GEMBLOUX
— SIGER DE BRABANT 2042 tions » suivant leur origine : Français (qui comprenaient alors à eux seuls presque autant de membres que les trois autres réunis), Normands, Picards et Anglais. La nation de France s’était incotporé un jeune maître que la nation des Picards revendiquait comme sien. Conflit; arbitrage du roi de France, non accepté par les partis; rupture. La nation de France se constitua en groupe autonome, avec son recteur et tous ses officiers. Il y eut pratiquement deux facultés des arts et entre elles les rixes et voies de fait se multiplièrent. Siger de Brabant est suspecté et accusé d’avoir fomenté plusieurs de ces troubles. Il fallut l'intervention du légat pontifical, Simon de Brion, le 27 août 1266, pour ramener la paix et l’unité au sein de la faculté.
Chef de parti en temps de guerre, Siger redevient ou plutôt demeure chef d’école en temps de paix. Et fauteur d’hérésie, cette fois. Son activité littéraire se place en effet dans cette dizaine d’années, 1267-1277; mais, dès avant 1270, elle atteint son point culminant. Il est le véritable initiateur du courant averroïste latin, le penseur le plus original et le vrai chef du groupe qui rassemble autour de lui un Boèce de Dacie, un Bernier de Nivelles et d’autres maîtres de moindre grandeur. Lorsque saint Thomas quitta Paris en 1259, il n’était pas question d’averroïsme latin, encore que le « Commentateur » fût connu et utilisé continuellement déjà, au sein de la faculté des arts et même de celle de théologie. Quand, en 1256, Albert le Grand, alors à la Curie, compose à la demande d’Alexandre IV son De unitate intellectus contra Averroem, c’est d’une question particulière qu’il discute, et non pas un système cohérent, une doctrine averroïste qu’il réfute. Et de même saint Thomas, dans son Contra gentiles, s’en prend beaucoup plus à ce qu’on pourrait appeler un «arabisme » qu’à un «averroïsme » qui n’existe pas encore comme corps de doctrine. Dix ans plus tard, la situation est profondément modifiée. Les doctrines nouvelles, fortement agencées et brillamment présentées dans les écoles, deviennent une force et même un danger; dans le milieu des étudiants d’abord, qu’elles gagnent et contaminent; dans les milieux populaires même, où les conséquences de ces doctrines rapidement vulgarisées et simplifiées se traduisent par le fatalisme et le laisser-aller des mœurs. Le maître général des frères prêcheurs, Jean de Verceil, en est préoccupé. Dès le chapitre général de 1267, sinon même de l’année précédente, il avait songé à envoyer à nouveau, pour le Studium de Paris, Albert le Grand qui venait dese remettre à sa disposition. Ilne fallait rien de moins qu’une autorité comme la sienne pour faire face au danger croissant. Puis son choix s'était fixé, en 1268 sans doute, sur Thomas d'Aquin. Des événements imprévus allaient même hâter le retour de ce dernier à Paris, pour le jeter, en pleine année scolaire 1268-1269, dans la bataille anti-averroïste. Celle-ci avait été déclenchée déjà sur place, depuis le mois de mars 1267, grâce à la vigilance du ministre général des frères mineurs. Sans répit, dans ses deux grandes séries de conférences sur le Décalogue (mars-avril 1267), sur les dons du Saint- Esprit (février-mai 1268) et dans quantité de sermons prononcés durant ces deux années, saint Bonaventure dénonce et condamne les grandes thèses essentielles de l’averroïsme latin.
Or, à l’origine dé tout ce mouvement, c’est Siger de Brabant que l’on retrouve. Et c’est contre lui et sa doctrine que sont mobilisés non seulement d’autres maîtres ès arts, fidèles à des positions plus traditionnelles, mais les plus en vue des maîtres en théologie. La polémique s’engage, particulièrement serrée, entre lui et Thomas d'Aquin, que suivent dans leur majorité les maîtres séculiers, que dépassent même dans leur opposition à Aristote et non plus seulement à Averroës
SIGER
certains tenants de l’école augustinienne. L’agitation croît toujours. Dès le milieu de 1270, des listes circulent, contenant treize propositions condamnables, parfois même quinze (car on y a joint deux thèses, thomistes celles-là); on en veut saisir l’opinion avant d'en saisir officiellement les autorités. Albert le Grand est questionné à leur sujet par Gilles de Lessines, un de ses anciens étudiants, alors bachelier à Paris. On a sa réponse à cette consultation dans le De quindecim problematibus. Finalement, le 10 décembre 1270, l’évêque de Paris, Étienne Tempier, en prononce la condamnation. Voir Denifle-Chatelain, Chartularium univ. Paris., t. 1, p. 486-487. Ces treize articles se laissent ramener aux quatre grandes doctrines constitutives de l’averroïsme latin : 1. Négation de la providence divine dans l’ordre de la contingence (art. 10, 11, 12); 2. éternité du monde (art. 5, 6); 3. unité numérique de l'intelligence humaine (art. 1, 2, 7, 8, 13); 4. négation du libre arbitre (art. 3, 4, 9).
La condamnation portait : is{i sunt errores condempnati el excommunicali cum omnibus qui eos docuerint scienter vel asseruerint. C'était l’excommunication avec toutes ses conséquences qui pesait sur Siger. Quelle fut son attitude? Il est probable, tout d’abord, qu’il en appela, ou que lui et ses partisans contestèrent la légitimité de cette mesure; une question posée à saint Thomas dans sa dispute quodlibétique de mars 1271 le laisserait entendre : « Doit-on éviter les excommuniés lorsque les gens compétents ont des opinions diverses sur leur excommunication? » Quodl., 1v, 14. Il est vraisemblable aussi qu’il continua à professer ses doctrines, sinon ouvertement comme jadis, du moins sous le manteau et dans de petits cénacles; à moins qu’il ne les ait partiellement amendées, comme on dira plus loin. Une chose est certaine toutefois, c’est que son influence ne cesse de croître, et qu’à nouveau il fait figure de chef de clan et de fauteur de schisme. Car, de décembre 1271 jusqu’au 7 mai 1275, la faculté des arts se trouve, comme en 1266, scindée en deux partis : le parti d’Albéric et le parti de Siger. Le prétexte en fut l’élection du recteur. La majorité des suffrages des quatre nations se porta, à l’élection de Noël 1271, sur Albéric de Reims; mais une minorité à la tête de laquelle se trouve Siger contesta l’élection. L'accord ne put se faire. Au trimestre suivant, la minorité n’ayant pas été convoquée pour la nouvelle élection, s’érigea en fraction indépendante, et se nomma son recteur et ses officiers. Mais ce n’est plus cette fois, comme en 1266, un litige entre nations; c’est très certainement un conflit d'opinions qui sépare ces deux partis. On en ἃ la preuve, surtout dans le décret promulgué par le parti d’Albéric le 1er avril 1272. Or, la minorité n’est autre que le parti averroïste, groupé autour de Siger. On calcule qu'ils purent former sans doute, comme effectifs, le sixième de la population, maîtres et étudiants, de la faculté des arts. Ce régime anarchique (aggravé encore en 1273 par une grève scolaire qui atteignit toute l’université) dura trois années, après lesquelles, d’un commun accord, on recourut comme la première fois, à l’arbitrage du légat Simon de Brion. Sa sentence est datée du 7 mai 1275; et lui-même, pour mettre fin au schisme, désigna comme recteur maître Pierre d'Auvergne. La sentence menaçait des foudres de l’Église et de châtiments sévères les perturbateurs de la paix et les fauteurs de division. Il est probable que, dès lors, certains cours reprirent l'allure clandestine que réprouve, en septembre 1276, un décret de l’Université. Chartul. univ. Paris., t. 1, p. 539.
Mais l'atmosphère demeurait trouble, Que ce fût ou non le fait de Siger et qu'il y ait ou non une connexion à établir entre ses doctrines et les abus d'ordre moral et doctrinal que beaucoup constataient et