A. VINCENT
SIBERT DE BEEK. — Originaire du comté de Gueldre, son nom désignant soit son pays natal, soit sa famille. Π naquit vers 1260-1270; entra chez les carmes, peut-être au couvent de Cologne, vers 1280. Il apparaît mêlé à la fondation du couvent de Gueldre dès 1300; on l’en trouve vicaire en 1308-1310, puis
prieur (1312-1315). Avant, ou entre les deux, se placent ses études en théologie à Paris. Il assista, diton, au concile de Vienne. Il est durant deux ans (1315- 1317) prieur de Cologne, puis provincial de la province d'Allemagne (Allemagne inférieure, de 1318 à 1327 ; toute la province en 1317, puis 1327-1332). Tout en exerçant cette charge, il conquiert en 1316 ou 1317 le titre de maître en théologie, et est régent à Paris au moins durant les deux années 1318-1320, succédant en cela à Gui Terrè. On le trouve en 1326 à la Curie, en Avignon où il s'emploie pour son ordre et lui obtient la bulle Super cathedram (21 novembre 1326). C’est alors sans doute qu’il eut à intervenir dans la cause de Marsile de Padoue et Jean de Jandun, comme il interviendra l’année suivante (24 janvier 1327) dans celle de maître Eckhart, à Cologne. On le retrouve de nouveau à la Curie, en 1328, agissant au nom du comte de Gueldre. Π mourut, à Cologne, le 29 décembre 1332.
Son activité littéraire se partage entre des travaux concernant son ordre et des travaux théologiques. A la première catégorie appartiennent : 1. L’Ordinale; terminé vers 1312, cet ordinaire (de la liturgie) de l’ordre du Mont-Carmel fut imposé à l’ordre entier par le chapitre général de 1315. 2. Un Liber de antiquis capitulis ou Annotalio capitulorum generalium, relevé succinct des plus anciens chapitres généraux de l’ordre, depuis l’année 1264. 3. Un opuscule De consideralis super carmelilarum regula, composé, dit-on, vers 1310. 4. Un Tractatus de censuris novi juris; peut-être aussi 5. Un Bullarium carmelilarum, collection des bulles et privilèges accordés aux carmes; ainsi que 6. Une liste des indulgences obtenues par l’ordre. Ces trois derniers ouvrages cependant sont sujets à caution.
Les œuvres théologiques comportent : 7. Un Commentaire sur les Sentences, dont on n’a pas retrouvé trace encore; 8. Deux Quodlibets, datant de 1318 et 1319. La liste de leurs questions a été dressée, d’après le ms. Vatic. Borgh. 39, par B.-M. Xiberta, dans Analecta ord. carmel., t. 1V, p. 333-341 et une question (quodl. 1, 5) éditée. 9. Sa réponse à la consultation qu’on lui demanda sur les six articles du Defensor pacis (en 1326-1327).
On ne peut porter un jugement doctrinal sur une base aussi restreinte. Ce qui s’en dégage cependant, c’est que Sibert ne pèche point pas excès d'originalité. Ses positions sont assez traditionnelles. Il se rapproche souvent de saint Thomas, qu’il sait contredire pourtant à l’occasion; mais plus encore, semble-t-il, de Godefroid de Fontaines. Peut-être l'influence de celui-ci s’est-elle exercée par l'intermédiaire de Gui Terrè.
B.-M. Xibeita, Duo « quelibet » inedita Sibertli de Beka, dans Analecta ord. carmel., 1922, p. 305-341; le même, De scriptoribus scholasticis sæculi XIV ex ordine carmelitarum, Louvain, 1931, p. 142-166; P. Glorieux, Répertoire des maîtres en théologie de Paris au XIII® siècle, t. 11, 1933, p. 344 sq. Analyse de la Censura sex errorum operis « Defensor pacis », dans R. Scholz, Unbekannte politische Streitschriften aus der Zeit Ludwigs des Bayern, t. 1, Rome, 1911, p. 3-12; publication partielle du texte au t. τι, Rome, 1914, p. 3-15, d’après le ms. Vatic. lat. 5709, fol. 110-119.
P. GLORIEUX
SIBYLLINS (LIVRES). I. DÉFINITION ET CONTENU. — Sous le nom de Livres sibyllins, on désigne un recueil très considérable comportant plus de 4 000 hexamètres grecs répartis en un certain nombre de livres de longueur très inégale. Ces compositions versifiées — ne disons pas poétiques — sont censées dériver de ces prophétesses que l’antiquité païenne a connues sous le nom de sibylles et sur le nombre, l’origine et l'identité desquelles elle était, d’ailleurs, assez mal renseignée. Cette littérature, qui est en soi d’un intérêt médiocre et d'un abord assez difficile, n'aurait pas de
SIBERT DE BEEK — SIB YLLINS (LIVRES)
quoi retenir l'historien du christianisme, si elle n'avait eu la singulière fortune de fournir à nombre d’écrivains chrétiens des arguments qui leur ont semblé irréfutables en faveur de la vérité de leur religion. Théophile d’Antioche, Clément d'Alexandrie et Lactance, pour ne citer que les plus importants, en ont transcrit à l’appui de leurs démonstrations des passages assez considérables; saint Augustin, qui en cite une trentaine de vers, en une traduction latine, De εἰν. Dei, 1 X NAIL ο. παῖ PL. tx col 1579/ente conservé le souvenir à l’usage de l'Occident latin. C’est, sans doute, sa petite dissertation sur la Sibylle d’Érythrée qui a valu à la prophétesse ionienne — Érythrée est une ville du littoral d’Asie Mineure à la hauteur de Chio — une petite place dans la liturgie latine.
Dies iræ, dies illa Solvet sæclum in favilla Teste David cum Sibylla.
Dans sa forme actuelle, le recueil des oracles sibyllins — dont l'édition la plus accessible est celle du Corpus des Pères de Berlin : Die Oracula Sibyllina, fournie par J. Gefïicken, 1902 — se présente comme divisé en quinze livres; mais, en fait, il manque les 1. IX, X et XV, qui ont existé, mais n’ont pu encore être retrouvés, les 1. XI-XIV n’ayant été eux-mêmes découverts qu’il y ἃ un peu plus d’un siècle par A. Mai.
Les deux premiers livres (400 et 347 vers) qui ne sont pas toujours séparés dans la tradition manuscrite, décrivent d’abord, sous forme de prophétie, l’histoire générale de l’humanité, dans le cadre de dix générations, la dernière étant contemporaine de la chute de Rome, prélude des grands bouleversements qui inaugurent la catastrophe finale. Les allusions les plus transparentes sont faites à la venue du Fils de Dieu parmi les hommes, d’abord dans l'humilité de son existence terrestre, cf. 1. I, v. 319-359, puis en qualité de juge suprême, lors de son second avènement. Les scènes eschatologiques se déroulent selon le schème commun aux diverses apocalypses, cf. 1. II, v. 238- 347. Une description des supplices infernaux et du bonheur des élus termine cet ensemble, dont l’homogénéité est loin d’être parfaite.
Le 1. III, le plus long de tous (829 vers), échappe plus encore à l’analyse. Le proæmium (v. 1-92) par lequel il s'ouvre est une apologie du monothéisme contre le paganisme, suivie d’un oracle messianique contre Rome, ce dernier introduisant une prophétie sur la fin du monde. Mais cette prédiction très brève fait bientôt place à une histoire du monde, toujours censée vue prophétiquement par la Sibylle, depuis le déluge jusqu’à l'avènement du règne messianique (v. 97-294); suivent des oracles de toute nature contre les peuples les plus divers (295-488). La seconde moitié du livre (v. 489-829) reprend les déclamations contre l’idolâtrie, la louange du monothéisme israélite et les prophéties eschatologiques.
Relativement bref (192 vers), le 1. IV, outre des oracles relatifs à diverses contrées, fait une place importante à la légende selon laquelle Néron, qui a survécu aux événements de l’an 68, vit toujours, retiré au delà de l'Eupbrate, et reparaîtra aux derniers jours. C’est dans une atmosphère analogue que nous laisse le 1. V (531 vers), où se lit assez clairement l’histoire romaine jusqu’au temps des Antonins, ce qui donne lieu à de nouvelles malédictions contre la puissance qui a détruit le temple du Seigneur. On y joindra une prédiction relative à la guerre que se feront les astres, aux derniers temps.
Sans que l’on puisse dire qu'elle forme un tout homogène, la série des 1. VI-VIII présente un certain nombre de caractères communs. Très bref, le 1. VI (28 vers) est simplement un hymne au Christ, dont la
à se dé US
Sibylle célèbre la prédestination éternelle et la carrière terrestre jusqu’à son triomphe et à celui de sa croix. Au l. VII (162 vers) on voit alterner avec des malédictions et des menaces adressées à diverses villes, des prédictions relatives au Christ et des ordonnances morales et rituelles dont plusieurs assez étranges. Les prophéties apocalyptiques remplissent toute la première partie du 1. VIII (500 vers); la seconde partie, qui débute par une pièce acrostiche sur les mots : Inoovc ye1oroc θεου vioc σωτὴρ σταυρος (celle-là même dont saint Augustin cite une adaptation latine), est une assez longue dissertation théologique sur la nature du Christ, et sa deuxième naissance dans le temps.
D'intérèt beaucoup moindre sont les 1. XI-XIV qui exploitent le thème connu : l'histoire du monde prédite par la Sibylle depuis la dispersion des peuples, après l'épisode de la Tour de Babel jusqu’à l’agonie de l’empire romain; cette vue prophétique sur les destinées de Rome était précédée au 1. XI par un aperçu général sur les peuples de l'Orient, où les anachronismes ne se comptent pas. Jusqu'au dernier tiers du mme siècle de notre ère, il est à peu près possible de suivre les événements. Mais l’auteur du 1. XIV s’est lancé en pleine fantaisie. La médiocrité du contenu religieux de ces quatre livres leur enlève d’ailleurs tout intérêt aux yeux du théologien.
IT. ORIGINE. — Tel est l’ensemble vraiment déconcertant qui est présenté, par un prologue en prose, comme un recueil des oracles rendus à des époques diverses, mais qui se perdent dans la nuit des temps, par des inspirées du monde hellénique. L’invraisemblance de cette donnée saute aux veux; le fait qu'elle a été admise par bon nombre d’apologistes chrétiens prouve seulement que l'esprit critique n’égalait pas chez eux la robustesse des convictions. Il est évident pour nous que, dans leur état actuel, les Oracles sibyllins sont le produit d’un âge assez rapproché de nous, que des plumes monothéistes, juives et chrétiennes, ont contribué pour une grande part à les faire ce qu’ils sont aujourd’hui. Toute la question est de savoir à qui rapporter les différentes parties de cet énorme recueil. Si la critique littéraire est à peu près arrivée à fixer les grandes lignes de la formation du tout, il s’en faut que, pour le détail, elle soit arrivée à des conclusions uniformes.
19 Répartition des matériaux.— Que, dans le monde hellénique, il ait circulé, dès le νι siècle avant l’ère chrétienne, divers recueils d’oracles provenant plus ou moins authentiquement de prophétesses, plus ou moins célèbres, plus ou moins nombreuses, c’est ce dont on ne saurait douter. Héraclite d’Éphèse en parle déjà, et bien plus tard Platon et Aristophane. Ce devaient être des prédictions relatives au sort de telle ou telle ville, de tel ou tel pays, les menaçant pour l’ordinaire des châtiments de la divinité, leur indiquant les moyens de conjurer les fléaux à craindre. Dans le recueil actuel des Oracles sibyllins il subsiste encore, soit à l’état original, soit maquillées, un nombre assez considérable de ces pièces : simples menaces, prophéties post eventum, peu importe. On en verra des exemples 1. III, vers 435-488. Mais l’analyse rapide que nous avons donnée du contenu montre bien que ces oracles sont loin de constituer la majeure partie du recueil. L'ensemble est orienté dans le sens de la diffusion des doctrines monothéistes, et des espérances messianiques. Sous le patronage de la Sibylle ou des sibylles, des écrivains animés de l’esprit de prosélytisme ont fait passer toute une prédication dogmatique et morale dont ils comptaient qu’elle ferait merveille auprès des païens. L'entreprise est du même ordre que celle qui a donné naissance à mainte production du judaïsme de la Diaspora; cf. l’art. JUDAISME, t. vint, col. 1587-1590; 1657. De toute évidence les démonstrations relatives à l’unité divine,