SIBYLLINS (LIVRES
à la vanité des idoles, les dissertations inspirées par l’'evhémérisme, les prédictions apocalyptiques si multipliées proviennent de plumes juives qui ont travaillé à divers moments et sous des influences parfois assez différentes. Les événements politiques ont en effet laissé des traces non méconnaissables à bien des endroits. Les auteurs qui écrivaient à l’époque machabéenne, où le grand ennemi du judaïsme était l'esprit hellénique, où l’on comptait sur Rome pour faire échec à la puissance syrienne, ne s'expriment pas comme ceux qui ont été témoins des catastrophes de 70 après J.-C. ou de la destruction complète de Jérusalem par Hadrien.
Quoi qu’il en soit, d’ailleurs, l’idée de mettre dans la bouche des prophétesses de la gentilité l’apologie du monothéisme eut assez de succès pour suggérer à des écrivains chrétiens une pensée analogue. Aux deux premiers siècles de notre littérature ecclésiastique, nos apologistes Justin, Athénagore, Tatien, mais surtout Clément d'Alexandrie et Théophile d’Antioche, avaient abondamment usé des Oracles sibyllins mis en circulation par la propagande juive. Mais il ne semble pas que, jusqu’au rie siècle, il soit venu à la pensée de chrétiens de continuer la mystification et de faire déposer les sibylles en faveur des dogmes spécifiques de leur religion, tout spécialement en faveur du caractère messianique et de la divinité de Jésus-Christ. Un moment vint toutefois où des faussaires reprirent en ce sens le travail commencé dans la Diaspora juive. Leur travail fut double : d’une part ils interpolèrent plus ou moins énergiquement les livres déjà existants; d'autre part ils en fabriquèrent d’entièrement nouveaux. C’est ainsi que se constituèrent peu à peu les Oracles sibyllins sous les formes assez diverses que fournit la tradition manuscrite. Au moment où écrivait Lactance (début du rv® siècle), les oracles correspondant à nos huit premiers livres étaient déjà en circulation.
Ce schéma général esquissé, il faudrait essayer de faire, dans le conglomérat que représentent nos livres sibyllins, le départ entre les matériaux d’origine difrérente, puis ayant fait la distinction entre ce qui est primitif (et païen), ce qui est juif, ce qui est chrétien, tenter de sérier chronologiquement les différents morceaux. La critique littéraire n’y a réussi que partiellement, et il ne saurait être question d’entrer ici dans tout ce détail. Donnons seulement les résultats le plus généralement admis.
29 Origine et âge des diverses parties. — Sont d’origine juive et n’ont été que très légèrement remaniés par les chrétiens, les livres III, IV et V;lel. ΠῚ est certainement le plus ancien et, si l’on admet l’unité d’auteur — ce qui n’est pas concédé par tous — sa composition se placerait en Égypte, vers l’an 140 avant J.-C. Encore faut-il noter que le proæmium se détache facilement de l’ensemble et doit reconnaître une origine plus tardive. Le 1. IV est à peu près unanimement reconnu comme faisant allusion à la destruction de Jérusalem en 70; son rapport avec la légende néronienne permet de le placer assez peu de temps après cette date, Ce serait approximativement du même moment que serait le 1. V, encore qu’il s’y rencontre des additions postérieures, qui ne peuvent guère avoir été faites que sous Marc-Aurèle; sans préjudice d’ailleurs d’une brève interpolation chrétienne, v. 256-259.
Le reste du recueil est ou bien d’origine chrétienne, ou bien a été si vigoureusement interpolé par des plumes chrétiennes que la provenance juive ne transparaît plus guère. Ce dernier cas est celui des livres 1 et II, où, parmi les scènes apocalyptiques, interviennent des morceaux qui ne peuvent être que chrétiens, tels 1. I, v. 137-145 un calcul relatif au nom du Monogène; 1. I, v. 319-400, un long développement sur
le nom, l’origine, la carrière mortelle du Christ; 1.11, du v. 239 à la fin, la description du jugement dernier par le Christ venant en majesté. On s'accorde d’ordinaire à dater du milieu du re siècle le remaniement qui ἃ amené le texte à l’état actuel. Le 1. VI, hymne au Christ, a été considéré par beaucoup de critiques comme d’origine gnostique; c'était une raison pour le remonter au 11 siècle. Mais ce gnosticisme ne nous paraît guère assuré et il vaudrait mieux rabaisser d’un siècle la composition de ce texte, qui est cité pour la première fois par Lactance. On en dira autant du 1. VII, pour lequel on ἃ proposé le milieu du 11 siècle, à cause du gnosticisme qui y transparaîtrait A coup sûr, le rite domestique décrit v. 76-91 est assez étrange et un peu inquiétant, mais il n’y a rien là qui soit spécifiquement gnostique. Avec Harnack on préférera, en l’absence de toute citation ancienne du livre, s’en tenir au milieu du 111 siècle. Pour ce qui est du 1. VIIL, si l’on fait abstraction de la première partie (v. 1-126), on se trouve en présence d’un texte nettement chrétien et il y aurait intérêt à étudier d’un peu près les idées qui y sont développées sur l’unité divine, le rôle créateur du Verbe et son apparition dans le temps. Il ne saurait faire de doute que cette partie soit de la deuxième moitié du τττὸ siècle. Provenant d’une époque où les productions authentiques n’abondent pas, cette pièce peut jeter quelque lumière sur lhistoire des doctrines. C’est ici que Lactance et Commodien ont surtout puisé.
Nous avons dit le peu d'intérêt que présente, au point de vue de l’histoire des idées, la série des livres XI-XIV. Quelques allusions au Christ, dont la naissance est rapportée au règne d’Auguste, 1. XII, v. 30- 36, cf. 232, la manière dont les empereurs romains sont caractérisés surtout d’après leurs dispositions à l'endroit du christianisme (voir pour Dèce, 1. XIII, v. 81-87), ont fait penser que l’auteur, tout au moins de ces deux livres, était chrétien. Mais l’idée d’interpolations chrétiennes dans une composition juive ne saurait être exclue. De toutes façons, l’ensemble, assez homogène, pourrait être du début du rve siècle.
III. INFLUENCE. — Ces résultats, plus ou moins certains, de la critique littéraire ont été surtout obtenus dans les premières années du xx® siècle. Un autre travail s’imposerait maintenant. Il faudrait, ayant sérié chronologiquement les différentes parties de l’œuvre, étudier les divers aspects de la pensée religieuse qui s’y expriment.
Il ne semble pas que la considération des morceaux spécifiquement juifs doive apporter grand’chose de nouveau. Les idées apocalyptiques, le thème du messianisme temporel, ne tranchent guère avec ce que nous connaissons très amplement par les apocryphes de l’Ancien Testament. La critique du paganisme, la démonstration de l’unité divine se retrouvent, et beaucoup mieux conduites, dans le Contra Apionem de Josèphe.
L’effort devrait porter principalement sur les mor- :
ceaux d’origine certainement chrétienne, où il conviendrait de relever les données relatives à la doctrine sur Dieu, la Trinité, l’incarnation et surtout l’eschatologie. Les auteurs chrétiens qui ont remanié les Oracles sibyllins n'étaient pas, à coup sûr, de grands clercs; il y aurait intérêt à savoir ce que l’on disait, ce que l’on pensait, dans des milieux demi-cultivés et sans doute très laïques, des grandes vérités chrétiennes, On aurait ainsi un pendant à la théologie populaire que révèlent les apocryphes du Nouveau Testament, continués par les Gesla marlyrum. Ce travail a d’ailleurs été amorcé, il y ἃ près d’un siècle, par les belles études de C. Alexandre, qu'il suflirait de prolonger.
Quant à l'influence que les Oracles sibyllins ont pu avoir sur le développement de la pensée chrétienne,