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bation n’entretiennent pas une guerre irréconciliable dans l’Église. » Bibl. critique, t. 111, p. 137. Il va même jusqu’à dire : « Nous n'avons pas de plus grands ennemis que ceux qui font profession d’être augustiniens. Calvin et nos autres réformateurs, qui ont cru qu’on devait mettre à mort les hérétiques, s'appuient principalement sur l'autorité de ce Père. » Lettres choisies, t. 11, Ὁ. 233. 11] n’attribue pas, et c’est juste, à saint Augustin la même érudition qu’à Origène et à saint Jérôme, « mais il a suppléé en quelque manière à ce défaut par la force &e son esprit et la solidité de son jugement ». Bibl. crilique, t. x17,, p. 468. Cette manière de juger lui venait sans doute des maîtres qu’il avait eus dans sa jeunesse, les jésuites de Rouen, les professeurs de Sorbonne Grandin et Chamillart. Pendant son noviciat, il voulut entrer chez les jésuites, le P. Berthad l’en détourna; toute sa vie, il prit soin de mettre en lumière les titres scientifiques de la Compagnie de Jésus si décriée; il fait l’éloge du Ralio studiorum, de Petau, de Maldonat qu'il considère comme les deux plus grands savants du xvrie siècle. Il appelle Maldonat « ce grand homme qui fait tant d'honneur à leur société ». Lettres choisies, t. 1, p.176; voir Bibl. crilique, t. 1, p. 379. « La Société accorde, dit-il, à ses professeurs la liberté de sentiments, ne s'étant pas dévouée à aucun maître en particulier comme font la plupart des compagnies. » Lettres choisies, t. 1, p. 354.
39° Polémique avec Bossuel. — ‘Toutes sortes de raisons devaient mettre aux prises Bossuet et Richard Simon : le molinisme de celui-ci d’abord. A l’égard de la Bible, Bossuet resta toute sa vie sur l'émotion attendrissante de sa première lecture dans la bibliothèque de son père; pour Simon, elle fut toujours l’objet d'une curiosité passionnée : étudiant le même livre, ils parlaient deux langues différentes; l’un ne voyait que la doctrine traditionnelle qu’il fallait avant tout sauvegarder, l’autre s’eflorcait de montrer que les idées religieuses, comme toutes les autres, ont une histoire : « Il ne veut pas, dira Bossuet, qu’on le tienne pour suspect. Qui le sera donc, si ce n’estcelui qui a vu condamner un livre, où il traitait le fondement de la religion, sans en avoir rétracté aucune erreur? » 716 inst., ναὸ rem., 6. Déjà, dans une lettre à Nicole du 7 décembre 1691, il voyait dans l'attitude de Simon un complot contre la religion : « Pour moi, il ne m'a jamais trompé; et je n’ai jamais ouvert aucun de ses livres où je n’aie bientôt ressenti un sourd dessein de saper les fondements de la religion. »
Avec une volonté impérieuse, Bossuet avait un esprit naturellement timide; la critique le faisait trembler pour le dogme; il lui faut, non le langage de la sagesse humaine, mais celui de la volonté divine; conservateur avant tout, il a horreur de toute nouveauté; homme de gouvernement, il redoute ce qui peut troubler l’ordre établi : par ses révélations inattendues, son rival était un révolutionnaire dangereux qu'il fallait dénoncer à l’autorité civile. La vérité religieuse ne peut se trouver que dans une tradition ininterrompue dont saint Augustin est le centre. La querelle n’est donc pas entre deux personnes, mais entre deux systèmes : chez l’un, le goût et la recherche des connaissances précises; chez l’autre, le maintien d’une doctrine vaguement traditionnelle. Simon le disait : Infelix erudilio est scire quod mulli nesciunt, mullo etiam infelicior scire quod omnes ignorant. Lettres choisies, τ. 1v, p. 159. L’érudition en exégèse était plus que négligée, presque méprisée par certains au xvre siècle. N'’était-ce pas le caractère strictement historique des ouvrages de Simon que condamnait Bossuet, pourtant historien lui-même? {1 disait de son adversaire : « C’est un moqueur déclaré », sans se demander si les qualificatifs dont il était l’objet et les mesures prises envers Jui n'avaient pas contribué à le rendre tel. Peut-on lui
reprocher la modération, un peu narquoise sans doute, qu'il oppose aux diatribes violentes de son adversaire, lui faire un grief de sa prétention d'être un savant, là où tout le monde se contentait d'être un croyant? N'aurait-il pas mieux valu, au lieu des fins de non recevoir opposées par Bossuet, se rendre aux raisons apportées, comme a essayé de faire Simon, retremper ses armes contre des hérésies subtiles et raisonnantes, qui tiraient tout leur avantage de l'étude de l'histoire et de la connaissance littéraire des textes ?
Faut-il voir là plus qu'une coïncidence, une relation de cause à effet, comme dans ce que H. Brémond appelle la « retraite des mystiques »? Après 1678, la vie intellectuelle va s’affaiblir singulièrement : Launoy vient de mourir; la grande et forte génération des jésuites si chers à Simon, Petau, Sirmond, Labbe, Hallois a disparu. La condamnation de la méthode historique, nouvellement créée, n’allait-elle pas jeter l’interdit sur la recherche exégétique? Si Bossuet a réussi à imposer ses vues au plus grand nombre, n’estce pas que le plus grand nombre, même à son insu, les avait aussi : la critique froisse certains sentiments profonds et mal définis de la nature humaine. L’ardeur de tout comprendre, en religion surtout, passe pour témérité, curiosité frivole, sinon sacrilège. Le fait est que la fin du xvre siècle donne le spectacle d’une paresse intellectuelle déconcertante, qui sera suivie de la complète indifférence du xvirre siècle. Bayle, dit-on, s’étonnait que l’on ait traité si sévèrement un ouvrage si favorable aux prétentions de l’Église romaine sur l’autorité de la Tradition. Batterel, op. cil., p. 258. Peut-être que beaucoup de mal eût été évité, si Bossuet, examinant à tête reposée le livre contre lequel il s'était déchaîné, avait pu le faire servir, comme il se l’est proposé un moment, à la réfutation du protestantisme. Voir Éloge hist., p. 59 et Lettres choisies, lettre à Mgr l’archevêque ***, t. 111, p. 261. La condamnation de l’Histoire crilique est devenue pendant deux siècles la condamnation même de la critique simonienne et de la méthode historique en exégèse.
4° Richard Simon et le protestantisme. —- Si Bossuet n’accuse pas positivement Simon d’être protestant, ilne se cache point pour dire qu'il est de connivence avec eux : « Déplorons la nécessité où nous sommes de faire conneître un auteur qui voudrait être l’interprète de l'Église catholique, après s’être livré aux protestants pour mériter auprès d’eux cette qualité. » I: instr., vie rem., 7. Ilest plus vif encore dans la Défense de la Tradition et des Saints-Pères, [τὲ part., 1. II, €. XVUI. + À ce coup, il se déclare à visage découvert. L'esprit protestant, je le dis à regret, mais il n’est pas permis de le dissimuler, oui, l’esprit protestant paraît. »
L'accusation est au moins étrange à l’égard de celui qui s’est toujours vu attaqué par les protestants et qui a composé contre leurs ministres les réponses citées plus haut. Simon est au contraire l’adversaire déclaré des conceptions fondamentales de la théologie protestante: ne montre-t-il pas que les réformés ne sauraient trouver dans la Bible les dogmes qu'ils professent ; tant de questions difficiles qu’il pose sur l’état des textes bibliques ne sont-elles pas restées comme autant d’arguments invincibles pour prouver la nécessité d’une Église qui nous les explique? Il est impossible de se passer d’une tradition surveillée et dirigée par elle. Comment le libre examen peut-il se tirer des difficultés provenant des variantes du texte, de la diversité des versions? Il en acceptait la loyale discussion et la révocation de l'Édit de Nantes a pu lui apparaître comme la véritable banqueroute de la controverse.
Port-Royal, au contraire, tout en combattant le protestantisme, ne paraît-il pas obligé de s’en défendre lui-même? Les anathèmes qu’il lance contre la doctrine protestante, les syllogismes dont il se sert ne sem-
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blent-ils pas faits pour tenir à distance un adversaire dont iln’est pas bien sûr de différer? L'illuminisme protestant est-il donc si éloigné de ce que disaient les jansénistes, que la lumière infuse peut suppléer à la connaissance des grammaires? Si R. Simon s'était senti quelque sympathie pour le protestantisme, aurait-il mis tant d’ardeur à relever les contresens de Luther dans sa traduction de la Bible? Le plus intéressaft, c’est qu'il ne se montra pas autrement surpris de ces violents reproches d’hérésie qui ne semblent pas avoir troublé sa placidité d’érudit.
5o Changements de l’opinion en ce qui le regarde. — Après tout cela, comment s'étonner que Richard Simon ait été si diversement jugé? À part quelquesuns, car il paraît n’avoir eu que peu d’amis et pas ou presque pas d’élèves, ses contemporains lui ont été à peu près tous défavorables; longtemps, les Pères de l’Oratoire ont paru vouloir faire le vide autour d’un confrère si comprometltant; le Χν 19 siècle semble s’en être peu occupé; le xix° siècle, qui s’v est intéressé davantage, n’a pas été beaucoup plus juste.
Sainte-Beuve, qui se vante de « remonter le courant », de briser la couche de glace que forment sur les œuvres importantes les décisions du passé, si aveuglément suivies quelquefois, se contente cependant de reproduire les idées de Bossuet et de signaler dans une note les dangers de la nouvelle exégèse : « C’est par cette espèce de critique qu’en Allemagne la foi en l’Écriture ἃ péri, Strauss est au bout. » Port-Royal, 2e éd., t. 1V, p. 395; plus loin, il le qualifie ainsi : « Le célèbre Richard Simon, alors de l’Oratoire, et le prochain introducteur du rationalisme dans l’exégèse », t. v, Ὁ. 201. C’est injuste.
Brunetière ne loue-t-il pas également Bossuet d’avoir placé Simon parmi les pires ennemis de la religion et de n’avoir « laissé sans réponse aucun de ses arguments ». Études critiques, t. v, p. 83. Lanson, pourtant rationaliste, n’a-t-il pas tracé de Simon une effigie qui pourrait être le portrait, non pas même de Strauss ou de Renan, mais de Dupuy et de Volney, pour le dénoncer comme l’ennemi de toute véritable exégsèse. Bossuet, ©. VII, 5, p. 373 sq.
La fin du xix® siècle est revenue sur des jugements si sommaires : Citons d’abord le chapitre du P. de La Broise dans Bossuet el la Bible, 1891, c. ΧΙ : « Chez Bossuet, le ton n’est pas longtemps sans s’élever et lépigramme touche à l’anathème... Il a parfois des paroles dures et qui pourraient donner une fausse idée de son adversaire... [1 ne distingue pas assez la critique elle-même d’avec les témérités de R. Simon », p. 359, 363; ensuite, l’étude si intéressante, mais peut-être excessive dans ses éloges, de M. Margival, parue dans la Revue d'histoire et de littérature religieuse, cinq premières années. Ils avaient été précédés par les ouvrages de Graf, 1817, Cochet, 1862, Bernus, 1869 et 1882; Denis, 1870. Voir la bibliographie.
Au xx® siècle, des livres importants sont consacrés à R. Simon : le plus considérable est de F. Stummer, Die Bedeutung Richard Simons für die Pentateuchkritik, Munster, 1912, qui admet comme à peu près définitif le jugement de Richard Simon sur l’âge et la valeur du Pentateuque samaritain, jugement porté en un temps où tous les savants étaient dans l'erreur et qui sufirait sans doute à établir sa gloire. Les articles de Bludau lui donnent raison pour le comma Johannæum; en 1922, dans une étude sur les Lettres choisies, Stummer démontre que Simon n’a rien du savant de cabinet, du collectionneur de manuscrits, que son érudition au contraire est aussi étendue et aussi pratique que possible, que son esprit est assez universel. Tout en jugeant insuffisante la théologie courante, ayant dû endurer beaucoup de la part des représentants de l'Église, «il est resté au fond de lui-même fermement attaché à
l'Église », p. 332. Le P. Auvray à qui ces détails sont empruntés (Oratoriana, 1934, p. 198), cite encore J. Touzard, 1903, qui dit : « La valeur de cet homme extraordinaire a été certainement méconnue... mais il doit s’en prendre à lui-même»; A. Lods, qui admet la partie néga- Live de son œuvre mais ajoute : «On ne peut pas dire que son hypothèse positive. ait fait faire à la science un réel progrès »; M. Mac Queen Gray, qui rappelle sur Simon l’attention des érudits anglais qui paraisSaient l’avoir oublié; Ed. Reuss, qui reconnaît que son œuvre fut «le premier essai sérieusement conçu, et jusqu’à un certain point scientifiquement réalisé, d’une histoire de la Bible comme œuvre littéraire »; Eb. Nestle, qui, en 1906, fait d’étranges réserves : « son côté faible est le commencement de Histoire critique du V. T., il ne se rapproche ni des catholiques ni des protestants, mais des jésuites ». Trop longtemps, les protestants et les rationalistes semblaient avoir le monopole des études sur Richard Simon, ils s’aperçoivent de plus en plus qu’il n’est pas des leurs; les catholiques se rapprochent au contraire et l’étudient avec une réelle sympathie. Le P. Durand, S. J., reconnaît que « si, à plus de deux cents ans de distance, on compare la position prise par Richard Simon dans la question du Pentateuque avec la récente réponse de la Commission biblique, on constate qu’elle se trouve satisfaire aux exigences du décret du 27 juin 1906 ». Art. Critique biblique dans Dict. apol. de la foi cath., t. x, col. 765. Plus récemment, le P. Hôpfl, O. 5. B., ajoutait : « Dans les ouvrages de Richard Simon, on trouve, çà et là, des hypothèses audacieuses, mais les principes de sa critique en général sont bons : aujourd’hui, ils sont admis pour la plupart, et par les auteurs même catholiques. » Art. Crilique biblique, dans supplément au Dict. de la Bible, t. 11, col. 228. Il serait à désirer qu'un travail approfondi soit consacré à celui que l’on peut considérer comme le père de la critique biblique avec le P. Jean Morin, et dont l'originalité a été de poser le problème biblique dans les termes où il se pose aujourd’hui.
6° Importance de son œuvre. — Son œuvre est donc sans précédent et son influence a été et reste très grande :
1. Sur l’élat général des esprits, qu’il a obligés à une plus rigoureuse exigence : ce que Descartes avait fait dans le domaine de la philosophie, Simon le fait dans le sien. Ce n’est point Port-Royal, il s’en vantait pourtant, qui a affaibli l'influence de la scolastique mais, pour une très large part, le critique qui ne se contentait pas de démonstrations abstraites, mais réclamait des raisons précises, qui, en histoire, exigeait des faits dûment constatés, se défiait des synthèses hâtives, des généralisations vagues. La première obligation personnelle, c'est de penser juste.
2. Sur les études religieuses. — Parmi les nombreux apologistes de la religion des trois derniers siècles, ce n’est pasluiquia le moins bien serviles intérêts de celleci: sans réclamer pour la science une complète indépendance en face de la foi, il a montré que l’une n’est pas l’autre et que la critique qui scrute la valeur des documents, loin de nuire à la tradition véritable, la fortifie au contraire en écartant ceux qui sont dénués de force. Bien plus, il reproche aux théologiens de ne pas assez respecter leur science propre, en la restreignant à l’enseignement des maîtres contemporains ou immédiatement antérieurs, et en négligeant le passé; c’est le cas d’Arnauld et de Nicole qui, sur la présence réelle ou tout autre dogme, ne savaient opposer aux protestants que d’interminables discussions, établissant qu'ils avaient pour eux une tradition qui les dispensait d'apporter des arguments sérieux. Est-il permis, est-il même possible, de faire reposer l’édifice théologique sur l’unique fondement de la foi aux miracles, si l’au-
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torité des témoignages qui nous les font connaître n’est pas bien établie? Ce n’est pas menacer, mais sauvegarder les intérêts les plus sacrés que de faire entrer le plus de vérité possible dans l’enseignement des choses religieuses.
3. En Écriture sainte spécialement. — 1 a montré que la meilleure manière de respecter le passé, c’est d'apprendre à le connaître, et de cette connaissance des diverses formes de la Révélation et des sources primitives de la croyance, il tire une apologie plus durable et plus efficace que les arguments purement extérieurs; l’histoire complète de la Révélation biblique lui fournit la solution de problèmes que le dogmatisme ne peut trancher, à moins que l'exposé scientifique des faits ne soit considéré comme une atteinte à la foi. Il apporte des faits précis pour montrer que les générations successives ont ajouté et réussi à incorporer quelque chose aux dictées de la Révélation divine dans la Bible, que celle-ci est une œuvre à la fois divine et humaine qui s’est développée, accrue, transformée à la manière d’un organisme vivant. C’est la divine économie de l’enseignement révélé, qui fait l’objet du IIIe livre de l'Histoire critique du V. T., qu'il aimait le plus.
Son mérite est d'autant plus grand que ce domaine avait été jusque-là complètement inexploré; ceux qui sont venus après lui n’ont eu qu’à suivre la voie qu'il leur avait tracée et à se diriger selon la méthode qu’il avait déterminée. Fidèle aux règles de la critique, il essaie de tout comprendre, il ne veut rien condamner à priori, il ne jette d’anathème à personne. Quelle différence avec l’enseignement traditionnel, tel qu'’ilse donnait en Sorbonne depuis des siècles, différence de principe et de méthode et même de sujet dans le même objet.
Avec ses lacunes, impossibles à éviter, ses hardiesses, quelquefois trop grandes, son œuvre est un principe. Il est difficile de marquer la place qu’elle occupe dans notre histoire littéraire et religieuse; le nombre d’ouvrages qu’il a plus ou moins inspirés est considérable et ce serait une injustice d'oublier que Newman et les modernes héritiers de sa pensée n’ont pu s'élever à leur conception de l’histoire des dogmes qu’en profitant des lumières répandues par Simon sur les lointaines origines et le lent développement des concepts théologiques.
7° L'homme. — L'ouvrier ne valait peut-être pas moins que l’œuvre et, si l’on doit lui reprocher certains défauts, il faut lui accorder un grand courage à défendre son opinion jusqu’au bout et la fidélité à sa foi chrétienne et religieuse. Contre Bossuet qui, à la certitude de vaincre, joignait l'autorité de sa situation, l’éclat de sa parole et l’ascendant de son génie, il n'avait que cette arme si suspecte de la critique et, pendant quarante ans, d’un incessant labeur, il la manie non seulement avec une suprême habileté, mais avec sang-froid, mesure et gaieté même; il plaisante de « l’esprit pénétrant » de Bossuet qui devine « des pensées secrètes » et découvre des mystères là où il n’y a rien à pénétrer, ni à découvrir. Bibl. critique, t. αν, p. 408. Il parle de « ces figures de rhétorique, si familières à l’éloquent censeur », p. 377. D’un tempérament naturellement bouillant, d’une humeur peu tolérante et que la contradiction irritait, il garde dans la riposte le sourire aimable du savant dont les réponses les plus ingénues ont encore le mérite de nous faire penser et qui n’a d'autre souci que de rester lui-même : Α l{erius non sit qui suus esse polest, disait-il volontiers. Il réfute, c’est vrai, Le Clerc avec mille marques de mépris et d’indignation, prodigue les mots de bévues, d’ignorance, de faux raisonnement, de petitesse d’esprit : c'est que l’adversaire avait commencé. De même avec les jansénistes, bien mal placés pour l’accuser d’être protestant, lorsqu'ils l’étaient au moins à demi.
Il faut lui reconnaître des défauts, même graves, qui ont nui à son œuvre et l’ont fait condamner : il était raide de caractère, peu enclin à plier; batailleur infatigable, il s’en prenait à tout le monde, avait une confiance illimitée en lui-même. Tout lui était bon pour se défendre : injures déplacées, insinuations malveillantes et même calomnies. Il démentait effrontément ce qu’il avait écrit, avait la manie de faire croire que ses livres lui étaient dérobés, de se cacher sous des pseudonymes qu’il rendait assez clairs pour ne tromper personne. Il vivait dans un siècle autoritaire, ce qui peut expliquer et même excuser certaines choses, la part qui reste à sa charge est trop grande pour qu’on puisse le disculper complètement.
2. On a pu l’accuser d’être protestant, socinien, arien; il est resté toute sa vie un enfant soumis de l'Église et toujours dans ses écrits il a donné les témoignages les plus explicites de sa foi; ce n’est qu’en style de polémiste qu'il a pu être présenté comme un prédicateur d’incrédulité; toujours, il a fait la preuve que la foi chrétienne la plus fidèle n’est pas incompatible avec la science la plus exigeante. Il ne s’est même jamais amusé des plaisanteries, familières aux impies, sur le serpent tentateur, l’ânesse de Balaam, les mensonges d'Abraham ou de Jacob, que Fénelon même se permettait. Voir Lettre de Fénelon à Mgr l’évêque d'Arras sur la lecture de l’Écriture sainte en langue vulgaire, XV. Il étudie les choses en elles-mêmes et sans nulle préoccupation confessionnelle, gardant toujours autant de tact religieux que de véritable sentiment historique : « Je me suis proposé dans tout mon ouvrage, dit-il, de ne prendre que le parti de la vérité et de ne m'’attacher à aucun maître en particulier. Un chrétien, qui fait profession de suivre la foi catholique, ne doit pas se dire plutôt disciple de saint Augustin que de saint Jérôme... Je n’ai point eu d’autre vue en composant cet ouvrage que d’être utile à l’Église en établissant ce qu’elle ἃ de plus sacré et de plus divin. » Histoire critique du texte du Nouveau Testament, Préface.
Religieux par vocation, par goût, il ne cessa pas dans sa cure de Bolleville de se considérer comme tel, vivant très pauvrement par nécessité et se livrant à un travail acharné; « il était, dit Batterel, petit, d’une physionomie peu prévenante, plein de feu, d’un esprit vif, et malgré cela, capable d’une très forte attention. Il avait une mémoire prodigieuse. Un grand fonds de gaieté naturelle servait de contre-poids à l’humeur sombre et sérieuse qui semble être attachée au genre d’études qu'il avait embrassé ». Op. cit., p. 294. Tête lucide et merveilleusement organisée, tout s’y tenait en un parfait accord.
Quel que soit le jugement que l’on porte sur l’œuvre et l’homme si contestés — il eut beaucoup de relations et peu d'amis, peu d’élèves immédiats — il n’est pas possible de nier que son influence posthume ait été considérable et l’on ne peut s'empêcher d’admirer la tragique grandeur de la vie d’un homme qui tenait du génie, qui eut à peu près tout le monde contre lui et qui céda seulement devant la menace de l’autorité civile. Les jésuites le rendirent suspect à l’intendant qui lui fit craindre qu’on ne saisît ses papiers pour les examiner; il les mit dans plusieurs tonneaux qu’il fit rouler au-dessus des murs de la ville pour y mettre le feu et mourut trois jours après, le 11 avril 1712 : son corps fut inhumé dans le chœur de l’église Saint- Jacques de Dieppe.
Adry, Bibl. des écrivains de l’Oratoire, ms. Bibl. nat., |
25 681 à 25 686, 6 vol. in-4°; P. Auvray, P. O., Autour de Richard Simon, dans Oratoriana, 1934, p. 199; Batterel, Mémoires domestiques, t. 1V, Paris, 1907, p. 235-295; A. Bernus, Richard Simon et son Histoire critique du Vieux Testament, thèse, Lausanne, 1869; du même, Notice bibliogr. sur R. Si-