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MAGICIEN

Saint-Esprit. » Retenons que Simon se serait fait passer pour le Dieû suprême, dont les diverses personnes sont conçues selon le modalisme le plus strict, Jusqu'à présent, rien de spécifiquement gnostique dans tout ceci. Mais la spéculation intervient avec l'apparition du personnage d'Hélène, sur qui Justin nous avait renseigné. Selon Simon, cette pensionnaire d’une maison close de Tyr, qu’il avait lui-même arrachée à la prostitution, n’était pas autre, sous son apparence féminine, que la première pensée (ennoia) du Dieu suprême (identifié à Simon), première pensée créatrice qui avait donné l'être aux anges. Cette pensée, qui est en même temps une hypostase, 56 sépare, par un saut dans l’inconnu, de l'intelligence suprême et, semble-t-il, en dépit de celle-ci. Sachant les secrets divins, elle réussit à créer les anges et les puissances, en un monde inférieur à celui dans la solitude éternelle duquel trône le Tout-Puissant. Mais Ennoia est impuissante à imposer ses ordres aux créatures angéliques qu’elle ἃ amenées à l’être et qui, malgré elle, semble-t-il, créent le monde visible, y compris l'humanité, tout en ignorant l'existence du Tout-Puissant. Celles-ci retiennent Ennoia prisonnière, l’enfermant successivement dans des corps de femmes, entre lesquelles il faut compter la belle Hélène, cause de la guerre de Troie, et finalement cette Hélène de la maison close de Tyr, que le Dieu suprême, sous les traits de Simon est venu délivrer. Sobrement, Irénée décrit la descente de ce Dieu à travers les cieux successifs, où les anges se croient les maîtres et que, d’ailleurs, ils gouvernent assez mal. Il insiste moins sur la délivrance d'Hélène-Ennoia par Simon et sur la façon dont celui-ci donne le salut aux hommes par la révélation des secrets célestes. Ce salut semble consister dans la libération de l’humanité du joug de la Loi. Celle-ci en effet n’est que l’œuvre arbitraire des anges fabricateurs du monde, elle ne s’impose plus à ceux qui espèrent en Simon et en son Hélène. Suivent quelques renseignements sur les pratiques et la morale de la secte qui s’est formée autour de cette foi. Les prêtres y donnaient cours à leurs passions, libidinose vivunt, et les pratiques magiques jouaient un grand rôle dans leur culte; très caractéristique aussi était l’adoration qu’on y rendait aux deux images de Simon, en forme de Zeus, et d'Hélène, en forme d’Athéna.

A ces doctrines Irénée compare, en un dernier alinéa, celles de Ménandre, Samaritain lui aussi, sorcier lui aussi, mais qui, plus modeste que Simon, se contentait d’être l’envoyé de la première Vertu, et non cette Vertu elle-même.

3. Auleurs dépendants d’Irénée. — Les divers traits de cette description fournie par Irénée de la doctrine et du culte de la secte simonienne se retrouvent dans une série de documents hérésiologiques postérieurs. Citons au moins Tertullien, De anima, €. xXXXIv, P. L., t. τι, col. 708; la finale inauthentique du De præscriplione, ©. XLV1, tbid., col. 61; le Carmen adv. Marcion., 1. 1, c. vit, tbid., col. 1059, et, pour finir, saint Épiphane, dont la notice sur les simoniens, pour ample qu’elle paraisse d’abord, n’ajoute rien, et pour cause, aux données essentielles d’Irénée. Tout ce qu’il sait, l’évêque de Salamine le tient exclusivement de l’évêque de Lyon. Hæres., xx1, P. G.,t. x11, col. 285-296.

4. Hippolyte et les Philosophoumena. — Nous n’avons plus le Syntagma dans lequel Hippolyte faisait le procès des diverses sectes chrétiennes. Ce que nous en pouvons savoir par ceux qui ont utilisé ce livre : pseudo-Tertullien, De præscriplione, Épiphane et Philastre, nous apparaît comme en provenance directe de saint Irénée. Mais, revenant dans les Philosophoumena ("E?cyyoc) à ce même sujet des hérésies, le prêtre romain ajoute, sans toujours se soucier de la cohérence, de nouveaux renseignements à ceux qu’il

2195 SIMON LE avait fournis antérieurement. C’est ainsi que la notice relative aux simoniens, 1. VI, c. vr-xx, édit. Wendland, p. 134-148, cf. P. G., t. xvic, col. 3206 sq., se présente comme formée de deux morceaux assez mal ajustés. L’un, c. vir et xIx-xX, est parallèle, sauf de légères différences, à ce que nous avons lu dans Irénée; l’autre, c. ἸΧΌΧΥΠΙΙ, est formé par des extraits, plus ou moins textuels, plus ou moins reconnaissables, d’un livre de la secte, l’Aréoxoic μεγάλη, « la grande révélation », que l’on donnait comme étant de Simon. Or, chose curieuse, le système philosophico-religieux qui s'exprime ici, et qui est résumé d’une manière plus claire dans la récapitulation, 1. X, ο. x11, p. 272-273, P. G., col. 3426, n'a rien de commun avec le mythe de Simon-Hélène (ou si l’on veut Dieu suprême- Ennoia) reproduit dans le reste de la notice. Le personnage d'Hélène et son interprétation mythologique ont disparu. L”Aréoxo1c spécule au contraire en fonction d’un système panthéiste dont la plus claire expression se ramènerait à ceci : Le processus de l’apparition des êtres consiste en ce que la matière, animée d'une puissance infinie, ἀπέραντος δύναμις, immanente et inconsciente, évolue, sous la pression même de cette force interne, de manière à donner les différents êtres jusques et y compris l’homme, dans lequel la \ertu infinie prend enfin conscience d'elle-même. C’est ur peu comme dans les systèmes panthéistes où Dieu se fait continuellement. Dans le système simonien, une triade d'expressions joue un rôle capital, c’est le groupe ὁ ἑστώς, ὁ στάς. ὁ στησόμενος, qui exprime les divers aspects de la puissance infinie, selon qu'on l’envisage dans sa permanence éternelle, antérieurement à la formation du monde, dans son devenir et enfin dans sa réalisation indéfinie. Tout ceci se complique de sizygies ou couples s’engendrant les uns les autres et ayant respectivement leur aspect spirituel et leur aspect matériel, tandis que d’autres parties du traité devaient exposer la formation réelle des êtres divers et de l’homme en particulier. Tel que le présentent les citations mal faites d’'Hippolyte, l’ensemble paraît assez incohérent; il est vraisemblable que, si nous avions 1 Απόφασις, bien des choses s’éclaireraient. De prime abord le système semble exclusivement philosophique, mais les citations qui sont faites de passages empruntés soit à l’Ancien, soit au Nouveau Testament montrent que l'on n’a pas affaire seulement avec une pensée purement profane. Interprétée par l’allégorie, l'Écriture sert de justification aux théories les plus hardies. Quant à la place de Simon dans le système, elle pourrait être nulle; à bien prendre les textes, Simon serait seulement l’inventeur de cette doctrine et il ne nous paraît pas évident qu'il s’y donnât expressément comme une des manifestations du Constant, ἑστώς. στάς, στησόμενος, sinon dans la mesure où se produit en chaque conscience une telle manifestation. Comme on le voit, nous sommes très loin du mythe Simon-Hélène qui faisait le fond de la gnose simonienne selon Irénée. Voir un exposé plus détaillé à l’art. GNOSTICISME, t. vi, col. 1441.

ὃ. Les deux docteurs d'Alexandrie, Clément οἱ Origène, parlent peu de Simon et de sa secte: c’est seulement pour répondre à Ceise que ie second en a dit un mot. Contr Cels, ΝΥ ΟΣ NT 11 ΠῚ Οὐ ΣΙ, col Τ2ΒΟ 505: Lui non plus ne semble pas connaître l'histoire d'Hélène-Ennoia; d’ailleurs, à ses dires, la secte simonienne est loin d’avoir l'importance que voulait lui donner Celse; assez pauvrement représentée en Palestine, elle était presque inconnue ailleurs. Cf. Contr. Cels., 1, 57, col. 765. Les renseignements fournis par Clément sont insignifiants, Strom., 11, x1, P. G., t. vinr, col. 988; VII, xvur, col. 552. Retenons seulement le nom de « Constant », ἑστώς, que les simoniens donnent au Simon qu'ils vénèrent,

MAGICIEN 2136 On peut négliger pour l'étude de la secte et de son éponyme les données postérieures à celles que nous venons d’énumérer. Elles sont toutes en provenance des auteurs que nous avons analysés, aucune ne traduit le contact direct avec des sources, écrites ou orales, différentes de celles qui ont été recensées.

IT. Essar DE SYNTHÈSE. — 1° Existence historique du magicien Simon. — Il n’est plus nécessaire de s’attarder à réfuter les idées, maintenant périmées, du « système des Clémentines », laborieusement échafaudé, il y a un siècle, par l'École de Tubingue. Pour celle-ci, les données, sinon la rédaction, des romans clémentins étaient antérieures à la composition définitive des écrits du Nouveau Testament et devaient servir à expliquer ces derniers. Les Clémentines étaient la manifestation de la lutte aiguë entre le pétrinisme judéo-chrétien et le paulinisme universaliste qui avait finalement triomphé. Le Simon contre lequel Pierre engage la lutte en Syrie ou en Palestine n’étiit autre que Paul lui-même. Volontiers on aurait conclu, à Tubingue, que le Simon qui paraît au livre des Actes, ©. vin, n'était lui-même qu'une caricature de Paul. Tout cela est pure fantaisie. Bien loin qu'ils aient emprunté aux Clémentines cette soi-disant caricature de Paul, ce sont les Actes canoniques, beaucoup plus anciens que ne les faisaient les Tubingiens, qui ont fourni aux apocryphes, lesquels sont rela:ivement tardifs, la donnée du magicien de Samarie; ce magicien contre qui lutte saint Pierre, n’a absolument rien de commun avec l’Apôtre des nations. Dans toute la partie narrative des romans clémentins, tout comme dans les Actes de Pierre et leurs divers remaniements, le personnage que décrivent les auteurs de ces légendes, c'est bien le sorcier de Samarie, dont les Actes canoniques leur fournissaient un premier crayon. Ces ré its se sont contentés de prolonger, au gré de leur imagination, la lutte commencée par Pierre en Samarie et d'en situer le théâtre en des lieux divers, Jérusalem, la Syrie, Rome.

Ce n'est pas à dire néanmoins que les romans clémentins ne fassent aucune place à une lutte de Pierre contre Paul, et que Paul n’y soit désigné parfois sous le nom de Simon. S'ilest, en effet, une donnée acquise de la critique littéraire des Clémentines, c’est bien celle de la juxtaposition au texte narratif, dont ce n’est pas le lieu de rappeler ici la genèse, d’un écrit doctrinal, les Prédications de Pierre, Κηρύγματα Πέτρου, qui a circulé d’abord comme écrit indépendant et qui s’est incorporé à la narration, sans que l’auteur de la fusion se soit douté qu’il faisait place dans son œuvre à un manifeste, issu de milieux judéo-chrétiens d’orthodoxie plus que suspecte. Voir Suppl. au Dictionn. de la Bible, τ. 1, col. 516. Or, il paraît certain que « l’homme ennemi » contre lequel Pierre polémique dans cet écrit, cet homme qui répand un enseignement contraire à la Loi et sans fondement, en opposition avec la doctrine légaliste de Pierre, cf. Epist. Petri ad Jacobum, 2, P. G., ἃ. 1, col. 28, n’est pas autre, dans la pensée des Κηρύγματα, que l’apôtre Paul. Il est ‘aractérisé ailleurs comme le « Simon qui, avant Pierre, est allé le premier chez les gentils », Homil., 11, 17, col. 88, comme l'adversaire par excellence, ὁ ἀντιχείμενος, qui ἃ osé condamner Pierre. Homil., xXvI1, 13-19, cf. col. 401 B. Mais ces textes se lisent précisément dans des parties des Clémentines qui proviennent en droite ligne de ces Κηρύγματα [Ἰέτρου d’origine si suspecte. Pour mêlés qu'ils soient à la narration, ils sont aisés à en détacher; et l’on s'aperçoit maintenant de l'erreur des Tubingiens qui ont fait dire à l’ensemble des Clémentines ce qui était vrai seulement d'un livre qui s’y était incorporé.

Retenons au moins que les auteurs des Actes apocryphes, soit isolés, soit incorporés aux Clémentines,

2137 SIMON LE croyaient à la réalité du personnage de Simon. Outre les Actes canoniques, ils en avaient pour garants les affirmations de Justin. Nous avons indiqué plus haut que Justin, originaire de la Samarie, pouvait avoir sur l'existence d’une secte simonienne des renseignements de bon aloi. Nous demeurons sceptique quant à la valeur de son témoignage relatif à une activité de Simon à Rome.

2e Le magicien Simon et l'hérétique Simon. — Posée l'existence historique du magicien dont parlent les Actes canoniques et Justin, on peut se demander si une confusion ne s’est pas produite entre ce personnage et le fondateur éponyme d'une secte simonienne, lequel pourrait être postérieur d'un siècle au charlatan de Samarie. De prime abord il y a une telle différence entre ce que les Actes nous rapportent de Simon, qui est surtout un enchanteur et un faiseur de tours, et ce que disent d'autre part les hérésiologues — quelle que soit d’ailleurs la manière dont ils exposent le système simonien — que l’on est bien tenté d'opérer cette dissociation du magicien contemporain des apôtres et d’un gnostique postérieur à cette date, la dissociation du Simon de Samarie et du Simon de Gitthon.

H. Waitz, dans Prot. Realencyclop., t. XvVIn, p. 357, rejette comme « intenable » cette combinaison qui avait été présentée par divers critiques du milieu du xixe siècle. « Justin, dit-il, devait être suffisamment renseigné sur les choses de Samarie pour ne pas antidater d’un demi-siècle ou même de trois quarts de siècle le fondateur d’un groupe religieux connu de lui, qu'il semble bien identifier avec le Simon des Actes. » A quoi l’on pourrait faire observer que Justin n’en est pas à une confusion près. D'origine helléniste, était-il si bien renseigné sur les diverses sectes de la Samarie, surtout à une époque de sa vie où sa pensée religieuse ne se détachait pas encore du paganisme gréco-romain? Il ne faudrait pas trop insister sur un témoignage qui se trouve vicié, quand il s’agit de la statue de Simon, par une grave inexactitude. Si on le retient, il faudra ne pas oublier, d’ailleurs, que Justin parle moins d’une secte de simoniens que du culte rendu à Simon et subsidiairement à Hélène par un très grand nombre de Samaritains. Ce n’est pas tout à fait la même chose. A la vérité, les mots de Justin sur Hélène que Simon aurait fait passer pour sa première pensée, ἔννοια πρώτη, semblent bien faire allusion à un début tout au moins de spéculation métaphysique. Il convient de les retenir.

3° Le magicien Simon divinisé. — Le livre des Actes avait déjà marqué le double caractère de Simon. C’est un faiseur de prestiges; mais les prodiges qu'il réussit font croire, autour de lui, à une origine surnaturelle : il est une « Vertu de Dieu », il est même la « Grande vertu ». Et il n’est pas invraisemblable que le magicien se soit prêté, de son vivant même, à cette sorte d’apothéose populaire. Sans aller jusqu’à lui faire dire des paroles comme celles que mettent sur ses lèvres les Actes de Pierre, ci-dessus, col. 2 32, on peut penser qu’il s’est plié aisément à certaines manifestations d'enthousiasme de ses compatriotes. Que cette apothéose populaire ait persévéré après sa disparition, sur les conditions de laquelle nous n’avons aucune donnée ferme, c’est ce qui n’a rien d’impossible. C’est ainsi que Simon serait devenu le Dieu dont parle Justin. Le difficile est d'expliquer la place qui fut faite à côté de lui à une divinité parèdre, Hélène, que l’on aurait considérée ultérieurement comme sa pensée, son verbe hypostasié.

H. Waitz, pour y aboutir, est obligé de prendre un singulier détour. Le culte de Simon, dit-il, se serait confondu peu à peu, en Samarie et peut-être aussi dans la région tyrienne, qui n’en est pas fort éloignée, avec le culte du dieu-soleil (le nom de Simon est-il si

MAGICIEN 2138 loin du mot Semeÿï : le soleil?). Mais en toutes ces régions sémitiques le culte du dieu-soleil a pour inévitable complément celui de la déesse-lune, Astarté, culte qui, au temps hellénistique, avait aussi pénétré dans la Samarie. Ainsi aux côtés de Simon-soleil paraît le culte d'Hélène-lune. Car, on n’en saurait douter, pense H. Waïitz, Hélène n’est pas un personnage historique; elle est inconnue aux Actes canoniques, à la tradition représentée par les Acles de Pierre, aux Alexandrins, Clément et Origène, à l’'Aréoucic μεγάλη (on notera pourtant qu’elle est mentionnée dans les Clémentines). C’est Justin qui, par une fausse interprétation du culte des Samaritains, lui a donné existence personnelle, en même temps qu'il a suggéré l’explication que l’on donnait de sa présence aux côtés du personnage historique de Simon. « Une certaine Hélène, qui l’accompagnait (de son vivant) dans toutes ses courses et qui avait d’abord vécu dans un lieu de prostitution, passe (chez les Samaritains adorateurs de Simon) pour être sa première pensée. » Tout ceci est très ingénieux, mais n’est peut-être pas très convaincant. Voir une autre explication présentée par L.-H. Vincent, dans la Revue biblique, 1936, p. 227 sq. Elle constate l’existence en Samarie d’un culte d'Hélène, et fait de Simon le mystagogue ou le pontife de ce sanctuaire local de la fille de Zeus. Dans cette hypothèse, d’ailleurs, on ne nie pas l’existence à côté de la déesse Hélène, d’une compagne de Simon, d’une Hélène en chair et en os, incarnation, si l’on peut dire, du personnage céleste. De toutes manières s'explique la divinisation de Simon et de sa déesse parèdre.

4° Le dieu Simon objet de spéculation métaphysique. — L'existence, au milieu du re siècle, d’une secte simonienne paraît assez clairement attestée, sinon par Justin, comme nous l’avons dit plus haut, du moins par Irénée (ou son garant), par Clément et Origène qui sont indépendants de l’auteur du Contra hæreses. Tout en déclarant que la secte a peu d'importance, ces deux derniers ne laissent pas de la considérer comme une grandeur bien définie.

Quels étaient les rapports de la secte avec Simon supposé le même que Simon le Magicien? Faudrait-il envisager celui-ci comme le fondateur même de ce groupe religieux? Ce n’est pas du tout certain. Le seul renseignement tout à fait authentique, celui d’Act., vili, ne le présente pas sous ces traits. Il n’y apparaît ni comme un Messie venant implanter sur la terre le règne de Dieu, ni comme le chef d’un mouvement religieux parallèle au christianisme. Rien qui rappelle chez lui le fondateur d’Église que fut Marcion. Comme le fait remarquer justement H. Waitz, dans le système gnostique qui porte son nom, il est « objet de spéculation », ce qui exclut, ou à peu près, l’idée qu'il serait l’inventeur de la doctrine même. Sur sa personne, sur son rôle dans l’histoire du monde et de la religion, on s’est mis à spéculer, à une date sans doute où le souvenir de sa personnalité historique s’était déjà bien effacé. En d’autres termes la secte simonienne, avec ses dogmes et, si l’on veut, ses pratiques arrêtées, a pris naissance dans les milieux où l’on adorait le aieu Simon, elle ne dérive pas directement, comme la secte basilidienne par exemple, ou comme l'Église marcionite, d’une activité propagandiste de Simon.

Les doctrines qui se déduisaient dans ce milieu qui paraît avoir été fort syncrétiste, ne s’exposaient pas partout de la même manière. Nous avons noté la difrérence considérable qui sépare l’exposé fait par Irénée et celui que donne Hippolyte. Pour ce qui est du premier, il apparente nettement les i .ées simoniennes à la gnose valentinienne, mais à une gnose valentinienne moins complexe. Car — c’est l’idée d’Irénée les spéculations de Valentin ont leur point de départ

2139 SIMON LE MAGICIEN dans celles des simoniens. Mais il n’est pas impossible que l’évêque de Lyon ait forcé le rapprochement. Quoi qu’il en soit, nous avons ici la solution relativement simple des problèmes essentiels de la gnose. Le mal, dans le monde, s’explique par le fait que l’univers et l’homme sont la création d’êtres inférieurs au Tout- Puissant. Encore n'est-ce pas le Tout-Puissant qui a amené à l’être les anges créateurs, mais une première émanation de lui-même, sa pensée hypostasiée et plus ou moins en désaccord avec lui. Voilà le Tout-Puissant soustrait à la responsabilité du mal. Et quant aux difficultés que pouvait créer la Bible, la solution est non moins simple : l'Ancien Testament est l’œuvre, tout comme le monde visible, des anges créateurs qui ignorent le Tout-Puissant et ont prétendu régler à leur fantaisie les rapports de l’homme et du Ciel.

L’’AréouotceyæAn, citée par Hippolyte, nous transporte dans un monde d'idées tellement différent que certains critiques ont pu penser que le prêtre romain avait été la victime d’un faussaire, qui lui aurait fait passer comme livres authentiques des écrits fabriqués par lui de toutes pièces. Cf. l’art. HIPPOLYTE (Saint), t. vi, col. 2494. Mais, quelque aberrant que soit le système de l’’Aréouoic par rapport à celui que décrit Irénée, il n’y a pas lieu de douter de son existence, car il a laissé des traces chez des écrivains qui ne semblent pas avoir connu Hippolyte. Sans parler des Actes de Pierre et des Clémentines qui connaissent l'expression de ἑστώς attribuée à Simon, ci-dessus, col. 2132, il convient de s’arrêter à une citation que fait saint Jérôme d’un des livres simoniens, où le Magicien déclare : Ego sum sermo Dei, ego sum speciosus, ego paraclitus, ego omnipotens, ego omnia Dei. In Matth., χχιν, 5, P. L., t. ΧΧΥῚ, col. 176. On rapprochera ce texte d’une phrase citée par Hippolyte, 1. VI, ὦ. xvi1, 3, éd. Wendland, p. 143, 1. 7-11, qui rend à peu près le même son. Par ailleurs Grégoire de Nazianze connaît lui aussi les huit principes, τὴν ὀγδοάδα du système des simoniens, Orat., XL1, 2, P. G., t. xxx VI, col. 329; cela fait un couple de plus que dans Hippolyte, mais cela nous laisse cependant dans un monde analogue. On ne saurait donc considérer ni l’Arogaoic, ni le système qui s’y exprime comme une pure invention d’un faussaire. Le plus simple est de conclure que, dans la secte simonienne, la spéculation métaphysique et cosmogonique s’est développée suivant deux directions assez différentes; la chose n’est pas inouïe, tant s’en faut, dans l’histoire des doctrines gnostiques.

Entre les deux systèmes, H. Waitz croit voir cette différence essentielle que celui de 1᾿᾿Απόφασ!ς, avec son concept de l’Éorwc, de la permanence sous les formes multiples du devenir, serait d’origine alexandrine, tandis que celui de la délivrance d'Ennoia s’apparenterait à ces systèmes gnostiques, antérieurs à l’ère chrétienne, qui, après avoir pullulé en Syrie, ont fini par trouver des adeptes même en Occident. Cette remarque est juste; il faut y ajouter celle-ci que le système présenté par Irénée est à peine chrétien, qu’il incorpore, comme point de départ, une mythologie syncrétiste et qu’il aboutit à des conséquences antinomistes qui vont à l’opposé de la tendance chrétienne. A lire de près le texte du Contra hæreses, on s'aperçoit aisément que la rédemption apportée au monde par Simon, c’est d’une part de débarrasser celui-ci du joug de la Loi, d'autre part de fournir aux initiés les mots de passe qui leur permettront, après la mort, de franchir les espaces planétaires et finalement de se soustraire au « destin », Nous sommes dans le même monde d'idées où se meuvent nombre de sectes qui n’ont absolument rien de chrétien. Voir art. OPHITES, t. ΧΙ, col. 1074-1075.

Le plus étrange, en fin de compte, c’est encore la

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