit, ac media de se potenlissima suggerat eam oblinendi, relinquit tamen, ut ex Augustino vidimus, homini libertatem ea recusandi, si malit. 1τὸ part., $ 1, n. 18, p. 60. Sfondrati, en somme, n’a rien compris à saint Augustin; il se contente d’accumuler les arguments, parfois les plus inattendus, en faveur de la munificence divine. Cf. p. 22-27, p. 340- 344. Qu'entend-il par grâce suffisante? « Nous lui fai-
sons, nous aussi, une place. Mais ce n’est pas la grâce |}
suffisante enseignée par Jansénius et condamnée par les souverains pontifes, cette grâce qui est de telle nature qu’elle n’obtient jamais son effet achevé. Nous admettons une grâce suffisante qui tantôt obtient, tantôt n'obtient pas son but, par la répugnance du libre arbitre, celle qui fut enseignée par saint Augustin et qui est admise par toute la Compagnie de Jésus et de très graves docteurs », Ire part., $2, n. 2, p. 129. En somme, Sfondrati ne parle jamais d’une différence intrinsèque entre grâce suffisante et grâce efficace, au sens des théologiens thomistes.
Une position si nette devait susciter de toutes parts des contradicteurs. Les plus en vue étaient les évêques de France; cinq d’entre eux : Le Tellier de Reims, Noailles de Paris, Bossuet de Meaux, de Sève d’Arles et de Brou d'Amiens, signèrent une lettre au pape, rédigée en latin par Bossuet, et expédiée à Rome le 23 février 1697. Innocent XII leur répondit le 6 mai, que les discussions autour du Nodus prædestinalionis allaient leur train, « même à Rome », et qu'il renvoyait le livre à l’examen d’une commission; mais la condamnation ne vint pas et Bossuet, tout occupé alors de la question du quiétisme, demanda lui-même qu’on laissât à Rome dormir cette affaire. Lettres XCVI, CXIII, CXIV, CLXXXV, CCIX et CCCXLII, relatives au quiétisme, Œuvres de Bossuet, t. νὰ, 1870, p. 338, 401, 418, 542. Lorsque, l’année suivante, Hennebel publia un opuscule demandant la censure de 40 propositions du livre de Sfondrati, ce fut le cardinal Gabrielli, approbateur du livre, qui prit, à la demande du pape, dit-on, la défense du cardinal défunt : Dispunctio nolarum quadraginta, quas scriptor anonymus.… libro : Nodus præd. inussit, Cologne, 1699; 1705. Sfondrati trouva encore un défenseur dans l’auteur anonyme d’un Appendix ad nodum Sfondratianum, sive litleræ parvulorum scriptæ e limbis ad suæ quielis perturbatores, Cologne, 1698. Contre la documentation scripturaire et patristique du livre, l'attaque vint du janséniste Du Vancel, attaque si violente qu’elle fut désapprouvée par l’assemblée du clergé de France. Cf. Animadversiones in Nodum præd., Cologne, 1707, et Fleury, Histoire ecclés., continuation, c. cexrr, ἢ. 37. Sur la doctrine de la grâce, contenue dans le livre, Quesnel lança un libelle fort habile : Augustiniana Ecclesiæ romanæ doctrina, a card. Sfondrati nodo extricata, per varios 5. Augustlini discipulos, Cologne, 1700, auquel le bénédictin Benoît Bacchini, dans une dissertation restée inédite, ne put répondre qu’en attribuant le caractère de remarques de détail à certaines assertions risquées par l’auteur ou « peut-être par son éditeur Cf. M. Ziegelbauer, Historia rei lilterariæ ΘΒ τσ. αν, CT 670; 1D. 110,60 Ὁ, ΟΠ Ρ. 103 sq.
De toutes ces attaques, la plus équitable — et la plus habile, parce qu’elle ne s’en prend que de biais au molinisme foncier de l’auteur — c’est celle de Bossuet dans la lettre des cinq évêques au pape. Cf. Œuvres de Bossuel, édit. 1870, lettre ccezvi, t. ΧΙ,
(CELESTIN) 2016 p. 179-184, ou dans Correspondance (éd. des Grands écrivains), n. 1464, t. vin, p. 151. Bossuet ne s’y attache qu’à deux points de détails : la question des enfants morts sans baptème et celle du salut des infidèles.
Pour ce qui est de ces enfants, disait Sfondrati, bien qu’exclus du ciel, ils ne sont pas privés d’une béatitude naturelle : c'était la thèse de Lessius. Le cas de ces enfants avait, en effet, le don de choquer non pas la sensibilité du bon cardinal, comme l’insinue Bossuet, mais son solide optimisme fondé sur la bonté de Dieu. Il y revenait par deux fois, à propos de la prédestination, [τὸ part., ὃ 1, n. 13, p. 48, et n. 23, p. 120, et une autre fois à propos de la grâce suflisante, ὃ 2, n. 16-17, p. 164. Mais cela le conduisait à affirmer que l’immunité de tout péché actuel, non seulement exemptait ces enfants de « toute peine du sens », ce qui était l’avis de saint Thomas, De malo, 4. v, ἃ. 2, de saint Bonaventure, Brevilog., p. III, c. v, et de presque tous les théologiens modernes, mais aussi les plaçait dans une situation privilégiée, mullo maÿjori beneficio afjecisse, l’état « d’innocence personnelle », expression vraiment surprenante, après que le concile de Trente, 5655. vi, C. 3, avait enseigné qu’« en raison de la propagation par Adam, les hommes contractent, dès leur conception, leur propre injustice ». Sfondrati ajoutait que cette « innocence personnelle » était préférable à la vie éternelle après un péché commis et pardonné, comparaison pour le moins étrange, et que cet arrachement préventif à tout péché mortel était un beneficium longe præstantius [quam gratia sufjiciens], p.164. Enfin, pour trancher le cas de la prédestination de ces enfants, l’auteur renonçait à les sauver malgré tout, par la solution reprochée jadis à Cajétan, comme par l'hypothèse imaginée plus tard par Klee, d’une illumination de l’âme de l’enfant ; mais il en venait à supposer que l’admission de cette âme à la béatitude naturelle appartenait à un ordre de providence spécial : Fatendum est tamen quia nunquam parvulis ante baptismum sublatis Deus vitam æternam voluit, istos ad alium finem classemque providentiæ pertinere, Fe part., ὃ 1, n. 12, p. 48. Mais, pour ne pas contredire à l’universalité de la rédemption, il maintenait que la providence de Dieu sur ces enfants ad Christi merila et redemptionem pertinet, p. 364; ceci scandalisait Bossuet : Quo quid absurdius, et in Redemptorem ipsum contumeliosius dici possit nos non videmus. Lettre cit., p. 180 (Corresp., p. 157).
2. Le deuxième cas embarrassant était celui des infidèles, que Sfondrati résolvait en les admettant libéralement à la connaissance de Dieu, ou bien en les excusant par leur ignorance invincible : At demus ila ignorasse [Deum, hoc est invincibililer], id quoque magna beneficii et gratiæ pars est. Cum enim peccalum sil essentialiter ofjensio Dei, sublata Dei cognitione, necessario sequilur nec injuriam, nec peccalum, nec ælernam pœnam esse. Ergo, cum hac ignoranlia impeccabiles redderentur, alioquin certissimo peccaturi, si agnoscerent Deum sequitur hoc ipsum beneficium esse, τὸ part., ὃ 2, ἢ. 11, p. 152. Il y avait, dans une proposition ainsi libellée, de quoi faire sortir de son calme le grave Bossuet, qui y voyait, non sans raison, «le comble de l’erreur ». Il avait même raison d’y voir une reprise pure et simple de la thèse du péché philosophique telle qu’elle avait été condamnée par Alexandre VIII en 1090. Au surplus, Sfondrati ne supposait pas normale et invincible cette ignorance des païens; mais il reconnaissait à la connaissance embryonnaire qu'ils pouvaient avoir de Dieu un caractère surnaturel : Sed quia hujusmodi notitia, præsertim apud barbaros et rudes, esl nimis vaga, propterea a Deo, supplente defectum naturæ, ea per graliæ infusionem magis completur ad ipsum Creatorem, velut rerum humanarum principium, et bono-
rum malorumque remuneralorem cognoscendum, colendum, timendumque. Et hæc est illa fides inchoata.… qua si bene aliquis utatur, ad complelam quoque et christianam fidem perventurus est. [τὸ part., ὃ 1, n. 12, p. 157.
L'assemblée du clergé de France de 1700, où Bossuet joua le rôle que l’on sait, n’osant pas toucher à Sfondrati, voulait au moins le censurer dans ses défenseurs et condamner diverses propositions, soit de la Dispunctio de Gabrielli, soit de l’Appendix ad Nodum. Mais finalement on y renonça.
100 L'éditeur franciscain du Nodus prædeslinalionis, le P. Damascène, avait reçu commission de revoir et d'imprimer d’autres œuvres du cardinal, qui devaient rester manuscrites : un traité De opinione probabili; une dissertation De baptismo infantium, contre les protestants; une Histoire de l’athéisme en préparation; une réponse au livre d’Heidegger, Meretrix apocalyptica; des Commentaires en trois tomes sur le droit canon, que Sfondrati avait professés à Salzbourg. Cf. préface au Nodus prædestinationis. Peut-être ne faut-il rien regretter.
Sfondrati reste surtout connu par sa doctrine ultramontaine et par la ténacité qu’il déploya à l’enseigner sous toutes ses formes et à toute occasion. Il la tenait de sa naissance et de son éducation. Il n’en a qu’au clergé gallican, et ne montre pas toujours à son égard l’équité, ou du moins la compréhension, qu'on aurait pu attendre de sa naturelle douceur. De ses autres œuvres, On peut dire ce que Bossuet disait de l’une d'elles : «œuvre pieuse et curieuse», pieuses parl’horreur du péché et la confiance en Dieu qu’elles développent sous mille formes diverses et qu'elles prennent pour pivots, non seulement de la conscience chrétienne, mais encore de la doctrine de la grâce; œuvres curieuses par le caractère disparate des arguments et le raccourci sans perspective des enquêtes historiques. Cet auteur bénédictin n’est donc qu’un théologien de seconde zone.
Pour la biographie de Sfondrati, voir les dictionnaires de Hoefer, de Feller, le Nomenclator litterarius, 2 éd., t.11, Ῥ. 378-385, où Hurter donne un résumé assez complet de ses ouvrages qu'il apprécie un peu trop favorablement.