SOCIALISME. STRUCTURE IDÉOLOGIQUE
Dès que l’on accepte le point de vue du magistère catholique, on s’explique comment la réforme pro-
| testante, avec sa curiosité fervente et son respect
sincère de l’antiquité chrétienne, porte au jugement de l'Église la responsabilité des erreurs « modernes ». Elle ἃ en effet rompu le pacte tutélaire qui unissait la chrétienté sous le joug rédempteur du Christ. Par une suite infaillible que le magistère ne se lasse pas de dénoncer, cette erreur antichrétienne conduisit à une métaphysique irréligieuse, de là aux pires erreurs morales, puis aux doctrines subversives de l’ordre politique, pour aboutir enfin dans l’ordre économique et social aux théories révolutionnaires du x1x* et du xx® siècle. Sous tous ces aspects divers, on reconnaît aisément la même erreur, formulée dès l’origine des temps en ces deux mots : Non serviam. Sous prétexte de liberté chrétienne, le protestantisme récuse l’autorité surnaturelle du Christ représentée par le chef de l’Église visible. Sous prétexte de liberté intellectuelle et philosophique, le naturalisme rejette l’autorité légitime du Créateur pour diviniser la créature. Sous prétexte de liberté morale, le sensualisme méconnaît l’autorité de la conscience, en confondant le bien et le mal sous le niveau indifférent de l’utile. Sous prétexte de liberté politique, les principes révolutionnaires sapent ou renversent l’autorité du pouvoir légitime. Enfin le droit privé lui-même est atteint, et avec lui les conditions élémentaires de la vie sociale, lorsque l’on prétend réaliser le rêve d’une liberté absolue dans le domaine économique.
Nous n’avons pas ici à exposer longuement l’erreur métaphysico-religieuse qui obscurcit depuis plusieurs siècles tant de discussions relatives à la liberté. Il suffit de l’énoncer en quelques mots. On sait que la philosophie rationnelle, affermie par une saine théologie, se fait de la liberté une notion à la fois relative et positive, celle d’un mode d’être caractéristique des natures rationnelles, maîtresses de soi et de leurs actes; ce mode d’être, comme tout ce qui est, dépend de la cause première, sans que cette dépendance, soutien de la liberté même, puisse d'aucune manière léser l'intégrité parfaite de cette liberté. Au contraire, victime de l’imagination et déçue par les apparences du monde physique ou des relations juridiques et sociales, une philosophie moins rigoureuse voit dans la liberté un caractère absolu et négatif : l’indépendance à l'égard de toute cause autre que soi. « L’essence du libre arbitre exige que mon option soit toute mienne, en tant qu'option, et seulement mienne », selon la formule hardie d’un théologien récent, qui ne s'explique pas comment cette option peut exister et être telle, c’est-à-dire mienne, de par la cause première, comme je suis et comme je suis moi-même, de par cette cause qui n’est pas moi.
Certains artifices pourront arbitrairement neutraliser les suites logiques de cette erreur initiale, sous la plume des théologiens et des philosophes catholiques. Mais on ne doit pas s'étonner que les incroyants négligent cette précaution et que la philosophie « moderne », au sens que l’Église donne à ce mot, philosophie échappant au contrôle tutélaire de la foi, admette sans retenue les conséquences naturelles de ce principe erroné. Désormais la liberté exclura donc toute référence à une autorité ou à un ordre extérieur, s’imposant objectivement. Le peuple ne sera plus libre s’il subit une autorité qui ne soit pas à chaque instant l'expression pure et actuelle de la volonté populaire. La pensée libre non seulement doit rejeter l'hétéronomie d’une vérilé toute faite, dictée du dehors par un esprit supérieur ou même par la tyrannie d’un ordre de choses extérieur et objectif; elle doit en outre se considérer comme la source exclusive et la mesure suprême d'une vérité désormais idéale et subjective. On rejet-
tera de la même façon toute hétéronomie morale : la conscience libre ne supporte pas qu'un maître décide pour elle du bien à faire et du mal à éviter; non seulement elle est sa propre loi, mais elle l’est en dernier ressort et dans l’autonomie absolue et fermée de son immanence souveraine. En un mot, bon gré mal gré, la notion moderne de liberté, par une usurpation sacrilège, inclut l’aséité, constitutif formel de la déité. C'est ainsi que l’homme succède aux idoles.
Mais l’on se tromperait étrangement si l’on voulait voir dans la réforme protestante une revendication pure et simple de liberté. Ce serait un singulier anachronisme que de prêter aux réformateurs du Xvi® sièele les préjugés rationalistes et libéraux du xvir siècle. Bien au contraire, la Réforme s’est d’abord insurgée contre la liberté humaine entendue au sens idolâtrique que nous venons d’esquisser, car « en toutes les matières qui touchent au salut et à la vie éternelle, la raison ni la volonté de l’homme n’ont aucune valeur; il faut les abolir totalement ». Luther. Exegelica opera latina, 1532, éd. d'Erlangen, t. xvit, p. 80-81. L’arbitre humain n’est pas libre mais serf. Si la Réforme entend libérer le chrétien, c’est uniquement des prescriptions, des doctrines, des « babillages » humains, de toutes les superfétations qui étouffent la Parole divine et qui ne sont que la manifestation du monde, bref de l'autorité, du magistère et de la discipline ecclésiastiques. La Réforme n’inaugure donc pas, quoi qu’on en dise, l’ère du rationalisme, du libéralisme et de la démocratie; les idées individualistes qui ont pu se développer en son sein ne répondent qu’à des nécessités polémiques. L'esprit de la Réforme, en revanche, fait écho à l'esprit gibelin, toujours méfiant à l’égard de l'Église, parfois violemment anticlérical, mais d’autant plus respectueux du pouvoir laïc que celui-ci se présente volontiers comme une borne inviolable opposée aux empiétements de l’Église. En ce sens, on le voit, d'accord avec les historiens qui ont le mieux connu et interprété le message des réformateurs, l’enseignement catholique a dégagé très exactement l’erreur fondamentale de la pensée « moderne », du droit « nouveau » : tandis que la société chrétienne médiévale, sous le signe des deux glaives, reconnaissait la double souveraineté du pouvoir laïc et du pouvoir ecclésiastique, la société moderne retire le glaive des mains de l’Église et n’admet plus qu’une seule souveraineté sur cette terre : le pouvoir temporel et laïc.
11. LES SOURCES PHILOSOPHIQUES. — Quelque importance qu'on attache aux sources théologiques du socialisme, il convient d’explorer les présupposés philosophiques sur lesquels, dans un contexte historique plus immédiat, reposent les erreurs socialistes. Certes, nous ne viserons pas ici à un exposé complet qui réclamerait une étude approfondie du mouvement des idées tel qu'il s’est développé en Europe occidentale entre le xvr et le xvirre siècle. Nous n’oublierons pas que le socialisme, en fait, s’est présenté comme une réaction, en partie justifiée, contre une philosophie sociale et économique historiquement datée et suffisamment caractérisée. On s’apercevra que le socialisme, subissant la loi de toute réaction et de toute secte dissidente, ne s’oppose aux conclusions de la philosophie généralement reçue qu’en s’appuyant sur les mêmes principes qu’elle. Entre les économistes classiques et leurs adversaires socialistes, on découvre sans peine une communauté foncière d'inspiration; avant toute discussion, à l’origine même de toute discussion, les uns et les autres admettent un certain nombre de préjugés communs dont nous voudrions signaler brièvement les traits essentiels.
1° Ralionalisme. — La réforme protestante s’est dressée contre l’autorité doctrinale de l’Église, mais, dans son principe, elle ne semblait pas devoir confier à
SOURCES